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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 09:10

  En partie centré sur les bombardements nucléaires au Japon en 1945, ce petit livre, qui reflète assez bien l'opinion majoritaire américaine aujourd'hui concernant ceux-ci, évoque presque toute la gamme des arguments sur l'inutilité des bombardements aériens. A l'encontre de la doctrine officielle initiée par le général Giulio DOUHET (1869-1930), les bombardements aériens, pour destructeurs qu'ils soient, n'ont jamais entamé, où qu'ils soient effectués, le moral des populations en guerre et ont plutôt renforcé à chaque fois le soutien de celles-ci au pouvoir politique, quel que soit sa nature, démocratie ou despotisme. Concernant le Japon, la décision de capituler date d'avant ces bombardements atomiques, comme l'attestent de nos jours pratiquement toutes les sources. Sur une utilité strictement militaire, la grande imprécision des bombardements massifs fait qu'ils détruisent bien plus d'habitations que d'usines ou d'installations militaires.

     Mais Howard ZINN (1922-2010), qui a lui-même participé de plein gré à des bombardements, dont celui de la ville de Royan, en France, et qui a accueillit avec joie le bombardement d'Hiroshima parce qu'il mettait, dans l'esprit des opinions publiques d'alors, à la guerre mondiale, insiste surtout sur l'aspect moral de ces actions militaires. Alors que les Alliés se targuent d'appartenir à une civilisation démocratique en lutte contre le démon nazi ou contre la dictature nippone, quelle différence y-a-t-il entre eux dès lors qu'ils utilisent les mêmes moyens immoraux de faire la guerre. Tuer des civils, indistinctement hommes, femmes et enfants peut-il avoir une justification quelconque quand on se réclame d'une société qui entend respecter les droits de l'homme et du citoyen? 

    Ce livre entendait en 1995 faire contrepoids aux discours officiels - de moins en moins tenables d'ailleurs - qui entouraient la célébration du cinquantième anniversaire des bombardements nucléaires. Sa réédition en 2010 (au 65ème anniversaire) s'inscrit dans un ensemble de littératures scientifiques et journalistiques leur déniant toute utilité, et replaçant les bombardements plutôt dans le début de la guerre froide entre les Etats-Unis et l'URSS. Au moment où les gouvernements martèlent qu'ils entendent lutter contre le terrorisme, la mise en perspective de ces bombardements permet de qualifier précisément les Etats de terroristes, et ce ne sont pas les récents bombardements d'Irak ou de Syrie qui vont démontrer le contraire...

      Divisé en deux parties, Hiroshima, briser le silence et Le bombardement de Royan d'avril 1945,  ce dernier se révélant comme le résultat d'une succession d'erreurs du commandement allié, le livre apporte quantité d'arguments, références nombreuses à l'appui, sur l'inefficacité et l'immoralité non seulement des bombardements nucléaires mais de tous les bombardements massifs par voie aérienne. On ne peut qu'être frappé du nombre important de témoignages d'acteurs (pilotes, gradés, responsables politiques et militaires) culpabilisés après coup à cause des destructions des vies humaine (qui se comptent par centaines de milliers...) causées par ces bombardements.

Reproduisons ici simplement les dernières lignes de ce livre : "On peut toujours attribuer, en toute légitimité, une responsabilité à autrui. Pour l'exemple, film remarquable (Joseph LOSEY, 1964) ayant pour trame la Première Guerre mondiale, raconte l'histoire d'un paysan naïf qui, écoeuré de la boucherie des tranchées, décide un jour de déserter. En Cour martiale, au terme d'un procès en deux étapes, il est condamné à mort. Bien que personne ne considère vraiment que son exécution est justifiée, les officiers ayant pris part à une étape peuvent imputer la responsabilité du verdict à ceux qui ont participé à l'autre. En fait, le tribunal de première instance l'a condamné pour l'exemple, et souhaite au fond que le verdict soit renversé en Cour d'appel. Cette dernière, qui confirme plutôt le jugement, peut faire valoir que la condamnation à mort ne relève pas d'elle. L'homme est donc fusillé. On rappelle qu'une telle façon de faire remonte à l'Inquisition, où l'Eglise seule mentit le procès alors que l'Etat se chargeait de l'exécution, si bien qu'on ne pouvait savoir qui de Dieu ou des hommes était à l'origine de la décision.

Le mal qui fait aujourd'hui l'objet d'une production de masse, exige une division du travail de plus en plus complexe, si bien que plus personne ne peut être tenu directement responsable des horreurs ayant cours. Cependant, tout le monde porte une responsabilité négative, car n'importe qui peut tenter d'enrayer la machine. Bien entendu, rares sont qui disposent des outils nécessaires, mais il reste aux autres leurs mains et leurs pieds. La capacité de nuire à cette terrible progression est donc inégalement répartie, si bien que le sacrifice à consentir varie selon les moyens donc chacun dispose. Dans cette transformation perverse de la nature qu'on appelle société (la nature semble outiller chaque espèce selon ses besoins propres), plus grande est la capacité d'un individu de s'opposer au mal, moins pressant est son désir de le faire.

Ce sont les victimes désignées, celles d'aujourd'hui comme celles de demain, qui en éprouvent le plus grand besoin et qui ont le moins de moyens à leurs disposition. Il ne leur reste que leurs corps (ce qui pourrait expliquer pourquoi la rébellion est un phénomène si rare). Voilà qui pourrait inciter ceux d'entre nous qui, non contraints à l'usage de leurs seules mains nues, souhaitent le moindrement voir la machine s'enrayer, à s'engager dans la recherche d'une issue à l'impasse sociale.

Il est possible qu'un tel choix exige de dénoncer les croisades mensongères, ou à tout le moins telle ou telle opération ayant lieu dans le cadre d'une campagne légitime. Il ne faut cependant jamais se laisser paralyser par les gestes d'autrui, par les vérités d'une autre époque. Il faut agir en son âme et conscience, au nom de notre humanité commune et à l'encontre de ces abstractions que sont le devoir et l'obéissance."

 

Howard ZINN, La bombe, De l'inutilité des bombardements aériens, Lux éditeur, 2011, 90 pages

 

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13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 08:44

    Edward Nicolae LUTTWAK, d'ascendance roumaine, historien et spécialiste en stratégie américain est un stratégiste des plus connus dans le monde. Membre du Centre d'études stratégiques et internationales de Washington DC, il construit une théorie générale de la stratégie tant au travers d'ouvrages généraux sur ce thème que d'études historiques sur des empires (Empire romain, Empire byzantin, Empire soviétique, Empire américain...). 

   Consultant de diverses institutions militaires des Etats-Unis, il élabore une réflexion originale sur la stratégie, non exempte d'aspects critiques envers une stratégie entièrement militaire. et la stratégie adoptée par son pays. Il fournit des services de consultation pour les gouvernements et les entreprises, y compris les diverses branches du gouvernement des Etats-Unis et de l'armée américaine. Il a été conseiller au Bureau du secrétariat de la défense, le Conseil de sécurité nationale, le Département d'Etat des Etats-Unis, la marine, l'armée et l'Air force. Ainsi que pour plusieurs secteurs de la défense de l'OTAN. Travaillant pour OSD/Assesment, il a co-développé le concept de guerre de manoeuvre actuelle. Au TRADOC, il introduit le "niveau opérationnel de la guerre" dans la doctrine de l'armée américaine et écrit le premier manuel pour l'organisme de service spécial, et co-développé le concept de Force de de déployement rapide (et plus tard celui de commandement central américain) pour le Bureau du secrétaire de la défense de la sécurité internationale.

   Conférencier très demandé et consultant, il est connu pour ses idées politiques novatrices, suggérant par exemple que les tentatives des grandes puissances pour réprimer les guerres régionales soient prolongées. Son livre Coup d'Etat (1979) est un guide pratique imprimé de nombreuses fois et traduit en 18 langues. Son livre Stratégie : la logique de la guerre et de la paix est utilisé comme un manuel dans les écoles de guerre et les universités.

       Contrairement à de nombreux confrères aux Etats-Unis, il prévoit par exemple la fin de l'Empire soviétique et adopte des attitudes critiques envers l'engagement américain en Irak (avec des arguments pas toujours vérifiés toutefois...). Il ne pense pas que la présidence de TRUMP soit l'accession de changements profonds dans la politique extérieure américaine. 

    Il existe pour lui cinq niveaux interdépendants de la stratégie, idée développée dans Le Paradoxe de la stratégie (1987) :

- niveau de la Grande stratégie

- niveau des stratégies de théâtre

- niveau des stratégies opératives

- niveau tactique

- niveau technique.

Dans ce livre, Edward LUTTWAK veut restaurer une "vraie stratégie", se situant dans une perspective culturaliste. Il s'agit pour lui, ainsi que pour la génération du moment de restaurer la pensée stratégique : Il faut : 

- surmonter la rupture nucléaire en réactualisant le concept de victoire ;

- réduire le flux de pensée de l'arme control ;

- restaurer une authenticité stratégique en ne s'appuyant plus sur la science économique, la gestion et les mathématiques, mais sur les disciplines qui ont toujours servi la pensée stratégique : l'histoire et la géographie. 

Tout dans la guerre est antinomie : dans le domaine technologique (le mieux est souvent l'ennemi du bien), au niveau de l'efficacité stratégique (qui contredit l'économie). La guerre est faite de paradoxes qui n'obéissent pas à une logique linéaire (à l'inverse de la rationalité économique ou de la vie courante). Cette logique paradoxale connait plusieurs phase : action-culmination - déclin-renversement. En effet, tel est la paradoxe de l'arme nucléaire, qui du fait de son excès de puissance, a très rapidement atteint un point culminant d'efficacité et donc entamé son "déclin". Elle ne peut servir aucune stratégie militaire, encore moins en constituer une par ses propres effets (concept de non-stratégie). Pour LUTTWAK, "l'affrontement dynamique des volontés opposées est la source unique de cette logique invariable mais les facteurs qu'elle conditionne varient selon le niveau de la rencontre". Il définit ainsi les 5 niveaux qui forment une hiérarchie, mais qui ont des interactions les uns avec les autres. La stratégie possède deux dimensions : la dimension verticale (superposition des différents niveaux) et la dimension horizontale qui est celle "de la logique dynamique qui déploie ses effets, concurremment, à chacun de ces niveaux" qui correspond au paradoxe de la stratégie. Le propos de LUTTWAK n'est pas de donner une définition abstraite de la stratégie, mais plutôt de montrer "les lignes de partage de la stratification naturelle des phénomènes conflictuels", car "les définitions abstraites ne peuvent nous livrer que les formes creuses de la stratégie et non son contenu changeant". Il n'a, en effet, que l'intention d'exprimer les réalités objectives qu'il a observées, notamment à travers un cas d'espèce : la défense de l'Europe occidentale face à l'armée soviétique et qu'il va comparer avec les doctrines normatives d'institutions ou d'observateurs intéressés. (Etienne de DURAND).

   Bien qu'il travaille souvent sur des ouvrages de seconde main (auteurs spécialisés sur l'un ou l'autre thème), il connait un succès critique tant dans les milieux universitaires que dans le grand public. La grande stratégie de l'empire romain (1976) est reconnu, bien que LUTTWAK ne soit pas un spécialiste de l'Antiquité comme apportant une lecture globale originale. Son livre a relancé l'étude de l'armée romaine et des frontières (défense en profondeur) de l'Empire romain. 

  Il fait partie des comités de rédaction de Géopolitique, de la revue des études stratégiques, de l'European Journal et du Washington Quaterly.

Si la plus grande partie de son travail porte sur les relations Est-Ouest, ses élaborations théoriques s'appuient aussi sur l'étude des grands empires dans l'Histoire.

On peut citer ainsi ses ouvrages principaux :

- A Dictionary of Modern War (1971), The Strategic Balance (1972), The Political Uses of sea power (1974) ; The US-USSR Nuclear Weapons Balance (1974), Strategic Power : Military capabilities and Political Utility (1976) ; Sea Power in the Mediterranean : Political utility and military constraints (1979) ; The rise of China, the logic of strategy (2012)...

- The Grand Strategy of the Roman Empire from the first century to the Third (1976) ; The Grand strategy of the Soviet Union (1983) ; The Israeli Army (1983) ; The Pentagon and Art of War (1984) ; Strategy and History (1985) ; Strategy : The logic of War and Peace (2002) ; The Grand strategy of byzantine Empire (2009)....

 

Edward LUTTWAK, Le Grand livre de la stratégie, Odile Jacob, 2002 ; La Grande Stratégie de l'empire romain, Economica, 2011 ; la grande stratégie de l'empire byzantin, Odile Jacob, 2010 ; le paradoxe de la stratégie, Odile Jacob, 1989.

Etienne de DURAND, Fiche de lecture de Le paradoxe de la stratégie, www.thomas.petit.gr.free.fr, 2002.

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12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 12:45

   Depuis les destructions des deux villes japonaises qui mettent fin, quel que soient les autres possibilités qui s'offraient alors aux belligérants, à la seconde guerre mondiale, l'horizon d'une guerre nucléaire n'a pas cessé de hanter à la fois les responsables civils et militaires de la défense et les populations. La perspective dans les opinions publiques d'une guerre nucléaire  est revivifiée à chaque grande crise mondiale, tandis que la littérature, la télévision, le cinéma, les jeux videos... maintiennent toujours présentes cette possibilité. On ne compte plus les oeuvres de fictions qui entretiennent parfois crainte et peur de cette guerre nucléaire, et souvent, en pointent les conséquences, souvent présentées comme assez définitives pour l'humanité. Souvent, d'ailleurs, ces conséquences sont étayées par une série d'études scientifiques où sont présentés des effets d'explosions nucléaires multiples sur l'environnement, le climat, le devenir de la planète. Même lorsque ces craintes ne sont pas avivées, les responsables civils et militaires élaborent des plans de guerre plus ou moins longue et plus ou moins globale, impliquant l'utilisation d'un arsenal qui demeure suffisant pour détruire plusieurs fois la surface de la Terre. Les plans "nucléaires" sont toujours là depuis des dizaines d'années, se modifiant au fur et à mesure des évolutions technologiques, plus ou moins prêts à l'emploi. Lorsque des crises porteuses de dangers globaux se développent, la presse écrite et audio-visuelle s'empare de cette perspective, et c'est singulièrement le cas, après de multiples crises plus ou moins bien résolues, avec le conflit grandissant entre la Corée du Nord et ses voisins. Puissance nucléaire émergente, ce petit pays (en terme de démographie et de puissance économique) prend à son compte les théories de dissuasion nucléaire, dans une rhétorique belliqueuse émise par un pouvoir dictatorial qui a le soutien, à l'instar de l'Allemagne nazie, de sa population. C'est le moment de rappeler les précédentes crises, les soubassements de la pensée stratégique que possède à des degrés sans doute différents les Etats-Unis et la Corée du Nord. La guerre entre la Corée du Nord et la Corée du Sud avait déjà été l'occasion, notamment dans les milieux militaires américains, dans les années 1950, d'envisager l'utilisation de bombes atomiques sur le terrain.

     La guerre nucléaire, soit l'utilisation d'armes nucléaires en temps de guerre pour infliger des dégâts majeurs à l'ennemi, est envisagée historiquement comme représailles massives, barreau dans l'échelle de l'escalade militaire et intégration dans l'usage des armées conventionnelles. Par rapport à la guerre conventionnelle, la guerre nucléaire est capable de causer des dommages sur une échelle beaucoup plus importante en moins de temps. Les frappes nucléaires, qu'elles soient réalisées sur des villes ou des concentrations de troupes, peuvent entrainer de graves effet à long terme, essentiellement dus aux retombées radioactives mais également à cause du haut degré de pollution atmosphérique qui pourraient installer un hiver nucléaire durant des décennies, voire des siècles. Tous les analystes, y compris ceux qui prônent, souvent en dernier recours l'usage des engins nucléaires, considèrent une guerre nucléaire comme un risque majeur pour l'avenir de la civilisation moderne. Seuls varient dans leurs écrits les formes de chances de survie de l'humanité...

    Décrite déjà dans des romans de fictions écrits par des auteurs très au fait des dernières découvertes et théories scientifiques comme H.G WELLS (La Destruction libératrice, 1914), l'utilisation de l'atome à des fins militaires fait une entrée fracassante (à beaucoup de points de vue...) dans la réalité historique avec les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945. La destruction de ces villes par une seule arme, au lieu de milliers de tonnes de bombes conventionnelles (plus ou moins, les bombes au phosphore sont classées dans des catégories particulières) utilisées jusque là dans les bombardements stratégiques (de villes), puis le syndrome d'irradiation aigüe provoqué par les radiations ont marqué les esprits. On peut même dire que l'ensemble de la pensée (philosophique par exemple), notamment européenne, par bien des aspects en est marquée. 

    Le développement technologique des armements nucléaires (en qualité et en quantité) permet d'envisager la destruction de régions entières, notamment avec la sans doute illusion de construire des armements anti-nucléaires (interceptions...) qui permettrait d'échapper aux destructions tout en en causant à l'ennemi. 

    La guerre nucléaire a failli se produire, en dehors des crises, par accident à de nombreuses reprises. On a recensé 14 accidents entre 1956 et 1962 entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, à la suite de fausses alertes, d'erreurs humaines ou informatiques (lesquelles sont devenues plus nombreuses avec le développement des ondes hi-fi et d'Internet...). Parmi celles-ci, onze ont été des incidents durant la phase la plus aigüe de la crise des missiles de Cuba de 1962. En 1973, durant la guerre du Kippour, des rumeurs non confirmées indiquent qu'Israël était prêt à faire usage de l'arme atomique, alors que la situation sur le front du Golan était critique (hypothèse reprise dans le film La somme de toutes les peurs, de Phil Alden ROBINSON, 2002, lui-même issu du roman éponyme de Tom CLANCY paru en 1992...). A la suite d'attentats, la confrontation conventionnelle et nucléaire atteint un paroxysme en mai-juin 2002 entre l'Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires régionales. 

   La prolifération nucléaire, tant au niveau des puissances nucléaires que des pays cherchant à produire ou à acquérir l'arme atomique, ou des organisations terroristes cherchant à se procurer des bombes sales, accroît le risque d'une guerre nucléaire. Si, pour la plupart des experts, le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1968 et les accords créant des zones exemptes d'armes nucléaires, ont permis de limiter ce risque, la présence à la surface de la Terre de multiples arsenaux plus ou moins opérationnels fait craindre le pire.

   La stratégie nucléaire, dans les pays détenteurs, constitue le pivot de la stratégie de défense adoptée. A un point tel que les théories militaires anciennes sont revisitées à la lumière de l'expérience de l'ère atomique. Les doctrines de dissuasion diverses fleurissent, parfois à grande vitesse, dans les états-majors comme dans les think tank étatiques ou privés. De manière générale, la situation est comprise de manière complètement différente selon que la théorie fait se confronter des puissances nucléaires (à peu près symétriques) ou met en scène les relations entre puissances nucléaires et puissances non-nucléaires ou encore entre puissances nucléaires majeures et puissances nucléaires mineures (positions asymétriques). 

    Ainsi Edward LUTTWAK qui réfléchit longuement à cette dernière position qui concerne surtout à l'heure actuelle la Corée et les Etats-Unis, préfère parler de manière générale de suasion armée plutôt que de dissuasion. Pour lui, la suasion est inhérente à la force : "toute perspective de recours à la force suscite une réaction des acteurs - ceux qui en attendent un bénéfice, comme ceux qui en redoutent les conséquences."

"Il me parait, poursuit-il, légitime d'introduire ce néologisme - suasion - parce que le contexte politique et culturel très particulier de la "dissuasion" obscurcit la dimension universelle du phénomène. La suasion armée est à la dissuasion ce que la force en général est à la force défensive. ". Ayant défini ce concept, le spécialiste en stratégie et en géopolitique américain, revient au langage commun pour l'aborder sous sa forme négative - la dissuasion - et sous sa forme positive - la persuasion -, "la première se manifestant quand un acteur est amené à agir dans le sens voulu par son adversaire, la seconde lorsqu'un allié est encouragé à persister dans son attitude en échange d'un éventuel soutien armé."

Abordant les types de suasions, notre stratégiste s'attarde sur le cas, qu'il juge riche d'enseignements, de la Corée du Nord. 

"Hormis ses effets routiniers, silencieux, non intentionnels et pour l'essentiel invisible, il arrive que la suasion armée occupe seule le devant de la scène, pour le meilleur et pour le pire. Si Rome a dû combattre deux siècles pour soumettre Carthage, sa domination hellénistique, pourtant plus vaste et plus riche fut obtenue au prix d'une seule bataille et d'une bonne dose d'intimidation. De la même manière, Hitler conquit la Tchécoslovaquie sans tirer un seul coup de canon, agissant au moyen de la suasion, alors qu'il dut livrer bataille pour envahir la Pologne. Hormis les destructions causées, dans le second cas, par les combats, les deux méthodes aboutirent au même résultat. Dans le cas de la Corée, notons aussi que la défense par la guerre, de 1950 à 1953, et la protection du pays par la suasion armée, beaucoup moins coûteuse, depuis, ont produit des résultats équivalents. L'exemple coréen est riche d'enseignements, non comme illustration exemplaire du fonctionnement de la dissuasion mais parce qu'il est, au contraire, atypique. Dans le cas coréen, la conception simpliste, quasi mécaniste de la "dissuasion" comme action intentionnelle et non comme réaction politique d'un adversaire est moins inappropriée que dans d'autres situations. En premier lieu, la perception d'une menace en provenance de la Corée du Nord n'est pas une extrapolation, fondée sur un calcul du potentiel militaire de l'ennemi et sur la construction de circonstances hypothétiques. Le danger a une forme physique indiscutable : la majeure partie de la considérable armée nord-coréenne est massée sur la frontière et, de toute évidence, prête à attaquer. Quant aux intentions des dirigeants nord-coréens, avant l'effondrement économique du pays, ils n'hésitaient pas à les proclamer, et des préparatifs très réels confirmaient leurs déclarations, qu'il s'agisse de tunnels creusés sous la ligne démilitarisée, d'attaques sporadiques de commandos ou de multiples tentatives d'assassinats contre des officiels sud-coréens - une méthode que même les pays arabes et Israël ont toujours évité. De plus, la perception par les Sud-coréens, que la menace pèse avant tout sur eux ne relève pas d'une erreur d'appréciation (contrairement à l'estimation par les Israéliens que l'effort militaire irakien de 1989-1990 était dirigé contre eux, n'imaginant pas que la cible était le Koweït), la situation géographique montre que l'armée nord-coréenne peut combattre exclusivement contre le Sud. Aussi le terme de menace est-il ici approprié, dans la mesure où le phénomène est permanent et orienté dans une direction spécifique - en conformité, dans ce cas particulier, avec la conception mécaniste de la dissuasion. En règle générale, le danger n'est pas continu, il constitue une éventualité, susceptible de prendre forme dans des circonstances exceptionnelles pour ouvrir une crise grave et il n'est caractérisé ni dans sa forme, ni dans son intensité, ni dans sa direction, si bien qu'aucun moyen prédéfini de la contrer ne s'impose de lui-même. 

Dans le cas de la Corée, la dissuasion se distingue par un autre trait. Bien que subsiste la possibilité de bombardements postérieurs à une attaque pour punir le voisin du Nord d'avoir entrepris une invasion, c'est en premier lieu, sur l'efficacité de la défense du Sud, que repose la dissuasion. Toute défense comporte une dimension de dissuasion par interdiction, par opposition à la défense par punition (ou par "représailles") de même qu'une dimension de persuasion est inhérente à toute force offensive. Mais chacune de ces deux formes de dissuasion peut, en principe, être isolée ; et la différence entre l'une et l'autre a des conséquences sur l'organisation et la composition des forces armées."

  Cette analyse montre toute l'importance de la rhétorique dans le cas d'une menace agitée de manière permanente et perçue comme toujours réelle. Si le bouclier américain en Corée du Sud et le jeu croisé des alliances militaires entre les Etats-Unis et les Etats de la région a toujours constitué une sécurité contre l'assimilation de la rhétorique nord-coréenne à l'imminence d'une action réelle, tant par la Corée du Sud que pour les Etats de cette région. L'émergence de la Corée du Nord comme puissance nucléaire, dont l'arsenal pourrait être considéré comme suffisamment réel pour les Etats-Unis pour que cette super-puissance hésite dans la permanence de ce bouclier, peut remettre en question la perception de cette rhétorique nord-coréenne (qui pourrait tendanciellement être considérée comme le seul moyen d'allégeance de la population de la Corée du Nord à ses dictateurs, à usage surtout interne). Ce qui change également la situation, c'est la propension à la rhétorique, récente, des Etats-Unis, sur le même registre, dans le même ton, dans la même hargne que la Corée du Nord. Comme dans toute situation de pré-guerre, où les invectives, les "incivilités", les actions symboliques, s'accumulent,   les protagonistes se préparent "au pire". Il n'est jamais sûr, même au regard de la puissance de feu des armes possédées, que les dirigeants mesurent les conséquences d'une guerre, fut-elle nucléaire. Les essais d'armements n'ont pas cessé en France et en Allemagne avant la Première guerre mondiale qui a pourtant montré l'incompétence (assez crasse) des états-majors, devant les conséquences dévastatrices de l'usage des nouveaux armements...

C'est pourquoi, sans doute, il faut prendre au sérieux toute menace de guerre nucléaire, même s'il s'agit d'abord, dans l'esprit des protagonistes de prendre des gages, de faire des avancées diplomatiques, d'occuper une place reconnue sur la scène internationale, voire de se voir accorder le droit d'usage de terres ou d'eaux... C'est que tout repose sur la perception de la situation de "l'ennemi", notamment intérieure. Comme les dirigeants nord-coréens ont l'habitude d'une organisation pyramidale de la société, ils pourraient leur sembler, à un moment ou à une autre (même bref) que le haute administration américaine soit désorganisée à cause d'une incompétence politique assez rare à la présidence. "Oubliant" d'un coup à la fois l'histoire militaire des Etats-Unis et le fait que l'arsenal nucléaire américain est prêt depuis de longues décennies à chaque heure du jour et de la nuit... La rhétorique de la peur de la guerre agit à double sens, sur ceux à qui elle est destinée et sur ceux qui la profèrent...

Si la guerre nucléaire fait surtout partie d'un horizon à ne jamais explorer pour de nombreuses opinions publiques, rien n'indique qu'il en est de même pour les dirigeants civils et militaires. Tout occupé par ailleurs à monter (voire à prouver) qu'une guerre, donc qu'une guerre nucléaire, pourrait être limitée, surtout si aucune ville n'est visée et que les "échanges" de missiles pourraient avoir lieu uniquement en mer...Après tout la dernière rhétorique critique de la guerre froide (lors de l'installation des missiles américains en Europe de l'Ouest et de nouveaux missiles soviétiques à l'Est dans les années 1980) concernait la possibilité d'une guerre nucléaire limitée en Europe, à l'Europe....

 

Edward LUTTWAK, Le grand livre de la stratégie, De la paix et de la guerre, Odile Jacob, 2002.

 

 

 

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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 13:05

     De l'avis de Jean GREISCH, qui suit là celui de Jean-luc MARION, la phénoménologie assume, en notre siècle (il s'agit du XXème), le rôle même de la philosophie. La réflexion sur la phénoménologie vaut encore plus que pour les autres philosophies qui l'ont précédée successivement, elle prend bien la mesure, en sédimentation, des "acquis" des philosophies  critiques précédentes. Si elle assume ce rôle, elle le devrait, suivant ces deux auteurs, à l'oeuvre de HUSSERL. L'expression elle-même est forgée par Johann Heinrich LAMBERT (1728-1777) pour désigner la doctrine de l'apparaître, pour autant qu'elle se distingue de l'être même. En s'adossant au travail de KANT, HEGEL est le premier philosophe à envisager la possibilité d'une phénoménologie qui aurait pour tâche d'étudier systématiquement les figures phénoménales de la conscience que l'esprit doit parcourir pour s'élever au savoir absolu. Sa Phénoménologie de l'esprit (1807) se présente comme "science de l'expérience de la conscience", dans laquelle chaque figure, par le fait de parvenir à la pleine compréhension de soi, se dépasse dans la figure suivante.

   Mais Jean GREISCH précise aussitôt que c'est "en un tout autre sens que la phénoménologie husserlienne peut être "science de l'expérience de la conscience". L'expérience est ici celle de la conscience intentionnelle considère sous ses multiples formes. De cette expérience subjective peut-il y avoir science rigoureuse? L'idée husserlienne de la phénoménologie a trouvé sa première expression canonique dans les Recherches logiques (1900-1901). Un simple regard sur le paysage intellectuel du XXème siècle confirme que Husserl n'avait pas tort de les présenter, dans un projet de préface rédigé en 1913, comme un ouvrage de percée" qui marque moins une fois qu'un commencement."

   Sur la nature de cette percée s'interrogent par la suite, HEIDEGGER et tous les autres. HEIDEGGER ramène en 1925 cette percée à trois découvertes fondatrices :

- l'intentionnalité (thème repris par Franz BRENTANO dès 1874 par la Psychologie d'un point de vue empirique, oeuvre précurseur ;

- l'intuition catégorielle, qui exige d'élargir le domaine de l'intuition au-delà de la sphère de l'expérience sensible, ce qui qui conduit au principe des principes de la phénoménologie : l'intuition donatrice originaire comme source ultime de toute connaissance ;

- l'a priori, interprété dans un sens proche et distinct de KANT.

     En fait, indique enfin Jean GREISCH, malgré l'influence considérable exercée par HUSSERL, le courant de pensée qui se réclame de lui ne constitue pas une "école" au sens strict. "Son originalité, écrit-il, tient au fait que la phénoménologie propose "moins une doctrine qu'une méthode capable d'incarnations multiples et dont Husserl n'a exploité qu'un petit nombre de possibilités" (Paul Ricoeur, A l'école de la phénoménologie, 1987). La réinvention permanente des fondements est l'expression d'une fidélité créatrice à la pensée de Husserl, qui " abandonné en cours de route autant de voies qu'il en a frayées. Si bien que la phénoménologie au sens large est la somme de l'oeuvre husserliennes et des hérésies issues de Husserl". (ibid)."

 

       Le sens général de la phénoménologie est l'étude descriptive d'un ensemble de phénomènes, tels qu'ils se manifestent dans le temps ou dans l'espace, par opposition soit aux lois abstraites et fixes de ces phénomènes ; soit à des réalités transcendantales dont ils seraient la manifestation ; soit encore à la critique normative de leur légitimité.

Phénoménologie se dit particulièrement à notre époque, de la méthode et du système de HUSSERL, ainsi que des doctrines qui sont considérées comme s'y rattachant.

A cette définition générale, de multiples observations doivent être effectuées, à la suite des réflexions de maints auteurs. Gaston BERGER, après avoir fait remonter le mot à LAMBERT, dans sa théorie de l'apparence (1764), fait observer que ce terme a été employé en des sens très différents, quoique se rattachant plus ou moins directement à son étymologie :

- Par KANT, comme titre de la 4ème partie de ses Premiers principes métaphysiques de la Science de la Nature, traitant du "mouvement et du repos dans leur rapport avec la représentation", c'est-à-dire en tant que caractères généraux des phénomènes ;

- Par HEGEL, qui appelle "Phénoménologie de l'esprit" l'histoire des étapes successives, des approximations et des oppositions par lesquelles l'Esprit s'élève de la sensation individuelle jusqu'à la Raison universelle (1807) ;

- Par HAMILTON, qui désigne sous ce nom la Psychologie, en tant qu'elle s'oppose à la Logique "science des lois de la pensée en tant que pensée (Lectures, III) ;

- Par HARTMAN, pour qui "la phénoménologie de la conscience morale" (1869), doit être un inventaire aussi complet que possible des faits de conscience morale empiriquement connus, l'étude de leurs rapports, et la recherche inductive des principes auxquels ils peuvent se ramener.

M MARSAL signale, en français, deux textes du XIXème siècle où se trouve le mot phénoménologie. "La philosophie n'est ni une science fondée sur des définitions, comme les mathématiques, ni comme la physique expérimentale, une phénoménologie superficielle. C'est la science par excellence des causes et de l'esprit de toutes choses, etc (RAVAISSON, "Les fragments de la philosophie" de Sir W Hamilton, Revue des deux mondes, 1840) - "L'erreur des cerveaux étroits est de ne pas rendre justice à l'illusion, c'est-à-dire à la vérité relative, purement psychologique et subjective. Toutes les intelligences vulgaires manquent de délicatesse critique, et se font à l'idée la plus naïve de la vérité religieuse, ou même de la vérité, parce qu'elles ne comprennent pas la nature et les lois de l'esprit humain. la phénoménologie est lettre close pour ces pachydermes, qui vivent à la surface de leur âme, etc. (AMIEL, Journal intime, 8 décembre 1869).

A propos du sens actuel, Gaston BERGER estime, tant de philosophies différentes se réclament aujourd'hui de la phénoménologie (à plus ou moins juste titre), qu'il semble nécessaire de distinguer en elle une méthode et un système.

Comme méthode, elle est un effort pour appréhender, à travers des événements et des faits empiriques, des "essences", c'est-à-dire des significations idéales. Celles-ci sont saisies directement par intuition à l'occasion d'exemples singuliers, étudiés en détail et d'une manière très concrète.

Comme système, elle prend plus spécialement le nom de "phénoménologie pure" (HUSSERL, 1913) ou de "phénoménologie transcendante" (HUSSERL 1929). Elle cherche alors à mettre en lumière le principe ultime de toute réalité. Comme elle se place au point de vue de la signification, ce principe sera celui par lequel tout prend un sens, l'"ego transcendantal", extérieur au monde, mais tourné vers lui. Ce sujet pur n'est d'ailleurs pas unique, car il appartient à la signification du monde de s'offrir à une pluralité de sujets. L'objectivité du monde apparait aussi comme une "intersubjectivité transcendantale". La reconnaissance du domaine transcendantal et sa description demandent qu'on adopte une attitude difficile à prendre et très différente de l'attitude naturelle ; le moment essentiel en est ce que HUSSERL désigne du nom de "réduction phénoménologique transcendantale". 

Un grand nombre de philosophes contemporains adoptent, en la modifiant plus ou moins, la méthode husserlienne, pour la faire servir à la construction de leurs propres systèmes. Il est à peine nécessaire de souligner que pour HUSSERL une telle séparation est tout à fait illégitime. Il n'avait pas voulu "construire" lui-même un système, mais seulement décrire ce qu'on peut voir en s'y prenant d'une certaine manière pour regarder. Prétendre voir le contraire de ce qu'il voyait lui-même était signe pour lui qu'on n'avait pas compris le véritable sens de sa méthode (Gaston BERGER). (Vocabulaire technique et critique de la philosophie).

 

      On peut décrire la phénoménologie comme l'étude des phénomènes dont la structure se base sur l'analyse directe de l'expérience vécue par le sujet. On cherche le sens de l'expérience à travers les yeux d'un sujet qui rend compte de cette expérience dans un entretien ou dans un rapport écrit. La phénoménologie se classe fermement, malgré bien des différences entre les auteurs qui s'en réclament, dans le paradigme constructiviste et suggère une vision du monde dans lequel la vérité est multiple. Cette méthode fait partie de l'approche qualitative. le chercheur phénoménologique reconnait dans la poursuite d'une vérité vérifiable (concept pilier de la science) qu'il n'y a pas qu'une vérité (et seulement une). Cette méthode demande également au chercheur de rendre compte de la réalité du sujet sans chercher à interpréter. C'est une approche qui se veut la plus itérative possible bien que, dans sa réitération, le chercheur fasse inévitablement preuve d'une certaine interprétation. L'indiquer est pour le chercheur de fonder une compréhension du monde qui est relative mais tangible. Du coup, la phénoménologie, comme indiqué précédemment, peut faire référence à un courant philosophique (système...) ou/et à une démarche scientifique. il peut y avoir autant d'approche que d'angle d'étude d'expériences diverses : phénoménologie de la vie, de la religion, de la vie religieuse, psycho-phénoménologie (sous-disciple de la psychologie), phénoménologie sociologique (Alfred SCHÜTZ). On indique générale quelques études phares de la phénoménologie :

- Phénoménologie de l'esprit, de Georg HEGEL ;

- Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique, d'Edmund HUSSERL ;

- Phénoménologie de la perception, de Maurice MERLEAU-PONTY ;

- Phénoménologie et matérialisme dialectique, de Tran Duc THAO ;

- Elément de sociologie phénoménologique, d'Alfred SCHÜLTZ.

 

    Jean-François LYOTARD introduit bien la phénoménologie dans un ouvrage français paru en 1954 et réédité depuis. En 6 points, il expose les questionnements qui mène à l'ensemble des philosophies quoi s'en réclament. 

- il reprend la formule de MERLEAU-PONTY, "c'est en nous-mêmes que nous trouverons l'unité de la phénoménologie et son vrai sens" et celle de JEANSON qui souligne "l'absurdité qu'il y aurait à réclamer une définition objective de la phénoménologie". On nourrit le sens de son "mouvement" et de son "style" qu'en reprenant sur soi l'interrogation qu'il porte. Si on peut en dire autant du marxisme ou du cartésianisme, la philosophie n'est pas seulement saisie comme événement, "du dehors", mais reprise comme pensée, comme problème, genèse, va-et-vient. C'est, pour HUSSERL, en quoi consiste l'objectivité véritable, non un subjectivisme simpliste...

- La phénoménologie de HUSSERL a germé, explique le philosophe français, dans la crise du subjectivisme et de l'irrationalisme, fin XIXe-début XXème siècle. Contre le psychologisme, contre une étape de la pensée occidentale. C'est d'abord une méditation sur la connaissance, une connaissance de la connaissance. Le refus d'un héritage fait insérer la phénoménologie dans l'histoire, malgré qu'il y ait toujours, chez maints auteurs, une prétention a-historique dans cette philosophie.

- Elle est comparable au cartésianisme dans cette méditation sur la réalité. Par cet effort sur la pensée et la  connaissance, il y a chez HUSSERL la rennaissance de l'espoir cartésien d'une mathesis universalis. "Elle est bien alors philosophie, écrit Jean-François LYOTARD, et même philosophie post-kantienne parce qu'elle cherche à éviter la systématisation métaphysique : elle est une philosophie du XXème siècle, songeant à restituer à ce siècle sa mission scientifique en fondant à nouveaux frais les conditions de sa science. Elle sait que la connaissance s'incarne en science concrète ou "empirique", elle veut savoir où prend appui cette connaissance scientifique. C'est là le point de départ, la racine dont elle s'enquiert, les données immédiates de la connaissance. Kant recherchait déjà les conditions a priori de la connaissance : mais cet a priori préjuge déjà de la solution. La phénoménologie ne veut même pas de cette hypostase. De là son style interrogatif, son radicalisme, son inachèvement essentiel."

- Le terme phénoménologie signifie étude des "phénomènes". Comme pour beaucoup de termes en philosophie, le lecteur, qu'il soit érudit ou pas, peut se faire piéger par les mots, surtout lorsqu'ils dérivent d'une traduction d'oeuvres étrangères traduites en français. LYOTARD explique qu'il s'agit de l'étude de "cela qui apparait à la conscience, de cela qui est "donné". Il s'agit d'étudier ce donné, "la chose même" que l'on perçoit, à laquelle on pense, de laquelle on parle, en évitant de forger des hypothèses, aussi bien sur le rapport qui lie le phénomène avec l'être de qui il est phénomène, que sur le rapport qui l'unit avec le Je pour qui il est phénomène. (...) Se dessine au sein de la méditation philosophique un moment critique, un "désaveu de la science" (Merleau-Ponty) qui consiste dans le refus de passer à l'explication : car expliquer le rouge de cet abat-jour, c'est précisément le délaisser en tant qu'il est ce rouge étalé sur cet abat-jour, sous l'orbe duquel je réfléchis au rouge ; c'est le poser comme vibration de fréquence, d'intensité données, c'est mettre à sa place "quelque chose", l'objet pour le physicien qui n'est plus du tout "la chose même", pour moi, il y a toujours un préréflexif, un irréfléchi, un anté-prédicatif, sur quoi prend appui la réflexion, la science, et qu'elle escamote toujours quand elle veut rendre raison d'elle-même."

La phénoménologie a deux visages : une puissante confiance dans la science impulse la volonté d'en asseoir solidement les accotements, afin de stabiliser tout son édifice et d'interdire une nouvelle crise. Mais pour accomplir cette opération, il faut sortir de la science même et plonger dans ce dans quoi elle plonge "innocemment". C'est par la volonté rationaliste que HUSSERL s'engage dans l'antérationnel. Mais une inflexion insensible peut faire de cet antirationnel un antirationnel, et de la phénoménologie le bastion de l'irrationalisme. De HUSSERL à HEIDEGGER, il y a bien héritage, mais il y a aussi mutation, selon Jean-François LYOTARD, qui tient à ne pas effacer l'équivoque, qui est inscrite selon lui dans 'l"histoire même de l'école phénoménologique".

- Ce dernier s'attache surtout au regard des sciences humaines de la réflexion phénoménologique. "A la recherche du donné immédiat antérieur à toute thématique scientifique, et l'autorisant, la phénoménologie dévoile le style fondamental, ou l'essence de la conscience de ce donné, qui est l'intentionalité (en tant que rationalité, et non intentionnalité). A la place de la traditionnelle conscience "digérant", ingérant au moins, le monde extérieur (comme chez Condillac par exemple), elle révèle une conscience qui "s'éclate vers" (Sartre), une conscience en somme qui n'est rien, si ce n'est rapport au monde. Dès lors, les méthodes objectives, expérimentales, bref calquées sur la physique, que psychologie, sociologie, etc, utilisent, ne sont-elles pas radicalement inadéquates? Ne faudrait-il pas au moins commencer par déployer, expliciter les divers modes selon lesquels la conscience est "tissée avec le monde"? Par exemple avant de saisir le social comme objet, ce qui constitue une décision de caractère métaphysique, il est sans doute nécessaire d'expliciter le sens même du fait pour la conscience d'"être-en-société", et par conséquent d'interroger naïvement ce fait. Ainsi parviendra-t-on à liquider les contradictions inévitables issues de la position même du problème sociologique : la phénoménologie tente non pas de remplacer les sciences de l'homme, mais de mettre au point leur problématique, sélectionnant ainsi leurs résultats et réorientant leur recherche. (...)".

- La phénoménologie est une étape de la pensée "européenne", et s'est comprise elle-même comme telle (HUSSERL, Krisis). Il faut fixer sa signification historique encore que celle-ci ne soit pas assignable une fois pour toutes parce qu'il y a présentement des phénoménologies et que leurs histoires ne sont pas achevées. Il existe des différences, parfois importantes, entre HEIDEGGER et FINK, entre MERLEAU-PONTY et RICOEUR, entre POS et THÉVENAZ ou LEVINAS, qui exigent la prudence dans l'analyse de ce qu'elles sont. Localiser les convergences et les divergences demeurent possible car elles sont inscrites dans les textes, mais comprendre en quoi ces phénoménologie sont convergentes ou divergentes dans leurs effets sur les mentalités (et donc les façons de voir le monde) constitue toujours une tâche à entreprendre. 

 

Jean-François LYOTARD, La phénoménologie, PUF, collection Quadrige; 2015. Jean GREISCH, La phénoménologie, Encyclopedia Universalis, 2014. Vocabulaire technique et critique de la philosophie, sous la direction de André LALANDE, PUF, collection Quadrige, 2002.

 

PHILIUS

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31 juillet 2017 1 31 /07 /juillet /2017 13:40

        L'esthétique, dont le terme est assez récent (1904) et les premières chaires d'université (française, 1921 pour Victor BASCH) tout aussi récentes, a une histoire déjà très ancienne. L'étymologie renvoie d'ailleurs à la vieille source grecque et les débats dans les oeuvres de PLATON et d'ARISTOTE sont présentes dans bien des esprits. 

      Mikel DUFRESNE, conscient de ce l'esthétique est revendiquée par beaucoup d'auteurs (sans compter les praticiens...), tente de classer cette notion. "Dans la philosophie ou dans la science? On a résolu (ce problème) en ménageant les susceptibilités. La revue allemande s'appelle "Revue d'esthétique et de science générale de l'art" (où Etats-Unis, où les critiques d'art sont plus puissants que les philosophes, la revue homologue s'appelle "Revue d'esthétique et de critique d'art"). Au vrai, ce problème nous paraît aujourd'hui aussi faux que sa solution. Il était posé par l'avènement de la pensée positiviste, qui se croyait tenue de discréditer la philosophie pour célébrer la science. Mais le positivisme ne concevait que deux modèles de la science : les sciences formelles et les sciences de la nature. Aujourd'hui on est moins intransigeant : on accorde la dignité de science à tout discours rigoureux et fécond. ET ce que l'on oppose à la science, c'est le bavardage ou la rhétorique - par exemple de cette critique d'art qui sévit fans les journaux, alors que la véritable critique est une esthétique appliquée -, ce n'est pas de la philosophie. Car celle-ci est partout, et peu importe qu'on la discrédite en l'appelant idéologie : au commencement, sous la forme d'options et de présupposés méthodologiques qui font démarrer la recherche ; à la fin, parce que la réflexion veut approfondir, pour le fonder, ce qui a été entrepris." L'auteur se place surtout du point de vue philosophique et au lieu de "faire" de l'esthétique, entend tenter plutôt de dire ce qu'elle est. Ce faisant, il plonge dans les méandres de l'objet de l'esthétique et de ce qu'on appelle esthétique subjectiviste et esthétique objectiviste.

    Daniel CHARLES, pour répondre à la question de la définition de l'esthétique, ce qu'elle est, ce qu'elle n'est pas... invoque de son côté l'Histoire. Il est obligé de passer si l'on peut dire du simple au complexe, de l'Antiquité à l'époque contemporaine, ne serait-ce que parce que chaque époque est influencée par la précédente (ne serait-ce qu'en s'y opposant...) dans les critères de l'esthétique. Et que, même si on ne l'écrit pas assez, plus on se rapproche du temps présent, avec les progrès de la diffusion des connaissances et des moyens techniques pour faire savoir ce qu'on pense, les périodes apparaissent de plus en plus bavardes, à défaut d'être claires... Bien entendu, tout est compliqué par les réceptions successives des pensées précédentes, soit qu'on les exhume archéologiquement ou mentalement, soit que divers mouvements de censure et de redécouverte ne cessent d'agiter les populations, les savants et les autorités...

    L'objet de l'esthétique, rappelle Mikel DUFRESNE, étant donné que ce qui détermine l'objet, c'est la méthode qui se propose de le saisir, c'est le beau, l'idée du beau, dans le cadre d'une philosophie platonicienne ; mais depuis au moins KANT, cette idée est soit creuse, soit inaccessible, beau  est alors un prédicat qui qualifie les objets offerts à la perception... "D'où le piège tendu à l'esthétique ; car la sensibilité est subjective, rebelle au discours logique, impuissante à se justifier : l'esthétique doit toujours se défendre contre la tentation du pathos dans lequel sombre trop souvent une certaine critique". Il n'est pas difficile de voir ici qui l'auteur vise... 

Dans cette perspective une théorie de l'art est problématique, et il y a autant de théories pratiquement que de théoriciens, sans compter celles des praticiens, dont beaucoup refusent la théorisation de leur propre pratique... L'esthétique est le plutôt souvent une théorie de l'art. Elle vise les objets qui visent expressément à plaire, ou en tant cas à provoquer une réaction de plaisir ou de déplaisir. Là Mikel DUFRESNE, après avoir cité plusieurs points de vue, constate que "une première question nous arrête icic : si l'esthétique porte préférentiellement son attention sur l'art, puisque l'art est une praxis, ne va-t-elle pas être tentée de contrôler cette praxis? Si elle parvient à définir le beau, ne va-t-elle pas imposer sa définition aux artistes? Ne va-t-elle pas être normative autant que descriptive? (surtout pensons-nous si elle est enseignée dans des écoles d'art qui dressent des critères...) De fait elle l'a souvent été. Pour de mauvaises raisons parfois, si le dogmatique procède de l'esprit d'autorité des critiques, de la docilité du public qui s'en remet aux experts, ou de l'inertie des artistes qui restent fidèles aux valeurs sûres et rentables d'une tradition. Pour de meilleures raisons aussi, s'il est vrai que, comme l'a dit Kant, le jugement du goût ne peut être qu'il ne revendique l'universalité. Pourtant cette revendication n'implique nullement un dogmatique, puisque le jugement ne porte que sur un objet, et non sur un concept ou une règle. Affirmer la beauté, chaque fois unique, d'un objet singulier, ce n'est pas se recommander d'un canon, ni en commander un. De fait, l'esthétique aujourd'hui a renoncé à être normative ; en quoi elle s'est séparée de la critique, et surtout de celle qui ne cherche pas au moins à justifier son jugement. Cela n'implique point que l'esthéticien renonce à exercer son jugement ou ignore celui des autres ; bien au contraire, la normativité spontanée du goût devient un objet de sa réflexion. Mais l'esthétique fait la théorie de la normativité sans être elle-même normative. Elle est descriptive."  

Cette présentation amène quelques réflexions : à chaque civilisation et à chaque époque existe un conformisme esthétique érigé souvent en normativité. La civilisation égyptienne n'admet que les représentations en sculpture que de profit. Est-ce dû à la nature des matériaux et des outils employés? Ou n'existe-il pas toutefois une théorie de l'art de la sculpture approuvée par le Palais ou les religieux, contre laquelle déroger peut sans doute s'attirer quelques désagréments professionnels ou plus... De fait, le conflit s'exprime bien dans le passage par exemple d'une architecture médiévale romane à une architecture gothique, ne serait-ce que par l'entremise des rivalités entre sociétés de compagnons, chevilles ouvrières des églises et des cathédrales de l'époque... Les théories de l'art sont bien des expressions de conflits qui ont peu affaire finalement avec le goût? Qui trouve la Tour Eiffel belle, alors même que ses constructeurs ne visaient pas l'esthétique mais l'expression de puissance de la civilisation mécanique alors en pleine course? Les conflits nés de l'activité des voisinages d'une entreprise culturelle d'ampleur (regardez ce qui se passe avec la Bibliothèque Georges Pompidou, avec la Pyramide du Louvre...) lesquels n'hésitent pas à faire valoir un art pour défendre l'esthétique de leur quartier, le montrent bien. Les théories de l'art ne sont pas une aimable confrontation de points de vue élégamment exposés, ils sont aussi au centre de luttes aux aspects multiples, ce qui indique assez bien que l'appréhension du beau ne se situe pas uniquement au niveau de l'individu contemplant un objet, mais est affaire collective, culturelle, sociale, économique, politique... On dira aussi que les temps de contestations de ce qui parait beau à certaines classes sociales correspondent aussi à des temps de contestations de l'ordre social, les prémisses des critiques de l'art officiel étant souvent des signes avant-coureurs... De nos jours, s'il n'existe plus précisément de théorie normative de l'art, c'est bien parce l'ordre social n'est plus aussi stable ni aussi consensuel qu'auparavant, dans les périodes pré-modernes...

C'est ce qui en arrière-fond amène notre auteur, vus les divers changements historiques de l'esthétique, à faire appel plutôt qu'à une théorie qui serait vraie, à l'expérience esthétique, qui est, beaucoup de philosophes l'écrivent bien, affaire personnelle, individuelle autant que collective. Du coup exit une théorie admise de l'art. Place à l'esthétique subjectiviste.

     L'esthétique subjectiviste est d'abord, rappelle toujours Mikel DUFRESNE, "une réflexion sur la perception esthétique". Placée au début du XXème siècle sous l'égide de la psychologie, cherchant à spécifier l'attitude esthétique (Victor BASCH, Theodor LIPPS...), l'esthétique subjectiviste opère toujours un retour à l'être sauvage où le sujet et l'objet ne sont pas encore séparés, pour plus tard, avec BACHELARD par exemple se comprendre sous l'angle de la phénoménologie. Sous cet angle encore, "la conscience n'est pas souverainement donatrice de sens, elle reconnait un sens immanent à l'objet ; et du même coup l'analyse intentionnelle des fils qui se tissent entre la conscience et son corrélât doit être double : noétique nématique selon l'expression de Husserl ; et cette double analyse tend à cerner un état d'indistinction première entre le visible et le voyant, entre le réel et l'imaginaire." Notre auteur souligne le fait que cette esthétique là rencontre les même problèmes que les esthétiques objectivistes qui s'affirment par la suite. "D'une part, parce que le sujet qu'elle décrit est un sujet concret, donc historique : elle ne peut ignorer que toute perception, tout usage de l'objet esthétique sont orientés par une certaine culture qu'il appartient à la sociologie de l'art d'explorer. D'autre part, même si cette esthétique se vouait à décrire un regard d'avant l'histoire, encore anonyme et général, elle ne peut ignorer ce que ce regard vise (...)." 

L'esthétique subjectiviste peut entreprendre de décrire une autre attitude esthétique, celle du créateur, et sans doute la littérature est bien plus emplie de considérations qui proviennent des artistes eux-mêmes (qu'ils soient confirmés ou... ratés), que d'analyse sociologiques... Les titres qui auto-définissent le génie, avec un zeste certain d'autosatisfaction et d'égocentrisme, rédigées par les "génies" eux-mêmes attirent bien plus l'attention du public (des publics...) que des oeuvres un peu plus austères qui s'efforcent de cerner les tenants et aboutissants de la perception des oeuvres... Par ailleurs, toutefois, la psychologie de la création est souvent, de nos jours une psychanalyse de l'artiste, réalisée par d'autres que des artistes. FREUD en donne plusieurs exemples frappants dans son oeuvre (Sur Léonard de Vinci par exemple). Dans le cadre de l'esthétique subjectiviste toujours, plusieurs auteurs abordent l'étude de la perception conjointement avec l'étude de la création... Ce domaine d'analyse permet plus de cerner sans doute où peuvent se trouver les multiples conflits d'interprétation d'une oeuvre et comment s'organisent les les coopérations et les conflits de perception entre eux et avec ceux des créateurs. Dans la lignée de L'esthétique comme science de l'expression et linguistique générale de B CROCE (1904), plusieurs auteurs veulent souligner, en phase avec une certaine évolution de l'art lui-même, les interactions des perceptions des créateurs et des spectateurs, notamment dans l'architecture, l'urbanisme, la hi-fi, la peinture, avec une certaine tentative de renouer avec un esprit perdu (plus ou moins mythique) de fête où le spectateur est aussi un acteur...

       C'est à un autre ordre d'idées que se rattache ce qu'on appelle l'esthétique objectiviste. Objectiviste en ce sens où l'on met l'accent sur une objectivité propre aux sciences positives. A l'univers intellectuel du positivisme du début du XXème siècle se substitue, s'oppose, se complète... également celui du structuralisme. Même si des approches ne se soucient guère d'acquérir le titre de science (sauf à se prévaloir d'une discipline universitaire), elles forment un faisceau convergeant de considérations.

Les premières oeuvres, rappelle toujours Mikel DUFRESNE, qui se réclament de la science de l'art (UTITZ, DESSOIR), sont bien plus philosophiques que scientifiques ; "elles reprennent d'ailleurs très largement les thèmes et les problèmes de l'Asthetik, et ne s'en distinguent que par la part plus grande qu'elles font à l'étude de l'objet." "Dessoir, poursuit-il, pourtant accuse la spécificité de la science de l'art en reprenant, après bien d'autres depuis Fechner, l'étude expérimentale de l'expérience esthétique. Aujourd'hui encore l'esthétique expérimentale ne cesse de solliciter les chercheurs, tel Robeert Franès, qui était vice-président d'une Association internationale d'esthétique expériementale fondée en 1965, implantée dans de très nombreux pays. Mais cette esthétique, comme déjà Lipps l'objectait à K¨lpe, semble n'étudier que ce qui est pré-esthétique : les conditions psychophysiologiques ou sociologiques de l'expérience esthétique plutôt que cette expérience elle-même. Sans doute d'ailleurs le reconnait-elle : elle se veut "psychologie de l'esthétique" (Francès, 1968), et non point esthétique à part entière. L'esthétique positive peut aussi se vouloir histoire, ou sociologie : là encore, plutôt que de l'objet même, elle est tentée de se vouer à l'étude des circonstances qui déterminent sa production ou sa consommation. Son approche de l'objet, si légitime et féconde qu'elle soit, reste alors une démarche indirecte : le souci de l'objectivité, s'il suscite le recours à des concepts et des procédures qui ont fait leurs preuves ailleurs, ne recommande pas autant l'abord direct de l'objet, qui impose d'élaborer une science ad hoc plutôt qu'une "science générale" ou des sciences de l'art." Ce qu'on appelle avec un peu de facilité le formalisme, soit l'analyse formelle des oeuvres, est composée par des auteurs et des écoles bien divers. Il s'agit alors, laissant de côté les conditions d'émergence des oeuvres, d'étudier comment les oeuvres produisent tels effets. 

  Il s'agit alors de comprendre l'oeuvre, sa structure, son sens même : de nombreux esthéticiens comme VIOLLET-LE-DUC, LALO, Etienne SOURIAU ou encore RIEGI, WOLFFLIN, PANOFSKY ou FRANCASTEL, s'y attachent tout au long d'écrits, qui, par ailleurs, se répondent   souvent sans se recouvrir complètement. Il s'agit de cerner, et ce n'est guère facile car la création artistique n'est ni figée ni friande de frontières, comment un bas-relief, un film, une peinture, par une distribution des couleurs, par une organisation de l'espace provoquent un effet. Interviennent alors la phénoménologie et la sémiologie comme moyen d'atteindre la manière dont ces oeuvrent agissent. Cerner la valeur d'une oeuvre apparait en filigramme des préoccupations des auteurs, d'une manière qui se veut scientifique, c'est-à-dire prenant en compte toutes ses caractéristiques agissantes. Si une oeuvre, de quelques disciplines artistique qu'elle soit, possède un impact propre, comme appartenant aussi à un ensemble d'oeuvres (souvent définies ainsi par l'artiste), l'esthétique ne renonce jamais au jugement de goût, même si l'auteur avertit qu'il s'efforce de ne pas le faire. Et d'ailleurs, s'il n'y avait pas expression du jugement de goût, sans doute l'intérêt d'étudier ce que l'un ou l'autre appelle oeuvre perdrait-il beaucoup... La réflexion amène à aborder des points fondamentaux, qui ne sont souvent observés que très partiellement, tant les considérations technico-artistiques l'emportent : d'où vient que l'homme soit capable du jugement de goût? D'où vient que la nature même lui offre de la beauté? Impossible si l'on pousse plus loin la réflexion d'éviter des questions philosophiques premières. Du coup, l'on tombe également sur le pourquoi des différents accords et désaccords sur une oeuvre. Sur la combinaison des conflits et coopérations qui font considérer oeuvre comme oeuvre. Comme souvent, l'effet de perspective aide beaucoup : les codes perspectifs varient d'une civilisation à l'autre, et cela se voit seulement lorsqu'il y a contact entre elles.... Quelque chose de beau peu être considéré comme laid par ailleurs. Si vous trouvez belle l'architecture antique, sans doute réviseriez-vous cette considération si vous saviez que ces bâtiments étaient systématiquement recouvertes d'une couleur rouge foncée (ocre)... Et la musique écossaise (biniou..) apparait-elle harmonieuse aux oreilles latines? On pourrait multiplier les exemples...

Comme l'écrit Mikel DUFRESNE, quand il s'interroge philosophiquement sur l'esthétique, "l'expérience esthétique, parce qu'elle est une perception comblée et heureuse jusqu'à l'aliénation du sujet dans l'objet, nous invite à concevoir une indifférenciation originaire de l'homme et du monde, une présence antérieure à toute représentation, un état sauvage de l'être du sens, avant que la conscience ne se sépare pour le recueillir. Ensuite, l'art, qui nous reconduit à l'origine de la perception, nous parle peut-être aussi de l'origine du monde. (...). SI le plaisir que nous prenons aux beautés naturelles vient de ce qu'elles attestent la complaisance de la nature à l'égard de notre pouvoir de connaitre, comme di Kant, le plaisir que nous prenons à l'art, lorsqu'il ressuscite les vieux mythes, comme Freud le montre de Shakespeare, vient de ce qu'il libère en nous des images immémoriales ; et ce retour au fondement est peut-être aussi, comme à notre insu, une leçon de sagesse."

L'auteur semble bien conclure sur l'impossibilité d'une science de l'art qui permette de comprendre les tenants et aboutissants des oeuvres artistiques. Pas sûr que ce soit une bonne manière de conclure. Comprendre comment se font les oeuvres et comment elles agissent sur nos perceptions constituent, à travers les divergences constatées en chemin parmi les hommes, constitue tout de même un apport, ne serait-ce que sous la forme d'avertissement à ne pas se laisser systématiquement éblouir (surtout dans un monde où la manipulation marchande semble constituer un alpha et un oméga existentiels...) par les oeuvres, pour comprendre maints conflits, pour éviter certaines perceptions, et pour renforcer au contraire les coopérations indispensables... Quoi qu'il en soit, on continue d'écrire sur les oeuvres, sur leur sens, sur leur impact et c'est tout mieux, tant que la recherche esthétique n'est pas trop obérée par des considérations purement commerciales ou idéologiques (n'oubliez pas les écrits nationaux-socialistes sur l'art...). Les points de vue dans l'histoire aident beaucoup dans ce sens et le regard sur ce qu'en écrit Daniel CHARLES n'est pas dénué d'intérêt. 

 

ARTUS

 

 

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 08:35

  Chaque année, les armées de nombreux pays se livrent, notamment à l'occasion de leur fête nationale, à l'exhibition de (certaines) de leurs troupes et de (certains) de leur matériel. Surtout pour l'aspect tape-à-l'oeil et spectaculaire, avec une certain a-propos stratégique et tactique diplomatique, des défilés rappellent aux peuples la valeur de la violence armée pour la défense de leur pays, en même temps que l'événement souvent fondateur du régime politique en vigueur. Pour la France, évidemment, il s'agit du 14 juillet de chaque année, afin de rappeler que la révolution est mère de toutes les républiques qui ont suivis l'année 1789. Mais pas de tous les régimes politiques qui s'y sont succédés, car des restaurations royales eurent lieu entre temps et des remises en cause de la République notamment. C'est dire que ces commémorations, plus que les autres (car il y en a une floppée...), ont une forte charge idéologique dans l'ensemble du pays.

    Défilés militaires, rassemblements autour de monuments, allocutions très officielles, festivités redondantes mais toujours appréciées des publics (mais pas de tous...) constituent le lot principal des commémorations, dont on peut se demander ce qu'elles remémorent. A part le souvenir douloureux de souffrances ou de joies passées, peu de choses, hormis quelques films ou émissions télévisées, ou encore éditions ou rééditions de livres... rappellent ce qui s'est réellement passé, avec souvent quelques bonnes orientations nationalistes et une dose plus ou moins grande d'informations fallacieuses ou de déformations historiques (la fête de la Jeanne d'Arc en France constitue là une perle brillante...). Peu de vraies réflexions incluant causes et conséquences des événements célébrés, orientations idéologiques fortes (qui peuvent parfois diviser plus que rassembler) en fonction de l'actualité du moment, effervescence médiatique jusqu'à la logorrhée, voilà ce qui caractérisent ces commémorations en tout genre. Il ne suffit pas en effet de rappeler des faits bruts, des dates clés, des relations "éternelles", il faut encore comprendre ce qui s'est réellement passé. Or entre dénégations de massacres et de profits (notamment des industries d'armement...) et glorification de personnages ou d'entités politiques, et parfois des polémiques où le négationnisme se taille la part du lion, il ne reste plus grande place pour la réflexion et éventuellement le changement ou l'affermissement des comportements envers bien des aspects de la vie politique, économique ou/et sociale. 

    Ce qui devrait être l'occasion d'une réflexion sur les causes et les effets des événements célébrés devient simplement l'affirmation de postures et de réaffirmation d'allégeance ou encore - on peut se demander si c'est pire ou c'est meilleur - de rappel pour beaucoup de citoyens oublieux de leur propre histoire. 

   Les critiques précédentes découlent en fait de l'inscription des commémorations diverses et variées dans un roman tribal, national, fédéral...entre interprétation historique plus proche de la falsification que de la simplification et manipulation idéologique plus ou moins cohérente et plus ou moins constante, lequel vise très souvent à faire entrer ou à maintenir des populations parfois relativement variées dans une même communauté. Suite souvent à un conflit majeur dont beaucoup d'acteurs participants veulent clore les conséquences sur l'histoire de leur pays ainsi "unifié" dans une même ferveur collective. Il s'agit pour eux et pour maints observateurs extérieurs d'indiquer un nouvel avenir à partir d'un événement fondateur plus ou moins fabriqué à une époque où la "vérité historique" est la moindre des préoccupations. Il s'agit de construire une histoire tribale, nationale ou fédérale qui fasse le moins possible de place à l'expression de conflits souvent sanglants et difficiles à résoudre réellement, qui, même s'ils perdurent, sont ainsi mis "en perspective" par rapport aux bienfaits et aux nécessités d'un "vivre ensemble". Ce faisant, les esprits tendent à faire de ces mêmes conflits des repères parfois magnifiés pour tourner la page d'une histoire parfois sombre même si beaucoup y avaient placés de grands espoirs. Ces repères permettent à la fois de se rappeler plus ou moins clairement (de moins en moins clairement vus les sédiments festifs et commerciaux qui s'y rapportent) des conflits et souvent la "fin" de ceux-ci et d'opérer dans des manifestations rituelles le rapprochement qui scelle un destin commun. Jusqu'à faire de ces manifestations régulières dans le temps et dans l'espace des jalons de cette vie commune qui apparait comme quelque chose d'irrémédiable, d'acquis plus ou moins définitivement, d'obligatoire et porteur de bienfaits. Même si en définitive, il s'agit là de mythes et de rites, ceux-ci permettent de faire d'agir, plus ou moins consciemment, plus ou moins volontairement sur certains aspects de ces conflits, au moins dans leur représentation. Ces dates, annuelles ou plus éloignées, constituent comme des repères dans ce "vivre ensemble", sortes d'exorcisme de leurs causes, effets et conséquences, en faveur de quelque chose d'autre que ce qu'ils ont accompagnés de douleurs et de séparations. Même si ce quelque chose d'autre n'est pas évoqué, il est pourtant nommé dans ce roman, dans ce mythe... dans les nominations mêmes de ces fêtes : royales, républicaines, fédérales, même si les uns et les autres ne mettent pas dans ces appellations la même chose...

  De ce fait même, de cette célébration, les conflits souvent non résolus sont mis en perspective des coopérations nécessaires entre les membres de populations plus ou moins étendues. Ces fêtes même donnent à ces conflits et à ces coopérations des "couleurs" des tonalités, des "sons" qui, d'une certaine manière, contribuent à les rendre moins dramatiques, plus banals, et surtout moins importants en regard des coopérations qui apportent aux communautés ainsi "soudées" en coeur et en esprit, les moyens de rendre leur vie possible, agréable et parfois, paisible. 

 

RAGUS

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 11:25

         Le dernier et inachevé ouvrage de Maurice MERLEAU-PONTY, publié en 1965, avec les bons soins de Claude LEFORT, ne comporte que 150 pages manuscrites. Il s'agissait pour le philosophe français de guider le lecteur dans l'ensemble de son oeuvre. Il voulait également faciliter la connaissance de ce qu'il pensait être une autre  philosophie. il devait s'agir d'un ouvrage d'une grande ampleur, dans lequel il devait soumettre les résultats de la Phénoménologie de la perception à une réélaboration ontologique. C'est la partie introductive de cet ouvrage qui est publiée, ainsi qu'une petite moitié des notes de travail qui est ainsi publiée sous le titre Le visible et l'invisible.

          Doté d'une partie en quelque sorte préliminaire de préliminaire intitulée L'interrogation philosophique, après l'avertissement de Claude LEFORT, Le visible et l'invisible comporte quatre parties - Réflexion et interrogation ; Interrogation et dialectique ; Interrogation et intuition ; L'entrelac, le chiasme, et augmentée d'une annexe, L'être préobjectal : le monde solipsiste et des Notes de travail. 

        Parce qu'il tient compte constamment des derniers résultats de la recherche scientifique de son époque en matière de psychologie notamment, cet ouvrage est sans doute l'un de ceux que l'on peut conseiller, malgré la présentation parfois un peu sèche de la phénoménologie qui est parfois faite, à tout curieux en philosophie, de lire parmi les premiers ouvrages d'un corpus décidément très vaste. Non par parce que la lecture est absolument plus facile, mais l'ouvrage baigne bien plus que certains autres dans un univers mental et culturel contemporain.  Pour commencer car ensuite, s'il veut aller plus loin que les interrogations de MERLEAU-PONTY, il lui faudra plonger dans les chapitres un peu moins faciles de ses autres ouvrages, puis dans ceux encore plus difficile de ses prédécesseurs (HUSSERL, par exemple) et de ses continuateurs. La phénoménologie française, qui doit tant à MERLEAU-PONTY n'est qu'une branche d'un vaste ensemble de réflexions philosophiques sur le monde, où le conflit n'est jamais très loin, bien qu'il en ferme parfois les termes (car discrédité par la science), soit qu'il en ouvre au contraire (de par les limites de cette même science) les perspectives. 

    Pour Renaud BARBARAS, dans "les longs chapitres critiques visant la philosophie réflexive aussi bien que la pensée dialectique et la phénoménologie, il s'agit de faire une description, libre de tout présupposé, de la présence brute du monde telle qu'elle nous est donnée dans ce qu'il appelle la "foi perceptive", de restituer cet être perçu en tant précisément qu'il fait l'objet de nos interrogations, de définir une "présence interrogative" en-deçà de l'affirmation et de la négation." "Ce qui revient, poursuit le Maitre de Conférence à l'Université de Paris-Sorbonne, à accueillir la présence du monde sans présupposé, c'est-à-dire sans l'horizon implicite d'un point de vue absolu m'arrachant de mon inscription dans le monde, me permettant de le dominer intégralement et, partant, de le déterminer en l'enlevant sur fond de non-être. Il faut prendre la mesure du fait qu'"il y a" quelque chose. Or, la découverte de ce qui fait l'unité de la pensée objective permet de progresser dans cette voie."  A l'inverse d'une philosophie toute centrée sur l'Etre et la transcendance, MERLEAU-PONTY insiste sur l'inscription du sujet dans le monde, à partir de son corps. Alors que la tradition a construit toute une pensée centrée sur une métaphysique de la connaissance, il entend développer une analyse du toucher, dans ce qu'il appelle entrelacs ou chiasme.

"Pour l'essentiel de la tradition philosophique, poursuit notre auteur, l'incarnation est une dimension contingente et non pas constitutive du sujet, lointaine (disgression voyons-nous en fait d'une dichotomie/symbiose entre une âme et un corps). S'il est vrai qu'elle nous sépare qu'elle nous sépare de l'Etre-vrai, si l'inscription dans le monde qu'elle entraine nous empêche de faire le tour de l'objet, le principe d'une possession adéquate du vrai ,d'une détermination exhaustive de la chose n'est pas remis en question. La finitude est pensée de manière négative est pense de manière négative; comme ce qui vient limiter une connaissance parfaite, en droit possible ; de là une série de distinctions qui structurent la pensée classique, telles l'opinion et la vérité, l'apparence et l'essence, l'inauthenticité et l'authenticité. Le geste fondateur de l'ontologie de Marleau-Ponty consiste tout simplement à renverser le droit au nom du fait, c'est-à-dire à conférer au fait force de droit. Autrement dit, le fait de notre incarnation définit l'essence de notre rapport à l'Etre ; l'incarnation n'est plus ce qui vient compromettre une rapport à l'Etre normé par l'idéal de l'adéquation, elle est ce qui le fonde. L'inscription du sujet dans un monde par son corps et l'apparaitre du monde comme tel, loin de faire alternative, sont deux expressions de la même situation ontologique, si bien que l'idée même d'un mode de connaissance plus accompli, où le monde serait en quelque sorte délivré de son vêtement d'apparence parce que la conscience le serait de son corps, est dépourvue de sens. Ce n'est pas parce que nous avons un corps que l'Etre est de se donner à distance, c'est au contraire parce que le propre de l'Etre est de se donner à distance (c'est-à-dire comme monde) que le sujet est incarné. Notre finitude a un sens positif : elle n'est pas  cette condition sans laquelle nous accèderions à l'Etre-vrai mais la condition à laquelle il y a quelque chose. Ainsi, il y a bien une distance constitutive de ce qui parait, une négativité du quelque chose - il n'accède jamais à la netteté adamantine de l'objet - mais elle ne fait pas alternative avec sa positivité phénoménale, avec sa présence. le propre de ce qui parait est de se donner dans une Profondeur irréductible, dans une sorte de Distance qui n'est pas l'envers d'une proximité possible. La chose paraissante est transcendante, non pas au sens d'un objet situé dans l'extériorité, à une distance en droit réductible, mais en ceci que la transcendance fait son être. La distance du perçu n'en est pas un trait extrinsèque. Le perçu ne peut être posé hors de sa distance car elle est pour ainsi dire la forme de son apparaitre : la chose n'est pas là-bas parce qu'elle est à distance de moi, elle est au contraire à distance de moi parce qu'elle est là, parce qu'elle apparait. C'est pourquoi Merleau-Ponty en vient à caractériser le visible par son invisibilité intrinsèque, invisibilité qui n'est pas négation mais synonyme de la visibilité : voir, c'est toujours voir plus qu'on ne voit. Merleau-Ponty est certainement le premier philosophe qui soit parvenu à penser le sensible comme tel, c'est-à-dire à en saisir le sens d'être propre et à en déduire une ontologie, au lieu de le concevoir comme cette réalité à la fois évidente et impénétrable dont il n'y aurait finalement rien à dire. (...)". "L'ontologie du sensible, chez Merleau-Ponty, ne consiste pas à décrire l'être du sensible mais à saisir le Sensible comme le sens même de l'Etre, comme la "forme universelle de l'être brut". Autant dire qu'il n'y a pas d'être qui ne doive, pour être, se donner sur le monde sensible, y compris l'intelligible lui-même. En tant qu'il est synonyme de l'Etre, le Sensible englobe la différence phénoménale du senti et du pensé. En effet, Merleau-Ponty refuse de conférer la moindre positivité à l'existence idéale ; l'idéalité ne peut signifier au chose que ce qui se donne en filigrane dans le sensible, comme une unité voilée dans les différences qu'elle articule, un invisible présentant sa propre absence dans le visible. La théorie de la dimension est ipso facto une théorie de la signification." (...). 

    L'inachèvement du livre est sans doute un problème pour l'étayage d'une telle conception, même si ce que l'auteur laisse, une Introduction très significative de qu'il aurait pu devenir, assis tout-à-fait, jointe à toutes ses oeuvres antérieures, une phénoménologie originale. 

 

Maurice MERLOT-PONTY, Le visible et l'invisible, suivi de Notes de travail, Avertissement et postface de Claude LEFORT, Gallimard, 1964, réédition 2006, 360 pages.

Renaud BARBARAS, Merleau-Ponty, Ellipses, 1997.

 

 

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 10:24

    Antonio Manuel de Oliveira GUTERRES (né en 1949), homme d'Etat portugais socialiste et fervent catholique, est le neuvième secrétaire général de l'ONU. Elu par l'assemblée général en octobre 2016, il entre en fonction le 1er janvier 2017, après plusieurs tours (de nombreux Etats souhaitaient voir une femme à ce poste). Recentrant le parti socialiste vers la droite, Premier ministre du Portugal de 1995 à 2002, il est connu pour ses positions morales conservatrices. Il possède une grande expérience de Haut Commissaire aux réfugiés (2005-1015), expérience importante de nos jours où de nombreuses guerres, notamment au Moyen-Orient, provoque des mouvements de population très importants. La planète fait face en effet à la plus grande crise de réfugiés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. 

   Le nouveau secrétaire général se donne pour mission de réaliser les "Objectifs du développement durable" (ODD) adoptés en 2015, dans le contexte d'une omniprésence du thème du développement durable devenu un slogan mondial, dans le contexte également d'un changement climatique aux effets de plus en plus graves. Il entend également rendre, comme maints prédécesseurs, l'ONU plus efficace mais aussi plus démocratique. Ceci à double tire, au niveau de la représentation des Etats devenus parmi les plus importants bloquée notamment par la pratique du veto et au niveau du recrutement du personnel, trop encore inégal. 

   Il se déclare lors de son élection "pleinement conscient des défis auxquels est confronté l'ONU et des limites entourant le Secrétaire général" ll reconnait que "le Secrétaire général à lui seul ne possède pas toutes les réponses, et ne cherche pas non plus à imposer son point de vue." Son rôle est d'être un "rassembleur, un médiateur, quelqu'un qui établit des ponts et un intermédiaire honnête" dans le but d'aider à trouver des solutions qui profitent à toutes les personnes impliquées. Il exprime son engagement envers les personnes les plus vulnérables de la planète, la protection et l'autodétermination des femmes et des filles, la diversité sous toutes ses formes, le développement durable, les droits de l'homme, ainsi que pour une diplomatie capable d'apaiser les tensions et d'apporter des solutions pacifiques. Même si cela apparait comme un discours de langue de bois, il s'inscrit dans la ligne suivant laquelle pour la première fois dans l'histoire de l'ONU, le choix du secrétaire général s'est effectué publiquement, avec des débats particulièrement suivis. Le nouveau secrétaire général parait très soucieux de la transparence qui doit caractériser le fonctionnement des Nations Unies, notamment dans la phase actuelle d'un certain repli des activités et de l'importance au niveau mondial de l'organisation internationale.

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

 

PAXUS

   

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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 07:28

    Ban KI-MOON (né en 1944), diplomate et homme politique sud-coréen, est le huitième secrétaire général de l'ONU, pour deux mandats, pendant 10 ans ou presque (9 ans, 11 mois et 30 jours...). Précédemment ministre des affaires étrangères et du commerce de son pays de 2004 à 2006, il débute sa carrière diplomatique avec un premier poste à New Delhi en Inde. En 1978, nommé premier secrétaire de la mission sud-coréenne auprès de l'ONU, il devient en 1980 directeur du bureau des Nations unies au ministère des affaires étrangères sur-coréen (jusqu'en 1983). En 1996, il devient conseiller à la sécurité nationale du président sud-coréen Kim YOUNG-SAN. En 2001-2002, il est président de l'Assemblée générale des Nations unies.

   Elu par acclamation secrétaire général de l'ONU, il se caractérise par sa discrétion et son manque de charisme. Très diplomate, il brille surtout par sa capacité à éluder les questions sensibles. Après des décennies d'hostilité des Etats-Unis, avec un secrétaire général d'un pays allié, la super-puissance retrouve une certaine considération pour une organisation internationale qui devient discrète, à un point qu'on a pu qualifier Ban KI-MOON de promoteur d'une "diplomatie discrète".... Mais sa "diplomatie" se révèle dans l'ensemble aux yeux de beaucoup d'observateurs et de pays membres beaucoup trop favorable aux Etats-Unis (ménagement dans l'affaire de l'Irak, mansuétude sur la peine d mort en vigueur dans de nombreux Etats...). Cependant, d'autres aspects sont plus positifs, dès le premier mandat : beaucoup de femmes ont été nommées à des postes importants à l'ONU, il a joué un rôle majeur pour convaincre le Soudan de permettre aux Casques bleus de pénétrer au Darfour. 

Mais le secrétaire général est pris dans la tendance au népotisme et au favoritisme (beaucoup de Sud-coréens sont nommés à l'ONU) qui caractérisent bien des pays du Sud. Par ailleurs, pris dans le mouvement de diminution des dépenses qui caractérise le libéralisme ambiant, le recrutement des Casques bleus se dégrade en qualité : la majorité des casques bleu déployés par l'ONU vient de pays du Sud, vu le peu d'attractivité des salaires et traitements. Ils ne sont pas toujours bien formés et encadrés, donnant aux forces armées déployées des défauts caractéristiques des armées sans réels codes moraux (corruptions, abus sexuels) prêtant le flan à des soupçons d'inefficacités sur le terrain. 

Des efforts importants sont réalisés dans le domaine du climat, domaine probablement crucial pour le devenir de l'humanité. Le réchauffement climatique est identifié par Ban KI-MOON comme un enjeu majeur de son mandat. Les sommets de Rio en 2012 et de Paris en 2015 (COP 21) apparaissent comme des avancées importantes dans la mobilisation des Etats et des entreprises. Beaucoup ont pointé en revanche l'organisation peu regardante sur le plan social des conférences sur le climat, indication certaine du peu de tonalité sociale de ses mandats.

Dès le début de son mandat, le secrétaire général poursuit les réformes de l'ONU, par exemple la division du département des opérations de maintien de la paix (DOMP) en deux départements et fusion des affaires politiques et du désarmement.

Il stagne, comme son prédécesseur, sur la réforme du Conseil de sécurité, malgré les travaux d'un groupe de travail interne à l'ONU créé en 1993, qui propose en 1996 d'ajouter cinq sièges de membres permanents, dont l'Allemagne et le Japon, et quatre sièges de membres non-permanents, afin d'accroitre sa représentativité. La situation reste bloquée, mais certains observent qu'à son époque la SDN s'était heurtée au même problème. Sans doute conviendrait-il d'abord de renforcer les moyens de l'ONU, ses capacités en termes de maintien de la paix et d'avancée dans maints domaines, plutôt que de s'affairer sur des affaires de structures internes qui mobilisent par trop certains départements de certaines chancelleries. Se focaliser sur le conseil de sécurité fait oublier que dans l'équilibre des pouvoirs entre le secrétariat permanent, l'assemblée générale et le conseil de sécurité, c'est l'assemblée générale qui apparait la plus consistante et la plus productive. 

    Même s'il est trop tôt pour tirer un bilan de ses deux mandats et encore plus sur l'ensemble de l'activité des Nations Unies, certains constats sont sévères. Ainsi Chloé MAUREL parle d'une paralysie de l'ONU. "En outre, dans les faits, l'ONU a échoué à imposer son arbitrage dans la plupart des conflits qui ont éclaté sur la scène internationale depuis 1945.Paralysée pendant 45 ans par la guerre froide (dont la fin, pensons-nous, permet d'ailleurs une analyse sur plusieurs décennies), elle a, à partir du début des années 1990, été court-circuitée ou instrumentalisé par les Etats-Unis devenus la seule hyper-puissance planétaire, "gendarme du monde" (ou sans doute, préférons-nous, en suivant les analyses par exemple de Alain JOXE, de "semeur de chaos"). Elle s'est révélée impuissante à faire appliquer des sanctions, et ses textes, déclarations, recommandations, conventions, résolutions, restent souvent lettre morte". Ce qui fait résonner encore plus cette critique d'ensemble, c'est l'incapacité de l'ONU de saisir l'occasion historique de la fin de la guerre froide pour organiser l'état du monde,tant au niveau politique qu'au niveau économique, mais est-ce imputable uniquement aux secrétaires généraux? 

   Dans un entretien accordé à Romuald SCIORA en 2008, Ban KI-MOON déclare qu'il est entré en fonctions "déterminé à rendre cette organisation plus efficace et plus transparente, donnant davantage confiance à la communauté internationale. L'humanité est confrontée à de nombreux défis auxquels il nous faut répondre à l'échelle globale, tels le changement climatique ou la crise alimentaire mondiale, et nous devons poursuivre nos efforts en vue d'atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement. Je me suis engagé à réaliser ces objectifs et à faire face à ces défis en étroite coordination avec les Etats membres. Les Nations unie ont besoin d'un puissant soutien des Etats". Pour répondre à ces défis, sur lesquels il s'étend le plus dans cet entretien, il est essentiel pour lui de changer le fonctionnement de l'Organisation : "Au cours des soixante-deux dernières années, les Nations unies ont mis en place un vaste ensemble de systèmes et de structures. Certains, pourtant,se sont révélés inefficaces et contre-productifs. Je fais donc une priorité de les réformer, de sorte que l'ONU puisse réellement répondre aux besoins et aux attentes. Elle doit travailler de manière plus efficace, productive, responsable, flexible et transparente. J'ai déjà effectué certains changements, mineurs mais nécessaires. J'ai par exemple signé individuellement avec tous les directeurs une sorte d'engagement écrit afin qu'ils identifient leurs propres priorités et en soient rendus responsables à la fin de leur affectation. Cela servira à fonder une décision de renouveler leur contrat, ou non. De plus, un Bureau de la déontologie a été établi et il inclut désormais tous les fonds et programmes des Nations unies. J'ai également commencé à promouvoir la mobilité du personnel afin de la rendre plus polyvalent, multifonctionnel et efficace." Sur la fonction du secrétaire général, Ban KI-MOON précise également son point de vue : "La charte des nations unies dit que le secrétaire général est le plus haut fonctionnaire de l'Organisation, celui qui dirige l'administration, mais quand vous y regardez de plus près, vous voyez qu'il y a beaucoup de programmes qui nécessitent en réalité l'intervention directe et les capacités de commandement du secrétaire général. C'est pourquoi je pense que tout secrétaire général doit allier les qualités de secrétaire et de général. Il faut donc agir comme un PDG, ce qui ne signifie pas seulement donner des ordres. Vous devez être constamment engagé dans des négociations et faire preuve de diplomatie avec les Etats membres. J'essaie donc constamment de combiner ces divers aspects du travail de secrétaire général."

 

    Victor-Yves GHEBALI écrit que "la nomination de Ban Ki-Moon, dont la nationalité prêtait au soupçon de proaméricanisme inconditionnel ) - la Corée du Sud est en effet protège par quelques 40 000 soldats américains -, et dont le profil bas contrastait avec le charisme de Kofi Annan, fut généralement accueillie avec réserve, pour ne pas dire avec scepticisme, par la presse internationale. Le huitième en date des secrétaires généraux de l'ONU inaugura d'ailleurs son mandat par une bévue de taille : le jour de son entrée en fonction, il déclara (au sujet de la pendaison du dictateur irakien Saddam Hussein) que la peine capitale relevait de la volonté de chaque Etat souverain, oblitérant ainsi - par maladresse, conviction ou réflexe conformiste d'un haut fonctionnaire dont le pays appliquait la peine de mort - la position doctrinale de l'ONU en la matière. Depuis lors, Ban-Ki-moon s'est évertué à dissiper les doutes concernant sa personnalité par une activité diplomatique débordante, ainsi que par des prises de position tranchées au sujet, entre autres, de la fermeture de la prison américaine de Guantanamo, du déploiement au Kosovo d'une mission de l'Union Européenne, de la réélection frauduleuse du dictateur Robert Mugabe au Zimbabwe en juin 2008, ou de l'opération Aube de l'Odyssée en Libye en mars 2011.

Dans le cadre d'une feuille de route pour 2015 sans grande originalité (renforcement de la capacité de l'ONU à gérer les conflits affectant la sécurité internationale, concrétisation des "objectifs du millénaire pour le développement" et amélioration de la protection des droits de l'homme), Ban Ki-moon a assigné à son action en tant que secrétaire général trois priorités majeures respectivement liés à la réforme du secrétariat, au réchauffement climatique et au conflit du Darfour. Sur la base de normes déontologiques privilégiant "la transparence, l'efficacité et la responsabilité" (et, parallèlement, l'accroissement de la mobilité et de la polyvalence du personnel onusien), la première priorité vise à "restaurer la confiance des gouvernements" éprouvée par le scandale du programme irakien Pétrole contre nourriture - objectif louable, mais qui fait abstraction de l'élément essentiel du problème : la responsabilité des Etats, grands comme petits, dans la crise de crédibilité de l'ONU. S'agissant de la deuxième priorité, Ban Ki-moon n'hésite pas à qualifier le réchauffement de la planète de "plus grand défi du XXIème siècle" et de considérer qu'un tel défi place le monde "au bord de la catastrophe". En conséquence, il plaide en faveur de l'ouverture de négociations, comportant un calendrier ainsi qu'une date butoir, destinées à réactualiser et renforcer les engagements du Protocole de Kyoto de 1997 sur les changements climatiques - instrument devant expirer en 2012. Malheureusement, au stade actuel, peu de pays paraissent disposés à accepter des réductions significatives de leurs émissions de gaz à effet de serre, ce qu'a bien montré la XVème conférence sur les changements climatiques tenue à Copenhague en décembre 2009. Quant au règlement du conflit du Darfour qui a causé près de 300 000 morts et déplacé 2,7 millions de personnes, cette priorité est non moins problématique que les précédentes en raison de la multitude des factions en présence, des difficultés rencontrées par les 20 000 casques bleus de la Minuad pour faire respecter un ces-le-feu, enfin de la mauvaise volonté du gouvernement soudanais qui bénéficie du soutien diplomatique de certains pays comme la Chine.

Il convient de rappeler que le secrétaire général de l'ONU est bien davantage que le chef d'une administration internationale. L'article 99 de la Charte des Nations Unies l'autorise à attirer l'attention du Conseil de sécurité sur toute affaire susceptible de compromettre la paix et la sécurité internationales. Autrement dit, il est habilité à se manifester comme un "général" (aussi bien que comme simple "secrétaire") censé pouvoir exprimer une vision oecuménique de l'ONU et même résister aux pressions des Etats. Pour espérer voir renouveler son mandat en 2012, Bean Ki-moon doit ainsi démontrer qu'il est à la hauteur de ce que le premier détenteur de la fonction, Trygve Lie (1946-1952), avait crument estimé être le métier le plus difficile du monde, "the world's most impossible job"."

Entretien de Romuald SCIORA avec Ban KI-MOON, dans l'ONU dans le nouveau désordre mondial, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Victor-Yves GHEBALI, Ban Ki-moon, dans Encyclopedia Universalis.

 

PAXUS

 

Complété le 5 Août 2017.

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 08:24

  Le philosophe français Maurice MERLEAU-PONTY, depuis son doctorat en lettres en 1945 (La structure du comportement en 1942 et Phénoménologie de la perception en 1945) poursuit toute une réflexion sur la phénoménologie, en prise directe avec les perceptions de l'individu, très inspirée par l'oeuvre d'Edmund HUSSERL. Parallèlement, tout en menant une activité littéraire importante, notamment à la Revue des Temps Modernes jusqu'à sa rupture en 1952 avec Jean-Paul SARTRE, s'engage politiquement, faisant partie du bureau national du cartel des forces démocratiques (UFD), mis sur pied rappelons-le pour les élections législatives de 1958 et qui rassemblait la gauche non communiste et anti-gaulliste.

    Sa philosophie se développe d'abord dans La structure du comportement et dans la Phénoménologie de la perception (1944), Sens et non sens (1948) et Les Aventures de la dialectique (1955) ensuite, se poursuit avec Eloge de la philosophie (1953), sa leçon inaugurale faite au Collège de France, Signes (1960), Le visible et l'invisible (1964), présenté par Claude LEFORT qui sera son exécuteur testamentaire intellectuel, L'OEil et l'esprit (1960), La prose du monde (1969), le reste de cette oeuvre interrompue brutalement assez tôt consistant surtout en cours donnés au Collège de France. Dans sa volonté de rester au plus près des réalités scientifiques et politiques s'expriment notamment par ses ouvrages Humanisme et terreur (1947), Les sciences de l'homme et la phénoménologie (réédité en 1975), Les relations avec autrui chez l'enfants (réédité également en 1975), sans compter ses écrits à la Revue Temps Modernes et, là aussi, certains de ses cours. La sociologie et l'anthropologie n'ont cessé de donner des points de repères pour sa philosophie, ainsi qu'en témoigne ses articles Le philosophe et la sociologie et De Mauss à Claude Lévi-Strauss.

     Comme l'écrit Alphonse DE WAELHENS (1911-1981), philosophe belge et professeur des sections francophone et néerlandophone à l'Université de Louvain, son oeuvre "représente un moment essentiel dans le développement de la phénoménologie. Husserlien, il n'a pourtant jamais accepté le moi transcendantal et a exprimé toujours davantage sa méfiance à l'égard d'une conscience conçue comme absolument transparente à elle-même. C'est un point sur lequel, dès ses premiers ouvrages, il s'oppose avec une discrète mais ferme résolution au Sartre de L'Etre et le Néant. Attentif à Heidegger et se rapprochant de lui au long de ses années, il n'a jamais renoncé à un anthropocentrisme philosophique que les notions de chair et de chiasma, si importantes dans son oeuvre posthume, n'ébranlent en rien.

Philosophe du sens, comme tout phénoménologue, Merleau-Ponty, (qui fut aussi l'un des premiers penseurs de notre époque à se tourner vers la linguistique positive) met constamment en lumière la dialectique mouvante qui se joue entre le sens proféré et celui qui, par notre comportement, s'installe en nous et se révèle dans les choses. Il ouvre ainsi à la phénoménologie des voies nouvelles où, dans ses dernières années, il fit bien plus que s'engager."

       

      Phénoménologie de la perception, de même que La Structure du comportement semblent concerner en premier lieu la psychologie, mais ce n'en est même pas le souci principal. Non seulement ils traitent de tous les problèmes philosophiques classiques mais ils tracent déjà plus que l'esquisse d'une philosophie profondément rigoureuse et originale. Il s'agit en fait, les données de la psychologie étant ce qu'elles sont, de savoir quel statut conférer à la subjectivité qui les anime, comme à la réalité à laquelle cette subjectivité permet d'accéder. Cette enquête mène à la découverte d'un cercle : il consiste en ce que ces données n'ont été recueillies et élaborées, par le savant, que sous l'horizon d'une conception implicite et préalable tant de la subjectivité que de l'objectivité, laquelle aboutit à déformer ces mêmes données bien plus que celles-ci ne réussissent à vérifier celle-là. Il faut donc restituer leur sens exact et repenser un horizon ontologique qui favorise les progrès de la découverte et leur fournisse un cadre adéquat. Apparait désormais l'obligation de renoncer à l'une et à l'autre des deux grandes options philosophiques, apparemment antithétiques et foncièrement solidaires, le rationalisme et l'empirisme, qui, depuis le début de la science et sans en excepter la psychologie, se partagent les faveurs des savants en mal de bonder leurs recherches. Celles-ci trouveront désormais un sol ou un horizon plus propices dans la conception dite phénoménologique de l'étant, de l'homme et du monde. (Alphonse DE WAELHENS)

  Rappelons que ce projet philosophique, qui en même temps veut définir son propre champ face aux raisonnements scientifiques du moment, n'intéresse pas intrinsèquement le savant qui ne recherche souvent pas la vérité du monde ou de l'homme, mais des moyens opérationnels d'agir sur la matière ou sur l'homme. Le savant ne se préoccupe pas sur le moment de savoir s'il n'est pas trompé par ses propres facultés ou son propre être. Même si plus tard, il est obligé de se poser des questions philosophiques pour progresser davantage. Ce qui l'intéresse, aiguillonné par la recherche de richesses, de connaissances ou simplement par les exigences d'une techno-structure dans quelque domaine que ce soit, c'est l'effectivité d'une action sur l'environnement avec des objectifs qui sont souvent urgents ou immédiats (combattre la maladie par exemple...). Même si on a pu interpréter une partie de l'oeuvre de MERLEAU-PONTY comme un désaveu de la science, il n'a jamais écrit contre la science - au profit par exemple d'une philosophie ou d'une religion, mais au contraire pour favoriser des développements plus importants de celle-ci, qui doit tenir compte pour progresser réellement, des limites des instruments naturels ou artificiels forgés pour découvrir les secrets de la nature ou du fonctionnement humain. 

 

   Phénoménologie de la perception, qui fait suite à La structure du comportement, qui renouvelle le problème ancien du dualisme de l'âme et du corps.  Le comportement échappe à la fois au réductionnisme mécaniste (fondée sur une physiologie des réflexes) et au volontarisme de la conscience. 

L'ouvrage est divisé en 3 parties : Le Corps, Le Monde perçu, L'Être-pour-soi et l'être-au-monde, après une Introduction qui marque l'importance de la notion de "champ phénoménal". C'est par elle, en effet, que le dualisme traditionnel a une chance d'être dépassé ; c'est en elle que la "perception" refait l'unité des théories contraires de la "sensation" et du "jugement". Largement, la psychologie dite scientifique est "réaliste", et la critique qu'on en fait "intellectualiste". Il s'agit donc, à partir de la formulation des éléments implicites dans le travail scientifique, de reprendre l'opposition du sujet et de l'objet : en substituant au premier le "corps", entendu comme "corps propre" (copropriété) c'est-à-dire non comme corps au sens de la mécanique classique, mais, bien au contraire, comme part éprouvée de l'extériorité, ou part objectivés de l'intériorité ; en préférant au second le "monde", c'est-à-dire non pas l'étendue abstraite de la géométrie, mais un lieu habité, vécu. C'est un "être au monde" qu'il faut décrire : l'analyse du corps s'achève par celle de la parole et du langage ; l'analyse du monde, par "autrui et le monde humain". Le cogito est repensé comme "projet du monde" et le monde comme "lieu des significations" ; le rapport de l'un à l'autre se traduit, en référence explicite à HEIDEGGER, dans la notion de "temporalité".

La démarche philosophique ne peut-elle être que seconde, à la fois par rapport aux sciences, et dans son obsession d'un dualisme qu'elle prétend dépasser? En quoi peut-elle même s'instituer comme discours de vérité? La Phénoménologie de la perception repoussait devant soi la question de "l'origine de la vérité". Revenant sur la "foi primordiale" qui est toujours en amont de toute "croyance" philosophique (que ce soit celle en un "modèle en soi" ou celle en un "esprit absolu"), MERLEAU-PONTY en vient à se demander si la spécificité de la philosophie, plutôt que d'élaborer une phénoménologie qui maintiendrait le primat du sujet, ne serait pas de maintenir une puissance d'étonnement. Dans ses notes posthumes (Le visible et l'invisible), l'espace et le temps apparaissent comme des "êtres à interroger", inépuisablement, et "l'interrogation comme rapport ultime à l'Être et comme organe ontologique". Dans l'oeuvre en cours, la discussion s'engage non plus seulement avec les sciences mais aussi avec d'autres modèles de rationalité tels que la dialectique (à travers HEGEL et surtout SARTRE), la phénoménologie elle-même et les pensées de l'intuition (à travers BERGSON).

Il s'agit moins de dépasser la dualité corps-modèle que de décrire "l'entrelacs - le chiasme" : une "dimension" que cherchent à traduire les notions de "visible" (de préférence à "monde") et de "chair" (de préférence à "corps"), ou encore de "parole", nouveau lieu d'une recherche que son auteur n'a pu continuer, mais que d'autres reprennent après lui, dans la même postérité critique de HUSSERL : Michel HENRY, Françoise DASTUR ou, à sa façon, Jacques DERRIDA dans La Voix et le phénomène (1967). (François TRÉMOLIÈRES, professeur de littérature française du XVIIème siècle à l'Université de Rennes 2).

 

    Le primat de l'inspiration phénoménologique dans l'oeuvre de MERLEAU-PONTY ne veut point dire que celui-ci ne prenne vis-à-vis de HUSSERL aucune distance. Il s'en faut même de beaucoup puisqu'on ne trouve chez lui ni le moi transcendant, auquel il reproche de rendre le philosophe et la philosophie oublieux de leurs origines, ni le célèbre "spectateur impartial" qui métamorphose indûment le phénoménologue en une pur regard désincarné, tourné vers la saisie des essences. Le philosophe français adhérera donc absolument au remaniement que la notion d'intentionnalité subit dans l'oeuvre de HEIDEGGER, lorsque, cessant d'être appliquée à la seule conscience, elle va devenir souci et désigner l'être même de l'être-au-monde. Cela comporte, entre autres conséquences, celle de l'inhérence radicale du cogito à une facticité dont il est et a "toujours été" inséparable, absolument. Bien plus, l'être-au-monde, substitué à la conscience, se trouve désormais investi d'une compréhension implicite de l'être, en laquelle consiste ultimement l'humanité de l'expérience, et dont cet être-au-monde est le porteur originaire. Cela revient donc à destituer définitivement la pensée théorique du monopole, voire du primat, de cette compréhension. Il est vrai que chez MERLEAU-PONTY, ces thèses n'aboutiront jamais au rejet pur et simple de la notion de sujet. C'est ce maintien du sujet, dont le statut sera pourtant profondément remanié lorsqu'on le compare à celui du sujet de l'ère classique, qui va porter MERLEAU-PONTY à une minutieuse analyse intentionnelle de la copropriété et, plus tard, de la chair ; analyse dont HEIDEGGER s'est toujours largement dispensé. (Alphonse DE WALDHENS).

Même si le philosophe français se rapproche vers la fin de son oeuvre de celle de HEIDEGGER, il reste bien loin pourtant. De la même manière, s'il s'intéresse à MARX, il ne croit pas à une philosophie qui ne tient que d'elle-même. il croit encore moins à une philosophie qui se laisserait simplement guider par les enseignements de la science, de l'économie ou de la sociologie. Politiquement, il ne croit pas que la reconnaissance de l'homme par l'homme suffit à surmonter toute aliénation et toute problématicité de l'existence. Même avec l'avènement d'une société communiste, l'histoire ne prendra pas fin : l'homme continuera toujours de se mettre en question et de mettre en question la vérité de ses perceptions et de ses réalisations. MARX du Capital ne le pensait vraisemblablement pas non plus, au contraire peut-être de ses tentations hégéliennes de jeunesse. 

     Introduisant son Vocabulaire, Pascal DUPOND, professeur de première supérieure au lycée Lakanal de Sceaux, indique que l'écrivain MERLEAU-PONTY était bien conscient lui-même de la difficulté de son oeuvre. "Car cette oeuvre, écrit-il, s'élabore en une parole "parlante" qui déconcerte son lecteur en déplaçant les écarts réglés de signification déposés dans l'univers de la culture ou dans la "parole parlée" et en l'invitant à une initiation qui est invisiblement de langue et de pensée. Cette parole neuve, dit-on parfois, substitue l'éclat de la métaphore à la rigueur austère du concept. Un tel jugement reste dans l'extériorité. Pour qui accepte d'entrer dans le travail du sens qu'elle propose, cette parole dessine avec sûreté les essences qui s'esquissent dans le recoupement de l'expérience par elle-même et elle répond à toutes les exigences de la rationalité philosophique.

Il s'agit d'une rationalité historique : elle met en oeuvre des significations héritées du passé et appelle à de nouvelles créations de sens dans le travail infini de la culture. Rationalité historique au sens où elle puise sa vitalité dans une tradition, qui ne dépasse jamais qu'en conservant : malgré la distance qui nous sépare des Grecs, Platon est "vivant parmi nous". Rationalité historique au sens où elle tente en même temps de s'égaler à la vie du présent et de faire naître la "philosophie d'aujourd'hui". Maillot-Ponty ne s'est pas dérobé à cette situation. Il intègre à son vocabulaire les notions fondamentales de l'histoire de la philosophie, comme dialectique, nature, esprit, liberté, mais il les infléchit pour en réactiver les ressources de sens et les rendre parlantes ; en outre, écrivant en français, il traduit en sa propre langue et intègre à son vocabulaire des concepts forgés dans la langue allemande de Husserl et de Heidegger ; enfin pensant que la philosophie s'appauvrit ou se répète si elle ignore le mouvement des sciences, il soumet à la réflexion leurs concepts opératoires pour clarifier leur contribution à l'ontologie aujourd'hui. La tradition, la traduction, la communication latérale des savoirs forment le métier où se tisse la langue de Merleau-Ponty."

Maurice MERLEAU-PONTY, La structure du comportement, PUF, collection quadrige, 2006 ; Le visible et l'invisible, Gallimard, 2006 ; Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945 ; Sens et non sens, Nagel, 1948 ; Les aventures de la dialectique, Gallimard, 1955 ; Eloge de la philosophie et autres essais, Gallimard, 2011 ; Humanisme et terreur, Gallimard, 1972 ; Le primat de la perception et ses conséquences philosophiques, Cynara, 1989 ; L'union de l'âme et du corps chez Malebranche, Biran et Bergson, Vrin, 1979. 

Pascal DUPOND, Merleau-Ponty, dans Vocabulaire des philosophes, Ellipses,,2002. Alphonse DE WAELHENS, Merleau-Ponty, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Une philosophie de l'ambiguité. L'existentialisme de Merleau-Ponty, Louvain, 1978. François TRÉMOLIÈRES, Phénoménologie de la perception, dans Encyclopédia Universalis, 2014. 

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