PHILOSOPHIE POLITIQUE

Lundi 27 juin 2011 1 27 /06 /Juin /2011 16:51

                   Dès l'éclosion de la querelle des Anciens et des Modernes, le conflit idéologique entre ce qui va s'appeler les Lumières et les défenseurs des valeurs de l'Ancien Régime commence et se poursuit encore de nos jours sous la forme d'un conflit entre ou moins deux modernités. Le combat des Lumières et des Anti-Lumières suit les péripéties des luttes politiques, où participent toutes les formes de littérature. Aucune méthode rhétorique n'est délaissée dans ce combat, aucune tromperie idéologique et aucun procès d'intention non plus. Témoins toutes ces réinterprétations de l'histoire et même des positionnements des adversaires, laissant la place à de nombreuses légendes. Comme il s'agit d'un combat à la fois idéologique, moral et politique, peu importe souvent les moyens utilisés. Ce qui compte, c'est conquérir les coeurs et les esprits à une vision de l'histoire, même la plus manichéenne possible. La clarté ne domine donc pas l'historiographie des philosophies des Lumières et des philosophies anti-Lumières, et ce n'est souvent qu'après-coup que les analyses peuvent déceler les falsifications intellectuelles. Une chose est de combattre une position, et certains auteurs s'efforcent de le faire honnêtement, une autre est de déformer la position de l'adversaire pour mieux l'éliminer. La recherche des faits pour l'historien est donc cruciale, quel que soit son orientation idéologique. Pour autant, l'objectivité ne peut pas exister, car il s'agit de vie ou de mort de civilisation. Autant dire que la lecture du conflit entre Lumières et anti-Lumières est marquée par la tonalité du combat. 

 

            L'histoire des idées au XVIIIème siècle est une histoire belliqueuse, rappelle fort justement Jean de VIGUERIE. La philosophie, écrit-il "livre une rude bataille. car elle est durement combattue : par les apologistes et par toute une faction de littérateurs". Nous suivons cette classification ici, sans oublier bien entendu que beaucoup d'auteurs sont à la fois apologistes et littérateurs, même si ce n'est pas dans les mêmes ouvrages... 

- Le combat des apologistes, de manière dominante sont ici des défenseurs de la religion chrétienne, entendue de manière orthodoxe, c'est-à-dire pour la France, de l'Eglise catholique. Dans une étude de 1916, Albert MONOD (De Pascal à Chateaubriand. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802, Slatkine, 1970, reproduction de l'édition de 1916) recense 392 écrits entre 1745 et 1775. La plupart des auteurs sont des membres du clergé séculier, dont 14 évêques. On peut noter la faible implication du clergé régulier, ce qui correspond à un déclin des ordres religieux (de recrutement et de qualité intellectuelle). Dans cette production, deux catégories d'ouvrages émergent : apologie rationnelle et positive et apologie rousseauiste. Dans la première, les auteurs se concentrent sur tel ou tel point de la pensée philosophique (ainsi, le Dictionnaire antiphilosophique recourt pour démontrer l'existence de Dieu aux deux preuves de l'ordre du monde) tandis que dans la seconde, coexistent de nombreux ouvrages influencés par la démonstration de Jean-Jacques ROUSSEAU. Rappelons que pour ce dernier, la preuve décisive de l'existence de Dieu est la preuve intrinsèque, la preuve par la conscience et par le sentiment. Notamment dans sa Lettre à Christophe de Beaumont, il réhabilite le sentiment religieux, mais il le fait en dehors, des dogmes catholiques. C'est une véritable bataille autour du déisme qui a lien d'ailleurs et même l'abbé BERGIER (le Déisme réfuté par lui-même, 1765), qui utilise les concessions de ROUSSEAU pour l'acculer tantôt à l'orthodoxie, tantôt à la négation radicale, subit son influence, ce qui est visible par ses imprécisions théologiques. 

- Le combat des littérateurs est d'une certaine manière plus mordant et est le fait de gens de lettres, romanciers, auteurs dramatiques, poètes et critiques littéraires. Ces écrivains défendent parfois la religion, mais abordent de nombreux aspects de la philosophie de la raison. Ces écrivains sont aussi nombreux que ceux d'en face, même s'ils n'accèdent pas à la même notoriété. Ils bénéficient eux aussi d'un réseau d'amitiés dans les rangs de la noblesse et du clergé, mais peu à peu leur influence s'effrite pour pratiquement disparaître dans la deuxième moitié des années 1770. De cette cohorte, trois écrivains surtout émergent : Charles PALISSOT de Montenoy (1730-1814), Jacob Nicolas MOREAU (1717-1804) et Elie Catherine FRÉRON (1718-1776).

L'offensive des littérateurs opposés aux Lumières culmine en 1757, avec trois brûlots : Premier Mémoire sur l'histoire des Cacouacs (Abbé Odet Giry de Saint-Cyr), Mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs, Supplément à l'histoire des Cacouacs jusqu'à nos jours (MOREAU) et Petites Lettres sur de grands philosophes (PALISSOT).  Selon Charles PALISSOT, les philosophes ont rompu avec la tradition de sociabilité et de respect du public. On retrouve dans ces pamphlets le ton ironique de VOLTAIRE. 

 

                L'affrontement qui accompagne l'avènement des Lumières et qui lui est inhérent a, quels qu'en soient les repères choisis, religieux, métaphysiques, éthiques ou politiques, une dimension européenne, écrit Jacques DOMENECH : "c'est une nouvelle vision du monde qui entraîne une mutation culturelle dans le continent tout entier, et au-delà en Amérique. La riposte est à la mesure du champ d'extension des idées nouvelles. Les systèmes de défense de ceux, institutions ou individus, qui s'opposent aux transformations en cours ou que vise ce bouleversement considérable amorcé réagissent, avec parfois un certain décalage, à travers l'Europe toute entière. On peut le constater philosophiquement, géographiquement." 

Malgré les multiples formes que prend cette opposition, "comment oublier que le gros des troupes des adversaires irréductibles des Lumières a été constitué, en France et en Europe, par les apologistes de la religion chrétienne, de nombreux catholiques, mais avec de notables personnalités chez les protestants? il serait difficile de prétendre citer tous les défenseurs de l'orthodoxie contre les philosophes des lumières. Certains ouvrages philosophiques suscitèrent chacun dès leur parution de nombreux écrits de réfutation apologétique. Fidélité aux dogmes du christianisme et attachement à son éthique guident les défenseurs de la foi. L'homme du péché originel et l'homme des Lumières correspondent à des anthropologies et à des cosmologies qui s'opposent. Sans le Dieu de la Bible, les hommes sont voués à sombrer dans l'immoralisme, clament les apologistes. Sade viendra opportunément confirmer cette thèse en rejetant en bloc tous les fondements de l'éthique des Lumières. Mais que vaut cette caution? De Pascal à Chateaubriand, exception faite de Fénelon, aucun apologiste n'a conquis gloire et célébrité. Même si certains ont publié une oeuvre peu négligeable, ils demeurent connus des seuls spécialistes. Le profane retient plutôt les "Nonnotte, Patouillet et consorts" tant décriés par Voltaire. Or les adversaires des Lumières furent nombreux et certains de redoutables polémistes. Le sentiment que l'Eglise, ses dogmes courent un danger grave donne toute son âpreté à leurs diatribes conte les philosophes. A travers l'Europe toute entière la Compagnie de Jésus notamment s'attaque aux idées nouvelles, mais sa suppression ne marque aucun répit dans un affrontement qui s'est considérablement généralisé et aggravé peu avant 1770. Toute Eglise, au-delà même de ses institutions, s'est dressée contre un mouvement d'idée qui menaçait son rôle majeur dans les sociétés d'Ancien Régime. Les protestants ne furent pas de reste, même si leur nombre paraît relativement modeste face aux cohortes des défenseurs de l'Eglise catholique, apostolique et romaine."

Jacques DOMENECh distingue les Anti-Lumières et apologétique avant l'Encyclopédie de ceux d'après. 

- Les années qui s'écoulent de la crise aiguë de l'affaire de Prade, de la conséquence de la réception des premiers tomes de l'Encyclopédie à la réception agitée du Système de la Nature (1770) coïncident avec la période des publications les plus nombreuses et sa fin marque le signal d'une volonté de renouvellement. L'auteur de l'article sur les Anti-Lumières du Dictionnaire européen des Lumières hésite sur le critère à choisir pour présenter une telle production : Comment trancher entre les oeuvres qui connurent le succès, furent maintes fois rééditées, accomplirent donc leur mission (alors qu'ils sont pour la plupart ignorés aujourd'hui) et les titres qui peuvent demeurer de nos jours une référence dans l'histoire des idées (alors qu'elles ne connurent qu'une diffusion peu renommée dans leur temps)? "Après Fénelon et son oeuvre considérable qui inspirera un courant philosophique à certains égards spécifiques, bien des auteurs peuvent paraître médiocres. La période compte pourtant de redoutables apologistes. Ainsi en est-il de l'oratorien Houteville auteur de la Vérité de la religion chrétienne prouvée par les faits (1722)." De même l'oeuvre de l'abbé Pluche est-elle importante à son époque : "(il) fait oeuvre de vulgarisation scientifique, en onze volumes, avec des gravures, tout en apaisant les esprits chrétiens qu'intriguent les idées nouvelles. La référence contenue dans le sous-titre Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle devient un symbole de renouveau. Pluche s'en prend notamment à la mythologie et à la scolastique. Toutefois dans son ouvrage complémentaire, l'Histoire du Ciel (1738), il réfute le physique de Descartes et l'attraction newtonienne."  A côté des textes, écrit-il encore pour cette période foisonnante et qui semble bien erratique du côté des apologistes, "imprégnés d'une malebranchisme parfois peu orthodoxe, comment ne pas mentionner le poème "la Religion" de Louis Racine (1742) qui, associant un nom illustre à des attaques contre Locke, Bayle et Pope notamment, connait de nombreuses rééditions et traductions?. Certains ouvrages cités constituent des réfutations immédiates, d'autres des réactions a posteriori comme Les lettres persannes convaincues d'impiété publiés par l'abbé Gaultier en 1751."

- Ensuite, le nombre d'ouvrages consacrés à la défense de l'orthodoxie ni leurs rééditions ne sauraient masquer la décadence générale de l'apologétique. Malgré les condamnations d'une censure soumise elle-même aux intrigues de la Cour où partisans et adversaires des Lumières s'affrontent également, mais avec le handicap pour ces derniers d'un oeil sympathisant de l'entourage royal envers les idées nouvelles, ces idées gagnent toute la société. "Les antiphilosophes de cette période où la philosophie des Lumières triomphe jusqu'à la Révolution française essaient encore de relever le défi. La nouveauté réside dans le fait qu'ils doivent emprunter certains arguments à Voltaire et à Rousseau après la publication du Système de la Nature d'Holbach. De nombreux ouvrages apologétiques s'emploient à combattre les thèses de l'ouvrage. L'abbé Bergier riposte rapidement à d'Holbach par son Examen du matérialisme ou Réfutation du Système de la Nature (1771). Toutefois, dans cet ouvrage, rien ne vaut la conviction intime qu'apporte à la raison de l'homme le sentiment. Bergier devient ainsi le débiteur de Rousseau, qu'il a précédemment réfuté, puisqu'il a recours aux preuves de sentiment dans son souci de démontrer l'existence de Dieu. Dans la même période paraissent les Réflexions philosophiques sur le Système de la Nature du philosophe protestant allemand Holland (Neuchatel, 1772). toutefois, avant Chanteaubriand, certains précurseurs d'un apologétique apparemment plus souple se caractérisent par un opportunisme outrancier dans la polémique qui les opposent aux philosophes. "

En Angleterre, le débat est différent parce qu'il a lieu finalement depuis l'époque de la révolution de Cromwell, un siècle plus tôt. C'est HUME, une des têtes de file de l'Enlightement, qui est une des cibles favorites, notamment de George CAMPBELL (Dissertation on miracles, 1763), de John DOUGLAS (The Criterion, or Miracles Examined, 1754) et de William ADAMS (Essay on Hume, 1752). Leur argumentation est finalement semi-rationnaliste bien qu'ils demeurent chrétiens. A côté d'un christianisme orthodoxe figure l'illuminisme de Martinès de PASQUALLY et de son disciple SAINT-MARTIN (Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'Univers, 1782). Favorable à une théocratie, ce dernier fait preuve d'un traditionnalisme qui préfigure les thèses de Joseph de MAISTRE et de BONALD. LAMOURETTE (Pensées sur la philosophie de l'incrédulité, 1786 ; Prônes civiques, ou le Pasteur patriote, 1790-1791), évèque constitutionnel avant de périr sur l'échafaud, tente une conciliation presque impossible entre l'Eglise de l'Ancien Régime et la France issue de la Révolution. Le destin de LAMOURETTE a une influence certaine sur l'orientation des écrits après lui, qui se déclarent bien plus antirévolutionnaires. Toutes les oeuvres parues en Angleterre après 1789, et c'est pire après le passage à la guillotine du Roi, se remarquent par par l'antiphilosophie en même temps que l'antirévolution. Ainsi, les ouvrages de l'abbé Barruel, le patriote véridique ou discours sur les vraies causes de la révolution actuelle (1789), de Joseph de MAISTRE, Considérations sur la France (1796), de BONALD, Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile (1796).

L'oeuvre de Chateaubriand fournit un véritable précipité de la renaissance de l'apologétique amorcée avant lui. LAMMENAIS publie par exemple en 1817 la première partie de son Essai sur l'indifférence en matière de religion, où il se montre un redoutable héritier des apologistes du XVIIIème siècle. L'évolution de ce penseur reflète les contradictions de l'héritage des Anti-Lumières, que Jacques DOMENECH décrit ainsi : "L'Eglise a t-elle gagné sa lutte contre les Lumières (au début de la Restauration) puisque la France (qui reste, ne l'oublions pas, en grande majorité rurale, loin de l'effervescence de Paris et des grandes villes...) demeure catholique? Faut-il penser au contraire que la philosophie des Lumières, la Révolution française et sa Déclaration des droits de l'Homme ont définitivement mis fin à un monde ancien, unissant le trône et l'autel, désormais aboli à travers l'Europe dans les esprits sinon dans les faits? Sans répondre affirmativement à l'un de ces deux questions on s'interrogera sur l'évolution d'un christianisme maintenu ou restauré à travers l'Europe. Portalis, ministre des cultes à partir de 1801, dans De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIème siècle (1820) rejette aussi bien la "stérile et turbulente métaphysique du Contrat social" de Rousseau que la Critique de la raison pure de Kant alors qu'il apprécie "les admirables Essais de Nicole et les escellents traités de Bossuet et de Fénelon". Le message des Anti-Lumières serait-il donc si pauvre qu'il ne faudrait retenir que De l'importance des opinions religieuses de Necker (1788)? Portalis efface aussi un siècle d'apologétique quand il dédaigne  aussi Lumières et Afklärung. N'est-il pas plutôt riche en enseignements d'évoquer le destin que connurent après 1820 des figures emblématiques des Anti-Lumières comme Chateaubriand et Lammenais : quel contraste avec les rangs serrés de l'apologétique du XVIIIème siècle que seul rompit Lamourette! Sans toujours dédaigner l'orthodoxie, comme Madame de Staël dans ses Réflexions sur le suicide (1813) notamment, le siècle du romantisme hérite à la fois des Lumières et des Anti-Lumières. Des marginaux comme les Illuministes inspirèrent l'énergétique de Balzac et tant d'autres. Les Anti-Lumières apparaissent souvent comme la face cachée des Lumières, dont elle tirent l'essentiel de leur substance, exploitant chaque faiblesse supposée de l'adversaire. Avec Chateaubriand elles gagnent avec panache leurs lettres de noblesse. Cette consécration prouve qu'il serait aussi ingrat qu'absurde de méconnaitre ceux qui entretinrent avec les philosophes un débat passionné autour des idées-forces des Lumières. (...)".

 

          Le mouvement des Lumières est si diversifié que pour comprendre l'assaut que lui donnent les apologistes et les littérateurs, il faut distinguer dans celui-ci, le mouvement que Zeev STERNHELL désigne par le nom des Lumières franco-kantiennes. Car dans ce mouvement général se mêlent souvent aux idées nouvelles des idées anciennes dont seuls en fin de compte une poignée de philosophes et de littérateurs se distinguent nettement. Ils parviennent à donner aux idées des Lumières l'allure d'un corpus, d'autant plus facilement attaquable par ses adversaires qu'il sera net et qu'il ne pourront pas, comme nombreux qui reprennent des idées et des formules de Rousseau ou de Voltaire, puiser à la source mêmes de la littérature de leurs adversaires. C'est pourquoi les attaques les plus nettes et surtout les plus fécondes intellectuelles se portent non sur les oeuvres des polémistes-philosophes comme Rousseau er Voltaire, mais surtout souvent celles de la génération immédiatement précédentes, comme celles de LOCKE, de FONTENELLE ou de BAYLE. Comme l'écrit le professeur d'histoire des idées qui occupe la chaire de Jérusalem, "la révolte contre les (...) Lumières franco-kantiennes marque la naissance d'une culture politique qui oppose une alternative globale à la vision du monde, de l'homme et de la société forgée par le XVIIIème siècle".

La victoire, amorcée lors de la querelle des Anciens et des Modernes, d'un rationalisme à la fois culturel et politique éveille une violente riposte. Un des pionniers de cette culture des Anti-Lumières, qui dépasse largement ensuite tous les écrits apologétiques, Giambittista VICO (1668-1744), écrit en 1725 la première version des Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations. C'est, suivant Zeev STERNHELL, "le premier maillon de l'antirationalisme et de l'anti-intellectualisme, du culte du particulier et du refus de l'universel" à rejeter les principes du droit naturel, même s'il est resté longtemps un inconnu en dehors de Naples et de l'Italie, les fondateurs de cette culture des Anti-Lumières étant Johann Goffdried HERDER (1744-1803) et Edmund BURKE (1729-1797). Le terme "anti-Lumières est probablement inventé par Friedrich Wilhelm NIETZSCHE (1844-1900), qui forge ce concept pour définir les idées de Arthur SCHOPENHAUER (1788-1860) et de WAGNER. C'est à son époque que se forme véritablement cette nouvelle culture. Il est repris surtout par William BARRET, professeur de philosophie américain fort connu qui fait connaitre à ses compatriotes l'existentialisme. Mais la Counter-Enlighment est popularisé dans le monde anglo-saxon, relativement tard, surtout ensuite par Isaiah BERLIN (1909-1997). 

Méconnaître le foisonnement intellectuel et les contradictions qui parcourent les contre-Lumières est aussi dangereux que de méconnaître ceux des Lumières. Au fil du temps, après la Révolution française, les Lumières, malgré sa diversité constitue une tradition intellectuelle qui unis un certain nombre de principes et de valeurs. De même, malgré l'absence d'un corpus solide, les contre-Lumières développe une cohérence idéologique. "C'est bien contre les nouvelles théories de la connaissance, contre le fameux Sepere aude kantien que s'élèvent toutes les variantes des anti-Lumières. Leurs penseurs font campagne depuis deux siècles contre un certain nombre de principes fondamentaux qui ont rendu possible l'instauration des libertés anglaises, puis les deux grandes déclarations de droits et les deux révolutions de la fin du XVIIIème siècle." Ils s'efforcent de ramener ces révolutions à de simples révoltes doublées de revendications économiques,et surtout les auteurs américains, de dissocier les deux révolutions américaines et françaises de par leurs inspirations et de par leurs déroulements. En fait, si la révolution américaine n'avait pas été suivie de la révolution française, l'accession des colonies américaines à l'indépendance aurait eu un aspect limité. C'est la Révolution française, comme l'écrit le même auteur qui "en mettant fin à l'Ancien Régime dans le plus peuplé et le plus puissant des pays européens, est venue donner un existence politique au corpus intellectuel des Lumières." En effet, si les Etats-Unis n'avaient pas alimenté la révolution française et si la révolution française n'avaient pas conforté l'esprit républicain, ils seraient demeurés un ilot républicain dans un océan de Royaumes, situation à peine viable sans doute.

Combinant les idées du Deuxième Traité de LOCKE, de la Réponse à la question Qu'est-ce que les Lumières? de KANT et du Discours sur l'inégalité de ROUSSEAU, les Lumières sonnent la libération de l'individu des contraintes de l'histoire. "Mais si les Lumières (...) franco-kantiennes, ainsi que les Lumières anglaises et écossaises produisent la grande révolution de la modernité rationaliste, le mouvement intellectuel, culturel et intellectuel associé à la révolte contre les Lumières ne constituent pas une contre-modernité, mais une autre modernité, fondée sur le culte de tout ce qui distingue et sépare les hommes - l'histoire, la culture, la langue -, une culture politique qui refuse à la raison aussi bien la capacité que le droit de façonner la vie des hommes. Selon ces théoriciens, l'éclatement, la fragmentation et l'atomisation de l'existence humaine, engendrée par la destruction de l'unité du monde médiéval, sont à l'origine de la décadence moderne. On déplore la disparition de l'harmonie spirituelle qui faisait le tissu de l'existence de l'homme médiéval et détruite par la Renaissance pour les uns, par la Réforme pour d'autres. On regrette le temps où l'individu, dirigé jusqu'à son dernier soupir par la religion, laboureur ou artisan ne vivant que pour son métier, à tout instant encadré par la société, n'avait d'existence que comme rouage d'une machine infiniment complexe dont il ignorait la destinée." L'objectif de tous ces penseurs, toujours selon Zeev STERNHELL, est de restaurer cette unité perdue. Retournant comme un gant les accusations portées contre les Lumières, ce professeur d'histoire estime que l'influence de ces idées sur le monde politique, est responsable de la catastrophe européenne du XXème siècle", ce qui est peut-être excessif, mais qui mérite toute notre attention. Surtout parce que précisément tous les acteurs qui ont promus bien des guerres (à commencer par les deux guerres mondiales) s'inspirent souvent des idées de cette modernité-là. A commencer par le nationalisme, ce qui peut paraitre étonnant vu que l'idée de Nation provient précisément de la Révolution française, suivant bien entendu de nombreux penseurs contre-Lumières. 

      En tout cas, la coexistence conflictuelle de ces deux modernités peuvent constituer "l'un des grands axes de l'histoire des deux siècles qui séparent  notre monde de celui de la fin du XVIIIème siècle". le professeur d'histoire des idées distingue plusieurs étapes dans ce conflit entre les deux modernités :

- D'abord, juste après la fin des apologétiques vaincus, vers l'été 1774, Johann BERDER compose en Allemagne son Autre philosophie de l'histoire. Le jeune pasteur luthérien attaque d'abord le rationalisme de Descartes, puis les sciences de l'homme de Montesquieu, et les principes de Rousseau et de Voltaire, mais aussi entre autres, de Hume, Robertson, Ferguson, Iselin, Boulanger et d'Alembert. C'est voltaire et sa philosophie de l'histoire qu'il combat avant de polémiquer avec son maitre, Kant. Edmund BURKE, à travers ses ouvrages Réflexions sur la Révolution de France juste après la publication de la Déclaration des droits de l'homme, mais déjà auparavant dans A Vindication of Natural Society en 1756 et Recherche philosophique sur l'origine de nos idées de sublime et du beau en 1759, définit les Lumières comme un esprit qui nourrit un mouvement de conspiration intellectuelle dont l'objectif est la destruction de la civilisation chrétienne et de l'ordre politique et social créé par elle. En véritable pionnier du principe de la guerre idéologique, cet auteur prône l'endiguement contre les forces révolutionnaires. Le grand parlementaire britannique apparait non seulement comme le fondateur d'un conservatisme libéral, mais aussi comme le précurseur du néo-conservatisme. HERDER poursuit avec, avant 1789, ses Idées pour la philosophie de l'histoire de l'humanité, dans un registre tout-à fait différent que BURKE. Au XIXème siècle se développe des éléments du déterminisme culturel qui pénétrent la vie intellectuelle, bien avant le darwinisme social et le gobinisme. 

- Ensuite, Thomas CARLYLE (1795-1881), Hippolyte TAINE (1828-1893) et Ernest RENAN (1823-1892) attaquent la démocratie, face précisément à la démocratisation de la vie politique, d'abord en Angleterre au début des années 1830, puis en France au lendemain de 1848 et à la suite de 1870, sans compter le second Bill of Rights anglais de 1867, les suites de la Commune de Paris et la fondation de la IIIème république, laquelle anéanti toute possibilité de Restauration. Pour eux la décadence est inévitable dans un monde qui adopte pour principes le rationalisme, l'universalisme et l'idée du primat de l'individu. 

- C'est surtout dans les changements induits par la révolution industrielle et le développement des techniques et technologies novatrices qu'une troisième vague d'antirationalisme, de relativisme et de communautarisme nationaliste déferle sur le monde intellectuel. Avec Charles MAURRAS (1868-1952) qui revient non seulement à MAISTRE, mais aux principes essentiels qui tissent la trame de la pensée de BURKE. Oswald SPENGLER (1880-1936) inscrit son Déclin de l'Occident non seulement contre les Lumières mais aussi certains aspects de la pensée de HERDER. Benedetto CROCE (1866-1952) effectue une critique serrée de la philosophie des Lumières, de la théorie du droit naturel, de l'humanisme et de la démocratie. Frédérick MENECKE (1862-1954) développe l'historisme qui défend l'idée d'une conception particulariste dans la marche de l'Histoire. Loin d'être une communauté homogène, l'humanité est traversée par des barrières culturelles et l'Occident n'existe que dans des vérités éternelles, sous peine de destruction. Il reprend les conceptions de HERDER concernant la relativité des valeurs et des vérités qui fragmentent le genre humain et qui rend l'idée d'universalité caduque. Elément relativement nouveau, de HERDER, à MENECKE, puis à SPENGLER, s'estompe et finalement disparaissent les références à la foi chrétienne. 

- Se met en place pendant la génération de la guerre froide, prolongeant l'approche historiste, ce que Zeev STERNHELL appelle l'école totalitaire, dont Isaiah BERLIN est l'une des principales colonnes. Il s'agit, surtout dans le monde anglo-saxon, de rejeter globalement les assises et les principes des Lumières, notamment dans A contre-courant et dans Le bois tordu de l'humanité, il clame la "liberté négative", celle qui réserve aux peuples particuliers leur identité particulière. 

  Les penseurs de cette seconde modernité pratiquent tous une forme plus ou moins forte de nationalisme, et ils se retrouvent à certains moments-clés à la pointe du combat idéologique mené par les régimes fascistes et nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la défaite des forces de l'Axe, une recomposition nécessaire s'opère pour faire valoir les mêmes idées. Et la guerre froide, donne l'occasion de toute une série d'études analogiques entre les révolutions française et "communistes", entre les dictatures du "peuple" à des décennies de distances, afin de faire "prendre conscience" du rôle néfaste des Lumières. Ces études contaminent, dans une historiographie parfois très approximative, jusqu'à des oeuvres d'intellectuels considérés pourtant comme engagé à gauche sur l'échiquier politique ou simplement progressistes. Nous développons plus tard cet aspect, mais même Anna ARENDT dans ses Origines du totalitarisme n'échappe pas à cette contamination. Bien entendu, les tenants de cette nouvelle modernité ne peuvent plus  prétendre que "la souveraineté du peuple ne fonde pas le gouvernement constitutionnel : le néoconservatisme manie autrement ses idées de décadence occidentale. L'ennemi n'est plus l'étatisme ou le socialisme, mais bien le libéralisme contemporain. Celui-ci, revenant décidémment au fondement des philosophies anti-Lumières, avec des auteurs comme Irving KRISTOL, a réussi à convaincre la grande majorité des américains que les questions essentielles dans la vie d'une société ne sont pas les questions économiques, et que les questions sociales sont en vérité des questions morales. 

    Le conflit entre les deux modernités est loin d'être terminé.

 

Zeev STERNHELL, Les anti-Lumières, Du XVIIIème siècle à la guerre froide, Fayard, 2006 ; Jacques DOMENECH, article Anti-Lumières dans le Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010 ; Jean de VIGUERIE, histoire et dictionnaire du Temps des Lumières, Robert Laffont, 2007.

 

 

 

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Jeudi 23 juin 2011 4 23 /06 /Juin /2011 09:30

                      Disons-le d'entrée, de même que la philosophie antique grecque ne concernait que les citoyens, c'est-à-dire une minorité de la population d'une cité, la philosophie des Lumières ne concerne - hormis les connaissances scientifiques en agriculture - que les membres des trois ordres (noblesse, clergé, tiers-état), soit un peu moins de 20% de la population d'un royaume. La dénomination "peuple" ne désigne pas les populations rurales et ouvrières. Les préoccupations de ces derniers n'affleureront que dans les toutes dernières années 1780, dans les cahiers de doléances recueillis à l'occasion des Etats-généraux, et encore. Ce qui distingue sans doute la période des Lumières de la période révolutionnaire, c'est précisément la forte irruption dans les événements d'une partie de ce quatrième ordre pour l'instant ignoré.

   Au delà des divergences et contradictions au sein du mouvement des Lumières existe toujours des points communs importants : la lutte contre l'intolérance, l'irréligion mais non l'athéisme,la volonté de liberté et l'optimisme envers l'émergence d'un âge d'or. Ces idées bénéficient de la plus grande force d'attraction, elles plaisent et pour plaire au public, les littérateurs les cultivent. C'est par elles que se fait la percée de la pensée moderne (Jean de VIGUERIE). Ces littérateurs et même les philosophes de tête des Lumières reprennent en de multiples variations les idées semées par la génération précédente, depuis DESCARTES et LOCKE. Ce qui change sur le fond, c'est la formation d'une opinion publique parfois bruyante et souvent déterminée qui influe et infléchit le cours des décisions de la Royauté. Les lumières furent, si nous suivons Joel CORNETTE, "un moment décisif dans l'histoire des idées et du processus de notre modernité. "La Raison est à l'égard du philosophe ce que la grâce est à l'égard du chrétien", peut-on lire dans l'article "Philosophe" dans l'Encyclopédie. La raison fut, en effet, promue en impératif suprême, comme la matrice et le moteur d'une transformation optimiste du monde, capable de casser le cycle des violences individuelles et collectives (et là c'est l'effet direct des multiples guerres européennes de religion, devons-nous souligner), capable aussi d'assurer tout à la fois le progrès, la régénération et le bonheur du genre humain. car de la raison dans les sciences, on passe naturellement à la raison dans l'ordre économique, l'ordre politique, l'ordre social... "La méthode géométrique est certainement la seule qui soit propre à former des démonstrations inébranlables en politique et en Morale", proclamait l'Abbé de Saint-Pierre au début du XVIIIème siècle." Et la révolution, comme l'Empire se charge ensuite de rendre irréversible ce mouvement de la raison. Même aujourd'hui, ceux qui travaillent contre les acquis des Lumières sont obligés de le faire en s'appuyant sur... la raison. Les arguments mystiques ou religieux, les arguments d'autorité sont définitivement ou presque dévalorisés.

     Cette opinion publique qui s'exprime dans les cafés, les salons littéraires, les sociétés de pensée, les loges maçonniques est loin d'être homogène. Mais ce qui frappe avant tout, c'est l'absence de réel système de philosophie politique complet chez ceux que l'on qualifie de philosophes des Lumières. Aucun ne possède une vue d'ensemble socio-politique et certains même refusent tout esprit de système. Beaucoup sont engagés dans les diverses batailles d'opinion et suivent, participent, aux multiples intrigues que nous qualifierions aujourd'hui de politiciennes. Et certains ne dédaignent pas d'ajouter leur grain de sel aux diverse campagnes parfois calomnieuses qui traversent les publications, notamment à Paris, campagnes qui mêlent récits fantasques sur la vie à la Cour et dénigrements systématiques d'hommes en vue, surtout lorsqu'il s'agit d'hommes du Clergé. Nous pourrions distinguer une littérature d'opinion provenant de philosophes savants proches des milieux de l'Encyclopédie par exemple et une littérature d'opinion à direction exclusivement anti-religieuse ou anti-nobilitaire, mais des surprises guettent lorsque nous scrutons les signatures des diverses publications... Il est vrai qu'à côté d'une certaine "République des lettres", au nombre de rédacteurs finalement restreints, liés parfois aux académies royales co-existe une floraison de publicistes aux argumentations très approximatives, mais le combat pour la diffusion, cette sorte de combat pour l'audimat avant la lettre, est fait aussi d'attaques qui parfois ont peu de choses à voir avec la Raison. Les Encyclopédistes eux-mêmes ne sont pas avares d'attaques de ce genre, mêlant l'ironie à la médisance, voir à la déformation des propos...

 

 

          Dans ce que nous pouvons appeler le peloton de têtes de cette opinion publique, figurent quelques philosophes qui organisent leur pensée autour d'une ou de plusieurs idées forces. 

Au niveau politique, ce sont principalement Louis François Gabriel d'Orléans de LA MOTTE, dit FÉNELON (1683-1774) et Henri de BOULAINVILLIERS, comte du Saint Suaire (1658-1722). FENELON, dans le Télémaque (1699), livre de politique fiction décrit un royaume imaginaire où le souverain exerce la justice et assure le bonheur de ses sujets, qui dispose de tous les pouvoirs, despote accompli, mais dont le despotisme tient à son sens de la vertu. Non guerrier, il opère dans un système fragile qui en fait établit mal la liberté, ne parvient même pas à distinguer la politique et la morale, mais parce que précisément il consacre sa vie au bonheur de ses sujets, ce système est le plus admiré de ce temps. BOULAINVILLIERS, avec l'Etat de la France (1727), l'Histoire de l'ancien gouvernement de la France (1730), les Mémoires présentés à Mgr le duc d'Orléans, régent de la France (1730), La Vie de Mahomet (1730) et la Réfutation des erreurs de Benoit de Spinoza (1731) ne doit la notoriété qu'après sa mort (sans doute jugeait-il ses propres idées trop subversives...). En fait sa pensée est très contradictoire et parfois étrange mais il fait dans ses ouvrages le procès de la monarchie française et propose une royauté idéale. Il considère cette monarchie comme un despotisme exercé sans ménagements et sans bonne foi à la ruine totale de ses sujets petits et grands, une monarchie qui porte atteinte aux privilèges (ce qui n'est pas faux...) et qui ruine l'ancienne économie de l'Etat. La royauté idéale est une royauté rêvée des anciens Francs qui n'aurait été que des magistrats civils désignés librement par le peuple et gouvernement avec le concours d'états généraux. Leurs deux conceptions, qui bien entendu, ne sont guère compatibles entre elles, sont les plus connues de l'opinion publique.

C'est un véritable système anti-chrétien, ou plutôt anti-clérical, tant il est vrai que certaines valeurs citées doivent beaucoup au christianisme, que diffusent à longueur d'ouvrages François Marie Arouet, dit VOLTAIRE (1694-1778) Charles Louis de Secondat, baron de la Brède et de MONTESQUIEU (1689-1755) et Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'ARGENS (1704-1771). Le fait le plus nouveau et le plus lourd de conséquences est la reprise par ces trois plumes des thèmes anti-cléricaux et déistes qui circulent depuis relativement longtemps, depuis les temps du Grand Siècle ou immédiatement avant, sous la Fronde. Avec CORNEILLE et RACINE et PASCAL, la littérature déiste reste chrétienne et dans le respect des institutions religieuses ; avec FONTENELLE et LA BRUYÈRE, elle commence à ne plus l'être ; avec VOLTAIRE, elle ne l'est plus du tout. VOLTAIRE montre dans les Lettres anglaises, les discours en vers sur l'homme (1738) et La Henriade (1732) un déisme avéré. MONTESQUIEU, dans les Lettres persanes, se moque de l'autorité du Pape, raille les miracles et suggère l'idée que toutes les religions se ressemblent. Le marquis d'ARGENS, dans ses Lettres chinoises (1739-1740) ridicule les Jésuites et les missionnaires catholiques. Chez lui le dogme catholique n'est qu'une superstition. Ces thèmes sont repris pratiquement à l'infini.

 

             Les idées de l'âge d'or, (qui s'insèrent dans un large éventail d'utopies), de la tolérance et d'égalité figurent parmi les plus populaires dans l'opinion publique. Il ne faut pas oublier, que se diffuse, de manière peut-être moins nette, l'idée de liberté.

 

          L'âge d'or est popularisé d'abord, mais sans doute peut-on trouver d'autres auteurs aussi prolifiques mais beaucoup moins connus, par FÉNELON et par André Michel, chevalier de RAMSAY (1686-1743). Télémaque pour le premier et Voyages de Cyrus (1727) pour le second s'efforcent de montrer, avec succès, la possibilité d'un âge d'or et même son amorce présente. Ce dernier, membre éminent de la Franc-maçonnerie, estime que l'humanité a connu un âge d'or et que cet âge reviendra. Décrivant les mythologies égyptienne et zoroastrienne, auxquelles il n'adhère pas complètement mais qu'il qualifie de reflet vague d'une réalité bien tangible, il énonce la possibilité de retrouver un paradis terrestre dont la description ne ressemble que vaguement à celle admise par les autorités religieuses. 

Le siècle des Lumières est l'âge d'or de l'utopie au sens de la représentation littéraire de sociétés idéales fictives, selon Hinrich HUDDE. "En prenant le mot au sens large, on peut aller jusqu'à affirmer que les Lumières sont une utopie : l'utopie est en tout cas d'un des instruments les plus efficaces et les plus polyvalents des Lumières." L'idée d'une convergence entre les Lumières et la notion d'utopie prend le contre-pied de thèses dignes qui tendent à faire des Lumières une époque anti-utopique par essence. Mais l'utopie en tant que genre littéraire n'en demeure pas moins très vivace. Ces utopies se caractérisent principalement par leur diversité - diversité des sujets et diversités de formes (courts fragments ou longs textes). Si la recherche contemporaine a longtemps favorisé les ouvrages précurseurs du communisme, à teneur égalitaire, tels ceux de MORELLY, il existe également un large éventail d'utopies bourgeoises beaucoup moins radicales, favorables à la conservation et à l'encouragement de la famille et d'une propriété privée mieux répartie. 

 

         L'idée d'égalité de nature entre les hommes est surtout soutenue par des jurisconsultes, Jean DOMAT (1625-1696) et Henri François d'AGUESSEAU (1668-1751). Ce dernier écrit dans l'Essai sur l'état des personnes que tous les hommes naissent égaux, également libres, également nobles. Ces idées sont surtout popularisées par VOLTAIRE, qui les sort du bouillonnement très interne à toute la classe des avocats et des magistrats. Cette idée d'égalité vient de relativement loin, mais tout proche,Blaise  PASCAL (1623-1663) et Pierre NICOLE (1625-1695) la revalorisent, dans le cadre du jansénisme, et par la suite elle se fond dans le mouvement de contestation religieuse, même après son éradication, mouvement qui parvient à faire tomber ensuite l'Ordre des Jésuites lui-même. Cette idée d'égalité ne trouve pas seulement son origine dans le mouvement d'irréligion mais également dans le vaste ensemble économiste qui travers toute la philosophie européenne. Elle s'enracine dans les libelles à travers les revendications de libéralisation du commerce, qui ne peut se faire qu'entre gens égaux, à l'occasion des multiples tentatives de la royauté de contrôler davantage ce commerce afin d'en tirer le produit de nouveaux impôts nécessaires au rétablissement du budget de l'Etat. Mais prenons garde à ne pas faire une analyse à rebours des idées des Lumières à partir des principes d'égalité proclamés pendant la Révolution française. Il s'agit surtout, en dehors des sphères juridiques de critiques contre l'inégalité. 

Selon Jean Marie GOULEMOT, qui ne partage pas ici l'analyse de Jean de VIGUERIE, "l'aspiration égalitaire (...) semble très marginale dans le mouvement des Lumières." La revendication de l'égalité, quand elle existe, se fonde en général "sur une dénonciation de l'inégalité, source de tous les dérèglements sociaux et moraux." Elle propose un modèle de gouvernement monarchique autoritaire (reflet de la recherche du despotisme éclairé) ayant supprimé la noblesse, pour se doter d'une administration puissante qui impose aux sujets les règles impératives d'une stricte vie communautaire. L'époque, dans sa grande majorité ne se veut pas égalitaire. Reprenant l'article Egalité de l'Encyclopédie, cet auteur écrit qu'il s'agit d'un "texte sans ambiguïté. Voltaire n'y décrit pas des hommes aspirant à l'égalité ou à la vie communautaire, mais le refus commun à tous, à ses yeux naturels, de la subordination, de la contrainte hiérarchique. Nul ne veut être soumis, tous veulent soumettre. De par sa nature, chaque homme désire les biens de son voisin. La subordination découle de ce simple fait que nul ne peut se suffire à lui-même. (...)" Ce n'est pas l'inégalité qui est un malheur réel, c'est la dépendance.  "Réalisme de Voltaire, cynisme dira-t-on du possédant et de l'homme qui appartient à une élite sociale et intellectuelle. la vision pessimiste que le philosophe se fait de l'humanité trouve là son expression la plus claire. "Il est impossible, dans notre malheureux globe, que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une d'oppresseurs, l'autre d'opprimés ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes." Et, par là, on comprendra mieux le rejet violent et ironique par Voltaire des idées rousseauistes." L'aspiration égalitaire se fait toutefois de plus en plus vive à fur et à mesure qu'on s'approche des années 1780, et cela sans doute sous la poussée du refus de membres des trois ordres d'un partage égalitaire du fardeau de la dette par l'intermédiaire de l'impôt. 

 

         L'idée de tolérance trouve une grande partie de son origine de la philosophie de LOCKE (Lettres sur la tolérance , 1689) et s'inspire de la pensée de Samuel von PUFENDORF (1632-1694) (Du droit de nature et des gens, 1672). La séparation du temporel et du spirituel est au coeur de cette nouvelle idée. Jusqu'en 1730, cette idée n'est réellement connue que des penseurs éclairés, du moins en France et c'est VOLTAIRE, encore une fois, qui la vulgarise (Henriade, 1728 ; Mahomet ou Le Fanatisme). Dans ses écrits qui sont d'une grande virulence, tous les adversaires de la tolérance sont des fanatiques.

Barbara DE NEGRONI souligne pour sa part que les écrits sur l'intolérance religieuse forment un échiquier complexe qui ne peut se réduire seulement à un combat entre l'Eglise catholique et les philosophes. Le rédacteur de l'article "Tolérance" dans l'Encyclopédie, indique t-elle, "explique à la fois que le droit du souverain "expire où règne celui de la conscience" et que les souverains ne doivent tolérer ni les dogmes opposés à la société civile, ni les entreprises de ceux qui couvrent leur avidité du prétexte de la religion. On aboutit ainsi à un renversement total de perspective par rapport à Bossuet : alors que d'un point de vue catholique la pratique de l'intolérance civile était une simple conséquence de l'intolérance théologique, des philosophes comme Rousseau, tout en défendant la tolérance théologique et les droits de la conscience, ne réprouvent pas toutes les formes d'intolérance civile. la problématique est ici à la fois culturelle et politique. Si en droit, un Etat doit admettre toute forme de religion qui ne prône pas le fanatisme, en fait dans certains pays la mise en place trop rapide d'une liberté religieuse peut produire des explosions sociales. En travaillant sur la réforme de la constitution polonaise, Rousseau montre comment les partisans d'une plus grande tolérance religieuse en Pologne font en réalité le jeu de Frédéric II et de Catherine II: la guerre civile qui se développe en Pologne ne peut que faciliter l'invasion et le démembrement du pays. le combat pour la tolérance peut également être ambigu : les despotes éclairés réussissent à masquer une conquête inique sous l'apparence d'une défense de la liberté religieuse et à faire passer les meilleurs patriotes polonais pour des fanatiques obscurantistes. A cela s'ajoute un problème spécifiquement politique posé dans Du contrat social à propos de la religion civile : si Rousseau ne veut pas réinstaurer un Etat théocratique, il montre comment la religion civile est la garante de la sainteté du contrat social. polémiquant contre Bayle, considérant qu'une société d'athées ne saurait subsister, Rousseau fait d'une croyance religieuse minimale la base même d'une organisation sociale. l'intolérable - en l'occurrence l'athéisme - est ici ce qui empêche l'Etat de se maintenir ; lorsque Robespierre fait succéder à la phase de déchristianisation de la Révolution le culte de l'Etre Suprême, il s'inspire manifestement de principes rousseauistes. De valeur religieuse la tolérance accède ainsi progressivement au rang de valeur politique, mais elle suppose alors la définition d'un champ autonome du politique qui peut lui assigner certaines limites."

 

      L'idée de liberté s'exprime à travers le libéralisme (terme anachronique par le XVIIIème siècle) dans le champ économique et politique. Elle recouvre les tensions entre l'Etat, ses créanciers et les producteurs de valeurs économiques.  Mais le thème des libertés (parlementaires) est sans doute plus en avant dans les écrits, car il touche aux rapports de force entre le pouvoir royal et les provinces et à l'organisation progressive d'une "monarchie administrative". Sur le plan des valeurs morales, le libertinage - aristocratique ou populaire - introduit une troisième élément. Le chevauchement de ces trois thèmes constitue un puissant ferment de brouillage idéologique. D'autant que des acteurs économico-politiques (notamment dans la sphère financière) participent à la fois au développement du libéralisme (pour leurs affaires), des libertés (pour contrer les actions royales contre la spéculation) et du libertinage (pour profiter pleinement de leur enrichissement). Dans le dictionnaire européen des Lumières, le mot liberté renvoie à Autorité politique, gouvernement, pouvoir : Hasard, nécessité et Libéralisme. C'est le second thème, hasard et nécessité qui mobilise le plus intellectuellement, d'autant que s'y rattache la notion de fatalité que la raison refuse.

Au cours du XVIIIème siècle, écrit Laurent LOTY, "l'idée de nécessité s'impose dans de multiples champs du savoir. la physique poursuit son explication causale des événements apparemment dus au hasard. Les savants chrétiens rapportent ces causes à la providence, les déistes à un Dieu horloger ou à une Nature bien faite, les athées comme d'Holbach y voient le moyen de disqualifier le finalisme. L'idée de nécessité dans les sciences historiques et sociales est plus problématique, puisqu'elle tend à nier la portée de l'action individuelle, ou rencontre le problème de la petite cause produisant un grand effet (thème récurrent de Pascal à Voltaire). Si Montesquieu a été rétrospectivement érigé en précurseur de la sociologie, c'est bien parce qu'il rapporte la complexité des phénomènes sociaux à un ensemble de causes toutes liées entre elles. Enfin, après la Terreur, le débat sur la nécessité historique est au coeur des interprétations de la Révolution : conceptualisation des "circonstances", recherche des causes passées des événements ou, contre l'idée d'une nécessité sans finalité, explication de la Révolution par un fatalisme providentialiste. le "hasard" du XVIIIème siècle n'est-il donc qu'un terme abusif désignant un événements dont l'individu ignore les causes mais subit les effets? ce serait oublier que le "hasard" devient l'instrument conceptuel d'une science destinée à maîtriser l'imprévisible en formulant les lois de sa probabilité, et à contrôler l'indénombrable en recourant aux pratiques statistiques. Lorsque Pascal formula le concept d'espérance mathématique, il participait à une revalorisation des jeux de "hasard" (...) autrefois stigmatisés par les théologiens, et il héritait d'une tradition juridique stimulée par le développement du grand commerce et des contrats d'assurance. Question mathématique des "partis" dans un jeu ou question religieuse du "pari", la mathématisation pascalienne n'était pas une science encore imparfaite, mais limitée à des applications concrètes, mais l'une des avancées majeures d'un savoir fondamentalement lié au problème des décisions humaines devant l'incertain. Cette mutation des conception de l'Espérance et de la Prudence s'accentue au siècle des Lumières sous le double effet de l'empirisme et de la rationalisation des pratiques économiques et administratives. Le calcul des probabilités développé par les Bernouilli, Buffon, d'Alembert, Bayes, Laplace ou Condorcet gagne en abstraction mathématique mais demeure une théorie de la pratique, concernant les témoignages, la démographie ou les assurances. le débat métaphysique et épistémologique sur la nature du "hasard" continue à informer les divergences théoriques des mathématiciens, entre partisans du hasard subjectif et tenants du hasard objectif (tout est-il lié ou y-a-t-il une indépendance réelle des séries causales responsables d'un événement particulier, comme l'affirme La Placette en 1714 dans son Traité des jeux du hasard, plus d'un siècle avant Cournot?). Mais la probabilité du hasard est d'abord tournée vers l'action. Condorcet  (mais nous pourrions en citer d'autres, soulignons-nous) n'est pas d'une part un mathématicien et de l'autre un homme politique. Son oeuvre relève d'une philosophie de la pratique économique et politique (...). Lorsqu'il publie avec Dionis du Séjour et Laplace un "Essai pour connaitre la population du royaume" (Mémoires de l'Académie, 1786-1791), il poursuit le travail des académiciens au service de l'Etat par le développement d'une "statistique". Lorsqu'il propose d'établir une assurance vieillesse "en opposant le hasard à lui-même" (Esquisse, 1795), il n'entre pas dans le débat entre Nécessité et Providence, mais dans un combat des Lumières contre les vicissitudes de la vie individuelle et collective".

Si nous reproduisons ici un passage relativement long de l'article de Laurent LOTY, publié dans le Dictionnaire européen des Lumières, c'est parce qu'il reflète bien l'orientation de la pensée de bien des philosophes à la recherche du "bonheur". Nombre d'entre eux sont des savants dans les deux sphères scientifiques et politiques, ne conçoivent pas leurs réflexions sur les "grands" thèmes sans viser des applications très concrètes. Seuls quelques "littérateurs" comme VOLTAIRE en figure de proue, ont une activité exclusivement polémique, politique et de combat judiciaire, et même ceux-ci se situent dans la même perspective "scientifique".  Si précisément, la pensée des lumières et même la pensée de beaucoup de philosophes ne constituent pas des systèmes à proprement parler, c'est parce qu'ils visent, au vu des malheurs du monde, à agir le plus efficacement possible. C'est pour eux, le moyen de mettre la Raison au service de l'humanité. 

 

      Les auteurs de ces idées se mêlent dans leurs rencontres à des savants des sciences de la vie ou de la matière, ou sont eux-mêmes des géomètres, des opticiens ou des agronomes. Généralement, on ne conçoit pas le mouvement des idées utopiques, de liberté, d'égalité et de tolérance sans le progrès des connaissances scientitiques. les uns alimentent les autres. c'est frappant dans l'oeuvre collective de l'Encyclopédie. La publication de cette encyclopédie est l'événement central du nouvel esprit philosophique, si nous suivons Jean de VIGUERIE, mais prenons garde à ne pas confondre cette République des Lettres avec le mouvement général qui la déborde largement de tous les côtés. A l'initiative du libraire André François Le BRETON, dirigé par Denis DIDEROT (1713-1784) et plus brièvement par Jean-Baptiste Le Rond d'ALEMBERT (1717-1783), il réunit presque tout ce que l'Europe contient de grandes plumes, soutenu discrètement dans l'entourage du roi, notamment dans les services de la librairie (censure royale), dirigé un temps par Chrétien Guillaume de Lamoignon de MALESHERBES (1721-1794), dans les salons, notamment par Mme de POMPADOUR, favorite du Roi... Ce monumental projet, qui mobilise beaucoup, est l'occasion du creusement de grandes divergences entre Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) d'une part et les Encyclopédistes d'autre part, notamment VOLTAIRE. Car une fois posée l'accord d'ensemble sur la tolérance, le progrès scientifique, les polémiques s'enflamment à propos de la liberté et de l'égalité.

Sur la question de la morale, DIDEROT ne pense pas que la volonté soit libre. Pour lui, l'homme est entièrement déterminé par des forces qui lui sont étrangères tandis que ROUSSEAU croit en la liberté. DIDEROT estime que il n'est pas d'autre morale que la sociabilité, or l'homme véritablement sociable est celui qui préfère l'intérêt de tous au sien propre,tandis que ROUSSEAU a un principe de morale harmonique, où l'homme doit s'ordonner par rapport à l'univers, par rapport à l'ordre voulu par Dieu, Dieu étant pris dans un sens déiste, non institutionnel. Sur la question politique, selon DIDEROT, l'état de société est naturel à l'homme, tout-à fait le contraire de ce que professe ROUSSEAU sur l'effet corruptif de la société sur l'homme. 

Toujours d'après Jean de VIGUERIE, Liberté et Egalité semblent être des maîtres mots qui reviennent souvent dans les écrits, mais qui ne font pas réellement l'objet d'une discussion profonde. ils sont surtout utilisés à des fins polémiques, par les encyclopédistes.  "Finalement ni la liberté, ni l'égalité ne sont des notions essentielles dans ce système (de l'Encyclopédie). En tout cas, elles importent moins aux philosophes que la notion de souveraineté nationale. La souveraineté nationale a une très grande importance pour eux. Parce qu'elle incarne la volonté générale, parce qu'elle produit la sacro-sainte loi et, enfin, parce qu'elle garantit la morale." L'Etat devrait être le moralisateur de la société, et cette idée-là possèdent une très forte popularité dans un monde foisonnant de littérature où sont exploités tous les scandales possibles en cours dans le clergé et la noblesse comme à la Cour... Mais là aussi, la bataille des idées fait rage, car les intérêts des commerçants et des entrepreneurs, sans compter ceux des financiers, qui peuvent y voir un ferment de guerre, s'y opposent, et parfois consciemment. Dans cette bataille des idées, ce ne sont pas seulement les thèmes des philosophes dits des Lumières qui agitent les esprits mais aussi ceux agités par les littérateurs opposés aux Lumières, aussi, il est très difficile encore aujourd'hui de dire, à part les trois idées de progrès scientifique et de tolérance, lesquelles dominent, et c'est pourquoi l'historiographie autour du XVIIIème siècle fait partie de la plus active de nos jours. Ce qui ressort de tout cela, c'est une sorte de laboratoire des idées à l'échelle d'un sous-continent, avec un fond anti-religieux. 

Le changement de génération, Anne Robert Jacques, baron de TURGOT (1727-1781), Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de CONDORCET (1743-1794)  et Jean-François LA HARPE 1739-1803) succédant à VOLTAIRE, ROUSSEAU et DIDEROT, constitue aussi une baisse du niveau des réflexions, qui s'éloignent des préoccupations de système philosophique pour se laisser entraîner beaucoup plus dans le mouvement de lutte pour le pouvoir, d'abord intellectuel (la conquête définitive des académies et la victoire dans l'opinion publique, où il n'y a plus d'opposants aux Lumières), puis politique, notamment pour la mise en oeuvre des idées de libéralisme et de d'égalitarisme fiscal, qui entraîne d'ailleurs une vive réaction nobiliaire.

La question n'est même plus la religion, que la philosophie combat de moins en moins (comme si finalement ce combat était victorieux). Trois thèmes semblent alors dominer (Jean de VIGUERIE) : la morale humanitaire, le progrès, l'âge des lumières venant enfin et l'esprit de concorde, du moins si l'on en croit le contenu de la littérature de la fin des années 1780. L'esprit de concorde traverse les trois états et se synthètise dans la notion de Nation, non pas contre d'autres, mais surtout de manière interne.

Ce vent d'optimisme survient à un moment où le pouvoir royal semble maintenant adhérer aux idées, ou plutôt aux humeurs de l'opinion publique, ce qui favorise d'ailleurs une grande instabilité ministérielle. Ce vent d'optimisme veut emporter l'opposition des tenants de l'ancien ordre social, mais il ne le fera pas sans conflits de plus en plus virulents. La période de la révolution française remanie très sensiblement le rapport de forces entre les différents idées, et la plupart des philosophes des lumières auraient sans doute du mal à s'y reconnaître, malgré les revendications de filiation. Ce qui apparait le plus nettement, surtout dans une France - la France des plus grands aux plus petits notables - qui se met à penser  sur tout, plus tard qu'en Angleterre et plus tôt que dans le reste de l'Europe, c'est la contestation radicale de toute autorité non raisonnée, des autorités religieuses aux autorités politiques...

 

Laurent LOTY, article Hasard, Nécessité ; Hinrich HUDDE, article Utopie ; Barbara DE NEGRONI, article Tolérance ; Jean Marie GOULEMOT, article Egalité et inégalité, dans Dictionnaire européen des Lumières, sous la direction de Michel DELON, PUF, collection Quadrige, 2010 ; Jean de VIGUERIE, Histoire et Dictionnaire du Temps des Lumières, Robert Laffont, collection Bouquins, 2007 ; Joël CORNETTE, Absolutisme et Lumières, 1652-1783, Hachette Supérieur, 2005.

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Vendredi 17 juin 2011 5 17 /06 /Juin /2011 08:28

                Le texte du philosophe allemand Emmanuel KANT, justement célèbre, mais comme d'habitude peu lu, Qu'est-ce que les Lumières? date de 1784. A cette question il répond en expliquant combien il est bénéfique à l'Homme de penser par lui-même, sans préjugés et sans se référer systématiquement à un dogme ou une idée reçue. Il reprend la maxime empruntée au poète latin HORACE : "Sapere aude!", ("Aie le courage de savoir). Il se situe dans le cadre d'une critique de la philosophie dogmatique wolffienne. Christian WOLF (1679-1754), philosophe, juriste et surtout mathématicien (il géométrise la philosophie...), établit un système métaphysique auquel Emmanuel KANT reproche d'arranger les choses avec très peu de matériaux pris de l'expérience et beaucoup de préjugements, qui est enseignée dans les universités allemandes.

 

                 Le mieux est de reprendre le texte du philosophe, ou au moins certaines parties qui nous intéressent ici, parmi les 15 petites parties qui le composent :

- 1 - Qu'est-ce que les Lumières? La sortie de l'homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l'entendement mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude! (Ose penser). Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

Généralement, beaucoup de commentaires de ce texte s'arrêtent...là !  Alors que la suite est aussi intéressante...

- 2 -  La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d'une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers leur vie durant, mineurs, et qu'il soit facile à d'autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d'être mineur! Si j'ai un livre qui me tient d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc, je n'ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c'est une chose pénible, c'est ce à quoi s'emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d'exercer une haute direction sur l'humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n'aient pas la permission d'oser faire le moindre pas, hors du parc où ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s'aventurer seules au dehors. Or, ce danger n'est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d'en refaire l'essai.

Ce passage nous inspire trois sortes de réflexion : Il rappelle une certaine dialectique du maître et de l'esclave qui est développée plus tard, avec HEGEL et ensuite en extrapolant HEGEL comme le fait KOJÈVE, et fait référence à une mentalité où l'esclave se trouve bien dans sa condition et remercie le maître de prendre pour lui tous les vrais risques ; en échange de quoi l'esclave travaille pour le maître, lequel s'efforce de bien faire valoir tous ses efforts. KANT discute des risques à suivre les Lumières et ne cache pas que l'humanité adoptant la raison puisse chuter, et effectivement dans le chemin très long, inachevé de l'humanité vers la modernité, celle-ci peut endurer bien des périls... Enfin, le développement de la société des distractions (qu'on appelle société des loisirs) rend effectivement de plus en plus pénible l'effort de penser par soi-même en dehors des modes ; cela demande de plus en plus d'énergie et de ténacité de continuer à tendre vers cette fameuse majorité...

- 3 - Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s'y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu'on ne l'a jamais laissé en faire l'essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l'usage de la parole ou plutôt d'un mauvais usage des dons naturels (d'un mauvais usage raisonnable) voilà les grelots que l'on a attachés au pied d'une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu'un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu'il n'est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s'arracher à la minorité et à pouvoir marcher d'un pas assuré. 

De nombreuses institutions persuadent que l'homme est bien trop faible devant la nature, que sa faiblesse est de nature, soit par la démonstration d'une toute puissance qui lui rappelle son impuissance, soit par l'expression d'instruments sociaux qui empêche tout raisonnement autonome, sous peine de châtiment.

- 4 - Mais qu'un public s'éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c'est même pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l'esprit d'une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque hommes à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu'il a été incité à l'insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d'inculquer des préjugés parce qu'en fin de compte, ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l'oppression intéressée ou ambitieuse (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.

Une fois que le goût de penser par soi-même est venu, il est difficile de faire revenir à la minorité... Tant effectivement, par nature, au contraire de tout ce qu'on lui a dit, l'humanité peut penser par soi-même et en éprouve la satisfaction (de connaissances par exemple, pour tendre vers le bonheur). Et certains, au lieu de vouloir utiliser cette faculté pour eux-même et asservir ceux qui refusent de penser, veulent faire ouvrir les yeux sur cette faculté. Dans la seconde partie de ce passage (Notons en particulier...), KANT aborde le processus par lequel le public exerce à son tour une violence sur les anciens maîtres, et souvent veut transformer les anciens maîtres en esclaves. Et par là, d'autres préjugés se forment et peuvent s'opposer à la véritable lumière. C'est pour cela que KANT n'est pas partisan de la révolution, mais envisage au contraire une marche très progressive vers la lumière. Peut-être y-a-t-il une part d'illusion de sa part, et en tout cas l'histoire de la révolutions française, puis de la modernité montre que c'est plutôt par une succession de révolutions violentes que la faculté de penser par soi-même se répand (parce que précisément les maîtres ne veulent pas que se répandent la lumière et travaillent à l'éteindre...ce que développe KANT dans le passage d'après). Mais précisément, le prix à payer alors est-il trop lourd, et l'humanité risque de s'arrêter en chemin, de rebrousser chemin, de chercher d'autres maîtres à penser...

- 5 - Or, pour ces lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais j'entends présentement crier de tous côtés : "Ne raisonnez pas! (...) Il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux lumières? Laquelle n'est pas, et au contraire lui est avantageuse? - Je réponds : l'usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les lumières. j'entends par usage public de notre propre raison celui que l'on en fait comme savant devant l'ensemble du public qui lit. J'appelle usage privé celui qu'on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vont sont confiés. Or il y a pour maintes affaires qui concourent à l'intérêt de la communauté un certain mécanisme qui est nécessaire et par le moyen duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter passivement afin d'être tournés, par le gouvernement; grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques ou du moins pour être empêchés de détruire ces fins. Là il n'est donc pas permis de raisonner ; il s'agit d'obéir. Mais, qu'une pièce (élément) de la machine se présente en même temps comme membre d'une communauté, et même de la société civile universelle, en qualité de savant, qui, en s'appuyant sur son propre entendement, s'adresse à un public par des écrits : il peut en tout cas raisonner, sans qu'en pâtissent les affaires auxquelles il est préposé partiellement en tant que membre passif. Il serait très dangereux qu'un officier à qui un ordre a été donné par un supérieur, voulût raisonner dans son service à l'opportunité ou l'utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais si l'on veut être juste, il ne peut lui être défendu, en tant que savant, de faire des remarques sur les fautes en service de guerre et de les soumettre à son public pour qu'il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts qui lui sont assignés : même une critique impertinente de ces charges, s'il doit les supporter, peut être punie en tant que scandale (qui pourrait occasionner des désobéissances généralisées). Cette réserve faite, le même individu n'ira pas à l'encontre des devoirs d'un citoyen, s'il exprime comme savant, publiquement, sa façon de voir contre la maladresse ou même l'injustice de telles impositions. De même un prêtre est tenu de faire l'enseignement à des catéchumènes et à sa paroisse selon le symbole de l'Eglise qu'il sert, car il a été admis sous cette condition. Mais en tant que savant, il a pleine liberté; et même plus : il a la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu'il y a d'incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d'une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique. En cela non plus il n'y a rien qui pourrait être porté à charge à sa conscience. car ce qu'il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l'Eglise, il le présente comme quelque chose en regard de quoi il n'a pas libre pouvoir d'enseigner selon son opinion personnelles, mais en tant qu'enseignement qu'il s'est engagé à professer au nom d'une autorité étrangère.

La partie 6 poursuit suivant la même logique qui sépare usage privé et usage public de la liberté et précise ce que KANT entend par marche progressive vers les Lumières. Aucun soupçon là d'affirmation de la légitimité d'une désobéissance civile! Il insiste beaucoup sur la procédure de l'écrit libre en vue d'améliorer les choses, afin que chaque citoyen précisément soit en mesure de suivre cette Lumière...Il n'est pas innocent bien entendu que pour développer sa réflexion, KANT préfère l'exemple de l'Eglise, institution réputée la plus fermée à l'évolution des dogmes...

- 7 - (il est totalement impossible que la tutelle de l'Eglise sur le peuple s'exerce indéfiniment.) Un tel contrat qui déciderait d'écarter pour toujours toute lumière nouvelle du genre humain, est radicalement nul et non avenu ; quand bien même serait-il entériné par l'autorité suprême, par des Parlements, et par des traités de paix les plus solennels. Un siècle ne peut pas se confédérer et jurer de mettre le suivant dans une situation qui lui rendra impossible d'étendre ses connaissances (particulièrement celles qui sont d'un si haut intérêt), de se débarrasser des erreurs, et en général de progresser dans les lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste justement en ce progrès ; et les successeurs sont donc pleinement fondés à rejeter pareils décrets, en arguant de l'incompétence et de la légèreté qui y présidèrent. La pierre de touche de toute ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : "Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi?" Eventuellement il pourrait arriver que cette loi fut en quelque manière possible pour une durée déterminée et courte, dans l'attente d'une loi meilleure, en vue d'introduire un certain ordre. Mais c'est à la condition de laisser en même temps à chacun des citoyens, et particulièrement au prêtre, en sa qualité de savant, la liberté de formuler des remarques sur les vices inhérents à l'institution actuelle, et de les formuler d'une façon publique, c'est-à-dire par des écrits, tout en laissant subsister l'ordre établi. Et cela jusqu'au jour où l'examen de la nature de ces choses aurait été conduit assez loin et assez confirmé pour que, soutenu par l'accord des voix (sinon de toutes), un projet puisse être porté devant le trône ; projet destiné à protéger les communautés qui se seraient unies, selon leurs propres conceptions, pour modifier l'institution religieuse, mais qui ne contraindrait pas ceux qui voudraient demeurer fidèles à l'ancienne. Mais s'unir par une constitution durable qui ne devrait être mise en doute par personne, ne fût-ce que pour la durée d'une vie d'homme, et par là frapper de stérilité pour le progrès de l'humanité un certain laps de temps, et même le rendre nuisible pour la postérité, voilà qui est absolument interdit.

Sans doute KANT s'illusionne t-il sur cette faculté laissée au citoyen de s'exprimer, alors même que cette expression attaque, de manière pressante, l'ordre établi. Sur l'intensité du conflit existant entre les maîtres qui entendent le rester et les esclaves qui ne veulent plus l'être, le philosophe ne se rend pas bien compte. D'autant plus que cette faculté, délivrée parfois de manière limitée, permet justement à l'ordre établi de trouver de nouvelles forces afin de faire taire ensuite plus fortement ces critiques.

Le philosophe souligne qu'à vouloir aller trop vite, la lumière risque de ne jamais venir mais en même temps, dans le passage 8, il estime qu'un homme, s'il peut ajourner l'acquisition d'un savoir qu'il devrait posséder, il ne peut pas y renoncer, car se cerait "violer les droits sacrés de l'humanité et les fouler aux pieds".

Et c'est là que KANT place la volonté du peuple avant la volonté du monarque : "Or, ce qu'un peuple lui-même n'a pas le droit de décider quant à son sort, un monarque a encore moins le droit de le faire pour le peuple, car son autorité législative procède directement de ce fait qu'il rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre". On n'en est pas réellement à la souveraineté populaire, mais le philosophe pointe bien là une contradiction, un conflit entre un monarque maître et un peuple esclave qui veut se libérer. Mais jamais, il ne déroge à la confiance finale envers le souverain, qui ne peut que se conformer à la marche vers la lumière car aller contre cela, c'est aussi aller contre lui-même. Seul un monarque éclairé peut comprendre cela. Et précisément :

- 9 - Si donc maintenant on nous demande : "Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé?", voici la réponse : "Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières", il s'en faut encore de beaucoup, au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà un état, ou puissent seulement y être mis, d'utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d'autrui, dans les choses de la religion.

- 10 - Toutefois, qu'ils aient maintenant le champ libre pour s'y exercer librement, et que les obstacles deviennent insensiblement moins nombreux, qui s'opposaient à l'avènement d'un ère générale des lumières et à une sortie de cet état de minorité dont les hommes sont eux-mêmes responsables, c'est ce dont nous avons des indices certains. De ce point de vue, ce siècle est le siècle des lumières, ou siècle de Frédéric.

Et voilà! Dans l'esprit de KANT, le siècle des lumières et aussi le siècle du despotisme éclairé! On conçoit l'illusion dans lequel se plonge le philosophe, ce qui permet en passant de dissoudre le conflit qu'il aurait bien fallu résoudre....

Même le passage 11, qui argumente sur la qualité du monarque, qui méconnaît son propre rôle s'il ne sert pas les lumières, ne nous indique rien sur le problème, excepté que si le prince ne le fait pas, il s'enferme lui-même dans la déraison... et se prive lui-même de la lumière. Soit, mais les maîtres n'ont pas vraiment, au départ, de permettre la liberté des esclaves...

- 12 - J'ai porté le point essentiel dans l'avènement des lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d'une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables - surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n'ont aucune intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par-dessus le marché, cette minorité dont j'ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d'un chef d'Etat qui favorise les lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n'y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d'une franche critique de celle qui a déjà été promulguée (...).

Cette critique franche oblige KANT à indiquer que seul un Etat libre peut oser dire aux citoyens (passage 13) : Raisonnez, clamez ce que vous pensez, mais obéissez!

- 14 - Ainsi les affaires humaines prennent ici un cours étrange et inattendu : de toutes façons, si on considère celui-ci dans son ensemble, presque tout y est paradoxal. Un degré supérieur de liberté civile parait avantageux à la liberté de l'esprit du peuple et lui impose des limites infranchissables ; un degré moindre lui fournit l'occasion de s'étendre de tout son pouvoir. Une fois donc que la nature sous cette rude écorce a libéré un germe, sur lequel elle veille avec toute sa tendresse, c'est-à-dire cette inclinaison et disposition à la libre pensée, cette tendance alors agit graduellement à rebours sur les sentiments du peuple (ce par quoi le peuple augmente peu à peu son aptitude à se comporter en liberté) et pour finir elle agit même sur les fondements du gouvernement, lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l'homme, qui est alors qu'une machine, selon la dignité qu'il mérite.

 Ce passage conserve une sacré ambiguïté. Nous imaginons que KANT a bien pressenti le conflit entre un ordre et l'émergence d'un autre, qui lui est autre. Nous avons le sentiment, puisqu'il fait partie finalement d'une société très policée, qu'il conserve malgré ce qu'il pressent de conflictuel et même de violent dans l'émergence des Lumières, l'espoir d'une progression lente et sûre, de l'ensemble de l'humanité, laissant à chacun le temps de se préparer aux nouveaux éclairages, vers ces Lumières....

 

     Ce texte relativement mineur dans l'oeuvre d'Emmanuel KANT aborde tout de même des thèmes de débats majeurs en ce qui concerne le rôle de la philosophie des Lumières dans l'histoire. L'humanité en marche vers la raison, ou plutôt vers la recherche du bonheur grâce à la raison, ce qui est dans la nature humaine, avec toutes les embûches et périls que cela comporte, le noeud constitué par la religion dans la possibilité de penser par soi-même, le rôle du pouvoir politique en place dans cette recherche, le réformisme et la révolution... Dans le texte réside un certain nombre de pistes argumentaires encore explorées aujourd'hui. Même si nous n'aimons pas le terme et encore moins ses succédanés (pré-modernité et post-modernité) parce qu'ils peuvent être accommodés à à peu près toutes les sauces idéologiques, la modernité et ses enjeux constitue le sujet de ce texte. Il n'est pas étonnant alors que des philosophes "modernes" se soient penchés dessus.

 

     L'hypothèse que veut avancer en tout cas Michel FOUCAULT, "c'est que ce petit texte se trouve en quelque sorte à la charnière de la réflexion critique et de la réflexion sur l'histoire. C'est une réflexion de Kant sur l'actualité de son entreprise. Sans doute, ce n'est pas la première fois qu'un philosophe donne les raisons qu'il a d'entreprendre son oeuvre en tel ou tel moment. Mais il me semble que c'est la première fois qu'un philosophe lie ainsi, de façon étroite et de l'intérieur, la signification de son oeuvre par rapport à la connaissance, une réflexion sur l'histoire et une analyse particulière du moment singulier où il écrit et à cause duquel il écrit. La réflexion sur "aujourd'hui" comme différence dans l'histoire et comme motif pour une tâche philosophique particulière me parait être la nouveauté de ce texte."

Au lien d'envisager la modernité comme une période historique et de s'interroger pour savoir si la modernité constitue la suite de l'Aufklärung et son développement - ou s'il faut y voir une rupture ou une déviation par rapport aux principes fondamentaux du XVIIIème siècle - ne peut-on pas envisager la modernité plutôt comme une attitude, c'est-à-dire "un mode de relation à l'égard de l'actualité : un choix volontaire qui est fait pas certains ; enfin une manière de penser et de sentir, une manière aussi d'agir et de se conduire qui, tout à la fois, marque une appartenance et se présente comme une tâche. Le philosophe français fait alors référence à la modernité selon BAUDELAIRE. Ce dernier définit la modernité par le "transitoire, le fugitif, le contingent (le peintre de la vie moderne, dans Oeuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1976). Mais être moderne, pour lui, ce n'est pas reconnaître et accepter ce mouvement perpétuel; c'est au contraire prendre une certaine attitude à l'égard de ce mouvement; et cette attitude volontaire, difficile, consiste à ressaisir quelque chose d'éternel qui n'est pas au-delà de l'instant présent, ni derrière lui, mais en lui. La modernité se distingue de la mode qui ne fait que suivre le cours du temps. 

Michel FOUCAULT souligne l'enracinement dans l'Aufklärung "d'un type d'interrogation philosophique qui problématise à la fois le rapport au présent, le mode d'être historique et la constitution de soi-même comme sujet autonome (...)." Il souligne aussi que le fil qui peut "nous rattacher de cette manière à l'Aufklärung n'est pas la fidélité à des éléments de sa doctrine, mais plutôt la réactivation permanente d'une attitude ; c'est-à-dire d'un éthos philosophique qu'on pourrait caractériser comme critique permanente de notre être historique."  Il caractérise cet éthos négativement et positivement :

Négativement, cet éthos "implique d'abord qu'on refuse ce que j'appellerai volontiers le "chantage" à l'Aufklärung, je pense que l'Aufklärung, comme ensemble d'événements politiques, économiques, sociaux, institutionnels, culturels, dont nous dépendons encore pour une grande partie, constitue un domaine d'analyse privilégié. Je pense aussi que, comme entreprise pour lier par un lien de relation directe le progrès de la vérité et l'histoire de la vérité, elle a formulé une question philosophique qui nous demeure posés." Il faut refuser une forme d'alternative simpliste et autoritaire : "ou vous acceptez l'Aufklärung, et vous restez dans la tradition de son rationalisme (considéré comme positif ou comme négatif); ou vous critiquez l'Aufklärung et vous tentez d'échapper à ces principes de rationalité (ce qui est considéré également comme positif ou comme négatif). Il faut dépasser ce genre d'alternative et "essayer de faire l'analyse de nous-même en tant qu'être historiquement déterminés, pour une certaine par, par l'Aufklärung" ; exercer en quelque sorte, comme on dit vulgairement aujourd'hui, un droit d'inventaire. Cette analyse critique doit "éviter les confusions toujours très faciles entre l'humanisme et l'Aufklärung. L'Aufklärung se situe dans un contexte très précis, dans le temps et dans l'espace, tandis que l'humanisme est "un ensemble de thèmes qui ont réapparu à plusieurs reprises à travers le temps, dans les sociétés européennes (...) toujours liés à des jugements de valeur" et au XIXème siècle, parmi d'autres formes d'humaniste, "il y a un un humanisme méfiant, hostile et critique à l'égard de la science, et un autre qui plaçait (au contraire) son espoir dans cette même science." En fait, on peut "opposer à cette thématique (...) le principe d'une critique et d'une création permanente de nous-mêmes dans notre autonomie (...)". 

Positivement, "cet éthos philosophique peut se caractériser comme une attitude limite. Il ne s'agit pas d'un comportement de rejet." La question critique doit être "retournée en question positive : dans ce qui nous est donné comme universel, nécessaire, obligatoire, quelle est la part de ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires. Il s'agit en somme de transformer la critique exercée dans la forme de la limitation nécessaire en une critique pratique dans la forme du franchissement possible." C'est aussi une attitude expérimentale qui met à l'épreuve de la réalité et de l'actualité ces possibilités de progrès. En tout cas, il faut renoncer à l'espoir d'accéder jamais à un point de vue qui pourrait nous donner accès à la connaissance complète et définitive de ce qui peut constituer nos limites historiques.

Nous avons envie de préciser qu'il faut renoncer à une attitude qui consiste à nous considérer déjà dans la Lumière, et par là, au vu des désastres sur lesquels Kant nous a bien prévenus, considérer négativement l'impact du mouvement des Lumières. Les désastres en question mettent aux prises précisément des forces qui s'opposent sur la question de la validité de ce mouvement. Le conflit entre les lumières et les Anti-Lumières perdurent et sans doute ne sera-t-il jamais terminé. Les maîtres mettront toujours l'accent sur les erreurs faites en empruntant la voie de Lumières puisqu'ils ont tout à perdre qu'il n'y ait plus d'esclaves....

 Comme Michel FOUCAULT l'écrit dans la conclusion de son petit texte, nous ne savons pas "si jamais nous deviendrons majeurs. Beaucoup de choses dans notre expérience nous convainquent que l'événement historique de l'Aufkläring ne nous a pas rendus majeurs; et que nous ne le sommes pas encore." L'attitude philosophique, cet éthos, doit "se traduire dans un travail d'enquêtes diverses; celles-ci ont leur cohérence méthodologique dans l'étude à la fois archéologique et généalogique de pratiques envisagées simultanément comme type technologique de rationalité et jeux stratégiques des libertés; elles ont leur cohérence théorique dans la définition des formes historiquement singulières dans lesquelles ont été problématisées les généralités de notre rapport aux choses, aux autres et à nous-mêmes. Elles ont leur cohérence pratique dans le soin apporté à mettre la réflexion historico-critique à l'épreuve des pratiques concrètes. je ne sais pas s'il faut dire aujourd'hui que le travail critique implique encore la foi dans les Lumières ; il nécessite, je pense, toujours le travail sur nos limites, c'est-à-dire un labeur patient qui donne forme à l'impatience de la liberté."

 

Emmanuel KANT, Qu'est-ce que les Lumières? traduction  Piobetta présentée par l'académie de Grenoble, www.ac-grenoble.fr ; Michel FOUCAULT : Qu'est-ce que les Lumières?, http://foucault.info.

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Mercredi 15 juin 2011 3 15 /06 /Juin /2011 16:08

            Dans la bataille perpétuelles des idées, la perception du siècle des Lumières, de la philosophie des Lumières - comme s'il n'y en avait qu'une...-, constitue encore de nos jours un enjeu majeur. Disons tout de suite, à la suite de Jean de VIGUERIE, même si nous sommes très loin d'adhérer à ses idées (au sens idéologique, l'auteur du Dictionnaire du temps des lumières ne cachant pas ses sympathies quasi-monarchiques ou catholiques), que l'histoire du siècle des Lumières, le XVIIIème siècle occidental, français, est très mal connue et est souvent confondue à tort avec l'histoire de la Révolution Française qui n'en traduit que quelques aspects. Signalons par exemple que si les idées démocratiques entrent dans une difficile et chaotique application durant cette Révolution, elles sont loin d'être le contenu des pensées de tous les philosophes dit des Lumières. Et ne parlons pas de leurs idées sur l'éducation du peuple...  Aussi est-il nécessaire d'effectuer quelques rappels historiques (de l'histoire de la philosophie) pour discerner ce qui est de l'ordre de l'histoire (au sens scientifique), et ce qui est de l'ordre de l'interprétation, et même de la surinterprétation.

Précisément, un certain nombre de thèmes reviennent périodiquement comme un leitmotiv, sans que pour autant les cartes soient bien clarifiées :

- Esprit mystique et esprit scientifique. Si le siècle des Lumières doit recevoir un qualificatif qui le résume, c'est bien l'irréligion de la plupart des classes, surtout des classes dirigeantes d'une certaine façon : au moins une transformation des idées du christianisme en une sorte de déisme qui laisse la place à une critique en règle de toutes les institutions religieuses. Si des idées scientifiques purement matérialistes bouillonnent, il n'en est pas moins vrai, que dans l'esprit du temps bouillonnent également des idées mystiques que les pratiques de spiritisme et de magnétisme illustrent très bien. 

- Collectif/individu. Le siècle des Lumières est également celui de l'émerge de la conscience individuelle en ce sens que l'individu doit s'élever à la majorité intellectuelle, doit pouvoir penser par lui-même, en dehors des dogmes - notamment religieux encore une fois. Mais l'esprit collectif est toujours là, chez n'importe quel philosophe. L'individualisme, qui pourrait s'exprimer par la recherche personnelle du gain - notamment dans la classe bourgeoise - ne vire pas à la négation de cet esprit collectif. Rendre les Lumières responsable d'un individualisme radical n'a pas beaucoup de sens - historiquement parlant, même si nous sommes loin d'une époque où l'individu n'est rien en dehors de la famille, de la caste ou de la classe. Après avoir accusé la vague libératrice des années 1960 - et singulièrement "Mai 68", d'être responsable de l'individualisme actuel, d'aucuns placent les Lumières en position d'accusé, alors même que les mêmes, précisément, adhèrent de moins en moins aux idées de tolérance et de responsabilité qu'elles ont promues...

- Progrès humain/Salut divin. Effectivement dans la bataille des idées, qui n'est pas du tout gagnée par un camp ou un autre dans toutes les contrées, l'idée de progrès continu, sous-tendu par une vision matérialiste de la vie et de l'univers s'oppose radicalement à l'idée du Salut attendu du divin. Les progrès de l'incroyance, facilitée d'ailleurs par une certaine corruption matérielle de ceux qui ceux chargés de répandre la croyance ou de la maintenir, vont de pair avec la recherche de plus en plus profonde de la réalité des choses. Même dans la plupart des milieux religieux aujourd'hui, on distingue ce qui est de l'ordre du spirituel et ce qui est de l'ordre matériel, même si des hiérarchies et des relations existent au fond. Derrière cela, il y a le désir d'accès à l'immortalité, devant les promesses vaseuses des religions, par l'intermédiaire de la connaissance dégagée de tout présupposé spirituel. Et d'aucun accusent les Lumières aujourd'hui pour avoir placé au moins la Raison devant la Foi, ou pour avoir détruite cette dernière, d'être responsable des malheurs du XXème siècle, d'avoir permis les guerres massives et les camps de concentration... Or, admettre cela c'est faire encore une fois faire preuve d'amnésie historique. Combien de génocides furent-ils commis au nom de la Foi? Combien de civilisations furent-elles détruites en son nom? Combien de bibliothèques précieuses furent-elles brûlées au nom d'un Vrai Dieu ou de la Vraie Voix? Le nombre de morts des deux guerres mondiales ne doivent pas faire oublier toutes les disparitions pure et simples antérieures. Sans parler des guerres de religieux anciennes et modernes... C'est réellement, lorsque l'on connait la réalité historique, faire preuve de tartufferie que d'accuser le progrès matériel en soi d'être à l'origine des holocaustes.

- Bien/Mal. C'est sans doute une erreur fondamentale, commune à presque tous les philosophes des Lumières que d'avoir transposé la lutte franche du Bien et du Mal selon les religions au domaine du combat de la Raison. La Révolution Française, en ce sens, dans la mise en pratique de telles manières de penser, mais aussi, ce que l'on fait valoir ci-dessous, les révolutions royales antérieures, dissimulées parfois sous le nom de "despotisme éclairé", indiquent un chemin funeste.

     Nous ne pouvons clore cette modeste introduction sans évoquer quelques faits qui se trouvent en résonance avec la situation actuelle. Le problème principal de l'Ancien Régime réside dans son endettement massif (à cause des guerres principalement, notamment la guerre d'Amérique) et dans son incapacité à trouver des ressources autrement que par un emprunt démeusuré, doublé d'une opposition ferme des Parlements provinciaux contre de nouveaux impôts, quelque que soit la classe concernée (Noblesse, Clergé et Tiers-Etat). L'enrichissement de nouvelles classes, lié au développement d'un capitalisme commercial et financier, l'enchérissement des denrées, en même que des années catastrophiques sur le plan de l'agriculture, mais sans disette réelle (80% des français sont encore des paysans) est en étroite relation (par l'intermédiaire des diverses spéculations, sur le blé notamment) avec l'accroissement du fossé entre riches et pauvres, et cela à l'intérieur même de chaque classe. Enfin, une contestation générale s'étend sur le système économique et social en vigueur, notamment sur les anciennes solidarités. En fait, nous sommes, au XVIIIème siècle dans une période de bouleversement des systèmes de solidarité, de recherche de nouvelles, autour de l'idée de Nation. De nos jours, c'est bien la recherche encore de nouvelles solidarités, face à la défection des Etats, surendettés, contestés dans leurs attributions dont seulement de régulation sociale, mais également de fonctions régaliennes (justice, police, armée) qui agite de nombreux acteurs de tout ordre.

 

          Il faut remonter en fait au XVIIème siècle, comme le fait Jean de VIGUERIE, pour cerner l'émergence des "idées modernes". Ces idées modernes influent à la fois sur les croyances, sur les connaissances, sur les mentalités et sur les moeurs, et cela dans toutes les catégories sociales, de la noblesse à la paysannerie, avec un mouvement de diffusion des classes intellectuelles aristocratiques au classes bourgeoises, et des villes vers les campagnes. 

Que faut-il entendre par "idées modernes"? Nous entendons par là, toujours avec Jean de VIGUERIE, même si le cheminement date de beaucoup plus loin, certains diraient même depuis l'émergence du christianisme, les idées philosophiques, politiques et religieuses engendrées en Occident depuis le début du XVIIème siècle, tout à fait différentes de la pensée traditionnelle ayant prévalu jusqu'alors, issue de la Grèce et du Moyen Age latin. "Ces idées modernes s'épanouissent au XVIIIème siècle. Elles y prennent une consistance, un brillant, un éclat, qui les feront qualifier de "Lumières". Mais leur enfantement date du siècle précédent. Les idées des Lumières sortent du Grand Siècle. Car le XVIIème siècle a vu la plus grande révolution philosophique de tous les temps. Des systèmes y sont nés, qui ont proposé des conceptions tout à fait nouvelles de l'homme et de la société (...). Ces systèmes sont ceux de DESCARTES, MALEBRANCHE, SPINOZA, LOCKE, GROTIUS, PUFENDORF et FÉNELON (pour ne citer que les principaux". D'abord confinés, parfois réprimés, dans des cercles intellectuels isolés, l'ensemble des congrégations d'enseignement, jusqu'alors attaché à la philosophie scolastique, entre 1700 et 1715 se convainc de la validité de ces idées. Les lumières ont commencé par DESCARTES, dont le système est ensuite "dérangé" par LOCKE, mais entre les écrits du premier et ceux du second, s'étagent un certain nombre de réflexions et de découvertes scientifiques. Le doute introduit par le français ne suffit plus pour la mise en application de celles-ci. Il faut aller plus loin, rechercher la vérité du témoignage des sens, et non se fier à des idées innées (mais là nous simplifions, avec toujours notre auteur...). Ce qui est sans doute plus décisif, c'est la théorie politique de FÉNELON développée dans une oeuvre de politique-fiction (Télémaque, 1699), où le Roi ne travaille pas pour procurer de la gloire à la nation ou à Dieu, mais pour la justice, le bonheur et la liberté de ses sujets. A sa suite BOULAINVILLIERS, notamment dans l'Histoire de l'ancien gouvernement de la France et dans l'Etat de la France (1727) critique ouvertement le règne de Louis XIV. Ces écrits ne seraient pas dangereux pour le pouvoir, s'ils n'étaient pas diffusés massivement, grâce aux progrès de l'imprimerie et aux protections dont leurs auteurs bénéficient, jusque dans les entourages royaux. Et c'est une caractéristique que nous rencontrons tout le long du "siècle des Lumières" : non seulement ces écrits sont corrosifs et très lus, mais de nombreux nobles partagent les idées qui y sont émises. Soit par ouverture intellectuelle, soit dans le cadre de manoeuvres que nous appellerions aujourd'hui politiciennes, ils favorisent la diffusion d'idées qui deviennent dominante dans la société. Et un des vecteurs de cette diffusion réside dans le prolongement direct, et cela n'est sans doute pas assez souligné par Jean de VIGUERIE, des luttes entres protestants et catholiques, entre jansénisme et orthodoxie, qui génèrent, et les désordres et destructions qu'ils occasionnent y contribuent fortement, un climat antireligieux (d'abord contre les institutions religieuses) transformé en système anti-chrétien par plusieurs auteurs-philosophes (mais très loin de là pas par tous), dont les plus lus comme VOLTAIRE, MONTESQUIEU et le marquis d'ARGENS. Avant eux, des pamphlets innombrables circulent, certains prenant appui sur des philosophes reconnus comme SPINOZA. Citons La vie et l'esprit de Benoit de Spinoza (1719), L'Analyse de la religion chrétienne de DUMARSAIS (1743), ou Le Militaire philosophe (1711) ou encore le Testament du curé de MESLIER (mort en 1729), ce dernier réfutation en règle des Ecritures et des dogmes chrétiens.

Suivons toujours Jean de VIGUERIE : "Dans ces différents systèmes philosophiques ou politiques, certaines idées, particulières à l'un ou l'autre de ces systèmes ou communes à plusieurs, émergent et bénéficient d'une plus grande force d'attraction. Le public (l'auteur estime que c'est à cette époque que l'opinion publique nait réellement) les reçoit mieux que les autres. Elles plaisent et, pour plaire au public, les littérateurs les cultivent. C'est donc par elles que se fait la percée de la pensée moderne. Nous en retiendrons trois, l'idée de l'âge d'or, l'idée de l'égalité, l'idée de tolérance."

L'idée de l'âge d'or est commune à beaucoup d'auteurs, mais FENELON et RAMSAY l'ont lancée. Respectivement surtout par le Télémaque et par Voyages de Cyrus (1727). Ces ouvrages plaident en faveur de la recherche d'un paradis terrestre, avec une dose de messianisme, reprenant pour l'existence matérielle ce que le christianisme promet pour l'existence spirituelle. 

L'idée d'égalité, de l'égalité de nature entre les hommes, n'est pas soutenue par des utopistes ou des poètes, mais par des jurisconsultes, Jean DOMAT (mort en 1696) et Henri François d'AGUESSEAU (chancelier de France et garde des sceaux), son disciple. Dans l'Essai sur l'état des personnes de ce dernier, nous pouvons lire : "Tous les hommes sont sortis égaux d'un même père et membre d'un même corps." VOLTAIRE donne à cette idée un retentissement profond et pratiquement toutes ses oeuvres majeures en sont imprégnée. Le premier des discours en vers sur l'homme s'intitule "De l'égalité des conditions". Jean de VIGUERIE estime que "l'explication la plus plausible" du changement radical que cette idée implique, "est la transformation de l'anthropologie sous l'influence de la philosophie cartésienne", où l'âme est réduite à la raison (peut-être un peu court comme résumé...). Cette révolution philosophique qui remet en cause des siècles de hiérarchisations sociales, n'aurait pu avoir une telle ampleur sans le relais du jansénisme, qui au XVIIème siècle ont été les premiers à parler de l'égalité de nature (surtout PASCAL et NICOLE). un autre élément d'explication réside dans l'économisme ambiant dans lequel la société de se trouve, cette mentalité nouvelle et très répandue selon laquelle la multiplication des échanges commerciaux doit faire le bonheur des hommes. Car la relation commerciale - contrairement au contrat de type féodal, établi sur le don mutuel - est par essence égalitaire, entre au moins deux agents égaux en droits. Bien entendu, cette idée d'égalité n'est pas aussi claire chez tous les philosophes, Chez BOULAINVILLIERS par exemple, elle se mêle à un racisme nobiliaire, où la manie de classification (de pair avec l'esprit scientifique...) conduit à distinguer les hommes suivant leur intelligence, elle-même dépendante de la qualité du sang. On retrouve là la vieille idée de la transmission des capacités sociales par la constitution biologique, le sang bleu ne pouvant que générer des nobles, parmi lesquels nous retrouvons un grand nombre de philosophes....

La persistance de cette vieille idée fait que nombre de philosophes, tels Jean-Jacques ROUSSEAU, estiment que l'éducation est naturellement réservée à une catégorie d'hommes (surtout pas le peuple...) capables de la recevoir...

L'idée de tolérance trouve son origine, au moins dans son expression intellectuelle, dans la philosophie de LOCKE, notamment dans ses Lettres sur la tolérance (1689), et dans celle de PUFENDORF, dans son traité Du droit de nature et des gens (1672). Le principal principe de cette nouvelle doctrine de tolérance est de séparer le spirituel du temporel. Cette idée de libération de la sphère temporelle des institutions religieuses qui vient des multiples conflits et guerres qui égrènent l'existence de l'humanité depuis des siècles, des croisades, à l'Inquisition, aux guerres de religion, n'existe que dans des cercles restreints jusqu'à ce que les différents littérateurs la diffusent largement. C'est VOLTAIRE qui donne vers 1730 le coup d'envoi d'une telle diffusion avec sa Henriade (1728) et son Mahomet le prophète. Les religions ne sont pas mises sur le même plan, mais la pire est le catholicisme.

  Deux publications phares marquent ce siècle des Lumières, L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT et L'histoire naturelle de BUFFON. Leur diffusion dans le public ancre dans la culture intellectuelle de ce temps ces trois idées que la Révolution prend à son compte ensuite, en leur faisant subir toutefois de très grandes transformations, dont certains estiment comme autant de déformations. Toujours est-il que nous vivons encore, en Occident, et par capillarité, dans le monde entier, sur cet héritage.

 

     Même si le XVIIIème siècle est véritablement français sur le plan intellectuel en Europe, à l'exception par certains côté de l'Angleterre, les Lumières ne se limitent pas, loin s'en faut, à la France. Le siècle des Lumières est véritablement européen, ce que nous rappelle avec beaucoup de force la Revue Dix-huitième siècle, notamment dans un numéro spécial intitulé Qu'est-ce que les Lumières? Yvon BELAVAL y  présente un échantillonnage des idées diffusées aux Provinces unies (en partant d'ERASME...), en italie, en Pologne, au Portugal, en Prusse, en Flandres, au Canada, en Russie...

 

       Un des éléments constitutifs du mouvement des Lumières est la recherche du philosophe-roi, du moins parmi les lettrés. Le modèle du despotisme éclairé, envié te tenté jusque dans la Cour de Louis XVI, fait partie de l'éclairage... Dans un univers mental (qui n'a pas fait le saut de la République et encore moins de la démocratie) dominé tout de même par l'image d'une monarchie modèle, et même parfois tentée par un retour à l'esprit d'anciens Rois sous lesquels les libertés municipales et provinciales existaient encore, cette recherche reste particulièrement active jusque dans les premiers jours de la Révolution française.

 

        Michel DELON, en prise directe sur une historiographie des années 1980 - historiographie sur laquelle il y a sans doute beaucoup de choses à dire - écrit que "la pensée des Lumières peut se définir par la laïcisation des valeurs et par la promotion de l'individu. Qu'on insiste sur son rationalisme ou sur son pragmatisme, elle met en avant les pouvoirs de l'être humain, rendu autonome par la force de sa raison ou par la richesse de son expérience. le fondement de la vie morale était longtemps demeuré religieux : toute existence ici-bas était tendue vers un salut dans l'au-delà, toute réalité terrestre était dévaluée au profit de la vérité éternelle. De même, la finalité de la vie collective résidait dans l'intérêt supérieur et dans la gloire du prince : le sujet ne prenait sens que par rapport à son roi. La laïcisation fait redescendre les valeurs du ciel vers la terre ; l'individualisme décompose l'intérêt du prince en une multitude d'intérêts particuliers. Au singulier et à la verticalité de la Lumière (vérité divine ou autorité du Roi-Soleil) se substituent le pluriel et l'horizontalité des lumières (réseau de relations entre les êtres, accumulation encyclopédique de connaissances). L'idée de bonheur entérine cette mutation décisive ; elle oppose au salut religieux une plénitude d'existence ici-bas et à la gloire du prince la recherche d'un épanouissement de chacun. Ainsi s'amplifie, au cours du XVIIIème siècle, le principe d'un droit au bonheur. C'est en ce sens que, durant la Révolution, Saint-just pourra parler du bonheur comme d'une idée neuve en Europe : idées qui, en effet, se confond souvent avec la pensée des Lumières, puis avec la revendication révolutionnaire. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 commence par cet article : "Le but de la société est le bonheur commun."

  Mais le consensus philosophique sur cette idée du bonheur n'existe pas réellement. Il peut s'identifier à beaucoup d'éléments abordés de manière différence par chacun des philosophes. Entre VOLTAIRE et les encyclopédistes et ROUSSEAU, il existe par exemple de profondes divergences. 

    Jean-Marie GOULEMOT insiste très justement sur la recherche du philosophe-roi, même si l'expression "despotisme éclairé" ne date que du XIXème siècle (le mot despotisme est plutôt lié à la terreur des cours orientales...). "Le "philosophe", comme il se définit au XVIIIème siècle, lui est indispensable. Sans philosophe, pas de despote éclairé. Tout en retenant que le philosophe appelle le despote comme une nécessité car pas de philosophe des Lumières sans croyance à un progrès possible des sociétés humaines et sans mutation totale ou partielle des philosophies cycliques du devenir historique. L'homme des Lumières est censé posséder la vérité que seul le bras séculier pourra imposer aux peuples aveugles." Un fil relie l'affirmation de la nécessité des rois philosophe de PLATON à la recherche du souverain rationnel.

Désireux de promouvoir le projet éducatif des Lumières tout en sauvegardant un certain style de vie qu'ils connaissent bien, les philosophes comme DIDEROT ou CONDORCET cherchent une évolution pacifique vers une société libre, tolérante et productrice de connaissances. "Même si le philosophe, rappelle cet auteur, à la façon des libertins du XVIIème siècle, ne cesse de se défier des appétits brutaux de la populace", il place son espoir dans l'éducation puisqu'il croit ce peuple mystifié, fanatique et violent, abruti par son aliénation et sa misère. Disons en passant que le mot peuple s'applique, suivant les philosophes de manière très différenciée aux divers éléments de la population. Beaucoup ne pensent même pas que les gens de la campagne, ceux qui vivent directement de la terre, puissent en faire partie. La plupart des  philosophes s'en sont remis aveuglement aux princes pour assurer cette évolution pacifique (VOLTAIRE à Frédéric II de Prusse, DIDEROT à Catherine de Russie, d'autres à Joseph II d'Autriche) et recherchent l'appui des réformateurs installés au pouvoir (par exemple MALESHERBES, Madame de POMPADOUR, TURGOT, NECKER...). Ils rêvent d'une voie française vers le despotisme éclairé dont Louis XV, puis Louis XVI, mais avec moins d'enthousiasme, eût été le guide. Ces philosophes se sont mis en quelque sorte en porte à faux, ne serait-ce que parce qu'une véritable philosophie politique à la hauteur des idées de liberté, de tolérance et d'un âge d'or, n'existe tout simplement pas. 

   Le jugement porté par la postérité (voir entre autres le numéro spécial des Annales historiques de la Révolution française, n°238, octobre-novembre 1979) sur ce comportement est très divers, entre l'explication-justification et la sévérité. "Dans l'historiographie contemporaine, écrit toujours Jean-Marie GOULEMOT, les interprétations du despotisme éclairé divergent très largement. Qu'il s'agisse de sa nature, de son bilan, de ses rapports à la Révolution, ou de son incarnation réussie dans l'Empire napoléonien. Pour les marxistes (Albert Soboul, Pierre Vilar et les historiens des pays de l'Est - l'auteur écrit en 1987), la cause est entendue : le despotisme éclairé, loin de servir les intérêts de la bourgeoisie, vole au secours d'une aristocratie féodale menacée par une bourgeoisie qui commence à détenir l'essentiel de la puissance économique. Pour les autres, la thèse n'est pas unanime : pour Robert Mandrou (L'Europe absolutiste, raison et raisons d'Etat (1649-1775), 1975) le despotisme éclairé n'est que l'absolutisme étendu à l'Europe et adoptant un discours idéologique nouveau et trompeur emprunté aux philosophes bernés ; pour Louis Trénard, après Leo Gerschoy, on ne peut nier la vocation réformatrice des despotes éclairés, leurs efforts pour moderniser leurs Etats, promouvoir l'éducation, la liberté de conscience et se débarrasser des survivances du féodalisme. De ces oppositions se déduit le jugement porté sur l'oeuvre réformatrice des despotes éclairés : on ira de nulle à réelle, sans pour autant mesurer à l'aune de la philosophie des Lumières. Enfin, pour Gerschoy (L'Europe des princes éclairés (1763-1789), 1966) le bilan est positif : les princes éclairés ont mis en place des réformes progressistes porteurs d'avenir. Auraient-ils pu par leurs réformes éviter la Révolution (c'est, disons-nous la thèse de ceux qui mettent en avant diverses révolutions royales portant sur l'organisation du Royaume, les libertés religieuses...)? La question n'a pas de sens pour qui croit à la nécessité historique comme les marxistes. Elle entraine souvent leurs adversaires dans les voies incertaines de l'histoire hypothétique." Certains historiens comme Marcel Prélot avancent qu'un despotisme éclairé de la Révolution prend en fait le relais des monarchies défaillantes, et que Napoléon mène à terme un programme de despotisme éclairé, lequel préfigure "évidemment" (c'est étonnant que les raccourcis historiques ont la vie dure...) les totalitarisme du XXème siècle.

 

Jean-Marie GOULEMOT (Despotisme éclairé?) et Michel DELON ("Bonheur") dans Nouvelle histoire des idées politiques, sous la direction de Pascal OURY, Hachette, 1988 ; Yvon BELAVAL, Introduction au numéro 10, Dix-huitième siècle, Editions Garnier Frères, 1978 ; Jean de VIGUERIE, Histoire et Dictionnaire du Temps des Lumières, Robert Laffont, collection Bouquins, 2007.

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Samedi 11 juin 2011 6 11 /06 /Juin /2011 15:14

          A la fin des Royaumes Combattants, l'élaboration de la cosmologie dans le Livre des Mutations parvient à son terme pour être utilisée, revisitée, et sans doute ré-élaborée, ou du moins réinterprétée, encore une fois par des forces politiques qui mettent en place progressivement ce qui devient la dynastie Han (206 av JC-220 ap JC). Si nous suivons Anne CHENG : "L'univers apparaît (...) comme un champ en perpétuelle mutation, où les choses n'ont pas de contours individuels fixes et où les événements n'ont pas de repères temporels préétablis - univers de situations qui se transforment constamment en configurations nouvelles. Le sage s'y intègre comme étant celui qui connaît et guide dans une certaine mesure le flux des événements. La cosmologie élaborée autour des Mutations est au coeur de toute une vision du monde qui trouve sa première expression achevée sous les Han." Cette cosmologie est "intimement associée à la dynastie Han et en ce qu'elle restera spécifiquement chinoise pour de nombreux siècles."

 

          Au cours des quatre siècles de cette dynastie, en même temps que se mettent en place des institutions et des habitudes politiques qui vont jouer un rôle déterminant dans le système impérial pendant ses deux mille ans d'existence, "se définit, toujours en suivant Anne CHENG, la conscience d'une identité proprement chinoise, fondée sur un ensemble de notions implicites communes et sur une pensée déjà formalisée." Une pensée si formalisée qu'elle fait l'objet d'un enseignement dans un Collège impérial fondé en 136 av JC, dans le contexte d'un ostracisme à l'égard de toute autre pensée. En 136 av JC, l'Empereur effectue la proscription de toutes les écoles de pensées et ordonne de ne s'en tenir qu'à la seule doctrine confucéenne, revisitée elle aussi, en regard de la mise en place d'un pouvoir centralisé. La vision du monde que les lettrés favorables au nouveau système politique enseignent et diffusent, dépasse de très loin les limites historiques de la dynastie Han qui le met en place, à cette dynastie qui donne son nom à l'ethnie dominante et à la langue. C'est à partir de ce moment que les Chinois comment à se percevoir comme "les participants d'une même civilisation" (Jacques GERNET, L'intelligence de la chine. le social et le mental, Gallimard, cité par Anne CHENG).

 

       Si les autorités Han sont réputés pour leur faible créativité, par contre, ils permettent une phase de rumination qui transforme les innovations en acquis et en tradition. Partout, que ce soit dans les allées du pouvoir et dans des institutions privées hostiles, oeuvre une frénésie de  collecter, enregistrer, cataloguer, classer, compiler.... Le tout premier ) et l'un des plus grands historiens chinois, SIMA QIAN (145?-86?), après le terrible autodafé éminemment destructeur ordonné par l'Empereur Qin en 213 av JC, l'équivalent, sans vouloir faire de fausses comparaisons d'un Hérodote grec, reproduit dans ses Mémoires historiques (Shiji), la classification des écoles ou familles de pensée des Royaumes Combattants effectuée par son père SIMA TAN. Au-delà de ce travail, émerge une vision cohérente du monde, avant l'arrivée du boudhisme dès le début de l'ère chrétienne, qui va bouleverser toutes les règles du jeu en introduisant d'autres problématiques. La manière dont ce travail est réalisé et le fait même qu'il aboutisse à cette vision, indique, que, sans doute, ont été opérées des simplifications et des généralisations, lesquelles d'ailleurs peuvent être contestées par ailleurs. Il n'est pas sûr que tous les courants de pensée qui se manifestent alors soient d'accord avec les textes Han qui clament :  "Différentes voies pour arriver au même point".

 

     Le premier courant dominant la Cour (première moitié du IIème siècle av JC), le courant de HUANG-LAO ou dit "de l'Empereur jaune et de Laozi), est établi par des lettrés confucéens qui la convainquent d'instaurer des rites officiels. Selon les Mémoires historiques, le Hunag-Lao est associé à des auteurs taoistes aussi bien que légistes. Il semble que à la fin des Royaumes Combattants, le Laozi et le Huang-Lao donnent la primauté au Dao mais divergent quant à son application dans le domaine humain... Si le premier voit une manière de mettre fin aux convoitises des grandes puissances par l'instauration de petites communantés autarciques (sans principe de profit, sans structure hiérarchique), le deuxième au contraire voit dans l'ordre naturel des choses la justification d'un ordre sociopolitique fortement hiérarchisé, avec une organisation centralisée du pouvoir politique. Dans le Huainanzi, essai de synthèse dans la deuxième perspective, est exposée une conception du commencement du monde, non pas comme création, mais comme déploiement de la réalité en trois temps à partir du "souffle originel". Celui-ci commence par se différencier en Yin et Yang, en Ciel et Terre, puis se particularise à travers les quatre saisons, pour enfin se diversifier à l'infini dans les dix mille êtres, suivant un processus de "formation-transformation". 

 

       A l'issue d'une période foisonnante, ce sont des cadres de pensée issus de milieux originellement extérieur aux écoles philosophiques - astronomes, devins, docteurs, magiciens, maîtres de musique... - qui s'imposent durablement comme modèles intellectuels. Anne CHENG, à la suite d'ailleurs de Marcel GRANET fournit une explication-hypothèse, appuyée par les dernières études de différentes disciplines, de la manière que s'influence ou se contrarie cosmologie corrélative (qui fonctionne par analogies et résonances) et pensée scientifique. La pensée corrélative "anthropo-cosmologique" célèbre, plus qu'elle ne caractérise précisément d'ailleurs, l'unité retrouvée du Ciel et de l'Homme, dans sa vision globalisante. "Mais cette unité s'est refaite avant que l'homme, écrit-elle, ait eu le temps de se penser comme une exception dans un univers moralement neutre à la manière de Xunzi et de Han Fei, ou de développer ses investigations logiques dans le prolongement des sophistes et des moïstes tardifs. En d'autres termes, l'unité du Ciel et de l'Homme s'est refermée avant que la pensée chinoise, peut-être trop pressée de sous-tendre l'unification politique par une harmonisation idéologique, ait eu la possibilité de s'engager dans une démarche proprement scientifique. S'il est hors de propos de porter un jugement de valeur, il reste que le modèle corrélatif a pour caractéristique de ne laisser aucune place à la distanciation, c'est-à-dire à la "découverte du comment on découvre" que d'aucuns placent au coeur de la révolution scientifique qui se produisit en Europe aux environs de 1600. Dans les réseaux corrélatifs, aucune place n'est faite à la dimension "méta" : la conscience et l'intelligence humaines sont dans une totale immersion qui ne leur permet pas d'élaborer l'univers environnant comme objet de connaissance. Cela n'est pas en contradiction avec le fait que l'intelligence chinoise, comme l'ont amplement montré les travaux dirigés par Joseph Needham, est de type causal pour ce qui est de l'inventivité pratique et technologique." Anne CHENG se référe ici à l'étude à notre avis capitale de cet auteur restitué dans le monumentale Science and Civilization in China, Cambridge University Press, ainsi que dans son livre La science chinoise et l'Occident (traduction de The Grand Titration), Seuil, 1973. En fait, le système politique chinois s'attache beaucoup plus à la puissance du symbolique sur les esprits à gouverner qu'à la valeur cognitive réelle des comparaisons et des résonances décrites. La divergence de plus en plus grande entre les problématiques cosmologiques et les connaissances acquises en astronomie sont patentes et pourtant, elle ne gêne pas le pouvoir politique. Ses spéculations (celles des lettrés à son service) s'intéressent plus à la régularité, l'équilibre et l'harmonie dans le cosmos. Rien ne dérange l'ordre macrocosmique et surtout pas quelques désordres microcosmiques qui provoquent maladie et dérèglement... 

 

    C'est la justification du culte de l'unité qui intéresse les forces politiques qui entendent centraliser entre leurs mains l'ensemble des moyens d'agir. Alors que l'idéologie du non-agir pouvait dominer à travers le courant  Huang-Lao, la centralisation du monde Han est beaucoup plus facilitée par la caution de Confucius à ses entreprises. L'utilisation du travail des lettrés confucéens, leur participation idéologique au pouvoir, constitue le "coup de génie" de l'empereur Wu, celui qui établit les chaires impériales évoquées plus haut. C'est sous les Han, dont la légitimité se proclame fondée sur le principe, non plus de la naissance, mais du mérite, que le courant confucéen devient un phénomène de masse.

 

       Le second courant qui domine la Cour par la suite, est conduit par DONG ZHONGSHU (195-115 av JC) dont les prémisses de la théorie politique peut se résumer dans la formule "Conformité des hommes au souverain, conformité du souverain au Ciel". Auparavant, JIA YI (200-168 av JC) avait introduit, dans son Livre nouveau (Winshu) l'idée d'un ordre totalitaire (celui instauré par les Qin). Le lettré rendait l'empereur responsable devant le peuple dans la tradition dérivée de Mencius. Dong zhongshu oriente différemment les choses : l'empereur est responsable devant le Ciel. Du fait même qu'il est le représentant du Ciel, il ne peut gouverner d'une façon purement arbitraire, mais doit se conformer à un modèle d'autant plus contraignant qu'il est céleste : le Dao. L'ordre sociopolitique se rapporte directement à la régulation naturelle de l'univers. Cela ne doit pas paraître très exotique aux commentaires occidentaux chargés de justifier le caractère divin de la monarchie, sauf que là, il n'est absolument pas question d'un Dieu personnel. 

"Le confucianisme des Han antérieurs, écrit Anne CHENG, se présente donc sous un jour bien différent de l'enseignement originel de Confucius : dans sa recherche d'une unité nouvelle, tant politique que culturelle, il est amené à tendre, dans le sillage de Xungi, vers le pôle de l'autorité et des normes institutionnelles (...) aux dépens de l'introspection et de la valeur personnelle (...) privilégiée par Mencius". 

       D'une théorie du gouvernement par l'histoire, selon Marcel GRANET, Tong Tchong-Chou (ou Dong Zhongshu), fait un de ses grands patrons. On peut arriver, pour réfréner les tendances populaires aux querelles et aux désordres, à restaurer les bonnes moeurs et à instruire le peuple, premier devoir du gouvernement, dans ce sens, "en propageant la doctrine de Confucius et en répandant les six arts" ; les enseignements des six livres canoniques - canonisés pourrions-nous dire : Che king - le livre de la poésie ; Chou king - le livre de l'histoire ; Li king - le livre des rites ; Yo king - le livre de la musique, aujourd'hui perdu ; Yi king - le livre des mutations et Tch'ouen ts'ieou - les annales. "Mais il faut en exterminer les doctrines hétérodoxes et instituer un corps d'interprètes officiels des classiques". "Siun tseu et Confucius étaient des moralistes d'esprit positif et de tendance strictement humaniste. Tong Tchong-chou représente une tendance politicienne. Aussi cet érudit s'est-il surtout employé à construire une mystique qui facilitât la besogne gouvernementale et, plus encore le règne, dans l'administration, de la caste orthodoxe." C'est grâce à une interprétation de l'histoire qu'on justifie ou condamne les décisions du Prince et de ses conseillers. "Ceux-ci et leurs décrets se trouveront jugés par le Ciel et le peuple, dès qu'un savant, ayant produit un fait historique, l'aura interprété en montrant quel fut jadis, dans une situation déclarée analogue à telle situation actuelle, le jugement du peuple et du Ciel. Cette théorie a eu une conséquence grave. Elle a conduit à concevoir l'histoire comme un aménagement du passé estimé efficace pour l'organisation du présent. " A chaque changement de dynastie correspond donc un reclassement des dynasties anciennes. Cette théorie du gouvernement par l'histoire se résume dans l'idée que l'histoire et le gouvernement dépendent de l'art du Calendrier. Tong Tchanong-tchou contribua puissamment au succès de l'orthodoxie, en distribuant généreusement les places des lettrés aux doctrines correspondantes, ralliant les adeptes des Ecoles du Yin et du Yang, des Cinq Éléments, en fait tous les techniciens qui spéculaient sur la Nature, enfin presque tous.. "La solidité de l'alliance s'affirme au temps des seconds Han, avec des oeuvres telles que le Po hou t'ong, rédigé par PAN KOU. C'est aussi par l'oeuvre de lettrés critiques (comme Wang Tch'ong) que nous apprenons l'efficacité des procédés utilisés. Ces lettrés critiques travaillent sur les mêmes textes que l'orthodoxie officielle et peuvent constater les interprétations qu'on en fait.

 

       C'est une véritable bataille littéraire, idéologique et politique que aussi décrit Anne CHENG. "En tant qu'idéologue de la "grande unification", Dong Zhongshu cherche des justificatifs dans sa lecture des Classiques, à commencer par les Annales des Printemps et des Automnes (Chunqiu) sur lesquelles il dispense un enseignement de "docteur" dans la tradition de Gongyan. A la suite de Mencius, qui, le premier, attribua à Confucius la rédaction de cette chronique purement historique, le commentaire de Gongyan décrypte dans la formulation même du texte des "propos subtils porteurs d'un grand message" à travers lesquels le Maître aurait distribué  "louanges et blâmes" sur les faits passés pris comme autant de leçons pour le présent. On peut ainsi voir dans les Printemps et Automnes une grille de référence ou un manuel de précédents, utilisables dans tous les domaines, y compris pour trancher des cas de justice (...). On voit ici s'opérer une synthèse entre la force coercitive de la loi telle que la conçoivent les légistes et l'obligation morale instaurée par les rites confucéens, le seul contrepoids à la portée universelle de la première étant l'autorité particularisante des seconds. Le pouvoir de la loi qui ne souffre pas d'exception se trouve ainsi tempéré par le particularisme des rites qui ménagent des traitements différenciés en fonction du statut personnel, de la nature des relations, des circonstances sociales, etc. En bon confucéen, il semble que Dong Zhongshu ait privilégié l'interprétation rituelle par rapport à la pure objectivité de la loi (...)."  "C'est en persuadant les souverains Han de la nécessité de recourir à leur expertise sur la tradition passée pour la gestion du présent que les lettrés accèdent aux cercles du pouvoir. D'où l'importance des débats qui se tinrent successivement à la cour, sur l'initiative et en présence de l'empereur, concernant des questions économiques comme les monopoles d'Etat sur le sel et le fer (81 av JC), mais aussi des problèmes plus académiques comme l'intégration dans le curriculum officiel de certaines traditions exégétiques sur les Classiques."   Tous les débats philosophiques sont du coup politiques. Les considérations d'expertises historiques sur des textes nouvellement découverts revêtent une haute importance idéologique. "La controverse entre partisans des Classiques en écriture "moderne" et en écriture "ancienne" finit ainsi par recouvrir l'opposition entre deux types de lettrés : aux exégètes des écoles officielles attachées à spéculer sur l'interprétation à donner de la moindre formule dans le sens agréé par le patronage impérial s'opposent des lettrés moins soucieux de leur carrières et davantage de l'esprit des textes. 

 

        Parmi les lettrés critiques figurent YANG XIONG (53 av JC-18 apr JC) pour qui il n'est pas de plus grandes sources d'inspiration que les Entretiens de CONFUCIUS et le Livre des Mutations. Il compose des "imitations" dans le Fayan (Propos modèles), dialogues pour un idéal de sagesse pour l'homme et dans le Taixuanjing (livre du mystère suprême) pour tenter de décrypter les opérations Ciel-Terre. WANG CHONG (27-100), marginalisé par la force des choses à la Cour est délibérément critique et son texte, le Lunheng (Essais critiques ou Théories mises dans la balance), tente de rétablir l'équilibre entre le vrai et le fallacieux (voir la traduction française de Nicolas ZUFFEREY, Discussions critiques de Wang Chong, Gallimard, 1997). Pour des yeux modernes, cet auteur passe pour le champion du rationalisme dans une époque d'obscurantisme et de superstitions, mais "sa pensée ne fait qu'opérer à l'intérieur du schéma cosmologique préétabli : à l'instar de Dong Zhongshu, dont il ne rate pourtant jamais une occasion d'attaquer les thèses, il croit en l'astrologie, la physiognomonie, aux signes annonciateurs d'événements importants, et reprend même sans discussion certaines superstitions de son temps" (Anne CHENG). 

 

       La vision unitaire dans laquelle le souverain est le pivot du monde humain, qui permet une brève stabilité ne protège pas l'empire de tendances centrifuges grandissantes. Les conflits violents ont failli même mettre en cause la prédominance des Han, dont la capitale se déplace. Sous les Hans postérieurs (25-220 apr JC), la désillusion morale des lettrés joint à l'écoeurement vis-à-vis de l'exégèse pratiquée à la Cour provoquent la formation d'un monde intellectuel parallèle qui domine ensuite la scène après la chute des Han et dans lequel s'affirme un regain d'intérêt pour les textes taoïstes. Se cultive une sorte de mode d'érémitisme protestataire, malgré les multiples persécutions impériales qui marquent d'ailleurs le début de la fin pour les Han. Dans le désarroi général, les lettrés ont le choix entre deux positions :

- soit se durcir dans une position plus pragmatique et utilitariste en puisant aux sources d'inspiration légiste ; comme des confucéens comme WANG FU (85-165), CUI SHI (110-170), ZONGCHANG TONG (né en 180) ou XU GAN (170-217). Ils se recentrent sur les nécessités pressantes du moment, surtout sur le problème du recrutement des fonctionnaires dont la vertu et la capacité ne reposerait pas sur leur seule renommée, mais sur une réelle compétence. 

- soit prendre refuge dans une pureté et une autonomie individuelles, loin des responsabilités politiques, à la manière taoïste. Ceux-ce se désengagent de plus en plus au fur et à mesure que la dynastie tombe sous la coupe des impératrices et ennuques. C'est un taoïsme collectif qui prend pour la première fois dans l'histoire une forme organisée, par exemple dans la secte des turbans jaunes menée par ZHANG JUE. En vertu de la croyance millénariste en la réalisation toute proche de l'ère de la "Grande Paix" qui s'inspire du Livre de la Grande Paix (Taipingjing), elle déclenche une révolte en 184, révolte écrasée par les Han. Pendant que, sous l'égide de ZHANG DAOLING, qui veut ouvrir la "Voie des Cinq boisseaux de riz ou "voie des Maîtres Célestes", la secte met sur pied au Shichuan un véritable Etat avec sa fiscalité et son armée.

 

Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997 ; Marcel BRANET, La pensée chinoise, Albin Michel, 2010.

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Mardi 7 juin 2011 2 07 /06 /Juin /2011 13:39

                Les écrits dits légistes ne sont d'abord que des manuels qui systématisent et théorisent des pratiques existantes ; ils finissent par former une méthodologie et même une véritable conception du monde. Dans la philosophie politique chinoise, selon Anne CHENG, les légistes sont probablement les premiers penseurs à prendre point de départ l'homme et la société non pas comme ils devraient être, mais tels qu'ils sont. En pleine période des Royaumes combattants, ils suivent le mouvement général de rejet des références à l'antiquité et à la tradition (il n'y que les confucéens qui s'y accrochent). Des compilations comme celles qui nous sont parvenues devaient exister en quantité. Parmi eux, classés suivant le nom des ministres, se détachent le Guanzi, du nom du ministre GUAN ZHONG qui fit du duc Huan de Qi (685-643 av JV) le premier hégémon de la Chine des Printemps et Automnes. Le Lizi, aujourd'hui perdu, se référait à LI KUI, ministre du marquis Wen de Wei (424-397 av JC) et le Senzi, dont seuls des fragments nous sont parvenus, à SHANG YANG, ministre du pays de Han, mort en 337 av JC. Le Han Feizi (Han-Fei-tse ou le Tao du prince, Seuil, 1999, traduction de Jean LEVI), du nom du théoricien mort en 233 av JC fait la synthèse de la pensée légiste. Tous les courants de pensée antiques se préoccupent beaucoup de politique, de l'art et la manière d'ordonner le monde, mais aucun aussi exclusivement que les légistes qui recherchent avant tout la façon la plus efficace de préserver et de renforcer un Etat

 

          Dans leur opposition du ritualisme confucéen, les légistes rejoignent les moïstes, et d'une certaine manière, les taoïstes. Mais à la différence de ces derniers qui proposent une voie autre, les légistes se veulent véritablement les fossoyeurs de tout l'ordre confucéen, qui finit pas se confondre avec l'ordre féodal Zhou, en remplaçant l'esprit rituel par ce qu'ils considèrent comme un principe objectif et absolu : la loi. Contrairement à MENCIUS et même à XINZI pour lesquels la loi, si elle doit être prise en compte, ne saurait suffire et doit avoir pour fondement une éthique d'humanité et de bienveillance, les légistes estiment - et cela se comprendre dans leur position, que la force de la loi se suffit à elle-même, étant bien plus effective que le lien le plus fort qui soit, celui du sang. Ce primat de la loi entraîne de l'installation de toute une réglementation qui puni lourdement le transgresseur. Le Han Feizi, dans l'exposé des instruments de la loi - "carotte et bâtons, les "deux manipules" - fournit selon les légistes les seules incitations susceptibles d'exercer quelque influence sur la nature humaine, réduite à ce qu'elle aime ou pas, les motivations d'ordre moral ne trouvant plus leur place. Dans leur théorie politique, les légistes dissocient politique et morale; Alors que d'autres philosophies politiques veulent présupposer que le Prince est bon dans l'exercice de son pouvoir, le légisme s'en passe. Le pouvoir n'est même plus lié à la valeur personnelle du souverain, ce qui compte c'est l'efficacité des institutions. L'esprit aristocratique et ritualiste cède le pas à une mentalité nouvelle, institutionnelle et bureaucratique. Il faut qu'il y ait de bonnes courroies de transmission entre le souverain et le peuple et cela seul compte. C'est la technique politique qui prévaut sur le sens moral.

Finalement, les trois idées maîtresses des textes légistes - loi, position de force et techniques de contrôle - dessinent une pensée totalitaire du pouvoir, exclusivement centrée sur la figure du souverain, de son image dirions-nous de nos jours. (Anne CHENG).

 

      Le Han Feizi se présente sous la forme de 55 chapitres, chacun traitant d'un sujet précis d'une manière construite. Dans le discours légiste transparaît une inspiration qui vient, à première vue de manière paradoxale, du taoisme. Dans le taoisme existe déjà cette notion d'amoralité, mais le légisme s'en sert surtout pour légitimer la force. Anne CHENG montre que le discours légiste "réussit un tour de force en même temps qu'un tour de passe-passe magistral : celui de gommer cette différence en pratiquant la dénaturation la plus achevée de la phraséologie taoïste sur la nature (d'après la formule de Jean LEVI, Les fonctionnaires divins). Pour illustrer cela, l'auteure cite les chapitres 20 et 21 ("Explication" et "Illustration du Laozi") du Han Feizi. Le Han Feizi propose une lecture légiste en même temps que le tout premier commentaire connu de ce texte. La notion central de loi y est présentée en terme de Dao : "La loi pénale ne fait que concourir à l'ordre de l'univers ; elle est la raison naturelle se concrétisant en droit criminel au contact de la société. HAN FEI prend à son compte une présupposition commune à toutes les formes de pensée de l'antiquité chinoise, celle de la continuité - voire de l'identité - entre ordre naturel et ordre humain. Mais, ce faisant, il inverse la vision taoïste de l'Homme en adéquation avec le Ciel, en taillant l'ordre naturel aux exigences de l'ordre humain. l'instrumentalité en vient à caractériser le Dao lui-même. L'ordre parfait est réalisé, sans intervention humaine, dans le fil-droit du "non-agir"... "Le Dao du non-agir consiste à suivre (YIN). Suivre, c'est ne rien ajouter, ne rien retrancher. Suivre la forme de quelque chose pour lui donner un nom, telle est la technique à suivre."...Du coup, le souverain prend les traits du Saint taoïste. Les commentateurs d'une certaine doctrine chrétienne reconnaitront des analogies dans la justification du pouvoir du Souverain...

 

     Marcel GRANET dresse un tableau érudit de l'évolution vers des Etats dotés d'une philosophie aussi rigoureuse et adroite que celle du légisme, même si leur fortune ne fut pas à la hauteur de l'espérance d'une grande partie des notables civils ou militaires (pour autant que cette distinction puisse exister alors...) et du peuple semble -il.

"Au crime d'essayer d'accroître la force de l'Etat, les Légistes ajoutaient une autre scélératesse (du point de vue des autres philosophies bien entendu...). Ces serviteurs indiscrets du prince exigeaient que l'on travaillât et que les greniers fussent pleins, de façon à parer aux besoins des armées et aux temps de famine. Cependant quand leurs compatriotes nous assurent que "le peuple" les détestait, il faut songer que ce mot (MIN) signifie "les grandes familles" et désigne, non la phèbe (CHAN JEN), mais ceux qui se considéraient comme les pairs du seigneur. Au temps des Royaumes Combattants, certains pays chinois ont connu un régime analogue au régime des Tyrannies (au sens presque grec, précisons-nous). Le Prince combat la noblesse et la routine féodales. Il essaie d'augmenter les revenus et la puissance militaire de l'Etat en donnant la terre aux paysans. A ces deux principes de l'administration tyrannique se rattachent la théorie du "rendement" et la pratique de la publication des lois. Celle-ci a servi de point de départ à la doctrine des Légistes sur la souveraineté du Prince et de la Loi." Le professeur en sinologie, tout en précisant que nous sommes obligés de déduire de documents très parcellaires des faits historiques, souligne la volonté du légisme de faire régner l'ordre. "C'est un ordre correct, car il est correctement anonyme et impartial". Mais c'est une hiérarchie militaire qui naît de son pouvoir de commandement, et même une bureaucratie militaire qui se profile, pour faire respecter strictement la loi. La Grande Paix que les auteurs légistes veulent promouvoir, en conseillers de Prince puissant qu'ils sont, est due, non à la sagesse de leur Prince, mais à l'objectivité de la loi.

Même si la fortune de cette philosophie politique a toujours été incertaine dans l'histoire chinoise, c'est la première qui fait de manière nette la distinction entre le licite et le vouloir ou bien-vouloir du souverain, en accordant toute la place au licite et presque aucune au souverain. En fait, comme l'écrit Marcel GRANET, "Ces esprits positifs et déjà épris de rigueur scientifique n'ont obtenu qu'un succès fugitif - Les Sophistes n'ont pas réussi à faire accepter par les chinois l'idée des formes contradictoires. De même les Légistes n'ont pas réussi à accréditer la notion de règle constante et la conception de la Loi souveraine."

 

Marcel GRANET, la pensée chinoise, Albin Michel, 1999 (réédition de l'ouvrage de 1934) ; Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997.

 

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Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 15:31

                        Le pragmatisme est analysé par de nombreux auteurs comme une philosophie purement nord-américaine (aux Etats-Unis, car au Canada et dans les autres pays du continent américain, la situation est bien différente). Comme l'écrit Arnaud SCHMITT, "présenter le pragmatisme comme une "idée américaine" - une idée simple et néanmoins programmatique, aux applications concrètes, universelle et pourtant profondément lié à l'histoire d'un pays - peut sembler réducteur. En effet, recourir à une telle formulation a pour inconvénient de négliger l'histoire plus que centenaire d'une pensée dynamique, variée et souvent conflictuelle, dont les défenseurs oeuvrent dans le sens d'une approche des problèmes conceptuels qui, débarrassée des lourdeurs métaphysiques d'antan, ne renonce pas pour autant à la complexité de cet exercice intellectuel exigeant qu'est la philosophie. Tenter d'en dégager le substrat philosophique va nous permettre de revenir au projet initial et par la même occasion, d'en présenter une vision (ré)unifiée, clairement située dans l'histoire des idées telle qu'elle se déploie outre-atlantique".

Introduisant ainsi un numéro récent de la Revue Française d'Etudes Américaines (N° 124, 2ème trimestre 2010), le maitre de conférences en études anglophones à l'Université Montesquieu de Bordeaux 4, indique que le pragmatisme constitue bien une philosophe qui règle de nombreux comportements (en philosophie et en philosophie politique) aux Etats-Unis et qui, par sa prépondérance, limite drastiquement l'influence de différentes philosophies contestataires d'un modèle de société capitaliste, notamment le marxisme. Le plus petit dénominateur commun des différents pragmatismes qui se combattent sur la scène intellectuel est lui-même explicatif de cette limitation fondamentale : même dans le renouveau du pragmatisme, notamment dans la seconde moitié du vingtième siècle, alors que se multiplient dans les milieux universitaires certains aspects radicaux, nous pouvons constater une constance d'empirisme, de fidélité aux principes fondateurs de la "démocratie américaine" et d'optimisme dans la capacité du système socio-économique à supporter un certain idéal de liberté.

Ce renouveau d'ailleurs, peut s'expliquer, outre par l'hégémonie culturelle, économique et politique des Etats-Unis, "par l'incroyable élasticité du concept fondateur de cette philsophie. En effet, sa force et la raison de sa résilience proviennent de la facilité avec laquelle il est possible de revenir à la base fondatrice (...). Dans sa version minimaliste, anti-essentialiste, le pragmatisme a réussi à fédérer plusieurs générations de philosophes, qui, par ailleurs, n'ont que peu de choses en commun. Si Rorty en a présenté une version très axée sur le langage que certains jugent trop relativiste, il ne faut pas oublier que l'idée originelle était centrée bien plus sur l'expérience et sur le contexte empirique. le terme d'expérience est ici à prendre comme renvoyant à une pluralité : Peirce, mais surtout James et Dewey, ont avant tout tenté de procéder à une déhierarchisation des valeurs et des opinions (pluralisme des expériences) afin, peut-être de pacifier des débats particulièrement virulents aux Etats-Unis durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Louis Menand a insisté sur le rôle prépondérant tenu par la Guerre de Sécession dans la psyché des Pères fondateurs du pragmatisme." La violence de cette première véritable guerre moderne de masse a suscité la recherche d'un pluralisme apaisé et souvent niveleur. L'abandon des normes transcendantales et rationnelles "a pour effet immédiat de conduire à un nivellement des valeurs dont Rorty s'est fait le chantre (...)".

 

                        Le marxisme peut apparaître d'une certaine manière comme entre radicalement "anti-américain" ou au moins "non américain", dans le mouvement des idées aux Etats-Unis, dans la mesure même où sa vision moniste de l'histoire s'oppose à un individualisme et un pluralisme emprunté à une sorte de darwinisme social où prend une grande place le mythe du self-made man. (Pierre BIRNBAUM). Face aux efforts de nombreux philosophes, notamment européens ou s'estimant influencé par la philosophie politique européenne, pour introduire l'étude des oeuvres de Karl MARX - lui-même ne croyant pas du tout à l'avenir de sa philosophie dans ce pays par ailleurs -, notamment à partir des années 1930 et 1940, la plupart des intellectuels du "nouveau Monde", ne cherchent "plus à le récuser en recourant à l'analyse de la réalité américaine, mais (essaient) au contraire, après l'avoir dépouillé de tout caractère révolutionnaire, de l'intégrer aux préoccupations actuelles des social scientists et, pour parvenir à cette "ré-occidentalisation", (priviligent) les textes du jeune Marx aux dépens de ceux de la période de maturité."

Le professeur de sociologie politique à l'université Paris 1 et à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris présente, dans une étude déjà ancienne (de 1968) le marxisme et la marxologie aux Etats-Unis en détaillant la démarche de quelques introducteurs et de quelques défenseurs du marxisme.

Herbert MARCUSE (1898-1979) (Reason and revolution, 1941) est le premier à présenter aux Etats-Unis les Manuscrits de 1944 comme un moment essentiel de l'évolution de la pensée de Marx. L'auteur parvient à conclure que l'individualisme fait partie intégrante du marxisme, dans la mesure où une fois la propriété privée des moyens de production détruite, les hommes libres peuvent en devenir maîtres. Il s'attache surtout aux première oeuvres de Karl Marx car il estime qu'au fur et à mesure qu'on va vers ses "oeuvres de maturité" (Il pense sans doute au Capital), la subordination des forces productives au libre épanouissement de l'individu va en s'atténuant. Sa critique de la société soviétique, où les nationalisations n'empêchent pas la persistance de l'aliénation (le marxisme soviétique, 1963), prolongeant sa critique de la civilisation industrielle dans Eros et civilisation (Editions de Minuit, 1963), puis son réquisitoire contre la société américaine où l'homme lui-même, dans un univers dominé par la consommation n'évolue que selon une seule dimension, inhérente au principe du rendement (l'homme unidimensionnel, 1968), l'amènent à affirmer le caractère général de cette aliénation. En fait, devant la soumission de l'individu devant la machine, quelque que soit le régime socio-politique ou économique de la société, Herbert MARCUSE diffuse son sentiment pessimiste, à l'opposé de son optimisme de ses premiers écrits sur l'oeuvre de Karl MARX. "Ainsi, écrit Pierre BIRNBAUM, Herbert Marcuse, qui acceptait avec enthousiasme les oeuvres de jeunesse de Marx et voyait en elles un optimisme et un humanisme propres à justifier la victoire de l'idée de bonheur sur l'idée de raison, en arrive, pourrait-on conclure, à la limite du pessimisme absolu ; l'"existence réconciliée" sera t-elle jamais une réalité? La société américaine semble décourager toute démarche utopique".

Erich FROMM (1900-1980) , d'abord préoccupé de psychanalyse, qui part de l'idée exprimée par Sigmund FREUD dans Malaise d'une civilisation, selon laquelle une société ne saurait être saine tant qu'elle va à l'encontre de la nature humaine. Dans The saine society (1956), il veut effectuer une synthèse de FREUD et de MARX qui ne débouche que sur un réformisme sans grande vigueur, car une fois que l'homme participe à la direction des entreprises et le conflit travail-capital surmonté, avec d'autres réformes sur la publicité et l'éducation, il n'est plus nécessaire de modifier les rapports de production. La société actuelle (et il s'oppose évidemment en cela à Herbert MARCUSE) peut être aménagée et rendue "saine".

Thomas Burton BOTTOMORE (1920-1992) traduit pour le public universitaire américaine ces Manuscrits de 1844. Eric FROMM introduit Marx'concept of man (1961) et c'est pratiquement cette introduction, plus que le texte de Karl MARX lui-même qui influence la manière dont le marxisme s'introduit - faiblement - dans le débat philosophique américain. Pierre BIRNBAUM explique que "la lutte des classes, la paupérisation et la plus-value reléguées dans le néant comme entachée d'erreur et dépourvues d'intérêt, Marx apparaît ici comme un philosophe exclusivement préoccupé de l'émancipation spirituelle de l'homme et de la fin de son aliénation. Ultime représentant de l'esprit de la Renaissance, il fait partie intégrante de l'"humanisme occidental" et aurait, sans nul doute, condamné le marxisme soviétique. Au fond, il suffirait d'appliquer les réformes que préconise Erich Fromm pour parvenir à la "société saine" et satisfaire du même coup les aspirations humanistes de Marx." "Après avoir rejeté purement et simplement l'analyse économique de Marx, Erich Fromm ne lui adresse qu'un seul reproche, celui de n'avoir pas prévu que les "cols blancs" seraient, dans la société contemporaine, plus aliénés encore que les ouvriers. Une critique de cet ordre révèle à quel point la notion marxiste d'aliénation a pu se transformer chez les marxologues américain : elle a fini par se rapprocher de l'anomia et par caractériser la situation dans laquelle se trouve placé l'"homme de l'organisation". 

Robert C TUCKER (1918-2010) introduit dans les oeuvres de Karl Marx une "rupture" qu'il situe, à la manière d'ALTHUSSER, en 1845, lors de la rédaction de L'idéologie allemande. L'auteur de Philosophie et mythe chez Karl Marx (Payot, 1963) considère qu'il n'y a rien à reprendre dans les oeuvres dites de maturité de Karl Marx. Il relègue Le Capital comme "pièce de musée". Comme Eric FROMM et Herbert MARCUSE, il ne voit en Karl MARX qu'un philosophe de l'alinéation.

A l'inverse, George LICHTHEIM considère la partie économique de l'oeuvre marxiste comme la seule partie à prendre en considération. Pour lui, comme pour Daniel BELL (1919-2011) et Sidney HOOK (1902-1989), Karl MARX est uniquement un économiste et un sociologue. Leur position est très minoritaire, et la plus grande part des marxologues tend exclusivement leur attention à ce qu'ils appellent l'interprétation marxiste de l'aliénation. Toute la partie économique du marxisme, autant dire une grande partie de ce qui lui donne tout son sens, n'est pas abordée par elle. Il semblerait même que l'évocation même de cette partie semble provoquer tout de suite une sorte de rejet presque instinctif... et risque de donner une image négative du marxisme dans les milieux philosophiques.

Pierre BIRNBAUM conclue que "De là à inférer que les conditions d'un débat idéologique sont supprimées, il n'y a qu'un pas, et on peut s'étonner de voir le jeune Marx utilisé par certains pour conclure à la fin des idéologies. Mais malgré qu'ils en aient, les conflits d'idées ne disparaîtront pas de sitôt, et la tâche des marxologues américains commence à peine."

 

     La lecture des analyses de Richard D WOLFF (né en 1942), professeur d'économie dans l'université du Massachusetts, directeur de la revue Rethinking Marxism qui organise tous les trois ans la plus importante conférence sur la pensée de Karl MARX aux Etats-Unis, laisse à penser que la situation ne s'est guère améliorée depuis pour le marxisme : "La présence du marxisme est extrêmement faible au sein des forces politiques de gauche et des organisations syndicales comme chez les jeunes. Mais elle est très marquée dans les universités et les milieux intellectuels." Il fait partie de ces intellectuels qui veulent s'appuyer sur une lecture renouvelée du Capital. (The Economics of colonialism, Yale university Press, 1974 ; Avec Stephen A RESNICK : Economics : Marxiam versus neoclassical, John Hopkins Press, 1987 et New Directions in Marxian Political Economy, Routledge, 2006)

Deux facteurs structurants sont avancés par Guy CARASSUS, dans la Lettre de la Fondation Gabriel Péri. L'un, historique, est que le capitalisme a imposé sa domination par la violence et la répression. Les luttes de la classe ouvrière en firent la dure expérience et l'opposition d'obédience communiste ne put jamais s'y déployer. Ce n'est qu'avec le mouvement anti-impérialiste contre la guerre aux VietNam qu'un marxisme ouvert aux interprétations de LUKACS, GRAMSCI, ADORNO, MARCUSE et d'autres réussit à s'implanter dans les universités. L'autre facteur est idéologique et politique. Le capitalisme américain a su efficacement contrer une pensée marxiste, limitée à la critique sociale, en faisant de la consommation de masse le critère de la réussite sociale et la mesure du bien-être. Si les couches les plus pauvres purent trouver quelque intérêt à cette pensée sociale, les couches moyennes n'y prêtèrent guère attention.

Aujourd'hui, toujours selon Guy CARASSUS, dans les universités américaines, la pensée critique issue de MARX se retrouve dans quatre groupes différents. Associée à celles de penseurs comme FOUCAULT et DERRIDA, elle devient un instrument privilégié d'investigation des questions culturelles. Le courant du marxisme analytique la revisite à l'aune des concepts et des méthodologies utilisés dans les sciences humaines, au détriment de certaines notions clés. d'autres l'utilisent plus classiquement à partir de son noyau dur pour critiquer le néolibéralisme

 

     D'une manière générale l'emprise du pragmatisme, et sans doute de la partie la plus conservatrice de celui-ci, pèse sur la philosophie politique américaine, et empêche le développement non seulement du marxisme, mais également de toute autre philosophie - appelée libérale ou radicale - critique du système américain tel qu'il est. Les travaux de Nancy FRASER sur une "condition post-socialiste", terme qu'introduit la titulaire de la chaire Henry et Louise A Loeb de Politique et Philosophie à la graduate Faculty de la New School for Social Research au milieu des années 1990, indiquent une "marginalisation de l'imaginaire socialiste en fonction duquel, pendant un siècle et demi, les luttes portées par la gauche ont été menées." Théoriser la société capitaliste dans sa totalité, élaborer une vision globale - ce qui est en Europe normalement de la philosophie politique - n'est même plus la préoccupation du courant de la Théorie Critique. "L'Ecole de Francfort a défendu le projet d'une recherche interdisciplinaire associant des recherches sociales empiriques à la réflexion philosophique. L'idée était de dresser un vaste tableau des injustices et des asymétries de pouvoirs caractéristiques de l'époque, d'identifier les points de tensions sociales et les dilemmes politiques, de déceler les aspirations à l'émancipation et les possibilités de transformation sociale. Mais aujourd'hui, cet ambitieux projet de totalisation a été abandonné par la plupart des théoriciens critiques de la "troisième génération" en faveur d'une division du travail disciplinaire plus modeste. Alex Honneth et moi, dit-elle, sommes à peu près les seuls parmi la génération des post-habernassiens à être demeurés attachés au projet d'une "théorie critique de la société" interdisciplinaire." L'auteure de Qu'est-ce que la justice? Reconnaissance et redistribution (La Découverte, 2005) estime que les énergies se sont plutôt concentrées sur la reconnaissance des minorités et d'identités communautaires, détournées des luttes pour la redistribution de la richesse produite par le système capitaliste et contre les injustices sociales. Elle s'appuie entre autres sur les études d'André GORZ (Stratégie ouvrière et néo-capitalisme) qui propose des "réformes non-réformistes" pour faire converger certaines préoccupations identitaires et la nécessité de la justice sociale. Restant optimiste, elle estime que l'ouverture de nombreuses luttes sur un plan transnational (ONG, Forum Social Mondial) ouvre, en changeant de cadre, de nouvelles perspectives vers cette justice sociale.

 

 Arnaud SCHMITT, Le pragmatisme : une idée américaine, Revue Française d'Etudes Américaines, n°124, 2ème trimestre 2010 ; Pierre BIRNBAUM, Marxisme et marxologie aux Etats-Unis, Revue Française de Science Politique, n°6, 1968 (disponible sur www.persée.fr) ; Site de la Fondation Gabriel Péri ; Nancy FRASER, entretien avec Alfredo GOMEZ-MULLER et Gabriel ROCKHILL, dans Crtique et subversion dans la pensée contemporaine américaine, Le félin, 2010.

 

                                                                                                                                        PHILIUS

 

 

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Vendredi 11 février 2011 5 11 /02 /Fév /2011 16:27

                            La philosophie américaine à l'entrée dans le 3ème siècle (américain) se caractérise par des permanences, qui, bien mises en évidence par Gérard DELEDALLE, ne doivent pas cacher qu'il existe bien des aspects très différents de cette philosophie (mais il y a bien des philosophies, en fait), du fait même des conditions particulières - différentes de celles que l'on trouve sur le vieux Continent - de sa production et de sa diffusion. Alors que les débats universitaires diffusent assez largement dans les diverses sociétés européennes, en phase parfois très directe avec le débat politique, et que leur production n'est pas seulement l'apanage des universités, ils n'influent que rarement en revanche sur les polémiques politiques aux Etats-Unis. Comme le rappelle, dans son étude sur la French Theory, François CUSSET, l'université américaine constitue une étape, presque une parenthèse, dans la vie des étudiants entre l'enfance ou l'adolescence nettement surveillée par l'ensemble de la société et la participation de l'adulte à la vie économique et sociale (à la compétition capitaliste dans tous les domaines) coulée la plupart du temps dans un moule consensuel et très peu sujet à débats philosophiques. Ce qui fait que le milieu transgressif et permissif de l'université, où coexistent pacifiquement bien des cultures antagoniques, peuvent émerger - à l'occasion d'événements capitaux comme la guerre du VietNam et les luttes émancipatrices des noirs, des femmes ou des homosexuels - des philosophies critique, voire révolutionnaires (souvent parcellaires et ne visant pas du tout la vision d'ensemble). Ces débats, souvent virulents et parfois pas du tout policés (mêlant attaques intellectuelles et attaques personnelles sur le plan moral par exemple), restent à l'intérieur des campus et n'influencent que faiblement le fond pragmatique de la vie intellectuelle des Etats-Unis.

L'américanisme décrit par Ludwig MARCUSE se confond bien avec le pragmatisme. "L'Amérique a toujours eu la maturité de ne produire ni grands édificateurs de systèmes ni destructeurs pathétiques. On s'y est moins soucié de la vérité enfouie sous ses voiles que de ce qu'un philosophe américain, appelait en 1957 "les affaires de l'intérêt public comme l'éducation et la justice". Quoi que l'on puisse penser du succès de cette littérature, elle est vaste. Abstraction faite des débuts théologiques et de deux exceptions extraordinaires, James et Adams, la philosophie n'était pas destinée à apaiser la curiosité et le sentiment d'être égaré. L'inquiétude européenne eut un faible écho en Amérique, du moins dans le domaine philosophique. L'Amérique est le pays le plus conservateur et, par suite, le plus protégé sur le plan idéologique de la civilisation occidentale ; elle vit toujours, malgré tout, confortablement bordée dans la loi du XVIIIème siècle, dans la mesure où on entend par le mot "vivre" la conscience. Il n'existe qu'un seul terme pour qualifier cette confiance, on ne peut l'éviter bien qu'il soit extrêmement usé, c'est celui de "démocratie", le grand terme brandi par la philosophie américaine."

 

                        Gérard DELEDALLE décrit la philosophie américaine contemporaine, d'abord par rapport à celle qui a encore cours en Europe. Il s'agit d'une coupure fondamentale entre philosophie contemplative et philosophie de l'action. "La philosophie classique était contemplative. L'être se saisit pour Descartes comme pour Aristote par intuition. La philosophie américaine est activiste : la connaissance est une activité non seulement mentale mais manuelle aussi. Quant à l'activité  mentale, elle n'est pas activité d'un intellect agent abstracteur mais activité constructrice dont le modèle est donné au philosophe par les démarches de la pensée scientifique. Pour le pragmatisme, la connaissance est une processus psycho-biologique : la vérité de l'idée se fait pas l'action de l'idée. Pour les réalistes criticistes, la connaissance est une "intention", un mouvement vers. L'esprit ne contemple pas le réel, il va au réel par l'action, même s'il ne l'atteint pas comme chez Santayana. Royce l'idéaliste croit de même que l'idée conduit à l'objet, qu'elle est "intentionnelle" : la vérité ne consiste pas à contempler l'objet, mais consiste en la conformité de nos intentions avec les intentions divines qui constituent le réel."

Une des caractéristiques saillantes de cette philosophie, et en cela, elle reflète ou fait refléter ce qui se passe dans l'ensemble de la société, parce que précisément est abandonnée toute cette doctrine des idées claires et distinctes qui guident depuis ses origines les différentes philosophies occidentales auparavant - laquelle obligeait à une certaine récapitulation de l'expérience - est la prédominance accordée au futur sur le passé. Dans un pays qui se considère encore jeune, où longtemps a dominé le thème du recul de la frontière qui sépare la civilisation de l'inconnu, du sauvage, du barbare, l'histoire n'a que peu d'importance (ce que reflète d'ailleurs la faiblesse de l'enseignement de l'histoire aux Etats-Unis). L'expérience même y est pensée dans l'action à venir. 

Autre différence essentielle avec la philosophie de ce côté de l'Atlantique est l'existence d'une philosophie en équipe. Alors qu'en Europe, les auteurs individuels constituent des écoles de pensée où se recherchent l'approfondissement et le respect de principes édictés par ceux-ci, foisonnent aux Etats-Unis, les lieux collectifs d'élaboration de la philosophie. Tant et si bien que le projet de bien des philosophes américains, comme Dewey et Bentley est bien de forger un vocabulaire technique de la philosophie qui lui permette de véritablement progresser et de se détacher d'une certaine cacophonie et d'une certaine discontinuité. Mais même dans cette élaboration d'un vocabulaire commun, la recherche philosophique est essentiellement une affaire collective menée en collaboration.

De plus, toujours en suivant Gérard DELEDALLE, "la philosophie américaine est une philosophie de l'action s'appuyant sur les méthodes qui se sont révélées fécondes dans les sciences de la nature. Qu'elle veuille résoudre les problèmes philosophiques en équipe est une preuve de sa volonté de faire oeuvre utile. Mais son engagement ne s'arrête pas là. Il ne ressemble pas à l'engagement du philosophe français pour qui il est un devoir de conscience individuelle qui, par-delà la société et souvent contre elle, en appelle aux grands principes. Il est pour le philosophe américain, même le plus individualiste comme James, un devoir envers la communauté. C'est pourquoi toutes les philosophies américaines, à l'exception de celle de Santayana, réservent une place de choix dans leurs théories à la catégorie du social dont Mead et Creighton plus que tous ont compris la portée : Peirce et la communauté des philosophes er des savants, Dewey et la Démocratie, Royce et la "Grande Communauté", Howison et la "République Eternelle". On a même pu définir l'idéalisme américain comme étant "la philosophie de la solidarité". C'est pourquoi également le philosophe américain est un éducateur. James, Mead, Dewey sont des théoriciens de l'éducation, entendue non seulement comme pédagogie, comme psychologie de l'enfant, mais comme éducation de l'homme. le philosophe américain exerce même une action publique voire politique comme Dewey, Bowne et Brightman, mais tous ont lutté pour le bien-être de l'homme dans une société harmonieusement organisée, la société américaine évidemment en premier lieu, mais au-delà la société américaine pour la société de l'homme, la Grande Communauté de Royce ou la Démocratie de Dewey."

Ce qui est pris en Europe pour de l'optimisme confinant à la complaisance vis-àvis d'un matérialisme matériel et moral, d'une forme d'organisation économique considérée finalement comme la meilleure - voire celle en adéquation avec le projet divin, ou pire sans doute s'opposant réellement à une réforme (ne parlons par de la révolution...) de la société américaine. C'est, comme l'écrit Gérard DELEDALLE, un méliorisme qui veut s'opposer à la morale pessimiste classique. L'auteur reprend l'opinion d'Alexis TOCQUEVILLE qui écrit dans De la démocratie en Amérique (soit dit en passant Tocqueville constitue souvent chez ceux qui traitent de la civilisation américaine une référence sûre, voire une référence très fiable) : "La civilisation américaine est le produit (...) de deux éléments parfaitement distincts, qui ailleurs se font souvent la guerre, mais qu'on est parvenu, en Amérique, à incorporer en quelque sorte l'un dans l'autre, et à concilier merveilleusement. je veux parler de l'esprit de religion et de l'esprit de liberté." La religion n'est pas une affaire de spéculation mentale, mais surtout une pratique qui doit rassembler les membres de la communauté. La liberté, quant-à-elle, constitue la valeur clef, même si elle peut parfois mener à des conflits violents. 

    Ce qui précède à propos des caractéristiques de la philosophie américaine est confirmé selon Gérard DELEDALLE par le regard de quatre philosophes européens dont l'influence n'est pas négligeable aux Etats-Unis : Herbert MARCUSE (1898-1979) (L'univers unidimensionnel, An essay in Liberation, 1969), Jacques MARITAIN (1882-1973) (Réflexion sur l'Amérique, 1958), Alfred North WHITEHEAD (1861-1947) (Process and Reality, 1929 avec de nombreuses rééditions modifiées) et George SANTAYANA (1863-1952) (The Life of Reason, 1905-1906), qui ne se considère pas comme un philosophe américain.

    La tentative de description (car évidemment la distance manque par rapport à cette époque) de la philosophie américaine que fait Gérard DELEDALLE pour la période 1976-1996, dans certains aspects revendicatifs montre une philosophie éclatée, toujours sans perspective d'ensemble, centrée à chaque fois sur une problématique restreinte, qui porte sur l'identité américaine (la problématique de la colonisation intérieure), la question afro-américaine, celle des indiens d'Amérique, la condition féminine (la cause des femmes). Emergent des figures, toujours dans le courant pragmatique, qui tentent d'élaborer une philosophie "globale" : Stanley CAVELL, Richard RORTY, Nelson GOODMAN, Hilary PUTNAM, john RAWLS, Robert NOZICK, Sandra ROSENTHAL, Susan HAAK...

 

          C'est cet aspect parcellaire, où la globalité est absente, qui ressort le mieux de la série de dialogues entre philosophes américains, rassemblés par Gabriel ROCKHILL et Alfredo GOMEZ-MULLER. Les différents efforts d'une certaine philosophie politique n'aboutissent qu'à la reconnaissance d'identités minoritaires car la justice culturelle n'est jamais reliée aux questions sociales et économiques. Partant d'une problématique proche de celle de l'Ecole de Francfort, d'une discussion sur la théorie critique, le maître de conférences en philosophie à l'Université de Villanova (Philadelphie) et le professeur d'études latinoaméricaines à l'Université François-Rabelais de Tours, exposent la pratique théorique de la pratique en question chez l'ensemble des interlocuteurs comme Nancy FRASER, Will KYMLICKA, Michael SANDEL ou immanuel WALLERSTEIN. "L'objet principal de leur recherche se rattache au domaine de l'agir, et concerne l'éthique, la morale, la politique et le droit." "... la tâche d'une théorie critique n'est peut-être pas seulement de fédérer les sciences sociales et humaines et la philosophie, c'est-à-dire de fédérer des théories ou des formes de production théorique, mais aussi de fédérer la théorie et la pratique - les pratiques individuelles et collectives d'émancipation." Ils insistent sur l'écran de fumée pourrions nous écrire qu'est l'invocation de l'idéologie comme d'un repoussoir pour ne pas aborder la question de la réforme ou de la révolution nécessaires. "L'idée de présenter l'éthique (dans un univers intellectuel où la moralisation de la politique est considérée comme un repère permanent) comme la solution de tous les maux a été, depuis longtemps, mises en avant par tous ceux qui entendent préserver l'ordre établi : c'est une manières de neutraliser le politique et le social et, par là même, d'entraver leur potentiel de transformation." 

 

         Sous la direction de Gabriel ROCKHILL et Alfredo GOMEZ-MULLER, Critique et subversion dans la pensée contemporaine américaine, Dialogues, Editions du Félin, collection Les marches du temps, 2010 ; Ludwig MARCUSE, La philosophie américaine, Gallimard, collection Idées nrf, 1967 ; Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, 1998 ; François CUSSET, French Theory, La Découverte, 2005.

 

 

                    PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Lundi 29 mars 2010 1 29 /03 /Mars /2010 09:14
         Les oeuvres de Karl MARX sont imprégnées de philosophie politique : s'il n'existe pas de docte ouvrage de philosophie politique, un certain nombre d'entre eux comportent surtout des éléments philosophiques. Cet article aborde l'une après l'autre ces oeuvres-là.

     - Sa thèse de doctorat, Différence entre la philosophie de la Nature de Démocrite et celle d'Epicure, de 1841, montre l'aiguillage, selon Henri LEFEBVRE, à partir de l'hégélianisme, vers une doctrine nouvelle. Le doctorant considère Epicure comme un philosophe de première importance, qui libère la philosophie de la religion et l'homme de la crainte des dieux. Epicure enrichit par ailleurs l'atomistique de Démocrite, conception mécaniste de la nature et de l'homme. Epicure fait de l'atome une sorte de centre d'énergie, de force et d'action. Le déterminisme perd de sa rigidité, il laisse place au hasard, à l'intervention de la volonté humaine. La dialectique idéaliste de HEGEL, appliquée à l'histoire de la philosophie exige une reconsidération qui la transforme : le matérialisme, dès l'Antiquité, ne se réduit pas au mécanisme simpliste. De même, écrit Henri LEFEBVRE, que HEGEL s'est libéré de la philosophie antérieure, de même la philosophie doit se libérer de lui, ce qui ne signifie pas le détruire, mais le continuer : "C'est une loi psychologique que l'esprit théorique émancipé en soi-même se transforme en énergie pratique et, sortant du royaume des ombres comme volonté, se tourne contre la réalité du monde qui existe sans lui." (Karl MARX).

     - Son article A propos de la question juive, de 1843, constitue une critique de l'écrit de Bruno BAUER consacré à cette question. Constatant comme lui que les Juifs allemands prétendent à l'émancipation civique, politique (avec des droits égaux à tous les Allemands bénéficiant de ces droits), Karl MARX lui répond qu'il se trompe de combat et de méthode pour cet objectif. Très loin de l'image d'un judéo-marxiste véhiculée surtout par les régimes totalitaires dans les années 1930-1940, il montre que la religion juive a un fondement économique et social, et n'est pas seulement une "idéologie". Pour reprendre l'explication d'Henri LEFEBVRE, "c'est la religion d'un groupe ou d'une caste - débris d'une nationalité dispersée - qui s'est vouée au commerce. L'anti-sémitisme donc n'est pas simplement un fait "idéologique", il a aussi un fondement économique et social ; c'est un phénomène de concurrence. la concurrence entre les non-juifs et les juifs se traduit sordidement par une idéologie; c'est une querelle de boutiques." Karl MARX écrit qu'il n'est pas suffisant de se demander qui doit émanciper et qui doit être émancipé, il faut aussi se demander de quelle émancipation il s'agit. L'émancipation du juif ne peut pas se réaliser réellement de manière séparée d'avec l'émancipation du non-juif. Il s'agit bien, pour le juif, non pas de de s'émanciper politiquement en amassant des richesses, ce qui finit par retourner contre lui, par le déchaînement des concurrences, mais de s'émanciper par rapport à une société fondée sur les valeurs de l'argent. "C'est seulement lorsque l'homme individuel, réel, aura recouvré en lui-même le citoyen abstrait et qu'il sera devenu en tant qu'individu un être générique, dans ses rapports individuels ; lorsque l'homme aura reconnu et organisé ses forces propres comme forces sociales et ne retranchera donc plus de lui la force social sous l'aspect de la force politique ; c'est alors seulement que l'émancipation humaine sera accomplie."  Lorsque l'individu dépasse son aspect égoïste et son aspect de citoyen abstrait, l'émancipation réelle devient possible.

     - Dans Introduction à une critique de la philosophie du droit de Hegel, paru dans les Annales franco-allemandes, comme le précédent écrit en 1843, Karl MARX s'attache surtout à décrire les conditions de toute critique en Allemagne, le dépassement de la critique de la religion. "Voilà le fondement de la critique irréligieuse : c'est l'homme qui fait la religion et non la religion qui fait l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi à l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore conquis, ou bien s'est déjà de nouveau perdu." "La critique de la philosophie allemande de l'Etat et du droit, à laquelle Hegel a donné sa forme la plus rigoureuse, la plus riche et définitive, est tout à la fois l'analyse critique de l'Etat moderne et de la réalité qui s'y rattache et la négation catégorique, de tout le mode traditionnel de la conscience allemande, politique et juridique, dont l'expression la plus distinguée et la plus universelle est précisément la philosophie spéculative du droit elle-même, élevée au rang de science."  Mais il ne faut pas s'arrêter en chemin, il faut poursuivre la logique de cette critique : il faut dépasser ce formalisme de la critique du droit pour voir ce qu'elle implique elle-même : une critique de la société qu'exprime cet Etat. dans ce texte, il prend appui de l'exemple français dans la manière dont l'émancipation peut se réaliser, et cherche sur quelle base sociale cette émancipation peut s'accomplir. Et cette base social, très vite, s'avère être le prolétariat, né du mouvement de l'irruption de l'industrialisation.

      - A partir de 1844, l'oeuvre de Karl MARX prend un tournant avec la rencontre de Friedrich ENGELS. Leur collaboration donne une série d'ouvrages, dont l'un des premiers d'entre eux, dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, Ebauche d'une critique de l'économie politique, marque l'orientation décisive vers des préoccupations économico-socio-politiques. Dans cette Ebauche d'une critique de l'économie politique, nous trouvons déjà les principaux thèmes du marxisme : Communisme et propriété, Besoin, luxe et misère, Communisme et division du travail, L'homme-marchandise : propriété foncière, capital et travail, L'argent, avec son complément direct Critique de la dialectique hégélienne et de la philosophie allemande où il insiste sur les mérites de FEUERBACH.
    - Les Thèses sur Feuerbach de 1845 condensent une partie des réflexions des Manuscrits de 1844 : les onze thèses en question fondent une unité entre matérialisme et idéalisme qui donne le matérialisme historique (la sociologie scientifique dans l'esprit de Karl MARX). "Le défaut principal de tout le matérialisme passé (y compris celui de Feuerbach), c'est que la chose concrète, le réel, le sensible, n'y est saisi que sous la forme de l'objet ou de la contemplation, non comme activité humaine sensible, comme pratique ; non pas subjectivement. Voilà pourquoi le côté actif se trouve développé abstraitement, en opposition au matérialisme, par l'idéalisme : celui-ci ignore naturellement la réelle activité sensible comme telle. Feuerbach veut des objets sensibles, réellement distincts des objets pensés : mais il ne saisit pas l'activité humaine elle-même comme réalité objective. C'est pourquoi il ne considère, dans L'essence du christianisme, que le comportement théorique comme véritablement humain, tandis que la pratique n'est conçue et saisie que dans sa manifestation sordidement judaïque. Il ne comprend donc pas la signification de l'activité "révolutionnaire", de l'activité "pratiquement critique"" (Thèse 1). Pour Karl MARX, "les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c'est de le transformer" (Thèse 11).
    - La Sainte Famille ou Critique de la critique critique, contre Bruno BAUER et consorts de 1845, premier texte signés conjointement par Karl MARX et Friedrich ENGELS, veut faire voir que l"humanisme réel n'a pas d'ennemi plus dangereux en Allemagne que le spiritualisme ou l'idéalisme spéculatif, qui met, à la place de l'homme individuel réel, la "Conscience de soi" ou l'"Esprit", et qui enseigne avec l'évangéliste : 'C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert à rien" (Avant-propos).
    - L'idéologie allemande de 1845-1846, "Conception matérialiste et critique du monde" en sous-titre, apport le premier exposé en tant que tel du matérialisme historique. "Les hommes sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées - les hommes réels, agissants, conditionnés par le développement déterminé des puissances productives.. La conscience, c'est l'être conscient ; l'être des hommes, c'est leur processus vital. Si les hommes et leurs conditions apparaissent renversés dans les idéologies, comme dans une chambre noire, ce phénomène découle du processus historique vital, exactement comme le renversement des objets sur la rétine découle d'un processus physique."

 - Misère de la philosophie, de 1846-1847, est une réponse à La philosophie de la misère de PROUDHON. Il s'inscrit dans la bataille entre diverses fractions du monde ouvrier. Il attaque non seulement la dialectique jugée fausse et abstraite de PROUDHON mais également toute théorie dialectique. Il semble, suivant une interprétation d'Henri LEFEBVRE, de ce texte finalement touffus, voire un peu confus, tant il mêle considérations théoriques et attaques idéologiques et politiciennes, "que pour Marx les contradictions sociologiques et historiques (au premier plan les classes, les phénomènes de concurrence...) soient essentiellement des faits "empiriquement observables". Il n'est donc pas besoin de rattacher expressément à une théorie générale sur la connaissance et la méthode de pensée".
Ce texte montre que déjà l'auteur possède une documentation considérable sur l'histoire du capitalisme, sur le passage du capitalisme commercial et manufacturier au capitalisme industriel, comme sur l'histoire du prolétariat, recruté au début parmi les errants, les vagabonds... 
  - Le Manifeste Communiste de 1848 s'inscrit dans les luttes à l'intérieur de la Ligue Communiste et intervient dans le contexte d'événements révolutionnaires à Paris et à Bruxelles. Karl MARX veut rompre avec "les alchimistes de la Révolution" qui font de l'agitation révolutionnaire sans stratégie ni programme définis. Il établit également scientifiquement selon son esprit, la nécessité d'une transformation sociale, dont la révolution politique n'est qu'une étape et un moyen. Dans  l'édition de 1883,  ENGELS ajoute : "L'idée maîtresse qui traverse Le Manifeste - à savoir que la production économique et la structure sociale qui en résulte nécessairement forment, à chaque époque, la base de l'histoire politique et intellectuelle de l'époque ; que, par suite (depuis la dissolution de la primitive propriété commune du sol), toute l'histoire a été une histoire de luttes de classes...mais que cette lutte a actuellement atteint une étape où la classe opprimée et exploitée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l'exploite et l'opprime sans libérer en même temps et pour toujours la société entière de l'exploitation, de l'oppression et des luttes des classes (...)".
Le Manifeste donne les éléments de la stratégie politique de la classe ouvrière : ses buts lointains, les étapes intermédiaires et les moyens, les alliances, les ennemis politiques et idéologiques.
     - L'introduction générale à la critique de l'économie politique de 1857, dont la rédaction s'échelonne sur de nombreuses années, est achevée après que les "classes dominantes" aient rétablis la situation politique en leur faveur. Mais sa diffusion fut très restreinte, car il définit sans doute de manière un peu trop voyante un plan de travail, qui n'est autre que celui du Capital : La production en général, le Rapport général entre la production, la distribution, l'échange et la consommation, la Méthode de l'économie politique, les Moyens (forces) de production et rapports de production - rapports de production et rapports de commerce...
Dans un Nota Bene, nous pouvons lire : En ce qui concerne les points qui doivent être mentionnés ici et qui ne doivent pas être omis :
1 - La guerre se développe plus tôt que la paix (il y aurait à exposer) : comment par la guerre et dans les armées, etc, certains rapports économiques comme le travail salarié, la machinerie, etc (sont) développés plus tôt qu'à l'intérieur de la société bourgeoise. Egalement, le rapport de la productivité et des moyens de communication  est particulièrement visible dans l'armée.
2 - Rapport de l'histoire idéaliste jusqu'à ce jour avec l'histoire réaliste. Notamment la prétendue histoire de la civilisation, la vieille histoire de la religion  et des Etats...
Dans la suite de cette note, figurent des considérations sur "des faits secondaires et tertiaires" comme la production artistique.
    - Le Capital, de 1867, comporte dans sa première édition et dans les éditions suivantes, des Préface et des Postfaces, qui exposent la philosophie d'ensemble de ce monument d'analyses et de propositions économiques. Tous les exposés sur la valeur et la marchandise, découlent en partie, faits à l'appui, d'une conception de la réalité comme dialectique, mouvements d'ensemble déterminés par des éléments contradictoires.
     Henri LEFEBVRE informe qu'historiquement, c'est dans Le Capital que l'on trouve la formulation et les conséquences les plus achevées de la conception de la philosophie politique de Karl MARX.
     Isabelle GARO indique que Le Capital doit être lu "à la fois comme l'analyse descriptive d'un mode de production, comme l'exposé prospectif de son dépassement nécessaire, mais aussi comme l'inscription de cette nouvelle démarche théorique à l'intérieur du moment historique qui la rend possible. La question de la représentation (...) tend à relier ces trois aspects, sans les unifier en une théorie générale, mais en décrivant la réalité sociale comme un système vasculaire complexe et se ramifiant sans cesse davantage. Une circulation incessante d'images et de reflets anime tout particulièrement le monde capitaliste, de la monnaie à la religion, en passant par l'Etat et ses institutions, par l'économie politique et sa critique.  (...) Marx s'emploie à montrer qu'une représentation s'explique avant tout par les causes qui la produisent et la mission sociale qui la perpétue, non pas elle-même, comme entité qui serait dotée d'une nature propre."
 L'oeuvre marxienne, comme la nomme Isabelle GARO, dense et complexe, oscille, comme oscille la réalité elle-même, entre le déterminisme d'un système économico-social qui passe historiquement d'étape et étape et l'action plus ou moins consciente des hommes, qui, en fin de compte font l'histoire sans qu'il sache souvent quelle histoire ils font, en changeant constamment les données de ce système économico-social. La critique de l'économie politique possède une validité que Karl MARX interroge constamment, en pointant souvent les incohérences de la pensée de ses adversaires, bien plus importantes que les défauts que peuvent avoir certaines de ses analyses et de ses propositions.
Dans la Préface de 1867 à la première édition de Le Capital, nous pouvons lire : "Même lorsqu'une société est sur le point de parvenir à la connaissance de la loi naturelle qui préside à son évolution - et la fin ultime visée par cet ouvrage est bien de dévoiler la loi d'évolution économique de la société moderne - elle ne peut cependant ni sauter ni rayer par décret les phases naturelles de son développement. Mais elle peut abréger et atténuer les douleurs de l'enfantement."
Dans le texte de cette somme, Karl MARX, se détermine constamment, même si le langage proprement philosophique n'apparaît pas, dans une critique et le rejet de la notion d'absolu, sur la suppression de l'Esprit comme moteur de la dialectique historique : la philosophie spéculative d'HEGEL est définitivement remplacée par un matérialisme dialectique reposant sur l'examen scientifique de faits concrets.
      Henri LEFEBVRE, Pour connaître la pensée de Karl MARX, Bordas, 1977.
      Karl Marx, Philosophie, textes choisis et présentés par Maximilien RUBEL, introduction de Louis JANOVER et de Maximilien RUBEL, Gallimard, 2005. On y trouve une longue présentation générale, et présentation de chaque oeuvre choisie, ceci complété par de (très) nombreuses notes : Composition allemande (1835, Médiation d'un adolescent devant le choix d'une profession) , Argent, Etat, Prolétariat (1843-1844, notamment A propos de la question juive, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel), Economie et philosophie (1844, les Manuscrits de 1844), Critique de l'économie politique (1857-1859), Le Capital. A noter des repères bibliographiques très utiles en fin d'ouvrage.
    Isabelle GARO, Marx, une critique de la philosophie, Editions du Seuil, collection Essais, 2000.
                                                                          PHILIUS
  
   
Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /Mars /2010 13:43
 
       Dans son livre guide de la philosophie marxiste, pour la comprendre (tout simplement) au-delà des anathèmes et des récupérations-déformations de tout ordre, Henri LEFEBVRE expose trois moments de son élaboration :
- de sa jeunesse chez les hégéliens de gauche (1841) jusqu'au Manifeste du Parti Communiste (1848). De nombreuses oeuvres dans cette période montrent la philosophie Karl MARX en gestation, avec ses hésitations et ses doutes, ses affirmations déjà tranchées et ses points de départ : Cahiers épicuriens et thèse de doctorat sur EPICURE ET DÉMOCRITE (1839-1841), Critique de la Philosophie de droit de Hegel (1841-1842), La question juive (1843), Introduction à la critique du droit de Hegel (1844),  Thèses sur FEUEBACH (1844), La Sainte Famille ou critique de la critique critique, Contre Otto BAUER (1845), l'idéologie allemande (1845-1846), Misère de la philosophie (1847) et enfin Manifeste du Parti Communiste (1848).
- du Manifeste au Capital, commencé en 1867, avec l'Introduction générale de la critique de l'économie politique de 1857 et l'Avant propos à la critique de l'économie politique de 1859.
- Le Capital dont la rédaction s'échelonne de 1867 jusqu'à sa mort en 1883.
      André TOSEL rappelle de son côté qu'il s'agit pour nous d'une reconstitution de la genèse de cette philosophie ; le développement de la philosophie marxiste a toujours connu un développement discontinu, "comme a été fragmentaire le rapport à Marx dont l'oeuvre inachevée n'a été connue que de manière fragmentaire. Chaque génération a dû trouver son Marx propre (donc sa propre perception de la philosophie de Marx." Les livres II et III du Capital n'ont été disponibles qu'à la fin du XIXème siècle, les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 et L'idéologie allemande n'ont été accessibles qu'à la fin des années 1930 et les grands textes des années 1858-1863, Grundrisse inclus, n'ont été réellement exploitables et exploités qu'après 1945. De plus, ses oeuvres furent inégalement connues selon les pays et les régimes politiques les censurant au fut à à mesure de leur disponibilité. De manière paradoxale, les intellectuels occidentaux eurent sans doute une connaissance plus complètes des oeuvres de Karl MARX que leurs contemporains des pays sous régime "communiste".

      Avant de faire un parcours de ces différentes oeuvres et cerner ainsi la philosophie de Karl Marx selon ses propres mots, il est particulièrement utile de s'appuyer sur la présentation d'Henri LEFEBVRE. Le marxisme ou matérialisme dialectique apparait sous deux aspects principaux :
- sous un aspect méthodologique : A partir des écrits de HEGEL, qui avait repris et développé dans sa Logique les questions relatives à l'emploi méthodique de la Raison abordés par DESCARTES, LEIBNIZ et KANT, Karl MARX approfondi la logique hégélienne et continue l'élaboration de la méthode dialectique ;
- sous un aspect historique de la conscience humaine, à travers un effort pour élaborer une théorie de l'aliénation.

       Toute discussion commence par la confrontation de thèses opposées, et si cela semble évident (pas forcément pour tout le monde...), la question "devient délicate" lorsqu'il s'agit de savoir d'où viennent ces divergences. Certains s'arrêtent à la réflexion sur l'erreur et la faillibilité humaines et de nombreux philosophes attribuent les divergences exclusivement aux défaillances de la pensée et certains soutiennent qu'en allant plus loin la discussion peut permettre de trouver des accords logiques. En fait, ces divergences peuvent apparaître insurmontables, de véritables contradictions et de plus, le philosophe, comme tout être humain, "est obligé de chercher la vérité, de tâtonner, d'avancer pas à pas en confrontant les expériences, les hypothèses, les connaissances déjà acquises, avec toutes leurs contradictions".
Par ailleurs, il faut admettre que c'est dans les choses elles-mêmes que ces contradictions ont un fondement, un point de départ. "En d'autres termes, les contradictions dans la pensée et la conscience subjectives des hommes ont un fondement objectif et réel.".
Vis-à-vis de ce problème capital, deux attitudes sont possibles pour l'intelligence et la raison : soit on décrète que ces divergences, ces contradictions viennent seulement des défaillances de la pensée humaine (et là, les religions sont toutes d'accord!) et que l'homme atteindra un jour la révélation de la vérité une et éternelle (attitude métaphysique), soit on recherche l'origine de la réalité de ces contradictions, selon une méthode qui tente de prendre ces contradictions en compte. "On considère que les méthodes traditionnelles de la pensée réfléchie doivent être approfondies (...), en déterminant, plus fortement que jamais, la vérité et l'objectivité comme buts de la raison, on définit une raison approfondie, la raison dialectique.".
Pour Karl MARX, confronté aux faits scientifiques et aux problèmes sociaux et économiques, cette méthode dialectique est la seule qui puisse à l'homme d'approcher la vérité objective. Il veut analyser les aspects et les éléments contradictoires de la réalité. Il veut établir les liens entre ces aspects et ces éléments contradictoires qui agissent dans une même réalité. il veut retrouver son unité et l'ensemble de son mouvement. Henri LEFEBVRE conseille fortement de lire les indications qui se trouvent dans les Préfaces au Capital pour retrouver cette perception des choses.
Il convient pour Karl Marx de distinguer la méthode de recherche et la méthode d'exposition. La recherche doit s'approprier en détail l'objet étudié, découvrir les relations internes de ses éléments, en prenant garde de ne pas calquer purement et simplement les méthodes scientifiques en sciences physiques ou naturelles sur les réalités sociales et économiques, qui obéissent à des lois très différentes. L'exposition doit restituer ces réalités dans leur mouvements. Karl MARX insiste beaucoup que ses prédécesseurs sur le fait de ces réalités sont toujours en mouvement, et que si le réel est unique (nous sommes tous dans une même réalité), chaque élément de ce réel possède son propre mouvement, son devenir. Dans ses écrits, il s'efforce de présenter à la fois les résultats de sa recherche et d'analyser ces résultats afin de reconstituer ce mouvement (du capital par exemple). Point très important et souvent oublié, les idées que l'on se fait des choses - le monde des idées - ne sont que le monde réel, matériel, exprimé et réfléchi dans la tête des hommes, à partir de la pratique et du contact actif avec le monde extérieur.
Dans son analyse, Karl Marx découvre vite des groupes concrets de population, c'est-à-dire des classes. "Mais ces classes ne sont que des abstractions si l'analyse ne se poursuit pas et n'atteint pas les éléments sur lesquels elles reposent : le capital, le salariat... Mais ceux-ci, à leur tour, supposent l'échange, la division du travail, les prix...L'analyse rencontre donc partout des éléments à la fois contradictoire et indissolubles et elle doit les distinguer sans perdre leur lien." Ce que Karl MARX reproche aux économistes comme Adam SMITH, c'est d'étudier séparément la division du travail et la consommation, la production. Pour lui, ils n'arrivaient pas à saisir les rapports entre la bourgeoisie et le prolétariat, rapports dialectiques qui enveloppent un conflit constant, ne recherchant et parfois "trouvant" qu'une harmonie sociale. Il reproche à HEGEL de chercher à atteindre le concret que par la pensée réfléchissant à part, par le seul mouvement de la pensée, par la manipulation de concepts abstraits...alors que ce concret ne peut être atteint que si l'on prend en considération son mouvement réel, historique, changeant.
Ce que Karl MARX découvre par son analyse, c'est l'existence d'un capitalisme pratiquement pratiquement antédiluvien, aux formes changeantes dans le temps comme dans les zones où il se déploie - commercial, industriel, financier..."L'analyse permet de retrouver le mouvement réel dans son ensemble, donc d'exposer et de comprendre la totalité concrète actuellement donnée, c'est-à-dire la structure économique et sociale actuelle. La connaissance de cette totalité, à travers ses moments historiques et son devenir, est un résultat de la pensée, mais n'est en rien une reconstruction abstraite obtenue par une pensée qui accumulerait des concepts en dehors des faits, des expériences, des documents".
            
              L' humain est un fait, pensée, connaissance, raison, sentiments tels que amitié, amour, courage, sentiment de la responsabilité, sentiment de la dignité humaine, véracité. L'inhumain également, injustice, oppression, cruauté, violence, misère, souffrance. L'humain et l'inhumain se confondaient jadis ; aujourd'hui, la conscience quotidienne les discerne. Pourquoi? "Sans doute, de ce que le règne de l'humain semble possible, de ce qu'une revendication profonde entre toutes et fondée directement sur la conscience de la vie quotidienne projette sa lumière sur le monde." C'est avec ces considérations qu'Henri LEFEBVRE présente le deuxième aspect de la philosophie de Karl MARX. Les métaphysiciens et les religions ont présenté toutes l'homme dans un rapport entre ce qui est bien et ce qui est mal et les philosophies dominantes (un philosophe comme Michel ONFRAY nous le rappelle constamment) ont déprécié la passion, l'imagination, le plaisir, confondu avec l'inhumain. Si l'homme comporte des vices, à côté des vertus, c'est qu'il a subi, qu'il subi une déchéance.Métaphysique et religion apportèrent donc une théorie de l'aliénation, HEGEL la reprenant à son compte, et Karl MARX lui en donne un sens dialectique, rationnel et positif. Il lui donne un sens précis, débarrassé de toute hypothèse fantaisiste sur une chute, une déchéance, un mal...
"L'aliénation de l'homme n'est pas théorique et idéale, c'est-à-dire sur le seul plan des idées et des sentiments ; elle est aussi et surtout pratique, et se découvre dans tous les domaines de la vie pratique. Le travail est aliéné : asservi, exploité, rendu fastidieux, écrasant. la vie sociale, la communauté humaine, se trouve dissociée par les classes sociales, arrachée à elle-même, déformée, transformée en vie politique, dupée, utilisés par le moyen de l'Etat." L'aliénation est surtout économique, sociale, politique...(et inclus un rapport avec la nature). Certains produits de l'homme semble même prendre une existence indépendante : sa pensée et ses idées lui semblent venue d'ailleurs. Le rapport de l'être humain avec les fétiches, entendre ses relations à l'argent et à l'Etat politique, ses abstractions idéologiques diffèrent et s'enchevêtrent avec son rapport réel avec les biens.
L'analyse dialectique peut discerner ces éléments, perpétuellement en conflit dans le mouvement réel de l'histoire : l'élément spontané (biologique, physiologique, naturel), l'élément réfléchi (la conscience naissante, mal dégagée, d'abord, mais cependant déjà réelle et efficace) et l'élément apparent, illusoire (l'inhumain de l'aliénation et des fétiches).
   Le communisme que Karl MARX appelle de ses voeux, n'est pas autre chose que la disparition de l'aliénation. Il ne se définit pas comme le paradis sur terre ou comme un idéal, il se définit comme le mouvement par lequel l'homme peut s'épanouir dans toute ses potentialités. Lisons simplement ce qu'en dit Henri LEFEBVRE, pour dissiper - encore une fois - toute analogie avec un certain régime politique justement décrié :
"Le communisme se définit donc :
- Comme le moment historique où l'homme, ayant retrouvé consciemment son lien avec la nature (matérielle), s'épanouit dans les conditions d'une puissance illimitée sur cette nature, avec tout l'apport d'une longue lutte et tout l'enrichissement d'une longue histoire.
- Comme le moment où la raison émerge décidément, organise l'ensemble humain et dépasse (sans le supprimer, au contraire, en gardant l'essentiel de ses riches conquêtes) le long processus naturel, contradictoire, accidenté, douloureux, que fut la formation de l'homme.
- Comme le moment où l'aliénation multiple (idéologique, économico-sociale, politique) de l'humanité se trouve peu à peu dépassée, résorbée et abolie (sans que la richesse matérielle et spirituelle conquise à travers ces contradictions soit supprimée)."
   "Ceci implique le dépassement de la propriété privée, c'est-à-dire non pas la suppression de l'appropriation personnelle des biens, mais de la propriété privée des moyens de produire des biens (moyens qui doivent appartenir à la société et passer au service de l'humain). La propriété privée de moyens de production entre, en effet, en conflit avec l'appropriation de la nature par l'homme social. Le conflit se résout par une organisation rationnelle de la production, qui ôte aux individus et la classe monstrueusement privilégiés la possession de ces moyens de production."
   L'auteur indique que les textes de l'aliénation et ses différentes formes sont dispersés dans toute son oeuvre, à tel point que leur unité resta inaperçue jusqu'à une date toute récente (1974).

       Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974 ; Pour connaître la pensée de Karl MARX, Bordas, 1977.
      André TOSEL, Le marxisme du 20ème siècle, Editions Syllepse, 2009.

                                                         PHILIUS

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