Mardi 1 octobre 2013 2 01 /10 /Oct /2013 15:48

            Le journaliste jean GUISNEL, auteur déjà de nombreux ouvrages, consacrés au monde militaire et du renseignement, entreprend ici l'histoire (d'une partie) du commerce des armement, surtout depuis les années 1980 à nos jours, du commerce officiel des armements notamment.

Après des années d'enquête au journaux Libération et Le point, il tente de dérouler le fil - parfois très difficile à suivre dans ce monde particulièrement opaque des engagements où les contrats sont parfois purement verbaux, pris dans des chambres d'hotels discrètes quoique très attrayantes - des différents parcours des armes et des capitaux, où la corruption semble bien être le mode d'agir le plus courant...

"Les marchands d'armes ne sont pas une nouveauté, écrit-il dans son Introduction. Depuis que la guerre existe, il a fallu armer les combattants. Et quand la guerre faisait une pause, la paix ne durait jamais bien longtemps. Marchans de mort, marchands de canons, profiteurs de guerre : les personnages réels ont toujours fait bon ménage avec la fiction, et les auteurs qui les évoquaient n'ont jamais eu à faire preuve d'une imagination débordante. En 1905, George Bernard Shaw est allé chercher les trait de son Andrew Undershaft, personnage de sa pièce Major Barbara chez Basil Zhaharoff (1849-1936), le plus célèbre des marchands d'armes du XIXe et du début du XXe siècle. (...)."

Après avoir évoqué les plus fameux marchands de canons, Francis BANERMAN (1851-1918), Eleuthère iréné Du PONT DE NEMOURS (1771-1934), John Pierpont mORGAN (1837-1913) ou Henry R CARSE, il nous amène à leurs dignes successeurs et à leurs entreprises privées dans leurs relations avec des personnages tout-à- fait publics, eux-mêmes honorables fonctionnaires de grandes entreprises d'Etat. "Il faut bien se souvenir que le commerce des armes n'a rien de comparable avec d'autres échanges marchads. S'agissant de la partie la plus importante des transferts d'armements, à savoir le commerce légal contrôlé par les Etats - je n'évoque donc là ni les marchés "gris" ni surtout le marché noir -, le commerce des armes est dit "monopsone", à savoir que, dans un pays donné, une multitude de fournisseurs vont concourir pour obtenir les faveurs d'un client unique : l'Etat, représenté par son chef, ou par un subordonné jouissant de la liberté que ce dernier lui aura octroyée. Dans tous les cas, il ne peut donc s'agir que de marchés très particuliers, les armements se trouvant concernés au même titre que quelques autres secteurs d'activité se comptant sur les doigts d'une seule main : l'énergie - dont les hydrocarbures et le nucléaire -, les communications - dont les télécommunications, la radiodiffusion et la télédiffusion -, l'aéronautique et l'espace. La corruption concerne donc essentiellement les marchés portant sur les équipements technologiques les plus indispensables au fonctionnement d'un Etat ou à l'expression de sa souveraineté, éléments sur lesquels les décideurs en mesure d'acquérir des matériels souvent très sophistiqués ne lésinent jamais." 

 

              L'auteur étaye dans le détail des corruptions, des scandales, des "affaires", le constat dressé par l'OCDE en 2007 (Nicolas EHLERMAN-CACHE, Corruption dans les marchés publics. Méthodes, acteur et contremesures) : "Le secteur des armements est particulièrement sujet à la corruption. Les trafquants d'armes sont réputés évoluer sur un "marché vendeur", autrement dit les capacités de production y dépassent la demande. Dans l'ensemble, les exportations légales sont rares. A de longues périodes de faiblesse des exportations succèdent de courtes périodes d'hyperactivité. Le prix des armements est généralement inconnu, de même que des produits analogues ou identiques peuvent être vendus à des prix très différents, ce qui multiplie les possibilités d'intégration de facilités commerciales dans un contrat. Le secteur manque de transparence et ne bénéficie que d'un contrôle démocratique limité. Les appels d'offres sont retreints, puisque le nom des entreprises est tenu secret pour des raions de "sécurité nationale". Cette situation fait indubitablement écran à toute vérification."

La haute géopolitique est faite de milliers d'échanges, de coups tordus et d'intérêts très privés. De l'Irangate à l'attentat de Karachi, des pharamineuses commissions pour "frais communs extérieurs" (FCE) à la corruption intégrée dans les moeurs des grandes entreprises, des étranges transactions mêlant armements, pétrôle et finances aux alimentation des caisses noires électorales, Jean GUISNEL expose les manoeuvres de Tony BLAIR, de Jacques CHIRAC, d'Edouard BALLADUR, de Nicolas SARKOZY (auquel il consacre toute une partie de son livre), par conseillers ou par fonctionnaires interposés... Il nous promène du Pakistan au Moyen-Orient, de l'Inde en Angola, de l'Irak à Taïwan, de l'Argentine à la Lybie, dans les voyages fructueux de tous ces commanditaires et commandités... Même dans les initiatives de moralisation des Etats, par exemple des Etats-Unis d'Amérique, entrent des calculs pour se réserver les marchés et les contrats les plus juteux...  Ces faits, rarement évoqués, ont exigé beaucoup de travail pour être mis à jour tant la première qualité des "agents" du commerce des armes est le silence sur les affaires...

 

           Favorable à une "autre moralisation", le journaliste français s'interroge sur le destin de toutes ces armes : "au-delà de leur utilité pour alimenter les circuits de l'argent noir, à quoi servent finalement ces engins de mort? Les très sophistoqués "systèmes d'armes" achetés dans le monde à coups de milliards de dollars ont-ils contribuer à renverser le cours de l'Histoire? Pas vraiment. Depuis 2001, en Afghanistan, on a vu comment, une fois de plus, des armes légères et des explosifs rudimentaires font gagner des paysans résolus contre la plus puissance et moderne coalition imaginble. De là à dire que les armes technologiques ne servent jamais à faire la guerre et finissent tous à la ferraille, leur principale objet étant d'enrichir les industriels occidentaux concernés et leurs clients corrompus, il y a sans doute un pas... En revanche, le business des armes légères, tout aussi corrompu et corrupteur mais qui pèse économiquement beaucoup moins lourd, est, lui; terriblement mortifère. Depuis les années 1990, l'Afrique des Grads Lacs, mise à feu et à sang avec des fusils automatiques à quelques centaines de dollars pièce, a ainsi perdu des millions d'habitants dans un génocide silencieux. La corruption l'a permis, afin que les minerais rares du sous-sol congolais alimentent les usines du monde. Et les conventions anticorruption de l'OCDE et de Merida n'ont rien pu y faire..."

 

Jean GUISNEL, Armes de corruption massive, Secrets et combines des marchands de canons, La Découverte, Cahiers Libres, 2011, 390 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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Mardi 1 octobre 2013 2 01 /10 /Oct /2013 14:03

    Information, renseignement et espionnage constituent bien des éléments souvent mêlés de multiples conflits à l'intérieur des Etats comme à l'extérieur, à l'intérieur des entreprises comme entre entreprises...  D'une manière générale, il n'y a pas de stratégie sans ces trois-là... Si l'espionnage est connoté de manière péjorative (définit comme la collecte clandestine d'informations secrètes et privées, et comme l'action punissable lorsqu'il est exercé par l'ennemi sur son territoire...), le renseignement est une information estimée pour sa valeur et sa pertinence (sans être le fait ou l'opinion elle-même, car quand il est rapporté, il ne l'est jamais d'une manière brute et parfois mal contextualisé...), est le fait de l'ensemble d'organismes officiels tout-à-fait légaux (pas forcément à l'existence connue ou transparents, ce qui d'ailleurs constituerait là un gros défaut...) se distinguant officiellement (mais en fait très souvent faussement) par le respect de la légalité (nationale et/ou internationale) et parfaitement légitime, avec des méthodes de recherche "honorables" (en fait de même nature que l'espionnage si décrié). 

 

     Ecartons d'abord une source de confusion : se renseigner, pour un possesseur de souveraineté, est un devoir orienté non seulement vers les ennemis déclarés, mais également vers les alliés et les amis, non seulement vers des puissances extérieures, mais également vers sa propre polulation. Impossible de collecter les bons impôts, d'édicter de bonnes lois, d'effectuer "d'utiles répressions" sans un réseau d'informateurs, informateurs qui peuvent aussi bien des professionnels que des amateurs, des hommes et des femmes conscientes de ce qu'ils (elles) font, mais également des sujets qui ne savent même pas qu'ils informent. D'une manière générale, les secrets d'Etats sont moins des secrets pour les Etats voisins que pour leurs populations respectives. De la même manière que l'on pose les questions premières en matière de défense : qui se défend, contre qui, pourquoi, avec qui et que défend-t-on? ces questions se posent en matière de renseignement de façon constante, avec une "qualité" en plus, c'est que le renseigné, le renseigneur et celui sur qui on se renseigne... peuvent à un moment donné, ne plus savoir pourquoi ils combattent et surtout ce qu'ils combattents réellement. Car une des bases du renseignement, c'est d'être contré par de fausses informations... En temps de "paix", les pistes sont déjà brouillées, mais en temps de "guerre", c'est bien pire... Et cela vaut pour le renseignement de n'importe quelle nature, qu'il soit fiscal, sociétal, économique, militaire, stratégique... Et cela s'effectue à l'aide de tous les canaux d'informations imaginables...

 

   Le cycle du renseignement, en partant de la définition donnée par le Sénat des Etats-Unis en 1976, passe des questions posées (il faut d'abord poser les bonnes questions!, ce qui est loin, très loin d'être toujours le cas...), à la collecte d'informations (plus ou moins valables), à leur analyse (dont la qualité va du médiocre à l'excellent...), à la diffusion de cette analyse dans l'organisation à la recherche d'informations, laquelle diffusion entraine de nouvelles questions, précisant ou rendant encore plus floues les questions posées... Dans le monde de l'entreprise, on comprend généralement 5 étapes, et à chacune d'entre elle, ce qui importe, c'est la qualité de l'information et non sa quantité (plus il y a d'informations à traiter, moins on a de chance de répondre à la question initialement posée...) :

- l'expression du besoin de renseignement par le client qui s'exprime souvent par l'établissement d'un plan de recherche qui définit ce qu'il faut surveiller.

- la collecte méthodique des informations qui commence d'abord par la recherche des sources pertinentes, documentaires, humaines, techniques...

- le traitement des informations brutes qui consiste à les évaluer, les regroupêr, à les recouper avec des éléments déjà connus, surtout pour en établir la véracité. A noter qu'à ce stade, quasiment tous les secrets militaires de la Seconde guerre mondiale sont passés par de nombreux services, y compris ennemis, mais s'y mêlaient de fausses informations, parfois plus "véridiques" que les vraies...

- la phase d'analyse consiste à transformer ces informations en renseignements exploitables. Or, très souvent, dans les systèmes bureaucratiques, les renseignements qui collent avec les perspectives déjà retenues ont souvent plus de chances d'être retenus que les autres. Connaitre la stratégie de l'adversaire, puis lui présenter des scénarios qui collent à cette stratégie est le moyen le plus couramment utilisé pour le tromper. De plus, comme dans tout système bureaucratique, l'analyste ou même une épuipe d'analyste est rarement isolée. Elle fait partie d'une chaîne hiérarchique et la valorisation des renseignements en sa possession est souvent une tendance constatée, que ce soit dans le domaine civile ou dans le domaine militaire. 

- La diffusion des renseignements au client, avec d'inévitables filtres et de notices d'évaluation, sous la forme de synthèses plus ou moins périodiques, où il faut toujours balancer, encore une fois, entre la précision et la justesse... 

   Jacques BAUD, reprenant une source américaine (Dictionary of Military and Associated Terms, Department of Defese, The Joint Chiefs of Stafs, 1974) distingue 4 phases : 

- Planification et conduite : Détermination des besoins en renseignements, planification de la collection, émission des ordres et des demandes aux services de rechercher et contrôle constant de la productivité des instances de recherche. "Cette phase, explique t-il, comprend l'expression des besoins de renseignements, la planification de la collection, les demandes aux services de recherche, ainsi que le pilotage des organes de renseignements. L'expression des besoins de renseignements par les décideurs est le point de départ du processus. L'attribution de missions aux services de renseignement, qui en découle, est un sujet délicat dont les politiciens se libèrent volontiers  en laissant souvent les services se diriger eux-mêmes. Aux Etats-Unis, par exemple, différentes tentatives des services pour pousser les politiciens à définir leurs besoins de renseignements ont eu des formes diverses (catalogues de suggestions, questions à choix multiples, etc.) et une efficacité limitée. En situation de crise, l'expression des besoins apparait relativement facilement. En revanche, dans une situation de paix relative, déterminer la direction dans laquelle le regard doit se porter est une entreprise délicate. Les objectifs du décideur ("client") sont déterminants car, outre la direction du regard, ils doivent également en déterminer l'acuité et l'éclairage. Le pilotage des organes de renseignements implique une communication permanente entre le "client", l'analyste et les organes de collection. Il s'agit non seulement de formuler et de réajuster en continu des missions pour des organes de collection, mais aussi de suivre l'évolution du produit analytique, afin qu'il "colle" avec les besoins du client."

- Collection : Recherche d'information auprès de sources, en fonction d'une planification, par les services de recherche et diffusion des informations recueillies aux organes d'exploitation de renseignements appropriés. "La collection - ou acquisition - comprend la recherche d'informations au près des sources, en fonction d'une planification, et la remise des informations recueillies aux organes d'exploitation. La collection d'information peut être active (espionnage) ou passive (écoute électronique, presse, etc.). Elle peut être ouverte ou clandestine. Les sources ouvertes représentent 90% de l'acquisition d'information, et couvrent la majeure partie du renseignement stratégique. Les sources classifiées permettent généralement de compléter et de confirmer l'information ouverte. Les sources peuvent être techniques (écoute électronique, imagerie satellitaire, etc.) ou humaines (agents, informateurs, journalistes, etc.)"

- Exploitation : Etape au cours de laquelle l'information devient un renseignement à travers une évaluation, une collation, une analyse, une synthèse et une interprétation.  "C'est le centre de gravité du travail de renseignement. Son efficacité dépend essentiellement de deux facteurs : les performances du système analytique, à savoir des processus intellectuels et mécaniques qui doivent permetrre d'arriver à des conclusions pertinentes ; l'acceptation de l'analyse par les décideurs (clients). Le renseignement peut être comparé à un puzzle. Le rôle de l'analyte est d'en assembler les pièces. Il essaie, le plus souvent, sur la base d'indices, de reconstituer une image. Cette reconstitution est d'autant plus facile que l'environnement est linéaire et prévisible. Ainsi, lors de la guerre froide, les principes et doctrines relativement rigides du Pacte de Varsovie permettaient, moyennant une surveillance assidue, de dégager des anomalies de comportement, qui auraient pu constituer des indices pour une offensive en Europe. Les Soviétiques se sont efforcés d'introduire des anomalies dans le cycle normal des activités, afin d'induire en erreur les services occidentaux (principe de la "déception" ou "mesures action"). L'information est plus que jamais disponible, et parfois même pléthorique. (...). Cette gigantesque quantité d'informations doit être triée et stockée. Le premier travail de l'analyste est de distinguer l'information pertinente du bruit de fond qui l'entoure. C'est l'évaluation. Ensuite, il s'agit d'assembler les pièces du puzzle en une image cohérente en éliminant les doublons et en cherchant les éléments d'informations disponibles. C'est la collation. Une fois une image obtenue, il s'agit de l'interpréter et d'estimer dans quelle direction elle pourrait évoluer et élaborer des options possibles pour l'avenir. L'interprétation tien tcompte d'éléments tels que l'histoire, la personnalité des acteurs, la vraisemblance, et les besoins du "client". Par définition, l'analyse de renseignement a le regard tourné vers le futur et, en l'absence d'une boule de cristal, un certain risque est inhérent. Plus un renseignement est précis plus il a de chance d'être faux. Plus il est vague plus il a de chance d'être correct, mais perd souvent de sa substance. L'analyste doit donc rechercher un équilibre raisonnable et subtil entre la précision et la justesse. La crainte de se trompeer pousse parfois l'analyste à diluer ses appréciations, de sorte à pouvoir se dégager plus facilement si son appréciation n'est pas correcte. Durant la guerre du Golfe, le général Norman H Scwarkopf s'est plaint de la mauvaise qualité des produits venant des échelons supérieurs. L'influence de la société, de l'attitude des administrations tend à favoriser les analyses peu engagées et peu compromettantes. Ce phénomène limite la créativité et le risque inhérent à toute analyse prédicitive."

- Diffusion : Acheminement des renseignements sous une forme appropriée, orale, graphique ou écrite, aux organes qui en ont besoin. "Le renseignement doit être adapté au client et à ses besoins en quantité (ne doit être fourni que ce qui est nécessaire) et en qualité (le contenu du renseignement et la terminologie doivent lui être adapté). La réelle nouveauté dans les engagements militaires modernes est l'implosion de facto des notions traditionnelles de tactique, d'opérations et de stratégie dans un seul niveau. La guerre de l'information en est une claire illustration : elle touche san stransition tous les niveaux, chacun ayant une influence sur l'autre. Le renseignement suit cette évolution également. Il devient difficile de distinguer ce qui est significatif à un niveau donné (tactique, opératif, stratégique ou politique). Les satellites d'observation ont été conçus durant la guerre froide pour répondre à des besoins stratégiques spécifiques, à savoir la surveillance du potentiel nucléaire de l'adversaire. Le produit de l'observation satellitaire avait deux caractéristiques essentielles : a) il n'avait pas d'urgence, et b) il s'adressait à un nombre restreint de destinataires. Aujourd'hui, la qualité de l'imagerie, l'évolution des moyens de transmissions et de l'information ont progressivement intégré le renseignement satellitaire dans les décisions tactiques. Ce phénomène a deux conséquences. Premièrement, les systèmes de collection stratégiques, qui autrefois n'approvisionnaient qu'un nombre réduit de "clients", doivent aujourd'hui satisfaire un grand nombre de consommateurs. Ce qui pose le problème de saturation des moyens de transmissions et d'analyse. En second lieu, un renseignement, accessible à tous dans des réseaux de communication, tend à perdre la "valeur ajoutée" apportée par les différents échelons d'analyse et de commandement. Le renseignement est détiné à être connu. Ce qui apparait comme une trivialité constitue un problème majeur. Plus souvent qu'on ne le pense, l'analyse ne sera acceptée que si elle correspond à un cadre défini à l'avance, confirme les idées préexistantes, ou s'intègre dans un processus politique. (...). Un problème lié à la diffusion du renseignement est sa classification. Par exemple, le renseignement doit être une activité discrète, et fréquemment secrète. La classification a pour objectif premier de protéger les courses et les méthodes utilisées, mais doit aussi dissimuleer les lacunes et les forces du renseignement, ainsi que les secteurs d'intérêt du pouvoir politique (ou militaire)."

Il signale que plusieurs variantes de ce cycle sont utilisées. La CIA définit le cycle en 5 phses où l'exploitation est divisée en collation et analyse. "Il s'agit bien d'un cycle, puisque le renseignement obtenu d'une part permet d'orienter les besoins nouveaux en renseignement et que, d'autre part, le renseignement lui-même est réévalué en permanence, en fonction de l'évolution de la situation."

 

  La qualité d'un système de renseignements se mesure souvent aux connaissances des analystes des situations. La longévité des équipes constitue également un atout, difficile à obtenir, dans les organisations où les conflits de pouvoirs sont importants. On a beau mutliplier les éléments techniques, les sources d'information, les fonds documentaires, le rensiegnement, s'il n'est pas exploité correctement et dans le bon temps, mène tout droit aux faillites économiques, financières, militaires... et politiques. 

 

   Le renseignement, l'espionnage pour donner à la chose toute sa dimension conflictuelle, est une pratique aussi ancienne que la guerre, sans doute même avant l'Etat... Les guerriers en chasse de l'ennemi envoient toujours des éclaireurs... Il est mentionné (dans toutes ses variantes, de cette simple reconnaissance de terrain à la diffusion de faux renseignements) dans de nombreux ouvrages de stratèges et de stratégistes (L'Art de la guerre - Machiavel - L'Illiade, la Bible...). Cette activité apparait comme non négligeable pour la compréhension de certains événements historiques, mais les recherches en elles-mêmes sont plutôt  rares, surtout pour les époques en cours (où elles ne sont guères encouragées... officiellement...)... En tout cas, il faut un certain recul pour interpréter les événements historiques, car se mêlent aux diverses relations de ces événements, des présupposés partisans, des lacunes d'informations, de fausses pistes sciemment présentées (L'assassinat du Président Kennedy en 1963 en est presque un cas-type)... Dans les analyses des responsables politiques et militaires se mêlent souvent des informations ouvertes (disponibles pour le grande public et même sur-diffusées) et des informations secrètes qu'il ne faut pas divulguer, même (et surtout) aux diverses commissions d'enquêtes officielles, sous peine de nuire aux source d'information ou de révéler des pratiques illégales des représentants de la loi... 

    Avec la multiplication des relations entre pays, et entre entreprises, sans compter une mondialisation tous azimuts, les organismes de renseignement, privés ou publices, civils ou militaires effectuent des opérations de renseignements dont la nature est souvent multiforme. Nous ne devons pas nous étonner si des entreprises collectent des renseignements militaires, si des Etats collectent des renseignements économiques, car les stratégies, des Etats comme des entreprises sont devenues globales, pour ceux et celles bien entendus qui en possèdent les moyens financiers. Avec le développement d'Internet, les services de renseignements engrangent des masses d'informations de plus en plus difficiles à exploiter, même avec l'appui de machines de traintement de ces informations... A un point tel que l'on peut se demander si le bruit (au sens des sciences de l'information) ne parvient pas finalement à couvrir les éléments utiles, et à les rendre invisibles. Il s'agit là de véritables batailles technologiques aux complexités croissantes.

Question subsidiaire, on peut se demander si le partage entre activités de veille (recherche aléatoire, présence dans les lieux de recherche, quel qu'en soit le type) et activités dirigées (recherche précise et ciblée de renseignements) ne s'effectue de nos jours pas dans une dynamique qui donne de plus en plus d'importance à la première, au détriment d'une mobilisation d'équipes rodées sur un sujet précis...

 

 

Jacques F BAUD, article Renseignement, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 ; Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Lavauzelle, 1998.

Thierry LENTZ, L'assassinat de John F Kennedy, Histoire d'un mystère d'Etat, nouveau monde éditions, 2013

 

STRATEGUS

 

Complété le 4 octobre 2013

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Dimanche 29 septembre 2013 7 29 /09 /Sep /2013 10:37

       Professeur de philosophie (en classe terminale) et philosophe, au sens qu'il précise dans ses ouvrages, Michel ONFRAY, athéiste, hédoniste et anarchiste individualiste, démissionnaire de son poste de professeur depuis 2002, fondateur de l'Université populaire de Caen, est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages, qui forment une oeuvre contestataire d'un "ordre philosophique officiel" dominant. 

 

         Michel ONFRAY dit renouer - et à notre avis, il le fait réellement! - avec le vrai sens de la philosophie : philosopher est à la portée de tous. Il s'appuie sur la pratique des grands philosophes grecs, qui s'inscrivent dans la vie publique et qui font de la philosophie polémique à longueur d'écrits. Ces philosophes grecs indiquent une manière de rasisonner de manière autonome et de mettre sa vie même en conformité aves sa pensée. Combattants et argumenteurs, battant en brêche les idées reçues, c'est comme cela que le philosophe français comprend la philosophie. C'est aussi une certaine manière de philosopher qu'il prône, en prise avec les connaissances de son temps, dont la psychanalyse. Ses écrits traitent de l'hédonisme, des sens, du corps, de l'athéisme.

Il défend un athéisme inconditionnel et sans concession, considérant les religions comme indéfendables tant elles sont des outils de domination et de coupure avec la réalité. Chroniqueur dans la presse écrite, audiovisuelle, électronique, éditeur (La collection La Grande Raison aux Editions Grasset-Mollat), il diffuse ses réflexions notamment dans des médias classés à droite, où il est considéré comme "l'athée de service". Il semble être rejeté par une grande partie de la mouvance intellectuelle qui se situe à gauche et même par certaines tendances anarchistes. On lui prête souvent des opinions plutôt classées à droite de l'échiquier politique, malgré un certain nombre d'écrits où sa position est plus nuancée. C'est précisémment sans doute parce que l'argumentaire de ses opinions est long, fouillé, obligeant à réfléchir, que les médias n'arrivent pas à la restituer... La participation de Michel ONFRAY lui-même à de certaines polémiques n'y est pas pour rien. Dire qu'il est favorable à une "gestion libertaire du capitalisme" (un post-anarchisme) peut être l'occasion de relever sans doute quelques contradictions, s'il n'ajoutait pas "par opposition à la gestion libérale du capitalisme".  Son soutien à Olivier BESANCENOT, candidat de la Ligue Communiste Révolutionnaire, pendant la campagne présidentielle de 2007 dénote tout de même une orientation générale à gauche, et même à la gauche de la gauche française... Mais l'essentiel, par-delà une certaine impression qu'il "enfonce des portes ouvertes" (qui ne le sont pas pour tout le monde!) (se situant finalement dans le courant séculaire de laïcisation), comme l'écrit le philosophe Michael PARAIRE (Michel ONFRAY, une imposture intellectuelle), son oeuvre représente une constante critique de la manière universitaire dominante de philosopher (sans prise souvent avec la réalité sociale), et une entreprise de démolition d'une certaine présentation de l'histoire de la philosophie.

    Influencé par une myriade d'auteurs comme SPINOZA, Baron D'HOLBACH, Karl MARX, Frédérix NIETZSCHE, Pierre HADOT, Diogène de SINOPE, et aussi par Vladimir JANKÉLÉVITCH (dont il redéfinit la notion d'Hapax existentiel), Gilles DELEUZE (dont il reprend la notion de "personnage conceptuel"), il en tire (de certaines de leurs oeuvres) une philosophie que l'on pourrait qualifier de composite si elle n'avait pas une certaine unité profonde

 

    Nous pouvons opérer un classement de (la plupart de) ses oeuvres par collection, toutes abordant souvent les mêmes sujets :

- La Contre-histoire de la philosophie ; à l'origine de 6 titres, mais à ce jour de 9 livres ;

- La philosophie féroce, avec Exercices anarchistes (Galilée, 2004), Trace de feux furieux (Galilée, 2006) et Philosopher comme un chien (Galilée, 2010) ;

- Le Journal hédoniste, avec Le désir d'être un volcan (Grasset, 1996) ou Le magnétisme des solstices (Flammarion, 2013) ;

- Oeuvres axées sur l'autonomie et la résistance : Politique du rebell. Traité de résistance et d'insoumission (Grasset, 1997),

- Revue des philosophes "alternatifs" : Antimanuel de philosophie. Leçons socratiques et alternatives (Bréal, 2001), Traité d'athéologie. Physique de la métaphysique (Grasset, 2005), 

- Oeuvres axées sur un philosophe ou une philosophie, souvent reliée au monde des arts, moins connues du grand public : Georges Palante. Essai sur un neitzschien de gauche (Folle Avoine, 1989), LOeil nomade. La peinture de Jacques Pasquier (Folle Avoine, 1993), Métaphysique des ruines. La peinture de Monsà Desidero (Mollat, 1995), Physiologie de Georges Palante. pour un nietzschéisme de gauche (réddédition, Grasset, 2002), Célébration du génie colérique. Tombeau de Pierre Bourdieu (Galilée, 2002), Splendeur de la Catastrophe. La peinture de Vladimir Vélikovic (Galilé, 2002), Les Icônes païennes, Variations sur Ernest Pignon-Ernest (Galilée, 2003), Epiphanies de la séparation. La peinture de Gilles Aillaud (Galilée, 2004), Oxymoriques. Les photographies de Bertina Rheims (Jannink, 2005), La Sagesse tragique. Du bon usage de Niestzsche (LGF, 2006), Fixer les vertiges. Les photographies de Willy Ronis (Galilée, 2007), L'innocence du devenir. La Vie de Frédérixc Nietzsche (Glailé, 2008), Le Chiffre de la peinture. L'Oeuvre de Valerio Adami (Galilée, 2008), La Vitesse des imulacres. Les sculptures de Pollès (Galilée, 2008), La Religion du Poignard. Eloge de Charlotte Corday (Galilée, 2009), L'Apiculteur et les Indiens. La peinture de Gérard Garouste (Galilée, 2009), Le recours aux forêts. La tentation de Démocrite (Galilée, 2009), Nietzsche. Se créer liberté (biographie en BD par Maximilien Le ROY, éditions Le Lombard, 2010), L'ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus (Flammarion, 2012), La Sagesse des abeilles. première leçon de Démocrite (Galilée, 2012), La Raison des sortilèges. Entretiens sur la musique, avec jean-Yves Clément (Autrement, 2013)... Michel ONFRAY partage avec Frédéric NIEZSCHE son intérêt pour la musique (finalement comprendre Nietzsche sans avoir lu ses oeuvres sur Wagner et la musique semble difficile...)

S'en dégage Le Crépuscule d'une idole. L'affabulationfreudienne (Grasset, 2010), car objet d'une large polémique, suivi d'Apostille au Crépuscule. Pour une psychanalyse non freudienne (Grasset, 2010). 

- Oeuvres sur la philosophie hédoniste et sur le corps : le Ventre des philosophes. Critique de la raison diététique (Grasset, 1989), Cynismes. Portrait du philosophe en chien (Grasset, 1990), L'Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste (Grasset, 1991), La Sculpture de Soi. La morale esthétique (Grasset, 1993), La Raison gourmande. Philosophie du goût (Grasset, 1995), Théorie du corps amoureux. pour une érotique solaire (Grasset, 2000), L'invention du plaisir. Fragments cyrénaïques (LGF, 2002), Archéologie du présent. Manifeste pour une esthétique cynique (Adam Biro/Grasset, 20033), La Puissance d'exister. Manifeste hédoniste (Grasset, 2006), La Pensée de midi. Archéologie d'une gauche libertaire (Galilée, 2007), Le Souci des plaisirs. Construction d'une érotique solaire (Flammarion, 2008), Manifeste hédoniste (Autrement, 2011),  Un requiem athée (Galilée, 2013).

  Sur la façon de philosopher, nous pouvons distinguer La Communauté philosophique. Manifeste pour l'Université populaire (Galilée, 2004), suivi de Suite à la Communauté philosophique. Une machine à porter la voix, avec Patrick BOUCHAIN (Galilée, 2006). Egalement, Rendre la raison populaire. Université populaire, mode d'emploi (Autrement, 2012).

   La problématique du génocide fait l'objet de plusieurs passages de divers livres, mais on note sur le sujet Le Canari du nazi. Essais sur la monstruosité (Collectif, Autrement, 2013).

 

   La lecture des oeuvres de michel ONFRAY, étant donné leur bonne lisibilité, le refus d'utiliser un langage spécialisé et les thèmes concernant directement  l'individu, peut commencer par n'importe quel ouvrage. Même si notre préférence va à la série sur la Contre-histoire de la philosophie (à part l'un de nous, fou de musique qui va directement aux ouvrages touchant l'art), parce que c'est là que l'on peut trouver le plus rapidement et sans doute de la manière la plus ouverte, facilitant la réflexion ultérieure, et l'interprétation et les sources de l'auteur.

Le premier volume sur Les sagesses antiques comporte un préambule général qui éclaire sur sa manière de philosopher. Il se positionne fortement contre l'enseignement académique et propose une voie ouverte sur la philosophie, qu'il faut arrêter de considérer comme ennuyeuse... "L'historiographie, une polémologie. L'historiographie relève de l'art de la guerre. Pas étonnant, dès lors, qu'alentour règne l'ambiance des secrets-défense. La discipline participe donc de la polémologie : comment envisager le combat, mesurer les rapports de force, mettre au point une stratégie, une tactique pour y parvenir, gérer les informations, taire, passer sous silence, souligner l'évidence, feindre, et tout ce qui suppose des affrontements à même de déterminer vainqueur et vaincu? L'histoire est fable avec les gagnats et sans pitié à l'égard des perdants. Elargissons : l'historiographie de la philosophie n'échappe pas à cette loi du genre. La philosophie, un peu arrogante, souvent sûre d'elle-même, assez donneuse de leçons, se présente habituellement comme la discipline couronnant toutes les autres. Les fonctionnaires de la matière actifs dans l'Inspection générale ne se privent pas d'entonner cette antienne et de justifier ses enseignement dans les seules classes de terminale du cursus scolaire en arguant de la nécessité d'un bagage minimum de culture générale pour pouvoir commencer à philosopher." Il s'insurge contre l'absence "dans la discipline fragmentée - éthique et esthétique, épistémologie et anthropologie, logique et politiqye, etc - ou dans les études adjacentes des sciences dites humaines (d') un secteur consacré à l'examen des conditions de son écriture. Nulle part on n'interroge les présupposés des auteurs qui écrivent l'histoire, donc, d'une certaine manière, la font." Il peste contre une répétition des mêmes auteurs, des mêmes textes et des mêmes périodisations (un Démocrite présocratique qui lui survit de trente ou quarante ans!).  Pour lui, "l'historiographie dominante dans l'Occident libéral est platonicienne. Comme on écrivait l'histoire (de la philosophie) du seul point de vue marxiste-léniniste dans l'Empire soviétique au siècle dernier, dans notre vieille Europe les annales de la discipline philosophique s'établissent du point de vue idéaliste. Consciemment ou non." Il dénonce cette distorsion et cette focalisation sur les thèmes philosophiques de PLATON, de DESCARTES, de KANT, de HEGEL. "L'idéalisme, la philosophie des vainqueurs depuis le triomphe officiel du christianisme devenu pensée d'Etat (...) passe traditionnellement pour la seule et unique philosophie digne de ce nom." Il reprend l'analyse d'Alfred North WITEHEAD (Process and Reality, 1929) pour qui "la plus sûre description d'ensemble de la tradition philosophique européenne est qu'elle consiste en une série d'annotations à Platon". "Face à l'histoire des vainqueurs, devant la domination sans partage de l'historiographie dominante, pour faire pièce à la doctrine officielle et institutionnelle, il manque évidemment une histoire des vaincus, une historiographie des pensées dominées, une doctrine officieuse et alternative. En tout logique, elle n'existe évidemment pas, la coutume des seigneurs de guerre s'y oppose. Logique du massacre intégral oblige". C'est ce à quoi veut s'atteler Michel ONFRAY dans sa série de la Contre-histoire de la philosophie. Il propose en même de remettre en chantier la manière même de philosopher et de revenir en fin de compte, dans cette façon "nouvelle", à une façon très ancienne... "c'est celle de l'agora et du forum. Elle définit la manière antique de pratiquer une philosophie ouverte à destination du passant ordinaire : Protagoras le docker, Sacrate le sculpteur, Diogène l'assistant banquier, Pyrrhon le peintre, Aristippe l'enseignant, s'ils sont de vrais philosophes - créateur d'une vision du monde, auteurs d'ouvrages théoriques, ils vivent leur pensée au quotidien et mènent une vie philosophique -, ne sont pas des professionnels de la profession sur le mode postmùoderne. De même, ils ne s'adressent pas à des spécialistes qui se destinent à l'enseignement ou à la recherche philosophique. Ils parlent au poisoonier, au charpentier, au tisserand qui passe par là et qui, parfois, s'arrête, écoute, adhère, puis se convertit à un mode d'existence spécifique tendu vers la création de soi comme une subjectivité heureuse dans un monde dominé par la négativité." Loin d'être le musée habituellement proposé, la philosophie ne se constitue pas obligatoirement contre le corps, malgré lui, mais avec lui, à la manière de SPINOZA, de Gilles DELEUZE et de NIETZSCHE. il adopte pour ce faire, le genre de la biographie existentielle, qui nous permet ainsi de participer, dans la recherche de sources qui constituent sans doute, par leur rareté, le principal obstacle à cette grande entreprise. Si cette rareté s'atténue dans le temps, problématique pour l'Antiquité, moins contraingnante pour les temps modernes et même auparavant, l'invention de l'imprimerie permettant la mutiplication des copies de ces sources, elle demeure encore, tant les destructions furent et sont encore nombreuses, du fait du temps, des intempéries mais aussi de la volonté des vainqueurs dont il parle. 

Neuf volumes sont déjà parus de cette Contre histoire : outre le premier volume sur les Sagesses antiques (2006), dans l'ordre, Le Christianisme hédoniste (2006), Les libertins baroques (2007), Les Ultras des Lumières (2007), L'eudénisme social (2008), Les radicalités existentielles (2009), La Construction du surhomme (2011), Les Freudiens hérétiques (2013) et Les Consciences réfractaires (2013), tous aux Editions Grasset.

 

    Dans Antimanuel de philosophie, le professeur de philosophie tente de réconcilier les lycéesn avec cette discipline en indiquant un certain nombre d'auteurs et de textes autour de thèmes en prise avec la réalité ou le vécu qutidien. Avec une présentation humoristique et rompant avec des questions qu'il juge aussi absconse de Pourquoi y-a-t-il de l'être plutôt que rien (Leibniz, Heidegger) ou Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles? (Kant), il aborde des sujets clés discutés par maintes philosophies mais qui ne trouvent pas de place adéquate dans les manuels scolaires : Qu'est-ce que l'homme? (Reste-t-il beaucoup de babouin en vous? ou A quel moment une pissotière peut-elle devenir une oeuvre d'art?), Comment vivre ensemble? (Laisserez-vous les sites pornographiques d'Internet accessibles à vos enfants? ou Croyez-vous utile de juger d'anciens nazis presque centenaires?) et Que peut-on savoir? (Qu'est-ce qui s'évapore quand vous perdez conscience (seul ou à deux)? ou Faut-il être obligatoirement menteur pour être Président de la République?). "Dans les programmes officiels, on transmet des valeurs sûres, classiques. La plupart du temps elles dérangent peu l'ordre social, moral et spirituel, quand elles ne le confortent pas nettement. Mais il existe aussi, et en quantités, des philosophes marginaux, subversifs, drôles, qui savent vivre, manger et boire, qui aiment l'amour, l'amitié, la vie sous toutes ses formes - Arstippe de Cyrène (vers 435-350 av JC) et les philosophes de son école, les Ctrénaïques, Diogène de Sinope (Ve siècle av JV) et les Cyniques, Gassendi (1592-1655) et les Linertins, La Mettrie (1709-1751), Diderot (1713-1784), Helvétius (1715-1771) et les Matérialistes, Charles Fourier (1772-1837) et les Utopistes, Raoul Vaneigem (né en 1934) et les Situationnistes, etc."

 

    Par le Traité d'athéologie, Michel ONFRAY série toute une série de notions autour de la croyance religieuse, sans mépris pour les croyants, avec beaucoup de virulences envers les profiteurs des croyances. Il estime que les Lumières se sont arrêtées en chemin, avec une vision bien plus déiste qu'athéiste, que Kant, excellent dans La Critique de la raison pure, n'ose pas s'attaquer au final à Dieu, à l'immortalité de l'âme et à l'existence du libre arbitre, "trois piliers de toute religion".  il entend renouer avec l'ambition de Georges BATAILLE (qui voulait dès 1950 publier en trois volumes chez Gallimard La Somme athéologique), mais qui laisse le corpus inachevé. "Au-delà de ce Traité d'athéologie liminaire, la discipline suppose la mobilisation de domaines multiples : psychologie et psychanalyse (envisager les mécanismes de la fonction fabulatrice), métaphysique (traquer les généalogies de la transcendance), archéologie (faire parler les sols et sous-sols des géographies desdites religions), paléographie (établir le texte de l'archive), histoire bien sûr (connaitre les épistémès, leurs strates et leurs mouvements dans les zones de naissance des religions), comparatisme (constater la permanence de schèmes mentaux actifs dans des temps distincts et des lieux éloignés), mythologie (enquêter sur le détail de la rationalité poétique), herméneutique, linguistique, langues (penser l'idiome local), esthétique (suivre la propagation iconique des croyances). Puis la philosophie évidemment, car elle parait la mieux indiquée pour présider aux agencements de toutes ces disciplines. L'enjeu? Une physique de la métaphysique, donc une réelle théorie de l'immanence, une ontologie matérialiste.".

 

     C'est dans Politique du rebelle, que l'on peut trouver le versant politique de la pensée de Michel ONFRAY, car dans les autres livres, les préoccupations socio-politiques, et encore plus sociales, semblent laissées dans l'ombre au profit de ce qui intéresse le plus profondément l'individu. C'est à la recherche d'une mystique de gauche, ancré dans l'esprit de résistance, que se livre l'auteur, qui situe une telle recherche dans le sillage (en tentant d'y découvrir un achèvement), de Mai 68. Cela considéré dans une fin de siècle convaincue de la mort des idéologies collectives. 

 

   Toute son oeuvre, et ses conférences à l'Université populaire de Caen, prônent un athéisme argumenté et militant. Il décortique à longueur d'ouvragesn ce qui'l appelle l'idéalisme ascétique platonicien, néo-platonicien, puis chrétien, et enfin allemand, qui influence notre manière de penser et de concevoir le monde. Sans pour autant négliger d'autres sphères culturelles, allant souvent vers l'Islman ou le JudaÏsme. 

 

Michel ONFRAY, Politique du rebelle, Traité de résistance et d'insoumission, Grasset, 2004 ; Traité d'athéologie, Physique de la métaphysique, Grasset, 2005 ; Antimanuel de philosophie, Leçons sacratiques et alternatives, Bréal, 2001 ; Les sagesses antiques, Contre-histoire de la philosophie 1, Grasset, 2006.

Par GIL - Publié dans : AUTEURS
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Vendredi 27 septembre 2013 5 27 /09 /Sep /2013 13:18

             Les combats les plus meurtriers sont probablement ceux qui se déroulent contre ou dans les villes, en vue de leur contrôle ou de leur.. destruction. Les conflits  armés, que l'on distingue dans la littérature un peu trop rapidement sans doute des autres conflits ayant pour objet ou sujet une ou des villes, prennent souvent comme lieu de prédilection un tissu urbain. Plusieurs fonctions, refuge, casernement, noeud logistique, lieux du pouvoir politique, économique, religieux, contribue à conférer aux villes une valeur stratégique. Pour autant, si l'on se bat pour garder ou prendre une ville, les combats à l'intérieur, dans les rues, semblent souvent être évité par les acteurs militaires. A partir du moment où l'objectif dépasse la volonté de la détruire ou de la piller, l'expérience semble montrer qu'il faut éviter à tout prix les combats à l'intérieur, quitte à négocier avec les autorités habituelles qui la connaissent et qui sont souvent les seuls à pouvoir la gérer, et ceci est d'autant plus vrai que le tissu urbain est dense et la population importante. 

Paul-David RÉGNIER, agrégé de géographie et Maitre de conférences à Science-Po Paris, explique que "les villes ne sont jamais "hors champs" des conflits contemporains. En visagées ainsi, elles constituent bien un des lieux privilégiés d'expression de la conflictualité moderne. Ce rôle, elles le doivent en partie à une autre réalité - globale, irréversible et sur laquelle il existe désormais une abandante littérature géographique : la prééminence du fait urbain dans les sociétés contemporaines et ses modes de vies et de production de richesses, évidentes pour le monde occidental mais également vraie pour les sociétés des pays émergents ou en voie de développement. Avec plus de 50% de la population mondiale désormais citadine - même si ce terme recouvre des réalités très différentes, - les villes ne peuvent plus ignorer les conflits et certaines peuvent même être à l'origine ou en abriter l'essentiel des actions.

Pour appréhender les espaces urbains sous l'angle de la conflictualité, il est donc nécessaire de les envisager à des échelles différentes, celle du quartier comme celle de l'armature urbaine d'une région, mais également à l'aune des formes de conflictualité (l'auteur se limite aux conflits armés) : de la guerre nucléaire à l'insurrection urbaine et à la guérilla en passant par les conflits conventionnels, les affrontements ethniques, le terrorisme ou encore les opérations de maintien de la paix. Il est en même temps nécessaire de prendre en considération la nature même des espaces urbains et leur spécificité (une médina n'impose pas à la guerre les mêmes atouts et contraintes qu'une ville occidentale, de même que les bidouvilles africains n'informent pas un conflit, quelle que soit son intensité, comme une ville portuaire ou une capitale) et leur relation par rapport au conflit qui irradie toujours de manière concentrique à partir de son lieu de naissance, pouvant ainsi, soit placer la ville au centre du conflit, en en faisant du même coup un acteur à part entière de ce dernier, soit l'installer au contraire à sa périphérie, simplement affectée par son écho lointain."

 

    Dans les doctrines militaires, "les villes, poursuit-il, n'ont pas été envisagées de manière identique". Le statut des villes n'est pas du tout le même dans l'Antiquité ou au Moyen-Âge, même si une même "science", la poliorcétique, se développe à travers les époques pour défendre ou prendre une ville. Que les instruments soient des catapultes ou des tours mobiles, on les retrouvent toujours sous de multiples variantes, jusqu'à la suprématie de la poudre à canon. "A l'exception notable des doctrines nucléaires, les villes sont presque toujours considérées comme des champs de bataille complexes, difficiles à maîtriser ou à conquérir, mobilisant un nombre élevé de combattants, et où le succès n'est jamais garanti. En un mot  le choix d'espace urbain comme champ de bataille est sans conteste à éviter. Mais les mêmes doctrines,, lorsqu'elles s'élèvent au niveau stratégique, reconnaissent toutes les villes comme des objectifs majeurs, sorte de point de contact entre l'art de la guerre et la poursuite d'objectifs politiques. Aucun stratège n'a donc pu totalement exclure les espaces urbains de sa réflexion notamment parce que ce sont les villes où se concentrent les pouvoirs politiques, économiques et symboliques d'un nation."

  Ceci posé, l'auteur examine les différentes doctrines suivant les forces utilisées (que ce soit dans la réalité ou sur le papier) : conventionnelles, nucléaires ou suivent des formes de conflictualité considérées comme nouvelles : opérations de maintien de la paix, actions terroristes, insurrections.

 

    Les deux seules villes détruites par l'armement nucléaire (Hiroshima et Nagasaki) furent choisies par les stratèges américains suivant des critères qui seront repris plus tard dans les doctrines nucléaires. La ville combine quelques-unes des caractéristiques des cibles potentielles d'une arme nucléaire dite stratégique :

- le caractère fixe de com implantation - par opposition au caractère mouvant d'une force armée conventionnelle en opération, qui permet de paramétrer longtemps à l'avance des coordonnées de tir ;

- sa dimension politique et symbolique qui, au-delà de la population urbaine qui en sera victime, offre à l'arme nucléaire un ensemble concentré de cibles à haute valeur ajoutée, pour reprendre le langage des stratèges américaines du Pentagone ;

- sa valeur systémique : les espaces urbains constituant les noeuds, les centres de pouvoirs et de commandement d'un espace régional ou national. En fait, tout au long de la guerre froide, les dirigeants militires se sont efforcés de dissocier les centres de commandement, de la force nucléaire notamment, des espaces urbains.

L'auteur fait référence à la stratégie nucléaire anti-cités, dite de dissuasion. La stratégie anti-forces, dite de l'escalade nucléaire incluant les technologies d'interception des missiles, fait abstraction des villes et ne fait pas de différence entre les lieux de déploiement, qu'ils soient fixes ou mobiles (technologie de repérage en temps réel). 

 

   La ville dans la doctrine des forces conventionnelle, opposant deux ou plusieurs armées régulières, "sont presque toutes unanimes : les villes sont des espaces qu'il convient d'éviter à tout prix", ce que l'on a bien vu pendant la Seconde Guerre mondiale (au niveau du combat, pas des bombardements contre l'industrie et les habitations (stratégie de terreur)). "Elles sont jugées à la fois inadaptées à la mise en oeuvre des systèmes d'armes conventionnels, difficiles à prendre et impossibles à contrôler, mobilisatrices d'effectifs militaires trop important pour un résultat souvent incertain, et, enfin, où les civils sont trop présents pour demeurer extérieurs aux conflits". Il convient d'éviter que la population ne se mêle aux soldats pour mener une guérilla urbaine dévoreuse d'énergies et de troupes. "Si les villes constituent un obstacle sérieux à la mise en oeuvre des systèmes d'armes et des doctrines, elles n'en demeurent pas moins des objectifs militaires prioritaires." Débarrasser les espaces environnants de la présence de troupes ennemies est le meilleur moyen de s'en assurer ensuite le contrôle. Une fois la question militaire réglée, il reste les problématiques politiques... pour s'assurer de la collaboration des populations conquises... Mais aussi, ce qui effraie nombre de stratèges, l'auteur ne l'écrit pas, mais cela apparait dans nombre d'écrits militaires, c'est la nécessité de pourvoir aux besoins sanitaires et alimentaires (et sécuritaires...) de toute une population, si jamais les services publics ne sont pas remis en marche, outre la perspective de se voir encombrer des axes stratégiques par des mouvements de population en fuite (exode). Les opérations militaires récentes dans le Golfe Persique ont convaincu les responsables militaires de ces éléments.

 

    Plusieurs éléments caractérisent les opérations de maintien de la paix en ce qui concerne les villes :

- le cadre juridique dans lequel elles se placent détermine les marges de manoeuvre d'action des troupes ;

- la conflictualité sporadique et contenue, au moins de la part des troupes qui les mènent, condition nécessaire pour qu'elles gardent la valeur de forces de maintien de la paix ;

- la part très importante des moyens militaires dédiés aux volets humanitaires et sécuritaires par opposition au volet strictement militaire.

Les villes sont depuis le début des années 1980 les espaces privilégiés des opérations de maintien de la paix. Il s'agit dans tous les cas de garantir le fonctionnement de celles-ci, à la fois sur le plan économique (lieux convergents des marchés), sur le plan politique (restauration ou maintien de l'autorité légitime), et sur le plan de l'information (contrôle des médias, condition indispensable de la victoire psychologique contre les "fauteurs" de guerre ou de désordre). Les conséquences de la conduite d'opérations à caractère humanitaire ont un impact sur le plan foncier (très forte augmentation de la valeur foncière des espaces intra- ou péri-urbains, enchérissement des loyers...), sur le plan économique (nécessité de réapprovisionner la ville, et d'approvisionner les troupes dont le nombre accroit fortement parfois la population, sans compter l'organisation des secours aux populations sinistrées, sans compte non plus le bouleversement introduit par les combats et les contrôles policiers de pans entiers de secteurs productifs ou marchands, sans compter encore l'afflux de matières premières, d'aliments ou de carburants en provenance de l'extérieur...) et sur le plan social (ce qui découle des changements des conditions économiques de vie), et sur (mais l'auteur ne l'écrit pas non plus) les possibles conflits d'ordre culturels qui peuvent surgir (présence de soldats de confession différente ou sans confession du tout face à une structure soio-symbolique et religieuse).

 

   Les espaces urbains face à l'insurrection, lorsque les adversaires ont décidé de combattre quartier par quartier (Beyrouth, Sarajevo, Bagdad..), peuvent tout simplement être totalement désorganisé, voire détruits. "Les grands théoriciens de la guérilla depuis Charles Callwell et ses Petites guerres à la fin du XIXe siècle jusqu'à Che Guevara ou Mao ne sont pas spontanément favorables à la conduite d'insurrection en zone urbaine", nous dit Paul)David RÉGNIER avec un certain sens de la litote. "Chez ces théoriciens et praticiens révolutionnaires, la préférence va plutôt aux espaces ruraux et aux espaces marginaux (confins, espaces frontalieers, zones montagneuses, etc.). La conduite d'une insurrection - dont la dimension est autant politique que militaire (...) - doit prioritairement chercher à s'implanter dans des espaces non urbains." L'auteur cite un certain nombre de raisons à cela :

- moindre contrôle étatique et policier ;

- absence d'élites bourgeoises qui créeraient une tension sociale plus forte ;

- possibilité pour les espaces ruraux de jouer le rôle de sanctuaire. 

Pourtant en revanche, les villes offrent d'autrs avantages au fait insurrectionnel :

- multiplicité des cibles gouvernementales ;

- concentration de population dans laquelle on peut puiser pour le recrutement ;

- couverture naturelle procurée aux combattants, par la multiplicité des bâtis et de mouvements. 

Souvent d'ailleurs, les "révolutionnaires" tentent de trouver un ancrage dans les villes, une fois l'implantation en milieu rural bien établie. 

Plus que les manoeuvres des opérations de maintien de la paix, les insurrections opèrent des changements structurels, parfois à long terme, sur de nombreux plans, non seulement à l'intérieur de la ville, mais également dans tout l'environnement qui en dépend. C'est, comme à Sarajevo, une véritable recomposition de l'espace urbain qui s'opère après les combats. 

 

     Les villes sont les espaces par excellence de l'exercice du terrorisme. Par essence, il s'agit de "terroriser" pouvoirs politiques et populations en vue d'objectifs politiques. Soit pour décrédibiliser les autorités responsables de la sécurité, soit pour obternir des négociations sur des points précis, soit encore, et cela on ne l'écrit pas beaucoup, sous couvert de guerre sainte, par vengeance. En tout cas, il s'agit souvent d'obtenir l'impact optimal d'une action violence dans des liens réputés en sécurité.

"Le constat empirique que la lupart des actions terroristes conduites les 30 dernières années ont eu lieu dans des villes ne serait constituer une preuve de ce lieu presque consubstantiel entre villes et terrorisme. Ce lieu doit en fait beaucoup au fait que les villes constituent des lieux favorables à la réussite de ce type d'actions. Elles combinent les atouts d'une importante concentration de population, d'une multiplicité de cibles à haute valeur symbolique, de l'anonymat des grandes conurbations nécessaires à des actions clandestines et enfin de la présence de médias susceptibles de démultiplier les effets d'une action et de relayer la terreur qu'elle cherche justement à instiller. En outre, les villes constituent des bassins de recrutement idéal."

 

     Dans une étude sur le conflit et la ville, Jean-Luc MARRET, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, examine en particulier la question des acteurs et la géographie du combat dans la ville en guerre infra-étatique. "Une guerre urbaine est un univers complexe et nébuleux où co-existe plusieurs mondes et où coopèrent ou s'affrontent plusieurs acteurs avec des attitudes et des capacités variables durant la crise - un processus d'interactions généralisé" dans lequel précisément une armée organisée répugne d'entrer. Il s'appuie notamment pour décrire tout ce processus sur l'étude de C SMEIN (Ville et conflits armés, dans L'armement, n°40, décembre 1994) et sur l'ouvrage de C J ASHWOORTH (War and the City, Londres, Routldge, 1991). "L'opposition populations civiles/belligérants, poursuit-il, est celle qui vient d'abord à l'esprit. Une analyse superficielle considérerait que les civils ont seulement une stratégie de fuite des combats qu'ils observent, des informations médiatiques qu'ils reçoivent d'un des camps ou des balles qui sifflent au-dessus d'eux". Prenant l'exemple de Kaboul en 1992; de Brazzaville en 1997 ou de Bucarrest au moment des combats pour la chute du dictateur CEAUSESCU, il constate que "dans de nombreux conflits urbains, hors les quartiers où se déroulent les combats, la vie économique continue, les gens travaillent, vivent et consomment ce qui peut être consommé. Entre la zone de combat la plus intense et les zones urbaines qui continuent le cas échéant de fonctionneer d'une façon pacifique, il y a toute une échelle d'intensité de la violence et par conséquent une géographie urbaine de la guerre, un découpage de la ville itinérant au gré de l'évolution des hostilités."

Les zones de combat, "plus ou moins concentrées et limitées, en général axées sur la domination des bâtiments publics, lieux de pouvoir et d'information, base d'une direction politique et administrative à venir", zones qui changent au gré du sort des armes et/ou des stratégies des acteurs, peuvent s'étendre à une ville entière. "Elles sont par excellence les lieux où prédominent les combattants - les civils y sont plutôt "inexistants" (fuite) ou cachés (survie). l'intensité des combats y est potentiellement maximale, il y a affrontement entre deux ou plusieurs organisations politiques qui tente de faire prévaloir leur domination dans des rues en guerre."

Les zones intermédiaires entre la ville en pais et les espaces traversés par des combats sont "des zones de "dépressuration sociale" où se côtoient les civils en fuite, les combattants qui vont au combat et ceux - blessés - qui peuvent en partir, les secours, la logistique militaire de soutien - entre check-points, postes de contrôle et couvre-feu. Les journalistes y tentent bon gré mal gré de faire leur métier et d'accéder aux zones de combats pour "faire savoir" le conflit. (...).". "Dans cette zone intermédiaire, écrit notre auteur après avoir fait état de témoignages, entre la violence et la paix, l'imprévisibilité règne. Dans une situation de désordre, encline à ce que Jaurès appelle le "hasard des inspirations individuelles", certains civils peuvent commettre des actes violents socialement motivés (par exemple exécution ou lynchage d'individus symbolisant la fraction adverse ou une domination socio-économique quelconque). Ils peuvent encore se lancer dans des actions de pillage en se mêlant à la nébuleuse des combattants, voire en s'associant à eux le temps d'un "pacte" immédiat et informel de pillage, d'une micro-mobilisation criminelle d'appropriation. Bien qu'il puisse y avoir un basculement d'une action collective à une autre, ce type d'activité se distingue bien sûr d'une manifestation plus classique qui utilise l'espace urbain comme un "simple lieu de passage du cortège manifestant". La manifestation, action ordonnée, très visible et organisée se prête peu à des périodes de conflit militaire exarcerbé. Elle exige au contraire une forme d'ordre qui se retrouve dans l'existence d'un service d'ordre et le plus souvent, d'un point de vue légal, dans l'autorisation préalable des institutions publiques (En France, notons-nous, les manifestations non interdites formellement sont autorisées...). Or, dans le cas de figure qui nous intéresse, l'Etat - ou ce qu'il en reste - ne saurait donner une autorisation quelconque dans la mesure où il a autre chose à faire - lutter pour sa survie contre des opposants qui peuvent le combattre jusque dans sa capitale. Une guerre urbaine, spécialement dans une capitale, implique d'ailleurs l'application d'un couvre-feu, qui supprime par avance toute possibilité de manifestation. Le recours au pillage ou à la violence s'apparente plutôt à l'émeute qui utilise ce même espace urbain comme un lieu de lutte. Le pillage ou la fuite, la coordination des actions individuelles a lieu spontanément ou sur une stratégie préconçue (les circonstances créent en réalité un effet d'aubaine dont certaiens personnes estiment rentable de pouvoir profiter avec un minimum de préparation ou dans l'improvisation totale). (...). Le pillage est enfin un moyen de transgresser, d'attaquer indirectement les contrôles qui sont supposés s'exercer sur toute société. L'infraction du pillage montre leur faiblesse du moment et annihile la légitimité de l'Etat "sans lui proposer, au moins directement, de substitut". La libération des prisonnier, geste qui permet à l'organisation politique qui occupe la ville de libérer un surcroït de militants ou des sympathisants, est souvent encore l'occasion d'une libération de prisonniers de droit commun qui ne contribue pas à l'amélioration de la sûreté publique. (...). Les belligérants dans la ville sont évidemment les acteurs les plus violents et ceux qui ont le plus d'influence pour altérer l'équilibre social. Le surgissement de points de contrôle inopinés, notamment à la limite des villes, sont autant d'endroits propices à la prédation, à l'enrichissement de troupes pauvres, au degré variable d'organisation et où les voyageurs sont systématiquement taxés ou dépouillés. Mais la ville les marque aussi de sa propre influence : de façon directe d'abord, l'urbanisation croissante a des conséquences objectives sur le déroulement et les modalités des conflits infra-étatiques ou non : en phagocytant les axes de transport, en se répandant largement, elle réduit d'autant les possibilités d'une guerre conventionnelle de manoeuvre qui tentait justement par le passé d'éviter le combat urbain. Désormais, les villes ne peuvent plus être ignorés dans le cadre d'une tactique militaire de terrain : elles sont un impondérable des guerres infra-étatiques. De leur côté, les belligérants, plus ou moins autonomes en raison de la configuration très fragmentée du terrain urbain et parfois des structures très souples de leur organisation d'appartenance, marquent le territoire et les populations avec leurs armes. Cet aspect renvoie aux possibilités matérielles des belligérants."

Etudiant les mosphologies des conflits urbains, l'auteur constate que "les armées parfois dépareillées d'organisations politiques violentes peu aisées financièrement ont la plupart du temps des ressources limitées en terme de matériels et particulièrement de munitions. Cette situation est un défaut pour de nombreux théâtre de combat, elle peut être avantageuse en combat urbain, par définition de proximité et de mobilité réduites. Les armes de petit calibre sont les plus utilisées et les plus adéquates : les fusils, fusils mitrailleurs, mitrailleuses et fusils à lunette délimitent la plupart du temps l'intensité et la portée des combats. L'explosif le plus utilisé est la grenade à main ; le couteau et la machette ont souvent été employés (...). A contrario, des armées plus richement dotées - étatiques? - avec des moyens d'action de longue portée comme des blindés ou de l'artillerie lourde sont potentiellement alourdies, embarrassées par un arsenal inadéquat. Comment viser en effet des combattants éparpillés et très mobiles, se cachant dans les coins et recoins d'une ville, sans toucher les populations civiles dans lesquelles ils évoluent? il est toutefois vrai que les lelligérants sont peu concernés par l'existence et le sort des populations civiles. De la même façon, un appui-feu en artillerie est aussi inutle en milieu urbain quand un appui aérien à faible altitude peut se voir contré efficament par des missiles sol-air ou des roquettes. Les manoeuvres sont aussi difficiles : les rues canalisent les mouvements des blondés, augmentant d'autant les occasions de monter des embuscades." L'auteur cite Grozny en 1994, mais n'oublions pas Beyrouth où l'utilisation de lance-roquettes, bazooka était facilement réalisé (moralement comme physiquement) pour démolir tont un pan de quartier - des blocs d'immeubles - concentrant plus ou moins des combattants ennemis...

"Mais cette coîncidence entre moyens limités et configuration du milieu de combat a une conséquence : elle augmente la létalité des conflits urbains infra-étatiques. En réalité, le rôle des armes légères dans les conflits infra-étatiques est majeur. Dans 101 conflts entre 1989 et 1996, les armes légères ont été les armes dont l'utilisation fut privilégiée, voire les seules armes du conflit. Il est vrai qu'elles ont des caractéristiques avantageuses :

Elles sont simples. A la différence de certaines armes qui contiennent de l'électronique ou qui exigent un approvisionnement en carburant, elles sont durables. Avec une maintenance minimale, elles peuvent être utilisées 30 ou 40 ans. Armes robustes, elles n'exigents pas une logistique trop importante, digne d'une armée étatique.

Elles peuvent être transportées directement par la troupe ou par des véhicules légers. Il est possible de les acheminer du praducteur/vendeur jusqu'au conflit en les cachant parmi d'autres marchandises pour échapper aux contrôles douaniers et policiers.

Elles ont une capacité de nuisance très importante. L'augmentation des capacités et de vitesse de tir de ces armes (...) implique qu'un seul combattant peut représenter un danger redoutable."

L'auteur évoque l'intense commerce de ces armes légères et le foisonnement d'entreprises indépendantes qui l'alimente. "Tout ceci a des conséquences sur les moyens de régler des différends politiques dans les pays affectés par un conflit infra-étatique. la densité des armes, leur dissémination et leur diffusion dans toutes les franges de la société "civile", et le cas échéant la structuration hiérarchique des organisations politiques violentes augmentent probablement la fréquence de leur emploi. Les armes, l'armement d'une société induisent "l'impossibilité de régler les différends par la négociation" (...)."

 

Jean-Luc MARRET, Villes et conflits infra-étatiques, FRS, septembre 2005 (Jl.marret@frstrategie.org) ; Paul-David RÉGNIER, Ville et conflits, dans Géographie des conflits, Sous la direction de Frank TÉTART, Editions Sedes/Cned, 2011.

 

STRATEGUS

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Jeudi 26 septembre 2013 4 26 /09 /Sep /2013 14:10

      Classique de la littérature anti-nucléaire, cet ouvrage collectif qui date de 1975, présente l'ensemble des arguments contre le développement de l'électricité d'origine nucléaire. Il est d'abord une réponse à l'ensemble des allégations qui se veulent rassurantes sur l'utilisation de l'énergie nucléaire. Il est ensuite une véritable mine de renseignements sur des aspects technologiques souvent passés sous silence. Il est enfin une réflexion socio-politique sur les liens entre électricité d'origine nucléaire et structure de la société. 

   L'ouvrage commence par une diatribe : "L'atôme ou l'âge des cavernes ; les centrales nucléaires ou la régression ; deux cent mille mégawatts ou le chômage. "Nos" dirigeants cherchent à nous acculer à ces dilemmes. Seul l'atome, disent-ils, peut faire doubler en vingt-cinq ans la production française d'énergie ; sinon, ce sera le chaos. Quant aux dangers du nucléaire, ils sont, affirment-ils, inexistants, minimes ou en bonne voie d'être éliminés." Cette présentation peut paraitre excessive pour ceux qui n'ont pas vus les magnifiques dépliants de présentation de la centrale nucléaire Creys-Malville par exemple, mais elle reflète tout-à-fait l'état d'esprit des acteurs de la technostructure de l'énergie en France. On n'imagine pas que de tels discours aient été tenus et on n'imagine pas qu'ils puissent l'être encore de nos jours, en tout cas en Occident ou au Japon (mais allez voir dans d'autres pays qui se lancent dans des programmes électronucléaires!). 

   Les auteurs veulent répondre à des questions, qui, et ce n'est pas un hasard, restent posées aujourd'hui et sans doute par encore plus d'acteurs de la société qu'avant :

- Qui a décidé que la production d'énergie doit doubler d'ici l'an 2000?  On pourrait présenter plusieurs variantes de la même question en 2013...

- Quelle est la part de l'énergie gaspillée, perdue par exemple, entre la production et la consommation?

- Un doublement de la production d'énergie signifie-t-il un doublement du bien-être des citoyens?  Allez poser la question en Russie, au Japon ou aux Etats-Unis...

- Quels biens et quels services désirons-nous avoir? Combien faut-il d'énergie pour les produire? Quelle espèce d'énergie?  Questions encore cruciales à l'heure où les bouleversements climatiques produisent leurs premiers effets...

- Quels impératifs économiques et politiques sont derrière le choix de l'énergie nucléaire?  Les liens entre les aspects civils et militaires sont souvent occultés ou minorés.

- Quels inverstissements vont aux sources non nucléaires d'énergie?

- Quelle société modèlera une industrie nucléaire massive?

- Combien de temps cette industrie pourra t-elle être alimentée?

- Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants?  A l'époque où l'on ne discustait pas encore du réchauffement climatique, les auteurs avaient surtout en tête l'accumulation de déchets nucléaires produits dans les centrales et qu'on ne sait toujours pas neutraliser.

  La table des matières de l'ouvrage suffit à renseigner d'emblée sur le contenu du livre. Sans prétendre être complet, ce qui aurait rendu l'ensemble sans doute beaucoup plus volumineux et plus austère, il est le fruit d'un important efforts de documentation et de réflexion auxquels ont participé de nombreux scientifiques spécialistes en la matière. "Ni l'économie, présente les auteurs, ni les aspects sociaux, ni l'histoire de la lutte antinucléaire internationale n'ont été sacrifiés à l'exposé, plus classique, des aspects physiques et biologiques." 

  Après avoir détaillé le processus nucléaire - qui n'a pas beaucoup changé depuis, et cela se comprend car le cycle industriel du nucléaire est particulièrement long (de la construction, de l'utilisation puis du démantèlement) - et les différents aspects de la pollution radioactive, thermique et chimique en fonctionnement normal et les différents accidents et état de la sécurité des réacteurs dans un premier chapitre, les auteurs développent les aspects économique, politique et sociétal de l'énergie nucléaire. 

Ils insistent, ils étaient encore minoritaires alors,  sur le fait que l'énergie nucléaire est pas "un problème pour les cittoyens, pas pour les techniciens". Citons le début de cette conclusion emblématique : "Les experts de tous bords peuvent s'affronter et vous - citoyens, contribuables ou élus locaux - vous sentir de plus en plus indécis. Le problème politique est pourtant là : il y a un choix à faire ; qui décide? L'avenir de toute une société est engagé par l'orientation qu'elle donne à la gestion de l'énergie dont elle dispose. Cette orientation est politique, et la forme de l'énergie qui sera favorisée par le pouvoir aura toujours un rapport étroit avec les intérêts et les intetions de ceux qui influencent réellement ce pouvoir. Trop souvent les avantages de la forme d'énergie choisie sont pour ceux qui ont pris la décision, tandis que les inconvénients sont subis par un ensemble de gens à qui on n'a pas demandé leur avis. Qu'il s'agisse de l'orientation générale de la politique en matière d'énergie - qui concerne l'ensemble de la population - ou du choix de tel ou tel site pour l'implantation d'une centrale - qui concerne tous les habitants du voisinage - c'est toujours une administration centraliste, technocrate et policière qui va décider à votre place." Notons par les arguments avancés, la dangerosité de l'industrie nucléaire comme cible d'attaque, des transports souvent compliqués des matières radioactives, qui obligent à entretenir un appareil policier ou militaire de protection. 

    Le troisième et dernier chapitre est consacré aux alternatives à cette énergie, pour "éviter la société nucléaire". 

    En tout, il y a bien une bonne centaine de pages de notes techniques, plus ou moins compliquées, rassemblées dans ce livre. On n'insistera jamais assez sur le fait que nous avons affaire là à une technologie dont la maitrise apparait souvent insuffisante, eu égard des matériaux employés. Dans les exemples de technologies utilisées par le monde moderne, sans doute - mais nous n'avons encore rien vu sur les nanotechnologies... - l'utilisation de l'énergie nucléaire est celle la moins maitrisée et la plus risquée (dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques et techniques).

    Depuis les années 1970, de nombreux accidents majeurs ont impliqué cette industrie et il est même à craindre que les effets d'expposition à la radioactivité, même en faible quantité mais sur le long terme, ne soient pas encore tous connus. Aussi la lecture de ce livre est-elle intéressante à l'aune de conséquences encore futures de développement persistant, notamment dans les anciens pays dits du Sud, de l'industrie nucléaire. On est d'ailleurs frappé, que sur le plan technique, un livre de ce genre aujourd'hui n'aurait sans doute pas grand chose à ajouter, sinon sur les aspects des "nouvelles générations" de centrales nucléaires...

 

   En quatrième de couverture, nous pouvons lire cette très brève présentation : "On a beaucoup parlé de l'énergie nucléaire. Est-il nécessaire d'y recourir? Si oui, quels sont les dngers, les risques que nous font courir les centrales atomiques? "Les Amis de la Terre" pensent qu'on ment aux Français en leur dissimulant les pièces principales du dossier. C'est pourquoi ils veulent, dans ce livre, présenter aux citoyens une information aussi large que possible. Certes, et le titre de leur ouvrage le prouve, leur opinion est faite, mais elle est fondée sur une étude exhaustive du sujet. Tous les Français devraient faire l'effort de lire ce livre parfois austère, mais qui ne leur ment pas."

 

Les Amis de la Terre, L'escroquerie nucléaire, Editions Stock, collection Lutter, 1975, 425 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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Dimanche 22 septembre 2013 7 22 /09 /Sep /2013 08:49

      La manière dont longtemps les médias, les institutions gouvernementales, les autorités scientifiques, avant de faire un certain revirement progressif à ce sujet, ont décrit l'attitude des populations en général face au développement des armements nucléaires et des centrales civiles nucléaires, relève bien d'une bataille d'opinion, d'un conflit de perspectives quant au futur. Stigmatisées comme peureuses, angoissées, traitées entre les lignes comme des enfants, les populations notamment des pays qui développaient cette énergie nucléaire, surtout celles situées dans l'environnement immédiat d'arsenaux ou d'installations électriques, faisaient l'objet d'analyses psychologiques, voire psychanalytiques, où étaient utilisées, selon une méthodologie peu regardante, les concepts de ces disciplines. Le foisonnement d'articles, de rapports - notamment issus de seervices gouvernementaux ou d'entreprise du secteur, voire des services des armées, aux Etats-Unis ou en France, mettaient souvent en avant la peur du progrès (mettant parfois en parallèle la peur du nucléaire et la peur des véhicules à grande vitesse au début du XXe siècle), la méconnaissance de la nature réelle de la structure de la matière, l'ignorance des effets réels des radiations atomiques, la méfiance mal placée envers les autorités en charge de la défense. Combien d'écrits n'ont-ils pas comparé les premiers écologistes anti-nucléaires à des illuminés et pourquoi, tant qu'à faire mis dans le même sac que les observateurs de soucoupes volontantes ou les adeptes des sciences occultes?

Toute cette littérature, qui pourrait être déterrée, si l'on voulait se moquer vraiment de ces autorités de l'époque, n'a guère d'intérêt autre que sociologique. Car elle met réellement aux prises une justification de "progrès" face à une défense d'autres modes de vie, qu'ils soient anciens, avec beaucoup de nostalgie (souvent indue), ou qu'ils soient possibles (une autre industrie, une autre agriculture, une autre vie quotidienne...). Car elle met aux prises des intérêts industriels (dans le secteur de l'énergie notamment), qui se qualifient bien vite d'intérêt général et d'autres intérêts éparses, eux-mêmes contradictoires, dans l'ensemble des sociétés industrielles. 

Ce qui nous intéresse ici, c'est plutôt des analyses sérieuses sur la psychologie ou la psychanalyse de la situation atomique, tels par exemple, qu'ils ont été effectuées par des auteurs spécialistes dans ces domaines, et qui avaient, par ailleurs, une vision beaucoup plus modérée (que l'emballement publicitaire des industriels) de la réalité. Ainsi Psychanalyse de la situation atomique, de Franco FORNARI (1964 pour la première édition italienne) et L'angoisse atomique et les centrales nucléaires de Colette GUEDENEY et de Gérard MENDEL (1973), nous donnent-ils un aperçu sur la question. La littérature scientifique des années postérieures aux années 1970 est plutôt faible ensuite, notamment parce que, précisément, se font jour des "problèmes" liés à la situation atomique...

 

    Franco FORNARI (1921-1985), neuropsychiatre et psychanalyste italien, influencé par Mélanie KLEIN et Wilfred BION, soutient dans Psychanalyse de la situation atomique, "qu'il est nécessaire pour tout homme, en tant qu'homme normal, de se sentir en quelque manière coupable et responsable de la destruction possible de toute l'humanité", le contraire relevant pour lui de la pathologie. Faisant référence aux grandes peurs antérieures (celle de l'an mil, par exemple), il souligne l'originalité de la peur "atomique" en ce qu'elle s'ancre de manière longue dans la psychologie humaine. "L'aspect le plus tragique du péril qui nous menace est au fond celui de l'attraction qu'il exerce sur nous, car celui qui, suspendu au-dessus d'un abîme, n'a plus d'espoir de se sauver, désire se laisser tomber plutôt que de reconnaitre son impuissance". Dans une référence constante à FREUD, il fait le lien dans le monde de la modernité avec les structures psychiques les plus archaïques, avec une tendance bien catholique (au sens des dogmes catholiques) de penser le péché originel. "S'il est vrai que le péché originel, la hybris primitive, s'exprime dans le désir de goûter aux fruits de l'arbre de la vie dans l'illusion d'acquérir l'immortalité des dieux (...), il est encore exact que le mal naît dans la mesure où les hommes sont attirés par l'illusion d'éluder la mort. Si le sens profond du péché originel est dans l'image de l'homme qui veut devenir Dieu, la rédemption, exprimée par le symbole du Dieu fait homme qui meurt pour avoir assumé tout le mal de l'humanité, est la célébration du mystère le plus profond de notre existence, celui par lequel les hommes ayant accepté avec loyauté leur propre mort peuvent survivre ou bien, sur le plan du mythe, ressusciter."

Dans toute la première partie de son ouvrage, il développe "ce besoin de culpabilité en tant que continuelle et dramatique nécessité de mutation" et les rapports "entre l'univers de la culpabilité et la nécessité d'amour-rédeption", avec toujours en arrière fond la question de la guerre, et singulièrement de la guerre atomique" En fait de compte, il y a bien chez l'homme un mélange de responsabilité biologique, de responsabilité éthique, de responsabilité de réparation, la nécessité de l'amour restant le fondement de la culture. 

Après avoir exposé en quoi consiste selon lui les anxiétés psychotique et la vie des groupe et la nécessité du retour du sujet pour surmonter les modalités psychotiques dans la vie des groupes, il en vient pour une seconde partie (dès le chapitre XVI)  à la culpabilité et à la responsabilité de chaque individu à l'égard de sa propre aliénation dans l'Etat. Car, pour cet opposant à l'armement atomique, c'est bien que se situe le lieu charnière et le pivot d'action possible. Il s'efforce de montrer la révélation par la psychanalyse de la morale intégrale existant dans l'inconscient comme fondement de la responsabilité de chaque individu devant le problème de la paix et de la guerre. Pour lui, la question essentielle est la responsabilité du sujet devant sa propre vérité comme principe épistémologique de l'ère cataclysmique dont l'un des éléments constitue l'attitude face au nazisme.. Il y a comme une continuité psychanalytique entre la responsabilité envers le nazisme et la responsabilité envers la perspective d'un apocalypse nucléaire. Et le noeud de ces responsabilités est l'attitude de l'individu face à l'Etat. "La réduction des préoccupations pacifistes et bellicistes à l'histoire personnelle du sujet, telle que l'a fait la psychanalyse, peut (...) être utilisée, non pas pour dégager l'individu de sa propre responsabilité devant la guerre considérée comme "la sale affaire des grands", mais pour dévoiler les sources des processus de responsabilisation, afin d'établir les prémisses d'une argumentation qui confère radicalement à l'individu le maximum de responsabilité." 

Il constate que le concept de démocratie "en est arrivé à sa crise actuelle parce que la vie des groupes, quelle que fût leur forme politique, avait pu éluder jusqu'à présent la nécessité de passer de l'objet partiel à l'objet total (suite à un développement sur l'évolution de la psyché de l'enfant). Un tel passage, à la différence de ce qui advient dans les collectivités, est pour la structuration du sujet une nécessité originelle."

"Traduit en termes politiques, le retour au sujet pour que la démocratie puisse retrouver une nouvelle possibilité de s'établir présuppose justement la réinstauration du sujet comme fondement de la souveraineté." "La psychanalyse peut démontrer que l'éliénation se trouve moins chez le malade que dans la modalité alinénante par laquelle le médecin établit ses rapports avec le malade ; de même la dimension aliénée de la vie des collectivtés est moins liée à la nature immuable de leur vie qu'aux modalités historiques concrètes selon lesquelles les individus établissent leurs rapports avec l'autorité, le pouvoir et l'Etat. Le retour au sujet, comme retour à la responsabilité de sa propre aliénation dans l'Etat souverain, semble donc être la condition nécessaire et suffisante pour ramener la civilisation humaine à cette fonction originelle de conservation des objets d'amour, qui donne son sens à la civilisation même, et que la perspective pantoclastique nous propose de recouvrer au point exact qui marque le paroxysme catastrophique de la crise de l'homme et de sa civilisation."

"Il s'agit donc, écrit-il dans le dernier chapitre, plus d'investir dans l'Etat nos ongles et nos cheveux comme symboles de notre besoin de violence, ni de laisser l'Etat la monopoliser et la capitaliser, mais de placer en lui d'un seul coup et solidairement  le cycle complet de nos besoins de violence, de culpabilité et d'amour réparateur. C'est en cela que consiste l'opération holomonique nécessaire pour empêcher l'Etat, en tant qu'Etat souverain fondé sur l'anonie, de devenir le processus de l'industrialisation de la violence privée."

     En fin de compte, il ne voit pas de solution dans les formules économiques et politiques, mais seulement dans la démarche psychanalytique. Il pose, par rapport à toutes les études de comportements des population face au péril atomique, que ces craintes sont absolument fondées et que tout le problème est, pour éviter que ces craintes ne deviennent réalité, est que chaque individu reprenne les responsabilités qu'il a trop confiées à l'Etat, pour gérer ses propres problèmes existentiels, autour de sa culpabilité quant à la violence.

 

   Loin de l'approche politique de Franco FORNARI, Colette GUEDENEY, médecin et psychanalyste qui venait de travailler pendant six ans dans le service de Radio-protection d'un pays de la Communauté Européenne et Gérard MENDEL, socio-psychanalyste, dans un livre à deux voix (assez différentes) se livrent à une analyse de l'appréhension des populations à propos des utilisations civiles de l'énergie nucléaire. 

Dans le sillage de son travail sur la Révolte contre le Père au niveau des groupes, Gérard MENDEL se propose d'examiner l'entremêlement des fantasmes inconscients concernant les centrales nucléaires et la bombe atomique. Dans son étude, il constate que "tout ce qui touchait à la Bombe paraissait minimisé, écarté, refusé - disons-le : réprimé et refoulé. Et ceci aussi bien dans le discours manifeste qu'au niveau de l'activité politique. Les individus et les masses vivaient en permanence avec, braqués sur eux, des fusées porteuses de bombes nucléaires, et ils paraissaient s'en soucier comme d'une guigue". Pour tout un ensemble de raisons, développées dans l'ouvrage, "on était amené à formuler l'hypothèse que la "Bombe" était refoulée car vécue sur un mode semblbale aux imagos maternelles archaïques dangereuses : identité de vécu, identité de destin. Le Moi se comportait de la même manière envers les deux, mettait en oeuvre les mêmes moyens de défense afin d'éviter le même type d'angoisse. Il s'agit là d'un phénomène entrant dans le cadre de ce qui nous avons écrit ailleurs à propos de la "sociologenèse partielle de l'Inconscient". Gérard MENDEL entend ne pas se limiter au thème "représentation-fantasme collectifs" et aborde également le fait qu'il existerait sans doute des raisons d'être inquiet à propos des centrales, malgré la confusion des craintes. Il aborde alors les dangers réels liés à la production d'électricité par des centrales nucléaires, sur lesquels il existe une véritable bataille d'experts à l'époque, notamment sous deux aspects : celui de l'accident, avec des produits radioactifs se répandant alentour et celui de l'augmentation globale de la radio-activité, artificielle, entrainée par la c réation même de l'énergie à fission nucléaire, auxquels il ajoute d'ailleur le risque de détournement de produits radio-actifs servant à des attentats. Il en tire la leçon qu'il existe à la fois des "mauvaises raisons" (par confusion des phénomènes et par méconnaissance - entretenue - de la technologie utilisée) et des "bonnes raisons" (risques objectifs) d'avoir peur. "La différence fondamentale, sur le plan du "phénomène-peur", est que les "mauvaises" raisons sont liées à des représentations floues, illimitées, pantoclastiques, devant lesquelles le sujet se sent impuissant, et que les "bonnes" raisons dérivent de représentations précises, délimitées, à partir desquelles une intervention efficace socio-politique peut intervenir tant au niveau local qu'aux niveaux national ou international". Il répète d'ailleurs que si "nous n'avions pas opéré (et d'ailleurs beaucoup ne le font pas, notons-le! en tout cas moins hier qu'aujourd'hui...) ce détour par la réalité externe, implicitement ou explicitement, nous nous serions borné à cette interprétation : "Vous croyez avoir peur des centrales nucléairs, mais il s'agit là d'une erreur : ce ne sont pas elles que vous craignez réellement". Conclusion que l'EDF aurait sûrement reproduite avec une satisfaction non déguisée dans ses bulletins, dépliants et communiqués!". 

Colette GUEDENEY a une toute autre approche différente. Dans ses conclusions, elle s'inscrit "à l'oposé des thèses culturalistes qui estiment que la culture crée les fantasmes." SOn étude "confirme la nécessité des fantasmes, la pérennité des désirs inconscients à travers les époque et leur indépendance par rapport au progrès technique, et combien il serait imprudent de sous-estimer l'action même des fantasmes sous prétexte qu'ils ne correspondent à rien de réel. Elle a mis l'accent sur l'intrication de la réalité matérielle et de la réalité psychique et montré que l'une ne peut se réduire à l'autre. Le monde fantasmatique sous-tend toute culture, mais la réalité sociale et technologique jouent dans la vie des hommes un rôle important. Cette réalité concrète peut provoquer à partir de l'Oedipe des régressions plus ou moins importantes et plus ou moins passagères, qui ont pour résultat de substituer à une forme plus élaborée du comportement, une forme plus fruste, plus primitive. Cette réalité extérieure agit comme cause déclenchante. Nous avons suffisamment vu le rôle que joue la nature propre du phénomène nucléaire, pour ne pas y revenir. La réalité peut être frustrante, une centrale nucléaire crée dans un petit pays une situation nouvelle où certains individus peuvent penser n'y avoir aucune part. L'indifférence supposée ou réelle des "gens bien placés" les blesse. Les sciences modernes apportent, à un rythme accéléré, nombre de connaissances nouvelles, souvent abstraites, qui peuvent entrainer des difficultés en raison de l'impossibilité ou l'incapacité de progresser. Mais ces événements extérieurs ne sont pathogènes que sur les personnes prédisposées. Une installation nucléaire ne fait que réveiller électivement, plus ou moins brutalement, les fantasmes enfouis dans l'inconscient.
La prédominance des processus secondaires propres au fonctionnement rationnel de la pensée sur les processus primaires qui caractérisent l'inconscient, joue à mon avis un rôle déterminant dans les attitudes vis-à-vis du risque nucléaire. Ce qui me conduit à penser que les sujets ont tendance à se comporter envers l'énergie nucléaire comme ils se comportent dans leur existence, c'est-à-dire en fonction de leurs problèmes sous-jacents.

On pourrait trouver peut-être une confirmation indirecte de mon hypothèse, dans le fait que les statistiques de l'Euratom portant sur "l'étude des attitudes des travailleurs nucléaires vis-à-vis du risque radio-actif" peut s'appliquer à l'état mental de la population en général : 15% de personnes présentent des troubles psycho-pathologiques et sont très angoissées, 80% de personnes sont dites "normales", c'est-à-dire ont une névrose courante, et utilisent le refoulement, et 5% semblent engagées sur la voie de la sublimation grâce à la désexualisation et à l'indentification au père."

Elle termine cette étude "en disant qu'il semble exister dans notre société un décalage entre l'avance intellectuelle et scientifiques et la maturation affective. Le problème essentiel me parait être celui de la non-intégration de l'agressivité, dans un monde qui dispose de puissants moyens d'action, et où règne l'interdit moral de l'agressivité. L'intégration et la matrise de l'agressivité constituent un des buts des cures analytiques dans le cadre préviligié du transfert. Elles apparaissent comme essentielles pour la vie des sociétés. Elles ne semblent pas acquises sur le plan des relations entre Etats et entre les gouvernés et les gouvernants, qui fonctionnent parfois à un niveau assez régressif et projectif.

La maturité individuelle est une entreprise difficile à réaliser : peut-être en est-il ainsi des sociétés? Actuellement les guerres sévissent à l'état endémique. ON peut toujours souhaiter une maturation des sociétés qui mette fin à cette forme de barbarie. La boite de Pandore a au moins laissé l'espoir aux hommes.  Dans une société industrielle qui est à la recherche d'idéaux séculiers, les changements et le rythme accéléré des modes de vie sont susceptibles d'induire des régressions. L'énergie nucléaire, de par ses circonstances d'apparition et ses caractéristiques propres, apparait comme un support privilégié pour l'arsenal des fantames en réserve dans l'inconscient de chacun. 
L'angoisse atomique semble essentiellement liée à une menace pulsionnelle. La technologie met à la disposition des hommes des moyens d'action accrus, ce qui peut r"enforcer l'angoisse lié aux désirs et à leur réalisation."

 

Franco FORNARI, Psychanalyse de la situation atomique, Gallimard, nrf, 1969. Colette GUEDENEY et Gérard MENDEL, L'angoisse atomique et les centrales nucléaires, Payot, 1973.

 

PSYCHUS

 

 

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
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Jeudi 19 septembre 2013 4 19 /09 /Sep /2013 12:44

        Lors de grandes catastrophes naturelles (éruption volcanique, innondations, sécheresses) ou même de catastrophes limitées (épidémie circonscrite à une zone géographique, incendies d'une partie de ville...), il (est encore) était courant, dans les époques antérieures ou dans les régions en dehors du monde occidental moderne ou contemporain, de faire appel à la responsabilité d'une intervention divine (colères de ou des dieux, voire intervention démonique...) ou de reporter la responsabilité sur des groupes boncs émissaires (les Juifs dans le moyen Âge européen, les Chrétiens dans l'Antiquité Romaine). Dans le monde moderne d'aujourd'hui, les catastrophes les plus importantes et en tout cas les plus fréquentes ne sont plus le fait des éléments naturels, mais résultant d'erreurs humaines ou "techniques". Dans notre époque de changement climatique, la combinaison de catastrophes naturelles et de catastrophes "techniques" se fait de eplus en plus fréquente et il est "naturel" que les autorités (plus ou moins "responsables", Etat, sociétés, collectivités publiques ou privées...) tentent de faire recouvrir les conséquences d'une catastrophe "technique" d'une causes principalement naturelle. On en voit l'illustration dernièrement dans l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima. Avec la société industrielle, avec la liaison forte entre des endroits très éloignés les uns des autres, où le local et le global se lient de manière complexe, l'étude des causes d'une catastrophe est utilisée pour prévenir des risques sans pour autant que soient parfois bien définis les enchaînement des événements.

    Depuis quelques décennnies, des chercheurs élaborent une sociologie du risque, des administrations mettent en place des politiques de prévention dans de nombreux domaines de la vie publique, des sociétés s'assurent, dans leurs activités à risques, de limiter leurs responsabilités et de couvrir des dommages majeurs en souscrivant des asurances financières de plus en plus grande. A un tel point que parmi les sociétés financières dominantes, les sociétés d'assurance occupent souvent les tout premiers rangs...

 

   C'est tout cet ensemble, dans un contexte de complexité sociale et d'enchevêtrements des pôles politiques de décision, que des sociologues, mais aussi de nombreux autres agents sociaux, tentent de dresser des plans selon une conception des risques et des précautions à prendre qui est loin de relever du consensus. 

 

    David Le BRETON tente une définition du risque qui dépasse l'étymologie (de l'italien risco, ou du latin resecare : "enlever en coupant", du latin population resecum, "ce qui coupe", de l'espagnol riesgo : "rocher découpé", "écueil" autour de dangers marins...) pour tenir compte des préoccupations actuelles. Notons que Le Robert signale aussi le roman tixicare, élargissant le latin classique : rixare, "se quereller".

Le risque "moderne, écrit le membre de l'Institut Universitaire de France et professeur à l'Université de Stratsbourg, " est "à la croisé des chemins, du franchissement d'un cap où un péril se ressent." 

"Risque et invertitude, poursuit-il, ont un domaine sémantique qui se recouvre, et ils sont souvent utilisés comme des synonymes. Une approche plus méticuleuse en matière de gestion des risques les distingue cependant (F KNIGHT, Risk, Uncertainty and Profit, New York, Kelley, 1964). Le risque est une incertitude quantifiée, il témoigne d'un danger potentiel susceptible de naître d'un événement ou d'un concours de circonstances, mais il n'est qu'une éventualité, il peut ne pas se produire dans une situation envisagée. Des statistiques mettent en évidence ses probabilités d'occurence. Il est une mesure de l'incertitude. L'incertitude diffère de cette acception puisqu'elle traduit justement un absence radicale de connaissance à son propos. Certes, il y a peut-être un dager, mais il n'est pas identifié, et il n'y en a peut-être aucun. L'ignorance domine encore. On sait seulement que pour l'instant on ne sait pas. Ce n'est que dans le développement des choses que le danger ou l'innocuité se révélera.

De même, le péril est une autre modalité de l'expérience puisqu'il est sans prise pour l'homme et s'impose à lui à son corps défendant, là où le risque laisse encore une initiative, une responsabilité. Risque est un mot-valise, porteur de significations et de valeurs bien différentes, selon les contextes. Il est le pire ou la meilleure des choses, ou encore le pire pour les uns et le meilleur pour les autres."

Dans leur essai Risk and Culture. An Essay on the Selection of Technological and Environnemental Dangers (Berkeley, University of California, 1983), comme dans d'autres publications, M DOUGLAS et A WIDAVSKY rappellent que "ni la notion que les périls de la technologie sont évidents, ni celle qu'ils sont purement subjectifs" ne sont suffisantes. Seule une approche en termes d'évaluation précise d'une situation prenant en compte les significations et les valeurs des acteurs en présence possède une légitimité.

Notion hautement polémique, le risque est désormais une question sociale, politique, économique, juridique, éthique... et la lucidité croissante dans de nombreux milieux sur les dommages portés sur l'environnement par les technologies et les modes de vis dans les sociétés occidentales, copiés dans d'autres régions du monde, amène les gouvernements à la création de ministères chargés de cet aspect. Des partis écologiques ou même des associations de consommateurs ou d'usagers se multiplient pour peser sur les politiques nationales en faveur de l'environnement... se heurtant d'abord localement et de plus en plus souvent globalement à des intérêts économiques et financiers. Une conférence mondiale de l'ONU à Stokholm en 1972 (première du genre), des conventions ou des conférences internationales s'efforcent d'établir des compromis entre les pays pour limiter la dégradation de l'environnement. A travers leurs actions, les significations du risque (que beaucoup d'intérêts industriels aimeraient bien qu'elles ne soient pas pris en compte ou marginalisées) sont aujourd'hui innombrables, d'autant que nos sociétés se font désormais une sorte de repoussoir dans des circonstances qui se multiplient à l'infini à tort ou à raison. Se multiplient les conflits et leur expression se fait souvent violente, dans toutes les activités socilaes touchées par une perte relative de confiance : les technologies, la recherche, l'alimentation, la santé, la sexualité, les loisirs, les transports, l'énergie... Pour les sociétés contemporaines, le risque est une menace insidieuse propre à ébranler toutes les certitudes sur lesquelles la vie quotidienne semblait s'établir.

      Ces constats, ces conflits ont donné naissance, dans les années 1980 selon David Le BRETON, mais toute une littérature antérieure s'en fait écho de manière il est vrai plus partielle et dispersée (notamment à propos des risques nucléaires), à une sociologie du risque portant des regards novateurs sur des zones de fractures de confiance et de fragilité.

Il cite les ouvrages de M DOUGLAS (Risk Acceptability according to Social Science, New York, Basics Book, 1986), de WILDASWSKY (1983), l'allocution inaugurale du président de l'association américaine de sociologie J SHORT (The Social Fabric at Risk : toward the Social Transformation of Risk Analysis, dans American Sociology Review, volume 49, 1984), les travaux de F EWALD sur la "société assurantielle" (1988), ceux de P LAGADEC (La civilisation du risque, Seuil, 1981) et de M POLLAK (Les Homosexuels et le Sida. Sociologie d'une épidémie, Métailié, 1988) ou de D DUCLOS (L'Homme face au risque technique, L'Harmattan, 1996). Un certain nombre de ces contributions sont répertoriées dans le Dictionnaire des risques (Sous la direction d'Y DUPONT, Armand Colin, 2003). 

L'ouvrage classique d'Ulrich BECH, La société du risque (1986 - traduction françaisie : Aubier, 2001) ouvre le chemin à cette sociologie du risque.

 

      Plus en amont dans le temps, le sentiment de la fragilité de la condition humaine est apparu avec les explosions nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Il remonte donc assez loin, bien avant la prise de conscience de l'entrée depuis un certain temps de la société occidentale - et de celles qui suivent son exemple, dans une zone de risques croissants issus de l'utilisation immédiate, avec des vues à court termes - soit militaires, soit économiques, des découvertes scientifiques. S'ils se développent une méfiance à propos de la science en général, c'est en fait bien plus à l'égard des autorités qui l'utilisent, qu'à l'égard des principes scientifiques eux-mêmes. Même si des tentatives de forces religieuses et politiques d'exploiter maintes catastrophes, l'ensemble de la société est prise dans un processus qui l'amène de révolutions à révolutions technologiques.

   Si les sciences sociales ont investi, et celà s'accélère, la question du risque par de nombreux angles, il n'est pas sûr que les entreprises partie prenantes de l'évolution technologique veulent ou "peuvent" les prendre en compte...

 

      Un colloque en 2011 (Cerisy, Retour sur la société du risque) qui fait le point sur la sociologie du risque ou les travaux sur les risques et les catastrophes, en fait la constatation, entre autres points examinés. Les participants constatent en effet, avec Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN que "si les années 1970-1980 sont celles d'une prise de conscience des dégâts du progrès, comme oublier que ce sont aussi celles du tournant néo-libéral et de la financiarisation des économies dont les effets dévastateurs se déroulent sous nos yeux?" C'est que la société ne pense pas elle-même, ne prend pas conscience elle-même ; ses différentes composantes n'évoluent sur la question du risque ni sur le même rythme ni selon les mêmes priorités. Ils reprennent les éléments clés de la réflexion d'Ulrich BECH, qui propose en fin de compte "un nouveau récit" de l'évolution de nos sociétés. "La société du risque, écrivent-ils, est une société où les grands conflits ne tiennent plus à des oppositions de classe, à des luttes pour l'appropriation des richesses ; la société du risque se fabrique dans ses rapports aux dangers, dont Beck nous dit qu'ils sont manufacturés. Cette thèse générale s'appuie sur un réseau de propositions, dont l'exposé est servi par un sens aigu de la formule : nous sommes au "bord du gouffre", sur le "volcan de la civilisation", dans une société où l'individualisation a érodé les formes d'autorité traditionnelles ("nous sommes les auteurs de notre biographie"), une société de "l'irresponsabilité organisée". cet ouvrage est aussi marqué par une touche optimiste. Avec la société du risque, adviendrait l'âge d'une modernité réflexive, un âge d'un nouveau rapport à la science - une science ouverte sur la société et attentive à ses effets -, un âge d'un autre rapport à la politique - une construction du vivre ensemble et du bien commun hors des arênes politiques traditionnelles, à l'hôpital, dans le laboratoire de recherche, dans l'entreprise, etc."

Ils considèrent qu'il faut prendre cet ouvrage comme un symptôme. Les années 1980 sont marquées par une prolifération d'ouvrages en sciences humaines et sociales sur les risques, à la fois dans le monde francophone et dans le monde anglophone. Mais "alors que le monde anglo-saxon est celui de l'analyse des risques, caractérisé par des approches positivistes et quantitatives (modèles probabilistes, mesures de perception des risques, analyses coût-bénéfice, etc), les recherches initiées par le programme (français, animé par Claude GILBERT à partir des années 1990) mettent l'accent sur le caractère politique de la définition et de l'appropriéation des risques, sur les jeux de pouvoir, sur les stratégies des acteurs, etc. Mais bien évidemment la tension est forte entre ce programme et les approches de l'analyse des risques qui se veulent plus normatives et qui répondent à une demande publique de réduction de l'incertitude en risque calculable et gérable. (...)". Claude GILBERT lui-même explique que si en France, le processus d'appriation de la notion de risque s'est construit en réponse à une demande publique, les sciences sociales se sont dans l'ensemble, affranchies de cette demande. Les thématiques qui se sont imposées comme centrales sont celles pour l'esquelles les rendements académiques et symboliques étaient a priori élevés, comme par exemple l'étude des risques comme problèmes publics ou l'étude de la gouvernance des risques, de la production de l'expertise à l'organisation du débat public. Par comparaison, les approches qui nécessitent des terrains plus difficiles - parce que les acteurs sont peu bavards ou parce que le secret est de mise : les arcanes de la prise de décision, les entreprises productrices de risque, la sécurité dans les installations industrielles... - ont été beaucoup moins développés. Du coup, les sciences sociales sont passées à côté de dimensions essentielles de la société du risque, l'analyse de l'expérience des risques, à différents niveaux, de l'individu aux lieux de pouvoir.

Beaucoup d'aspect discutés lors de ce colloque par les participants approchent les questions directement politiques. Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN reviennent sur les travaux concernant la démocratie technique, notamment - mais pas seulement - dans le champ des études des sciences et des techniques (STS). Ils reprennent et discutent l'idée de "subpolitique" propre à Ulrich BECK : le politique (au sens de la fabrication d'un monde et d'un destin communs) se fabrique dans les lieux qui ne sont pas traditionnellement considérés comme politiques, notamment les lieux de production des technosciences. Ce déplacement des lieux de production du politique n'est pas sans rappeler les études concernant la gouvernementalité.

 Les coordinateurs du colloque semblent en fin de compte bien moins optimiste que Ulrich BECK :

"Nous ne vivons plus dans la société du risque telle que l'observait et la concevait Beck et n'y avons à certains égards jamais vécu. Ni le passé ni le présent ne permettent en effet de soutenir l'idée d'une modernité devenue réflexive dans la seconde moitié du XXe siècle, consciente des risques qu'elle produit, affrontant désormais les dangers en toute lucidité." ils indiquent que nombre des participants à celui-ci suggèrent même de remplacer le "risque" par la "menace". Entre la finitude des ressources indispensables aux activités économiques telles que le connait l'Occident et ses imitateurs et l'épuissement de capacités de régulation du système biosphère, c'est plutôt un certain ton "catastrophique" qui domine. Même certains scientifiques (parmi ceux qui travaillent au GIEC par exemple, même si les rapports n'en transpirent pas) développent un discours "catastrophiste" qui par ailleurs semble laisser indifférents une bonne de l'opinion publique encore climatosceptique, la majeure partie des industriels et des financiers. "Le divorce entre la raison et le calcul semble totalement consommé, écrivent-ils encore, abononnant le calcul à des instrumentalisations tous azimuts. Jamais sociétés n'ont en effet accumulé autant de dispositifs rationnels, autant de moyens de calcul, de sciences et de techniques, tout en paraissant aussi déraisonnables, tout en accumulant autant de menaces et de dénis. Tout se passe comme si nous nous employions à fuit ou à bannir le peu de réflexivité dont nous sommes capables."

Heureusement, pensons-nous, il existe encore des conflits à l'issue non obligatoirement déterminée entre ceux qui alertent et ceux qui étouffent, entre tenants d'un autre fonctionnement sociopolituqe et économique et tenants d'un fonctionnement inégalitaire, surproductif et gaspilleur. Si le pessimisme semble gagner une partie de la communauté scientifique, les luttes sociales, politiques et économiques qu'évoquaient comme faisant partie du passé Ulrich BECK, peuvent encore produire d'autres évolutions...

 

Sous la direction de Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN, Colloque de Cerisy, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, PUF, collection Ecologie en questions, 2013. David Le BRETON, Sociologie du risque, PUF, collection Que sais-je?, 2012

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Mercredi 18 septembre 2013 3 18 /09 /Sep /2013 12:55

         A l'occasion d'un colloque international de sociologie de l'art (le 12ème, organisé par le Groupe De Recherche International "oeuvres, publics et société OPuS-CNRS en partenariat avec les universités Pierre Mendès france-Grenoble II, la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, Paris-Sorbonne et Paris Descartes, entre autres), de nombreux chercheurs font le point en 2008 sur "25 ans de sociologie de la musique en France). L'observateur extérieur ne peut manqué d'être frappé par le fait que non seulement l'art est traité sous l'angle sociologique de manière éclatée, mais qu'également les approches sur la musique (à l'intérieur d'une "discipline" de l'art donc) les approches restent très diverses, sans pour l'instant qu'une vue d'ensemble se dégage, qui pourrait faire comprendre le phénomène musical dans sa place dans la société. Les auteurs parlent d'ailleurs volontiers, non de la musique, mais des musiques, chacun ayant, une origine, une orientation, une vocation, un impact très différent sur les acteurs sociaux, que ce soit les créateurs eux-mêmes, les diffuseurs ou les auditeurs (les "récepteurs"). Ils revendiquent presque cette attitude tout en appelant des approches globales... Toujours est-il que par rapport à avant 1980, et sous l'impulsion par exemple des études d'Antoine HENNION (Les professionnels du disque. Une sociologie des variétés, Paris, Métailié, 1981) et de Pierre-Michel MENGER (Le paradoxe du musicien. Le compositeur, le mélomane et l'Etat dans la société contemporaine, Paris, Flammarion, 1983), les recherches explosent... dans tous les sens.

     Ainsi, l'on peut lire dans les Actes de ce colloque des contributions dont l'objet semble isolé de celui des autres, comme Trajectoires d'apprentissage et de professionnalisation des guitaristes de flamenco. Pour une sociologie compréhensive des Mondes musicaux, de Ève BRENEL, Investissements, profits et trajectoires professionnelles des musiciens de musiques amplifiées, de Gildas DE SÉCHELLES, Le disque comme document historique. Une analyse quantitative de l'usage du refrain dans les albums de rap en français (1990-2004), de Karim HAMMOU ou encore comme 1910-2010 : Faut-il fêter le centenaire de la Sociologie de la musique de Max Weber?, de Emmanuel PEDLER et Sociologie du goût et vecteurs de la popularité. L'impact de la réception des femmes sur la chanson québécoise des années 1940, de Chantal SAVOIE... Loin de dénigrer une volonté des organisateurs (Emmanuel BRANDI, Cécile PRÉVOST-THOMAS et Hyacinthe RAVET) qui tentent là véritablement de faire le point sur l'évolution de cette sociologie, il faut constater que nous somme loin de visions globales promues par les auteurs de références (cités dans les deux premiers volets de ces Approches de la sociologie de la musique). 

 

     Il faut retenir toutefois les contributions de Danièle PISTONE (Musicologie et sociologie en France, étapes et implantations), (particulièrement) de Charlène FEIGE (Musiques au travail, Ambigoïté entre écoutes choisies et écoutes subies) qui fait référence à une situation sociale peu analysée sur la diffusion de la musique dans les lieux publics et de Jean-Marie JACONO (Pour une sociologie des oeuvres musicales).

 

    Danièle PISTONE, musicologue, relate l'implantation progressive des études universitaires en sociologie de la musique, qui enracinent, depuis les années 1980, solidement celles-ci dans les théories et pratiques sociologiques et dépassent le stade de l'histoire sociale de la musique. "Que nous apportait alors ce nouveau paysage socio-musical? Sans aucun doute d'autres méthodes d'enquête, mais aussi une nouvelle façon d'aborder les protagonistes du monde sonore : pensons notamment aux métaporphoses de l'art de la biographie. Plus que tout, pour les musicologues qui (...) ont vécu ces décennies de l'intérieur de l'institution universitaires. Il s'agissait d'une véritable mutation des corpus et des attitudes de recherche. Loin du culte fétichiste de l'objet artistique qui marquait l'âge structuraliste, lequel permit toutefois l'approfondissement des mécanismes de l'art sonore, ce fut l'élargissement des thèmes et des lieux ; ce fut une mise en harmonie avec un temps, le nôtre, où s'affirmait l'exigence de contextualisation.(...) En marge des Cultural Studies et des gender Studies anglo-saxonnes, et grâce aussi à divers apports étrangers, s'est ainsi édifiée une sociologie de la musique de langue française dirigée tout à la fois vers les formes savantes et les genres populaires, interrogeant aussi bien le marché de la musique, les professions que le travail musical, la construction du goût ou des médiations propres à la musique, la diversité et le sens des pratiques, disant autrement la spcificité de cet objet artistique, des activités liées à la gestion à l'étude des réactions des consommateurs, comme à la psychologie sociale." Elle indique que "le développement de recherches (sur les techniques, langages et musicieux en leurs temps) n'a pas toujours été facile. Il est vrai, par exemple, que l'importance du sensible n'a pas toujours rendu bien clairs les rapports entre esthétique et sociologie ou sémiologie et sociologie, alors que le développement des études relatives aux émotions voire à la neuropsychologie, comme au corps du créateur ou de l'interprète, a contribué à implanter toujours mieux le fait artsitique dans nos sociétés. Il est certain que l'importance prise par l'observation tire et tirera sans doute toujours davantage le sociologue de la musique vers l'anthropologie, ou du moins vers une socio-anthropologie ou une antrhoposociologie (suivant la discipline majeure de rattachement) (...)".

 

    Charlène FEIGE, de l'Université Pierre Mndès-France Grenoble II, met l'accent sur "la caractéristique remarquable de la musique actuelle, (son) omniorésence. Elle sillonne le quotidien de chacun d'une manière ou d'une autre. Radio-réveils, parkings souterrains, publicités, voitures, salles d'attente en tous genres, magasins... Elle est partout."

"La seconde moitié du XXe siècle, poursuit-elle, a entériné l'expansion inédite et quasi illimitée de la diffusion musicale. Depuis les années 1960 et l'avènement du rock'n'roll, médias et musique vont de pair. Assemblage lucratif. Depuis, les techniques d'émissions et de productions n'ont cessé d'innover pour, semblait-il, la démocratiser. L'avènement de la numérisation a permis une duplication presque infinie en limitant de manière prodigieuse l'altération de la qualité sonore. Ces nouveaux supports assurent une fois encore une propagation sans borne. Musiques que la plupart du temps nous n'avons ni choisi d'entendre, ni choisi d'écouter, elles s'insinuent dans notre univers auditif et imprègnent notre système journalier. Nous traversons des zones sonores au fil de nos déambulations citadines. Des espaces sonorées s'enchaînent. Dès les années 1920, la technique rend possible la diffusion collective de la musique. Le système d'amplification créé à cette époque rend possible l'écoute musicale à un volume élevé et maîtrisable. En retraçant les débuts de cette diffusion de masse, nous constatons que les cafétiers furent les premiers à utiliser la radio pour animer leurs commerces au début des années 1920. A partir de 1927, le groupe Monoprix généralise la diffusion de musiques d'ambiance enregistrées à tous ses magasins." Les bases de sa recherche étant posées, elle s'attache à cerner les liens qui unissent le travail et la musique dans les usines et les magasins. Elle entend, par cette étude, approcher "quelques usages sociaux actuels de la musique dans une sociologie du quatidien : produit de l'industrie culturelle, thérapie, marketing, affichage identitaire narcissique ou pur plaisir vibratoire.".

 

     Jean-Marie JACONO, de l'Université de Provence, s'interroge sur la nécessité et la possibilité d'une sociologie des oeuvres d'art. "Depuis plus de vingt ans, malgré l'évolution de la recherche, cette question semble toujours d'actualité dans le domaine musical. La plupart des nouvelles analyses du sens des oeuvres se sont en effet placées sous l'égide d'autre disciplines, comme l'herméneutique ou la sémiotique. La sociologie da eu du mal à offir une orientation théorique et une méthodologie claires de l'analyse des oeuvres musicales, ainsi que de leurs relations à des groupes sociaux. Cette situation s'explique par la pluralité des points de vue théoriques mais, également, par la remise en cause même d'une sociologie des oeuvres, au point que ce domaine reste aujourd'hui mineur dans le champs de la sociologie de la musique. (...) Le problème principal posé à la sociologie des oeuvres est la place accordée au déchiffrement social des phénomènes musciaux. Il n'est pas aisé, en effet, de dépasser des analyses formalistes très répandues en musicologie. Celles-ci ont engendré la séparation entre analyse "interne" centrée sur le matériau de l'oeuvre et sur sa signification et analyse "externe", attachée à la prise en compte des contextes dans lesquels l'oeuvre évolue. Cette distinction a été remise en cause depuis longtemps en sociologie de l'art par beaucoup de chercheurs, dont Jean-Claude Passeron (Le chassé-croisé des oeuvres et de la sociologie, dans Sociologie de l'art, sous la direction de R MOULIN, 1986). Elle reste pourtant présente en sociologie de l'oeuvre (...). Or, c'est l'articulation entre les dimensions internes et externes (...) qui constitue le véritable intérêt de la sociologie des oeuvres musicales." L'auteur définit les crières, selon lui, qui doivent être pris en compte dans une telle sociologie :

- les réactions provoquées par l'oeuvre ;

- les conditions de diffusion ;

- l'attitude des interprètes ;

- le rôle des pouvoirs ;

- le sujet et le genre de l'oeuvre ;

- le contexte de création ;

- la structure et la problématique de l'oeuvre.

"Depuis trente ans, la sociologie de la musique s'est déeloppée de façon conséquente en France. La majorité des recherche ont cependant tourné le dos à des études de l'oeuvre qualifiées d'approches historiques, éesthétiques ou herméneutiques ou de sociologie de commentaires. Il s'agit donc, aujourd'hui,  en tenant compte de ce qui a été produit, de revenir à l'oeuvre en la replaçant dans ses contextes historiques, en partant du principe "qu'une oeuvre musicale est document de civilisation, fragment cristallisé d'une sensibilité généralement partagée et historiquement datée" (M FAURE, L'influence de la société sur la musique, L'Harmattan, 2008). La sociologie de l'oeuvre musicale ne peut être neutre, alors, dans cette perspective. EN interrogeant la valeur et le sens donné aux oeuvres dans des sociétés fondées sur des inégalités, des rapports de dominations et des conflits, elle joue un rôle critique au sein de la sociologie de la musique, comme au sein de la musicologie."

 

Sous la direction de Emmanuel BRANDT, Cécile PRÉVOST-THOMAS et de Hyacinthe RAVET, 25 ans de sociologie de la musique en France, tomes 1 et 2, L'Harmattan, collection Logiques sociales, Série sociologie des arts, 2012.

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Mardi 17 septembre 2013 2 17 /09 /Sep /2013 14:36

       Il existe déjà une grande différence entre la perception de l'érotique et du pornographique entre les sociétés occidentales et les autres sphères cultures. Si, dans nos sociétés développées surtout de nettes appréciations divergentes s'sopposent sur les différences entre érotisme et pornographie, il semble bien que cette distinction dans de nombreuses autrs sphères culturelles n'existe tout simplement pas. Autrement dit, selon cette hypothèse, problématiser l'érotisme et le pornographique resterait... un problème purement occidental! Sans doute convient-il pour pencher vers cette hypothèse de distinguer parmi les expressions artistiques concernées. Les arts plastiques, peinture, sculture, statuaire, motifs architectoraux sont courants dans de nombreuses civilisations, d'autres arts, photographique, cinématrographique... font surgir d'autres problématiques dans la représentation du corps. Ce n'est que dans la danse que l'on pourrait retrouver dans toutes les cultures, suivant les costumes et les figures utilisées que l'on pourrait se faire rejoindre cette préoccupation de lier beauté et sexualité d'une part (le strip tease, profane ou sacré, appartient aux temps anciens comme aux nôtres...) et expression corporelle et réserve par rapport à la nudité d'autre part... 

     Par ailleurs, il existe un certain recouvrement des problématiques de la sexualité et de la nudité, problématiques en elles-mêmes différentes, qui se trouvent liées à des conceptions de la beauté et de la jouissance... différentes suivant les civilisations... et les classes sociales... 

     Le parcours de ces problématiques artistiques permet de repérer de lieux de cristallisation de conflits qui ne portent évidemment pas seulement sur l'expression artisitique. Les arts cinématographique, télévisuel, voire de la video ou des jeux videos sont traversés par des tensions plus vivaces que pour les autres arts plus traditionnels, car leur prégnance sur les mentalités et sur les comportements est sans doute plus forte. Ce qui ne nous permet de négliger la prégnance qu'avaient les réalisations architecturales ou statuaires de l'Antiquité : la présence de statues était sans doute aussi forte dans les esprits comme dans le paysage que pour nous ces arts relativement récents...On remarquera que les définitions modernes de l'érotisme et de la pornographie dans le cinéma (ou la télévision par capillarité, voire la publicité...) vont jusqu'à imprégner les définitions de l'érotisme et de la pornographie stricto sensu, alors que leurs origines se trouvent ailleurs... Or, pour ne prendre cet exemple, l'ensemble de la statuaire du Vatican a subi des mutilations systématiques ordonnées par la papauté du XIXe siècle, parce que l'Eglise considérait ces oeuvres comme proprement pornographique... 

 

    C'est à l'article Pornographie qu'est abordée souvent la définition de... l'érotisme, reflet d'une certaine obsession morale. Ainsi dans le Dictionnaire du corps, Michela MARZANO définit la pornographie pour entrer dans la problématique de l'érotisme et de la pornographie : "D'un point de vue étymologieque, le terme "pornographie" vient du grec, et signifie littéralement "écrit concernant les prostituées", c'est-à-dire tout texte décrivant la vie, les manières et les habitudes sdes prostitées et des proxénètes." Nous en profitons pour dire en passant que la prostitution constitue sans doute un phénomène social majeur, malheureusement souvent trou noir dans la recherche historique ou sociologique, qui s'introduit entre le licite et l'illicite dans les pratiques civiles et militaires de nombre de civilisations. "Aujourd'hui, poursuit-elle, la signification du terme a toutefois changé, et la pornographie est en général définie comme une représentation (par écrits, dessins, peintures, photos) de choses osbscènes destinées à être conmuniquées au public". Notons que la formule au public parait plutôt vague, et qu'il s'agit en fait de publics très différenciés perceptibles /recherchant des jouissances différentes... "Ce qui cependant n'aide pas beaucoup (et elle a raison!) à comprendre ce qu'est la pornographie, le terme "obscène" étant lui-même ambigu."

"Les problèmes ne sont pas moindres si l'on quitte le terrain du langage courant pour se tourner vers le droit et ses définitions. En effet, la seule loi (française) concernant la pornographie est celle de 1975 (qui institue un classement X pour les films à caractère pornographique) qui n'en donne cependant aucune définition substantielle. La seule ébauche de définition juridique que nous avons à notre disposition reste celle du commissaire du gouvernement, M Genevoix, qui proposa en 1981, une dialectique assez problématique entre érotisme et pornographie : "Le propre de l'ouvrage érotique est de glorifier, tout en le décrivant complaisamment, l'instinct amoureux, le geste amoureux. Les oeuvres pornographiques, au contraire, privant les rites de l'amour de leur contexte sentimental, en décrivent simplement les mécanismes physiologiques et concourent à dépraver les moeurs s'ils en recherchent les déviations avec une prédilection visible. Est de caractère pornographique le film qui présente au public sans recherche esthétique et avec une crudité provocante des scènes de la vie sexuelle et notamment des scènes d'accouplement." Cette définition est en effet non seulement pauvre, mais surtout discutable et équivoque. Tout d'abord, elle mélange facétieusement le descriptif et l'évaluatif (...)" Et elle se demande où se trouve la compétence d'une commission de censure sur la question.

"D'un point de vue philosophique, enfin, les positions sont très différentes et, le plus souvent, extrêmement idéologiques. Certains auteurs, au nom de la liberté d'expression, refusent de chercher une définition de la pornographie en tant que telle. En la qualifiant tout simplement de représentation explicite de la sexualité, ils niest l'existence d'une barrière entre cette dernière et l'érotisme : les seuls critères existants seraient, pour eux, des critères de goûts (donc subjectifs et changeants), ou des critères moralistes (donc liés à la morale judéo-chrétienne qu'on n'a pas le droit d'imposer à tout le monde)." Elle cite les propose d'Alain ROBBET-GRILLET qui disait que la pornographie, c'est lérotisme des autres. On pourrait aussi dans un autre style citer le long argument de Gérard LENNE présentant un album sur le sexe à l'écran (Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la distinction érotisme/pornographie. 

"D'autres auteurs, en revanche, analysent la pronographie uniquement d'un point de vue féministe. Au nom de l'égalité entre les hommes et les femmes, et après avoir insisté sur le fait que la pornographie a un pouvoir performatif capable de causer un préjudice aux femmes, ils oublient qu'elle n'est pas uniquement une représentation qui donne une vision particulière (et préjudiciable) de la femme et de la féminité, mais aussi une représentation particulière (et préjudiciable) de l'homme et de la masculinité. (...)". (voir les études de Catherine MACKINNON et de Andrea DWORKIN, par exemple, In Harm's Way, Cambridge , Massachusets, Harward University Press, 1997). L'expression au cinéma, dénoncée d'ailleurs par nombre de critiques cinématographiques spécialisés ou non, des relations sexuelles jusqu'au plus infime détail, constitue le résultat d'une évolution économique bien précise dans les oeuvres qui abordent ces relations à l'écran, notamment celui d'un marché de films tournés très rapidement avec des actrices/acteurs sous payés et d'un rapport production/exploitation sans égal par ailleurs dans le cinéma ou la video. "La disponibilité absolue des individus et la banalisation de toute sorte de pratique se conjuguent ainsi pour nourrir la surenchère ; surenchères d'images toujours plus mécaniques, anatomiques et violentes où l'érection de l'un soumet et contrôle complètement le corps de l'autre. Ce qui est à la fois irréel, et problématique. Irréel, car dans le monde réel, on ne peut exercer une toute-puissance totale sur autrui, chaque individu ayant dans la relation avec l'autre ses propres désirs et ses propres envies et n'étant pas simplement une image que l'on déplace et utilise à son gré. Problématiqu, car, à partir du moment où l'individu est réduit à la présence disponible de son corps et que son corps est présenté comme consommable et morcelé, tout devient automatiquement possible et permis."

 

      L'entrée Erotisme dans le même Dictionnaire du corps renvoie à Jouissance, Pornographie et Sexualité. Avant d'aborder la jouissance et ici l'expression de cette jouissance à travers l'art, voyons ce qu'il en est de l'Erotisme proprement dit. L'expression de cette jouissance à travers l'art, si nous pouvons dire, s'effectue dans les deux sens. L'art entretient l'appel à la jouissance, canalise publiquement son expression, et est aussi, de la part de l'artiste/des artistes l'expression du chemin de la jouissance, expression privée sublimée ou/et expression canalisée/orientée publiquement. 

"De l'érotisme, écrit Georges BATAILLE, il est possible de dire qu'il est l'approbation de la vie jusque dans la mort. A proprement parler, ce n'est pas une définition, mais je pense que cette formule donne le sens de l'érotisme mieux qu'une autre. S'il s'agissait de définition précise, il faudrait certainement partir de l'activité sexuelle de reproduction dont l'érotisme est une forme particulière. L'activité sexuelle de reproduction est commune aux animaux sexués et aux hommes, mais apparemment les hommes seuls ont fait de leur activité sexuelle une activité érotique, ce qui différencie l'érotisme et l'activité sexuelle simple étant une recherche psychologique indépendante de la fi naturelle donnée dans la reproduction et dans le souci des enfants. De cette définition élémentaire, je reviens d'ailleurs immédiatement à la formule que l'ai proposée en premier lieu, selon laquelle l'érotisme est l'approbation de la vie jusqu'à la mort. En effet, bien que l'activité érotique soit d'abord ne exubérance de la vie, l'objet de cette recherche psychologique, indépendante, comme je l'ai dit, du souci de reproduction de la vie, n'est pas étranger à la mort." il discute ensuite du grand trouble élémentaire qui résulte de cela et indique dès le début qu'il entend parler successivement de trois formes d'érotisme : l'érotisme des corps, l'érotisme des coeurs, et l'érotisme sacré. Il entend sortir "de l'obscurité où le domaine de l'érotisme a toujours été plongé. Il y a un secret de l'érotisme qu'en ce moment je m'efforce de violer." "l'érotisme des corps a de toute façons quelque chose de lourd, de sinistre. Il réserve la discontinuité individuelle et c'est toujours un peu dans le sens d'un égoïsme cynique. L'érotisme des coeurs est plus libre. S'il se sépare en apparence de la matérialité de l'oérotisme des corps, il en procède en ce qu'il n'en est souvent qu'un aspect stabilisé par l'affection réciproque des amants. Il peut s'en détacher entièrement, mais alors il s'agit d'exceptions comme en réserve la grande diversité des êtres humains."  

C'est cet érotisme des coeurs que souvent l'art plastique veut représenter, sans pour autant camoufler l'érotisme des corps. En revanche, dans une période où la sentimntalité entre les êtres humains s'émousse, où l'individualisme constitue la norme, les représentations de l'érotisme des corps ont tendance à se multiplier. Le terme Jouissance, dixit ce Dictionnaire du corps, "est un signifiant trompeur. Il désigne d'abord quelque chose situé du côté d'un tout jouir qui traverse l'imaginaire des sociétés occidentales contemporaines et qui vise à accomplir les promesses d'un plaisir sans frein, quitte à y épuiser son âme. Jean Baudrillard (De la séduction, Gallimard, 1979) a décrit les revers d'un tel excès de positif : alors que la négativité génère crises et critiques, et donc la possibilité d'un mouvement de l'histoire, l'hyperposivitité du monde contemporain ne pourrait engendrer que catastrophe, retour dans le réel de l'énergie de la part maudite. Une jouissance qui est située ici du côté d'un palin, avec le risque de libérer ce qui touche à l'extermination et à la mort.

Concernant les arts de l'érotisme, l'auteur ce cette entrée, Ellen CORIN indique que "d'autres traditions ont développé un art de l'érotisme à travers lequel les raffinements de la jouissance apparaissent comme des façons provilégiées d'atteindre à la quintessence de la réalité intime. AInsi l'érotisme divinisé en Inde met en contact avec la structure de l'énergie cosmique et avec le mouvement de la création du monde. (...). Du côté de la Chine ancienne, les raffinements de la sexualité permettent de participer à l'équilibre du Yin et du Yang, ces principes dynamiques qui règlent l'existence des êtres et du comos. Ce qui frappe est la complexité, le caractère poétique et la charge sémantique du vocabulaire de l'amour, qu'il s'agisse des mots qui désignent les organes génitaux ou de ceux qui décrivent différentes formes de coït. Les notions d'équilibration et de complémentarité, de rythme ont ici une valeur centrale. La Chine ancienne accrode donc une place importante à l'éducation sexuelle où la technique soutient à la fois la volupté, la morale et la religion." 

"La jouissance est tendue entre le tout et le rien, l'excès d'un positif et le blanc de ce qui se dérobe. La prééminence du tout jouit dans le monde contemporain pourrait-elle en venir à estomper ou à effacer la désirabilité ou la possibilité même d'un chavirer à la limite de l'être?"

    Une vision pessimiste de l'évolution de l'érotisme en Occident contemporain est souvent mise en balance avec une vision optimiste de celle de l'érotisme dans d'autres régions, en Orient par exemple, ou dans le passé. Il n'est pas certain que la présentation idyllique de la sexualité indienne ou chinoise, même dans l'art, soit représentative de ce qu'a vécu la majeure partie des contemporains de ces civilisations. Il s'agit parfois de miroirs en négatif dont il faut se méfier. La faiblesse de la recherche historique et sociologique dans ce domaine ne nous aide pas beaucoup pour éclairicir les relations entre arts et sexualités dans un ensemble mis en perspective.

Toutefois, çà et là, soit dans des aspects très particuliers concernant un art ou un autre, en Occident moderne ou en Orient ancien, voire dans l'Antiquité grecque et romaine, permettent d'approcher différentes tensions sociales et conflits liés à la représentation de la jouissance humaine. Les liens étroits entre art, poétique et politique sont suffisamment caractéristiques dans l'Antiquité grecque pour percevoir des conflits, proprement philosophiques quant à la signification de la sexualité, lesquels s'expriment également dans la statuaire, le chant, la danse, le théâtre... De même, l'analyse de l'évolution du cinéma dit érotique jette une lueur sur la représentation de soi et des autres. 

 

Michela MARZANO, article Pornographie ; Elle CORIN, article Jouissance, dans Dictionnaire du corps, Sous la direction de Michela MARZANO, PUF, collection Quadrige, 2007. Georges BATAILLE, L'érotisme, Les éditions de Minuit, 2007 (1957). Gérard LENNE, Le sexe à l'écran, Artefact, 1978.

 

ARTUS

Par GIL - Publié dans : ART
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Lundi 16 septembre 2013 1 16 /09 /Sep /2013 15:53

      Le livre de Thomas LAQUEUR, professeur américain d'histoire à l'Université de Californie de Berkeley, auparavant auteur de Sexe en solitaire, Contributions à l'histoire culturelle de la sexualité (Gallimard, nrf, Essais, 2005) est régulièrement cité comme référence dans de très nombreuses bilibiographies sur les travaux portant sur le sexe et le genre. Publié aux Etats Unis en 1990 et édité en France chez Gallimard en 1992, ce livre fait suite à ses recherches sur les représentations biologiques et médicales du sexe qui l'ont fait remettre en question la coupure radicale, quoique progressive,  décrite par Michel FOUCAULT (dont Histoire de la sexualité a eu beaucoup plus d'impact aux Etats-Unis qu'en France, et un impact de nature très différente) et la longue durée de Fernand BRAUDEL "dans la représentation corporelles qui remonte aux Grecs et où les signes, dans lecorps, de différence sexuelle - génitoires, organes internes, processus physiologiques et orgasmes - étaient bien moins distincts, bien moins critiques qu'ils n'allaient le devenir".

      Dans sa préface à l'édition française, rédigée dix ans plus tard, il indique persister dans se rupture avec nombre de traditions jistoriographiques "qui prétendent expliquer le passage d'un sate à un autre par une châine d'effets de causalités extérieures à la sphère de l'objet étudié mais reflétées à l'intérieur de celle-ci. Ainsi la fabrique du sexe pourrait-elle être reférée, par exemple à l'histoire intellectuelle : l'effondrement d'une vision du monde dans laquelle le corps réfléchit l'univers et, inversement, l'établissement du corps, ou plus généralement de la matière, correspond au changement d'épistêmé foucaldien, au profit de ce que l'auteur de L'Archéologie du savoir appelle le modèle classique. (...) En vérité, le rejet du vieux modèle du sexe et du corps,pris qu'il était dans les filet de la théologie et de la métaphysique, faisait manifestement partie du grande projet des Lumière ; en finir avec des millénaires de cléricature et de philosophie pour mettre à leur place une histoire naturelle de l'homme. Une nature organiquement, un corps fermé, autonome et moralement déterminé évincèrent le vieux corps ouvert du modèle unisexe." Sans remettre en cause toutefois cette longue marche vers une autre conception de la sexualité, il "tâche de démontrer, dans différentes contextes, comment des circonstances politiques, intellectuelles et sociales diverses nourrissent le passage du modèle du modèle unisexe (un modèle, rappelons-le où le sexe de la femme est considéré comme un dégradé inférieur du sexe de l'homme, et où les émissions corporelles sont considérées comme étant les mêmes pour l'homme comme pour la femme) à l'explication moderne, fondée sur deux sexes, de la différence et de la sexualité proprement dite. Mais ce que je prenais pour le triomphe plus ou moins linéaire d'un modèle sur l'autre, la production plus ou moins définitive et irrévocable du sexe moderne, prit un tour de plus en plus équivoque." Il découvre, au cours de ces recherches, "de multiples preuves que dès avant le XVIIIe siècle, il se trouva des gens pour écrire comme s'il y avait bien deux sexes (différents)." "Loin du discours dominant, difficile à interpréter par au-delà de l'abîme des siècles, elle n'en continuaient pas moins à parler, fût-ce à mots couverts, d'un modèle de corps apparemment "moderne". De même, il trouve que "dans divers discours du XIXe et du début du XXe siècle, le corps paraissait aussi ouvert aux forces de l'extérieur et malléable qu'il l'avait été avant la ligne de partage du XVIIIe siècle". En définitive, ce que découvre Thomas LAQUEUR, c'est que la lente marche vers les conceptions modernes est bien plus conflictuelle que ce qu'en décrivait Michel FOUCAULT, mettent en jeu des mouvements sociaux, économiques, intellectuels, de classe, de race et de sexe.

   Dans sa préface originelle, précédée fort justement de nombre d'illustrations du sexe, dans l'histoire, découvertes par l'auteur, "Quelques uns de ces changements (dans la conception du sexe de l'homme et de la femme, surtout de la femme) se laissent comprendre comme le fruit du progrès scientifique - la menstruation n'a rien à voir avec le flux hémorroïdal - mais la chronologie des découvertes ne cadre pas avec celle des reconceptions du corps sexuel. De surcroit la chronologie elle-même ne tarda pas à se désagréger et je me retrouvai face à la conclusion déroutante qu'il y eut toujours un modèle à deux sexes et un modèle unisexe à la disposition de ceux qui réfléchissaient à la différence et qu'il n'y avait pas de moyen scientifique de choisir entre les deux modèles. Le premier avait certes atteint un position dominante à l'époque des Lumières, mais le sexe unique n'avait pas pour autant disparu. De fait, plus je m'acharnais sur les sources historiques, moins le partage des sexes se faisait clair ; plus on cherchait dans le corps les fondements du sexe, moins les limites se faisaient solides. Avec Freud, le processus atteint son indétermination la plus cristalline. Cette histoire, qui n'était au départ que celle du plaisir sexuel féminin et de son essai d'effacement, devint plutôt une histoire de la manière dont le sexe, non moins que le genre, se fait."

 

   Dans ce livre, nous entrons dans le détail des recherches sur l'anatomie et des pratiques médicales, depuis l'Antiquité, du sexe. Dans le détail aussi des débats entre praticiens et théoriciens du sexe sur la réalité de sa nature physique. Mais aussi dans le détail des recherches anciennes et modernes (modernes au sens des Lumières) sur la physiologie des plaisirs masculin et féminin. De nombreuses interprétations sur le corps sont ainsi examinées, chez ARISTOTE, GALIEN, de LA BARRE, jusqu'à celles de MAURICEAU ou de KOBELT... auteurs de référence dans les longues lignées de médecins, notamment de médecins spécialistes des organes génitaux...

 

    Dans l'introduction d'un colloque de 1995, sur La place des femmes. Les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Michelle PERROT écrit :

"Ce livre remarquable situé dans le sillage de Michel Foucault et de son Histoire de la sexualité montre comment s'est effectuée à partir du XVIIIe siècle, avec l'essor de la biologie et de la médecine, une "sexualisation" du genre qui était jusque-là pensée en termes d'identité ontologique et culturelle beaucoup plus que physique... le genre désormais se fait sexe, comme le Verbe se fait chair. On assiste alors à la biologisation et à la sexualisation du genre et à la différence des sexes. Les implications théoriques et politiques de cette mutation sont considérables.. D'un côté, elle porte en germe de nouvelles manières de perception de soi et notamment la psychanalyse (l'opposition phallus/utérus, la définition de la féminité en termes de manque, de creux, la "petite différence" fondant le grand différend). D'un autre, elle apporte une base, un fondement naturaliste à la théorie des sphères - le public et le privé - identifiées aux deux sexes, théorie par laquelle penseurs et politiques tentent d'organiser rationnaellement la société du XIXe siècle. Cette naturalisation des femmes, rivées à leur corps, à leur fonction reproductrice maternelle et ménagère, et exclues de la citoyenneté politique au nom de cette identité même, confère une assise biologique au discours parallèle et conjoint de l'unité sociale."

Dix ans plus tard, Annick JAULIN, auteur d'une thèse soutenue en 1995 sous le titre Genre, genèsen, génération chez Aristote et publiée en 1999 sous le titre Eidos et ouisia. De l'unité théorique de la Métaphysique d'Aristote (Klincksieck), expose ses réflexions sur La fabrique du sexe. Etant donné que vient le temps de replacer très précisément cet ouvrage dans sa mouvance historique post-moderniste :

"Si j'annonçais au moment de présenter le livre de Thomas Laqueur, La fabrique du sexe (...) que je ne sais pas exactement quel est le sexe de ce livre ni le genre auquel il appartient, je risquerais de faire douter de mon aptitude à traiter de cette question. Je m'exprimerais donc autrement en disant que ce livre manifeste des tensions méthodoliques entre deux manières de concevoir et de faire l'histoire - une manière classique et une manière post-moderne- de sorte qu'il s'interroge sur son genre, et que cette interrogation le rend incertain sur la fabrique de son sexe, autrement dit le schème historique qu'il propose - le passage du sexe unique au modèle des deux sexes - est immédiatement remis en question par l'affirmation que "le sexe unique et les deux sexes coexistent au fil des millénaires". L'histoire fait bien les choses qui limite les possibilités à la seule alternative de un à deux sans quoi des possibles plus nombreux "au fil des millénaires" auraient pu transformer l'indécision en chaos. Le désordre n'est au reste pas toujours évité du fait de l'usage flottant du rapport sexe/genre dans les schémas proposés : dans le schéma d'origine, le modèle du sexe unique se définirait par le fait que le genre conditionnerait le sexe, tandis que dans le modèle des deux sexes, ce serait l'inverse puisque le sexe conditionnerait le genre. Cet usage flottant introduit des distorsions qui rendent le rapport entre le sexe et le genre, tel qu'il est diféini dans le livre, parfois intenable pour l'auteur lui-même. 

Si ce qui vient d'être dit pousse à se demander s'il y a encore lieu de lire ce livre, je répondrais de manière tout à fait affirmative non pour ce que son titre annonce, mais pour l'histoire des représentations médicales et surtout pour l'histoire de la médecine au XIXe siècle qu'il aborde dans les derniers chapitres (V et VI). Il est intéressant de remarquer que cet aspect de la recherche de Th Laqueur est fortement lié à son histoire familiale : son père était médecin pathologiste et l'ai aidé "à interpréter les publications gynécologiques allemandes citées dans les chapitres V et VI et qui, pour certaines étaient l'oeuvre de ses anciens professeurs en médecine". De plus, son père était un expert et, comme il le dit lui-même, un "déconstructeur" en ces matières et il a contribué à remettre en cause l'incommensurabilité de la différence entre les deux sexe (la version moderne donc), par ses travaux qui s'intitulaient "Nouvelles recherches sur l'influence de diverses hormnes sur l'utérus masculin". Son père n'est pas seul en cause : son oncle était également médecin et l'un des "inventeurs des oestrogènes. Il isaola l'hormone "femelle" des urines des étalons, soulevant par là même la fâcheuse possibilité d'une androgynie gynécologique au moment même où la science semblait avoir découvert la base chimique de la différence sexuelle." Le père et l'oncle de T Laqueur sont donc des acteurs dans l''histoire qui est racontée dans les derniers chapitres et qui est une remise en cause des pouvoirs de l'anatomie. La thèse est, sur ce point, claire : "c'est l'histoire de l'aporie de l'anatomie, ce qui bien sûr est une critique directe de la thèse freudienne selon laquelle l'anatomie est le destin. Le dernier paragraphe du libre, intitulé "le problème de Fredu", aborde le point de vue freudien d'une manière originale, c'est-à-dire du point de vue de l'histoire de la médecine. Le livre est donc précieux sur les débats médicaux relatifs à la construction des "faits" sexuels à la fin du siècle dernier."

 

Thomas LAQUEUR, La fabrique du sexe, Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 2013. Traduction de l'anglais par Michel GAUTIER (pierre-Emmanuel DAUZAT), 520 pages.

Annick JAULIN, La fabrique du sexe, Thomas Laqueur et Aristote, dans Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°14, 2001. 

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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