Jeudi 26 septembre 2013 4 26 /09 /Sep /2013 14:10

      Classique de la littérature anti-nucléaire, cet ouvrage collectif qui date de 1975, présente l'ensemble des arguments contre le développement de l'électricité d'origine nucléaire. Il est d'abord une réponse à l'ensemble des allégations qui se veulent rassurantes sur l'utilisation de l'énergie nucléaire. Il est ensuite une véritable mine de renseignements sur des aspects technologiques souvent passés sous silence. Il est enfin une réflexion socio-politique sur les liens entre électricité d'origine nucléaire et structure de la société. 

   L'ouvrage commence par une diatribe : "L'atôme ou l'âge des cavernes ; les centrales nucléaires ou la régression ; deux cent mille mégawatts ou le chômage. "Nos" dirigeants cherchent à nous acculer à ces dilemmes. Seul l'atome, disent-ils, peut faire doubler en vingt-cinq ans la production française d'énergie ; sinon, ce sera le chaos. Quant aux dangers du nucléaire, ils sont, affirment-ils, inexistants, minimes ou en bonne voie d'être éliminés." Cette présentation peut paraitre excessive pour ceux qui n'ont pas vus les magnifiques dépliants de présentation de la centrale nucléaire Creys-Malville par exemple, mais elle reflète tout-à-fait l'état d'esprit des acteurs de la technostructure de l'énergie en France. On n'imagine pas que de tels discours aient été tenus et on n'imagine pas qu'ils puissent l'être encore de nos jours, en tout cas en Occident ou au Japon (mais allez voir dans d'autres pays qui se lancent dans des programmes électronucléaires!). 

   Les auteurs veulent répondre à des questions, qui, et ce n'est pas un hasard, restent posées aujourd'hui et sans doute par encore plus d'acteurs de la société qu'avant :

- Qui a décidé que la production d'énergie doit doubler d'ici l'an 2000?  On pourrait présenter plusieurs variantes de la même question en 2013...

- Quelle est la part de l'énergie gaspillée, perdue par exemple, entre la production et la consommation?

- Un doublement de la production d'énergie signifie-t-il un doublement du bien-être des citoyens?  Allez poser la question en Russie, au Japon ou aux Etats-Unis...

- Quels biens et quels services désirons-nous avoir? Combien faut-il d'énergie pour les produire? Quelle espèce d'énergie?  Questions encore cruciales à l'heure où les bouleversements climatiques produisent leurs premiers effets...

- Quels impératifs économiques et politiques sont derrière le choix de l'énergie nucléaire?  Les liens entre les aspects civils et militaires sont souvent occultés ou minorés.

- Quels inverstissements vont aux sources non nucléaires d'énergie?

- Quelle société modèlera une industrie nucléaire massive?

- Combien de temps cette industrie pourra t-elle être alimentée?

- Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants?  A l'époque où l'on ne discustait pas encore du réchauffement climatique, les auteurs avaient surtout en tête l'accumulation de déchets nucléaires produits dans les centrales et qu'on ne sait toujours pas neutraliser.

  La table des matières de l'ouvrage suffit à renseigner d'emblée sur le contenu du livre. Sans prétendre être complet, ce qui aurait rendu l'ensemble sans doute beaucoup plus volumineux et plus austère, il est le fruit d'un important efforts de documentation et de réflexion auxquels ont participé de nombreux scientifiques spécialistes en la matière. "Ni l'économie, présente les auteurs, ni les aspects sociaux, ni l'histoire de la lutte antinucléaire internationale n'ont été sacrifiés à l'exposé, plus classique, des aspects physiques et biologiques." 

  Après avoir détaillé le processus nucléaire - qui n'a pas beaucoup changé depuis, et cela se comprend car le cycle industriel du nucléaire est particulièrement long (de la construction, de l'utilisation puis du démantèlement) - et les différents aspects de la pollution radioactive, thermique et chimique en fonctionnement normal et les différents accidents et état de la sécurité des réacteurs dans un premier chapitre, les auteurs développent les aspects économique, politique et sociétal de l'énergie nucléaire. 

Ils insistent, ils étaient encore minoritaires alors,  sur le fait que l'énergie nucléaire est pas "un problème pour les cittoyens, pas pour les techniciens". Citons le début de cette conclusion emblématique : "Les experts de tous bords peuvent s'affronter et vous - citoyens, contribuables ou élus locaux - vous sentir de plus en plus indécis. Le problème politique est pourtant là : il y a un choix à faire ; qui décide? L'avenir de toute une société est engagé par l'orientation qu'elle donne à la gestion de l'énergie dont elle dispose. Cette orientation est politique, et la forme de l'énergie qui sera favorisée par le pouvoir aura toujours un rapport étroit avec les intérêts et les intetions de ceux qui influencent réellement ce pouvoir. Trop souvent les avantages de la forme d'énergie choisie sont pour ceux qui ont pris la décision, tandis que les inconvénients sont subis par un ensemble de gens à qui on n'a pas demandé leur avis. Qu'il s'agisse de l'orientation générale de la politique en matière d'énergie - qui concerne l'ensemble de la population - ou du choix de tel ou tel site pour l'implantation d'une centrale - qui concerne tous les habitants du voisinage - c'est toujours une administration centraliste, technocrate et policière qui va décider à votre place." Notons par les arguments avancés, la dangerosité de l'industrie nucléaire comme cible d'attaque, des transports souvent compliqués des matières radioactives, qui obligent à entretenir un appareil policier ou militaire de protection. 

    Le troisième et dernier chapitre est consacré aux alternatives à cette énergie, pour "éviter la société nucléaire". 

    En tout, il y a bien une bonne centaine de pages de notes techniques, plus ou moins compliquées, rassemblées dans ce livre. On n'insistera jamais assez sur le fait que nous avons affaire là à une technologie dont la maitrise apparait souvent insuffisante, eu égard des matériaux employés. Dans les exemples de technologies utilisées par le monde moderne, sans doute - mais nous n'avons encore rien vu sur les nanotechnologies... - l'utilisation de l'énergie nucléaire est celle la moins maitrisée et la plus risquée (dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques et techniques).

    Depuis les années 1970, de nombreux accidents majeurs ont impliqué cette industrie et il est même à craindre que les effets d'expposition à la radioactivité, même en faible quantité mais sur le long terme, ne soient pas encore tous connus. Aussi la lecture de ce livre est-elle intéressante à l'aune de conséquences encore futures de développement persistant, notamment dans les anciens pays dits du Sud, de l'industrie nucléaire. On est d'ailleurs frappé, que sur le plan technique, un livre de ce genre aujourd'hui n'aurait sans doute pas grand chose à ajouter, sinon sur les aspects des "nouvelles générations" de centrales nucléaires...

 

   En quatrième de couverture, nous pouvons lire cette très brève présentation : "On a beaucoup parlé de l'énergie nucléaire. Est-il nécessaire d'y recourir? Si oui, quels sont les dngers, les risques que nous font courir les centrales atomiques? "Les Amis de la Terre" pensent qu'on ment aux Français en leur dissimulant les pièces principales du dossier. C'est pourquoi ils veulent, dans ce livre, présenter aux citoyens une information aussi large que possible. Certes, et le titre de leur ouvrage le prouve, leur opinion est faite, mais elle est fondée sur une étude exhaustive du sujet. Tous les Français devraient faire l'effort de lire ce livre parfois austère, mais qui ne leur ment pas."

 

Les Amis de la Terre, L'escroquerie nucléaire, Editions Stock, collection Lutter, 1975, 425 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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Dimanche 22 septembre 2013 7 22 /09 /Sep /2013 08:49

      La manière dont longtemps les médias, les institutions gouvernementales, les autorités scientifiques, avant de faire un certain revirement progressif à ce sujet, ont décrit l'attitude des populations en général face au développement des armements nucléaires et des centrales civiles nucléaires, relève bien d'une bataille d'opinion, d'un conflit de perspectives quant au futur. Stigmatisées comme peureuses, angoissées, traitées entre les lignes comme des enfants, les populations notamment des pays qui développaient cette énergie nucléaire, surtout celles situées dans l'environnement immédiat d'arsenaux ou d'installations électriques, faisaient l'objet d'analyses psychologiques, voire psychanalytiques, où étaient utilisées, selon une méthodologie peu regardante, les concepts de ces disciplines. Le foisonnement d'articles, de rapports - notamment issus de seervices gouvernementaux ou d'entreprise du secteur, voire des services des armées, aux Etats-Unis ou en France, mettaient souvent en avant la peur du progrès (mettant parfois en parallèle la peur du nucléaire et la peur des véhicules à grande vitesse au début du XXe siècle), la méconnaissance de la nature réelle de la structure de la matière, l'ignorance des effets réels des radiations atomiques, la méfiance mal placée envers les autorités en charge de la défense. Combien d'écrits n'ont-ils pas comparé les premiers écologistes anti-nucléaires à des illuminés et pourquoi, tant qu'à faire mis dans le même sac que les observateurs de soucoupes volontantes ou les adeptes des sciences occultes?

Toute cette littérature, qui pourrait être déterrée, si l'on voulait se moquer vraiment de ces autorités de l'époque, n'a guère d'intérêt autre que sociologique. Car elle met réellement aux prises une justification de "progrès" face à une défense d'autres modes de vie, qu'ils soient anciens, avec beaucoup de nostalgie (souvent indue), ou qu'ils soient possibles (une autre industrie, une autre agriculture, une autre vie quotidienne...). Car elle met aux prises des intérêts industriels (dans le secteur de l'énergie notamment), qui se qualifient bien vite d'intérêt général et d'autres intérêts éparses, eux-mêmes contradictoires, dans l'ensemble des sociétés industrielles. 

Ce qui nous intéresse ici, c'est plutôt des analyses sérieuses sur la psychologie ou la psychanalyse de la situation atomique, tels par exemple, qu'ils ont été effectuées par des auteurs spécialistes dans ces domaines, et qui avaient, par ailleurs, une vision beaucoup plus modérée (que l'emballement publicitaire des industriels) de la réalité. Ainsi Psychanalyse de la situation atomique, de Franco FORNARI (1964 pour la première édition italienne) et L'angoisse atomique et les centrales nucléaires de Colette GUEDENEY et de Gérard MENDEL (1973), nous donnent-ils un aperçu sur la question. La littérature scientifique des années postérieures aux années 1970 est plutôt faible ensuite, notamment parce que, précisément, se font jour des "problèmes" liés à la situation atomique...

 

    Franco FORNARI (1921-1985), neuropsychiatre et psychanalyste italien, influencé par Mélanie KLEIN et Wilfred BION, soutient dans Psychanalyse de la situation atomique, "qu'il est nécessaire pour tout homme, en tant qu'homme normal, de se sentir en quelque manière coupable et responsable de la destruction possible de toute l'humanité", le contraire relevant pour lui de la pathologie. Faisant référence aux grandes peurs antérieures (celle de l'an mil, par exemple), il souligne l'originalité de la peur "atomique" en ce qu'elle s'ancre de manière longue dans la psychologie humaine. "L'aspect le plus tragique du péril qui nous menace est au fond celui de l'attraction qu'il exerce sur nous, car celui qui, suspendu au-dessus d'un abîme, n'a plus d'espoir de se sauver, désire se laisser tomber plutôt que de reconnaitre son impuissance". Dans une référence constante à FREUD, il fait le lien dans le monde de la modernité avec les structures psychiques les plus archaïques, avec une tendance bien catholique (au sens des dogmes catholiques) de penser le péché originel. "S'il est vrai que le péché originel, la hybris primitive, s'exprime dans le désir de goûter aux fruits de l'arbre de la vie dans l'illusion d'acquérir l'immortalité des dieux (...), il est encore exact que le mal naît dans la mesure où les hommes sont attirés par l'illusion d'éluder la mort. Si le sens profond du péché originel est dans l'image de l'homme qui veut devenir Dieu, la rédemption, exprimée par le symbole du Dieu fait homme qui meurt pour avoir assumé tout le mal de l'humanité, est la célébration du mystère le plus profond de notre existence, celui par lequel les hommes ayant accepté avec loyauté leur propre mort peuvent survivre ou bien, sur le plan du mythe, ressusciter."

Dans toute la première partie de son ouvrage, il développe "ce besoin de culpabilité en tant que continuelle et dramatique nécessité de mutation" et les rapports "entre l'univers de la culpabilité et la nécessité d'amour-rédeption", avec toujours en arrière fond la question de la guerre, et singulièrement de la guerre atomique" En fait de compte, il y a bien chez l'homme un mélange de responsabilité biologique, de responsabilité éthique, de responsabilité de réparation, la nécessité de l'amour restant le fondement de la culture. 

Après avoir exposé en quoi consiste selon lui les anxiétés psychotique et la vie des groupe et la nécessité du retour du sujet pour surmonter les modalités psychotiques dans la vie des groupes, il en vient pour une seconde partie (dès le chapitre XVI)  à la culpabilité et à la responsabilité de chaque individu à l'égard de sa propre aliénation dans l'Etat. Car, pour cet opposant à l'armement atomique, c'est bien que se situe le lieu charnière et le pivot d'action possible. Il s'efforce de montrer la révélation par la psychanalyse de la morale intégrale existant dans l'inconscient comme fondement de la responsabilité de chaque individu devant le problème de la paix et de la guerre. Pour lui, la question essentielle est la responsabilité du sujet devant sa propre vérité comme principe épistémologique de l'ère cataclysmique dont l'un des éléments constitue l'attitude face au nazisme.. Il y a comme une continuité psychanalytique entre la responsabilité envers le nazisme et la responsabilité envers la perspective d'un apocalypse nucléaire. Et le noeud de ces responsabilités est l'attitude de l'individu face à l'Etat. "La réduction des préoccupations pacifistes et bellicistes à l'histoire personnelle du sujet, telle que l'a fait la psychanalyse, peut (...) être utilisée, non pas pour dégager l'individu de sa propre responsabilité devant la guerre considérée comme "la sale affaire des grands", mais pour dévoiler les sources des processus de responsabilisation, afin d'établir les prémisses d'une argumentation qui confère radicalement à l'individu le maximum de responsabilité." 

Il constate que le concept de démocratie "en est arrivé à sa crise actuelle parce que la vie des groupes, quelle que fût leur forme politique, avait pu éluder jusqu'à présent la nécessité de passer de l'objet partiel à l'objet total (suite à un développement sur l'évolution de la psyché de l'enfant). Un tel passage, à la différence de ce qui advient dans les collectivités, est pour la structuration du sujet une nécessité originelle."

"Traduit en termes politiques, le retour au sujet pour que la démocratie puisse retrouver une nouvelle possibilité de s'établir présuppose justement la réinstauration du sujet comme fondement de la souveraineté." "La psychanalyse peut démontrer que l'éliénation se trouve moins chez le malade que dans la modalité alinénante par laquelle le médecin établit ses rapports avec le malade ; de même la dimension aliénée de la vie des collectivtés est moins liée à la nature immuable de leur vie qu'aux modalités historiques concrètes selon lesquelles les individus établissent leurs rapports avec l'autorité, le pouvoir et l'Etat. Le retour au sujet, comme retour à la responsabilité de sa propre aliénation dans l'Etat souverain, semble donc être la condition nécessaire et suffisante pour ramener la civilisation humaine à cette fonction originelle de conservation des objets d'amour, qui donne son sens à la civilisation même, et que la perspective pantoclastique nous propose de recouvrer au point exact qui marque le paroxysme catastrophique de la crise de l'homme et de sa civilisation."

"Il s'agit donc, écrit-il dans le dernier chapitre, plus d'investir dans l'Etat nos ongles et nos cheveux comme symboles de notre besoin de violence, ni de laisser l'Etat la monopoliser et la capitaliser, mais de placer en lui d'un seul coup et solidairement  le cycle complet de nos besoins de violence, de culpabilité et d'amour réparateur. C'est en cela que consiste l'opération holomonique nécessaire pour empêcher l'Etat, en tant qu'Etat souverain fondé sur l'anonie, de devenir le processus de l'industrialisation de la violence privée."

     En fin de compte, il ne voit pas de solution dans les formules économiques et politiques, mais seulement dans la démarche psychanalytique. Il pose, par rapport à toutes les études de comportements des population face au péril atomique, que ces craintes sont absolument fondées et que tout le problème est, pour éviter que ces craintes ne deviennent réalité, est que chaque individu reprenne les responsabilités qu'il a trop confiées à l'Etat, pour gérer ses propres problèmes existentiels, autour de sa culpabilité quant à la violence.

 

   Loin de l'approche politique de Franco FORNARI, Colette GUEDENEY, médecin et psychanalyste qui venait de travailler pendant six ans dans le service de Radio-protection d'un pays de la Communauté Européenne et Gérard MENDEL, socio-psychanalyste, dans un livre à deux voix (assez différentes) se livrent à une analyse de l'appréhension des populations à propos des utilisations civiles de l'énergie nucléaire. 

Dans le sillage de son travail sur la Révolte contre le Père au niveau des groupes, Gérard MENDEL se propose d'examiner l'entremêlement des fantasmes inconscients concernant les centrales nucléaires et la bombe atomique. Dans son étude, il constate que "tout ce qui touchait à la Bombe paraissait minimisé, écarté, refusé - disons-le : réprimé et refoulé. Et ceci aussi bien dans le discours manifeste qu'au niveau de l'activité politique. Les individus et les masses vivaient en permanence avec, braqués sur eux, des fusées porteuses de bombes nucléaires, et ils paraissaient s'en soucier comme d'une guigue". Pour tout un ensemble de raisons, développées dans l'ouvrage, "on était amené à formuler l'hypothèse que la "Bombe" était refoulée car vécue sur un mode semblbale aux imagos maternelles archaïques dangereuses : identité de vécu, identité de destin. Le Moi se comportait de la même manière envers les deux, mettait en oeuvre les mêmes moyens de défense afin d'éviter le même type d'angoisse. Il s'agit là d'un phénomène entrant dans le cadre de ce qui nous avons écrit ailleurs à propos de la "sociologenèse partielle de l'Inconscient". Gérard MENDEL entend ne pas se limiter au thème "représentation-fantasme collectifs" et aborde également le fait qu'il existerait sans doute des raisons d'être inquiet à propos des centrales, malgré la confusion des craintes. Il aborde alors les dangers réels liés à la production d'électricité par des centrales nucléaires, sur lesquels il existe une véritable bataille d'experts à l'époque, notamment sous deux aspects : celui de l'accident, avec des produits radioactifs se répandant alentour et celui de l'augmentation globale de la radio-activité, artificielle, entrainée par la c réation même de l'énergie à fission nucléaire, auxquels il ajoute d'ailleur le risque de détournement de produits radio-actifs servant à des attentats. Il en tire la leçon qu'il existe à la fois des "mauvaises raisons" (par confusion des phénomènes et par méconnaissance - entretenue - de la technologie utilisée) et des "bonnes raisons" (risques objectifs) d'avoir peur. "La différence fondamentale, sur le plan du "phénomène-peur", est que les "mauvaises" raisons sont liées à des représentations floues, illimitées, pantoclastiques, devant lesquelles le sujet se sent impuissant, et que les "bonnes" raisons dérivent de représentations précises, délimitées, à partir desquelles une intervention efficace socio-politique peut intervenir tant au niveau local qu'aux niveaux national ou international". Il répète d'ailleurs que si "nous n'avions pas opéré (et d'ailleurs beaucoup ne le font pas, notons-le! en tout cas moins hier qu'aujourd'hui...) ce détour par la réalité externe, implicitement ou explicitement, nous nous serions borné à cette interprétation : "Vous croyez avoir peur des centrales nucléairs, mais il s'agit là d'une erreur : ce ne sont pas elles que vous craignez réellement". Conclusion que l'EDF aurait sûrement reproduite avec une satisfaction non déguisée dans ses bulletins, dépliants et communiqués!". 

Colette GUEDENEY a une toute autre approche différente. Dans ses conclusions, elle s'inscrit "à l'oposé des thèses culturalistes qui estiment que la culture crée les fantasmes." SOn étude "confirme la nécessité des fantasmes, la pérennité des désirs inconscients à travers les époque et leur indépendance par rapport au progrès technique, et combien il serait imprudent de sous-estimer l'action même des fantasmes sous prétexte qu'ils ne correspondent à rien de réel. Elle a mis l'accent sur l'intrication de la réalité matérielle et de la réalité psychique et montré que l'une ne peut se réduire à l'autre. Le monde fantasmatique sous-tend toute culture, mais la réalité sociale et technologique jouent dans la vie des hommes un rôle important. Cette réalité concrète peut provoquer à partir de l'Oedipe des régressions plus ou moins importantes et plus ou moins passagères, qui ont pour résultat de substituer à une forme plus élaborée du comportement, une forme plus fruste, plus primitive. Cette réalité extérieure agit comme cause déclenchante. Nous avons suffisamment vu le rôle que joue la nature propre du phénomène nucléaire, pour ne pas y revenir. La réalité peut être frustrante, une centrale nucléaire crée dans un petit pays une situation nouvelle où certains individus peuvent penser n'y avoir aucune part. L'indifférence supposée ou réelle des "gens bien placés" les blesse. Les sciences modernes apportent, à un rythme accéléré, nombre de connaissances nouvelles, souvent abstraites, qui peuvent entrainer des difficultés en raison de l'impossibilité ou l'incapacité de progresser. Mais ces événements extérieurs ne sont pathogènes que sur les personnes prédisposées. Une installation nucléaire ne fait que réveiller électivement, plus ou moins brutalement, les fantasmes enfouis dans l'inconscient.
La prédominance des processus secondaires propres au fonctionnement rationnel de la pensée sur les processus primaires qui caractérisent l'inconscient, joue à mon avis un rôle déterminant dans les attitudes vis-à-vis du risque nucléaire. Ce qui me conduit à penser que les sujets ont tendance à se comporter envers l'énergie nucléaire comme ils se comportent dans leur existence, c'est-à-dire en fonction de leurs problèmes sous-jacents.

On pourrait trouver peut-être une confirmation indirecte de mon hypothèse, dans le fait que les statistiques de l'Euratom portant sur "l'étude des attitudes des travailleurs nucléaires vis-à-vis du risque radio-actif" peut s'appliquer à l'état mental de la population en général : 15% de personnes présentent des troubles psycho-pathologiques et sont très angoissées, 80% de personnes sont dites "normales", c'est-à-dire ont une névrose courante, et utilisent le refoulement, et 5% semblent engagées sur la voie de la sublimation grâce à la désexualisation et à l'indentification au père."

Elle termine cette étude "en disant qu'il semble exister dans notre société un décalage entre l'avance intellectuelle et scientifiques et la maturation affective. Le problème essentiel me parait être celui de la non-intégration de l'agressivité, dans un monde qui dispose de puissants moyens d'action, et où règne l'interdit moral de l'agressivité. L'intégration et la matrise de l'agressivité constituent un des buts des cures analytiques dans le cadre préviligié du transfert. Elles apparaissent comme essentielles pour la vie des sociétés. Elles ne semblent pas acquises sur le plan des relations entre Etats et entre les gouvernés et les gouvernants, qui fonctionnent parfois à un niveau assez régressif et projectif.

La maturité individuelle est une entreprise difficile à réaliser : peut-être en est-il ainsi des sociétés? Actuellement les guerres sévissent à l'état endémique. ON peut toujours souhaiter une maturation des sociétés qui mette fin à cette forme de barbarie. La boite de Pandore a au moins laissé l'espoir aux hommes.  Dans une société industrielle qui est à la recherche d'idéaux séculiers, les changements et le rythme accéléré des modes de vie sont susceptibles d'induire des régressions. L'énergie nucléaire, de par ses circonstances d'apparition et ses caractéristiques propres, apparait comme un support privilégié pour l'arsenal des fantames en réserve dans l'inconscient de chacun. 
L'angoisse atomique semble essentiellement liée à une menace pulsionnelle. La technologie met à la disposition des hommes des moyens d'action accrus, ce qui peut r"enforcer l'angoisse lié aux désirs et à leur réalisation."

 

Franco FORNARI, Psychanalyse de la situation atomique, Gallimard, nrf, 1969. Colette GUEDENEY et Gérard MENDEL, L'angoisse atomique et les centrales nucléaires, Payot, 1973.

 

PSYCHUS

 

 

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
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Jeudi 19 septembre 2013 4 19 /09 /Sep /2013 12:44

        Lors de grandes catastrophes naturelles (éruption volcanique, innondations, sécheresses) ou même de catastrophes limitées (épidémie circonscrite à une zone géographique, incendies d'une partie de ville...), il (est encore) était courant, dans les époques antérieures ou dans les régions en dehors du monde occidental moderne ou contemporain, de faire appel à la responsabilité d'une intervention divine (colères de ou des dieux, voire intervention démonique...) ou de reporter la responsabilité sur des groupes boncs émissaires (les Juifs dans le moyen Âge européen, les Chrétiens dans l'Antiquité Romaine). Dans le monde moderne d'aujourd'hui, les catastrophes les plus importantes et en tout cas les plus fréquentes ne sont plus le fait des éléments naturels, mais résultant d'erreurs humaines ou "techniques". Dans notre époque de changement climatique, la combinaison de catastrophes naturelles et de catastrophes "techniques" se fait de eplus en plus fréquente et il est "naturel" que les autorités (plus ou moins "responsables", Etat, sociétés, collectivités publiques ou privées...) tentent de faire recouvrir les conséquences d'une catastrophe "technique" d'une causes principalement naturelle. On en voit l'illustration dernièrement dans l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima. Avec la société industrielle, avec la liaison forte entre des endroits très éloignés les uns des autres, où le local et le global se lient de manière complexe, l'étude des causes d'une catastrophe est utilisée pour prévenir des risques sans pour autant que soient parfois bien définis les enchaînement des événements.

    Depuis quelques décennnies, des chercheurs élaborent une sociologie du risque, des administrations mettent en place des politiques de prévention dans de nombreux domaines de la vie publique, des sociétés s'assurent, dans leurs activités à risques, de limiter leurs responsabilités et de couvrir des dommages majeurs en souscrivant des asurances financières de plus en plus grande. A un tel point que parmi les sociétés financières dominantes, les sociétés d'assurance occupent souvent les tout premiers rangs...

 

   C'est tout cet ensemble, dans un contexte de complexité sociale et d'enchevêtrements des pôles politiques de décision, que des sociologues, mais aussi de nombreux autres agents sociaux, tentent de dresser des plans selon une conception des risques et des précautions à prendre qui est loin de relever du consensus. 

 

    David Le BRETON tente une définition du risque qui dépasse l'étymologie (de l'italien risco, ou du latin resecare : "enlever en coupant", du latin population resecum, "ce qui coupe", de l'espagnol riesgo : "rocher découpé", "écueil" autour de dangers marins...) pour tenir compte des préoccupations actuelles. Notons que Le Robert signale aussi le roman tixicare, élargissant le latin classique : rixare, "se quereller".

Le risque "moderne, écrit le membre de l'Institut Universitaire de France et professeur à l'Université de Stratsbourg, " est "à la croisé des chemins, du franchissement d'un cap où un péril se ressent." 

"Risque et invertitude, poursuit-il, ont un domaine sémantique qui se recouvre, et ils sont souvent utilisés comme des synonymes. Une approche plus méticuleuse en matière de gestion des risques les distingue cependant (F KNIGHT, Risk, Uncertainty and Profit, New York, Kelley, 1964). Le risque est une incertitude quantifiée, il témoigne d'un danger potentiel susceptible de naître d'un événement ou d'un concours de circonstances, mais il n'est qu'une éventualité, il peut ne pas se produire dans une situation envisagée. Des statistiques mettent en évidence ses probabilités d'occurence. Il est une mesure de l'incertitude. L'incertitude diffère de cette acception puisqu'elle traduit justement un absence radicale de connaissance à son propos. Certes, il y a peut-être un dager, mais il n'est pas identifié, et il n'y en a peut-être aucun. L'ignorance domine encore. On sait seulement que pour l'instant on ne sait pas. Ce n'est que dans le développement des choses que le danger ou l'innocuité se révélera.

De même, le péril est une autre modalité de l'expérience puisqu'il est sans prise pour l'homme et s'impose à lui à son corps défendant, là où le risque laisse encore une initiative, une responsabilité. Risque est un mot-valise, porteur de significations et de valeurs bien différentes, selon les contextes. Il est le pire ou la meilleure des choses, ou encore le pire pour les uns et le meilleur pour les autres."

Dans leur essai Risk and Culture. An Essay on the Selection of Technological and Environnemental Dangers (Berkeley, University of California, 1983), comme dans d'autres publications, M DOUGLAS et A WIDAVSKY rappellent que "ni la notion que les périls de la technologie sont évidents, ni celle qu'ils sont purement subjectifs" ne sont suffisantes. Seule une approche en termes d'évaluation précise d'une situation prenant en compte les significations et les valeurs des acteurs en présence possède une légitimité.

Notion hautement polémique, le risque est désormais une question sociale, politique, économique, juridique, éthique... et la lucidité croissante dans de nombreux milieux sur les dommages portés sur l'environnement par les technologies et les modes de vis dans les sociétés occidentales, copiés dans d'autres régions du monde, amène les gouvernements à la création de ministères chargés de cet aspect. Des partis écologiques ou même des associations de consommateurs ou d'usagers se multiplient pour peser sur les politiques nationales en faveur de l'environnement... se heurtant d'abord localement et de plus en plus souvent globalement à des intérêts économiques et financiers. Une conférence mondiale de l'ONU à Stokholm en 1972 (première du genre), des conventions ou des conférences internationales s'efforcent d'établir des compromis entre les pays pour limiter la dégradation de l'environnement. A travers leurs actions, les significations du risque (que beaucoup d'intérêts industriels aimeraient bien qu'elles ne soient pas pris en compte ou marginalisées) sont aujourd'hui innombrables, d'autant que nos sociétés se font désormais une sorte de repoussoir dans des circonstances qui se multiplient à l'infini à tort ou à raison. Se multiplient les conflits et leur expression se fait souvent violente, dans toutes les activités socilaes touchées par une perte relative de confiance : les technologies, la recherche, l'alimentation, la santé, la sexualité, les loisirs, les transports, l'énergie... Pour les sociétés contemporaines, le risque est une menace insidieuse propre à ébranler toutes les certitudes sur lesquelles la vie quotidienne semblait s'établir.

      Ces constats, ces conflits ont donné naissance, dans les années 1980 selon David Le BRETON, mais toute une littérature antérieure s'en fait écho de manière il est vrai plus partielle et dispersée (notamment à propos des risques nucléaires), à une sociologie du risque portant des regards novateurs sur des zones de fractures de confiance et de fragilité.

Il cite les ouvrages de M DOUGLAS (Risk Acceptability according to Social Science, New York, Basics Book, 1986), de WILDASWSKY (1983), l'allocution inaugurale du président de l'association américaine de sociologie J SHORT (The Social Fabric at Risk : toward the Social Transformation of Risk Analysis, dans American Sociology Review, volume 49, 1984), les travaux de F EWALD sur la "société assurantielle" (1988), ceux de P LAGADEC (La civilisation du risque, Seuil, 1981) et de M POLLAK (Les Homosexuels et le Sida. Sociologie d'une épidémie, Métailié, 1988) ou de D DUCLOS (L'Homme face au risque technique, L'Harmattan, 1996). Un certain nombre de ces contributions sont répertoriées dans le Dictionnaire des risques (Sous la direction d'Y DUPONT, Armand Colin, 2003). 

L'ouvrage classique d'Ulrich BECH, La société du risque (1986 - traduction françaisie : Aubier, 2001) ouvre le chemin à cette sociologie du risque.

 

      Plus en amont dans le temps, le sentiment de la fragilité de la condition humaine est apparu avec les explosions nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Il remonte donc assez loin, bien avant la prise de conscience de l'entrée depuis un certain temps de la société occidentale - et de celles qui suivent son exemple, dans une zone de risques croissants issus de l'utilisation immédiate, avec des vues à court termes - soit militaires, soit économiques, des découvertes scientifiques. S'ils se développent une méfiance à propos de la science en général, c'est en fait bien plus à l'égard des autorités qui l'utilisent, qu'à l'égard des principes scientifiques eux-mêmes. Même si des tentatives de forces religieuses et politiques d'exploiter maintes catastrophes, l'ensemble de la société est prise dans un processus qui l'amène de révolutions à révolutions technologiques.

   Si les sciences sociales ont investi, et celà s'accélère, la question du risque par de nombreux angles, il n'est pas sûr que les entreprises partie prenantes de l'évolution technologique veulent ou "peuvent" les prendre en compte...

 

      Un colloque en 2011 (Cerisy, Retour sur la société du risque) qui fait le point sur la sociologie du risque ou les travaux sur les risques et les catastrophes, en fait la constatation, entre autres points examinés. Les participants constatent en effet, avec Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN que "si les années 1970-1980 sont celles d'une prise de conscience des dégâts du progrès, comme oublier que ce sont aussi celles du tournant néo-libéral et de la financiarisation des économies dont les effets dévastateurs se déroulent sous nos yeux?" C'est que la société ne pense pas elle-même, ne prend pas conscience elle-même ; ses différentes composantes n'évoluent sur la question du risque ni sur le même rythme ni selon les mêmes priorités. Ils reprennent les éléments clés de la réflexion d'Ulrich BECH, qui propose en fin de compte "un nouveau récit" de l'évolution de nos sociétés. "La société du risque, écrivent-ils, est une société où les grands conflits ne tiennent plus à des oppositions de classe, à des luttes pour l'appropriation des richesses ; la société du risque se fabrique dans ses rapports aux dangers, dont Beck nous dit qu'ils sont manufacturés. Cette thèse générale s'appuie sur un réseau de propositions, dont l'exposé est servi par un sens aigu de la formule : nous sommes au "bord du gouffre", sur le "volcan de la civilisation", dans une société où l'individualisation a érodé les formes d'autorité traditionnelles ("nous sommes les auteurs de notre biographie"), une société de "l'irresponsabilité organisée". cet ouvrage est aussi marqué par une touche optimiste. Avec la société du risque, adviendrait l'âge d'une modernité réflexive, un âge d'un nouveau rapport à la science - une science ouverte sur la société et attentive à ses effets -, un âge d'un autre rapport à la politique - une construction du vivre ensemble et du bien commun hors des arênes politiques traditionnelles, à l'hôpital, dans le laboratoire de recherche, dans l'entreprise, etc."

Ils considèrent qu'il faut prendre cet ouvrage comme un symptôme. Les années 1980 sont marquées par une prolifération d'ouvrages en sciences humaines et sociales sur les risques, à la fois dans le monde francophone et dans le monde anglophone. Mais "alors que le monde anglo-saxon est celui de l'analyse des risques, caractérisé par des approches positivistes et quantitatives (modèles probabilistes, mesures de perception des risques, analyses coût-bénéfice, etc), les recherches initiées par le programme (français, animé par Claude GILBERT à partir des années 1990) mettent l'accent sur le caractère politique de la définition et de l'appropriéation des risques, sur les jeux de pouvoir, sur les stratégies des acteurs, etc. Mais bien évidemment la tension est forte entre ce programme et les approches de l'analyse des risques qui se veulent plus normatives et qui répondent à une demande publique de réduction de l'incertitude en risque calculable et gérable. (...)". Claude GILBERT lui-même explique que si en France, le processus d'appriation de la notion de risque s'est construit en réponse à une demande publique, les sciences sociales se sont dans l'ensemble, affranchies de cette demande. Les thématiques qui se sont imposées comme centrales sont celles pour l'esquelles les rendements académiques et symboliques étaient a priori élevés, comme par exemple l'étude des risques comme problèmes publics ou l'étude de la gouvernance des risques, de la production de l'expertise à l'organisation du débat public. Par comparaison, les approches qui nécessitent des terrains plus difficiles - parce que les acteurs sont peu bavards ou parce que le secret est de mise : les arcanes de la prise de décision, les entreprises productrices de risque, la sécurité dans les installations industrielles... - ont été beaucoup moins développés. Du coup, les sciences sociales sont passées à côté de dimensions essentielles de la société du risque, l'analyse de l'expérience des risques, à différents niveaux, de l'individu aux lieux de pouvoir.

Beaucoup d'aspect discutés lors de ce colloque par les participants approchent les questions directement politiques. Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN reviennent sur les travaux concernant la démocratie technique, notamment - mais pas seulement - dans le champ des études des sciences et des techniques (STS). Ils reprennent et discutent l'idée de "subpolitique" propre à Ulrich BECK : le politique (au sens de la fabrication d'un monde et d'un destin communs) se fabrique dans les lieux qui ne sont pas traditionnellement considérés comme politiques, notamment les lieux de production des technosciences. Ce déplacement des lieux de production du politique n'est pas sans rappeler les études concernant la gouvernementalité.

 Les coordinateurs du colloque semblent en fin de compte bien moins optimiste que Ulrich BECK :

"Nous ne vivons plus dans la société du risque telle que l'observait et la concevait Beck et n'y avons à certains égards jamais vécu. Ni le passé ni le présent ne permettent en effet de soutenir l'idée d'une modernité devenue réflexive dans la seconde moitié du XXe siècle, consciente des risques qu'elle produit, affrontant désormais les dangers en toute lucidité." ils indiquent que nombre des participants à celui-ci suggèrent même de remplacer le "risque" par la "menace". Entre la finitude des ressources indispensables aux activités économiques telles que le connait l'Occident et ses imitateurs et l'épuissement de capacités de régulation du système biosphère, c'est plutôt un certain ton "catastrophique" qui domine. Même certains scientifiques (parmi ceux qui travaillent au GIEC par exemple, même si les rapports n'en transpirent pas) développent un discours "catastrophiste" qui par ailleurs semble laisser indifférents une bonne de l'opinion publique encore climatosceptique, la majeure partie des industriels et des financiers. "Le divorce entre la raison et le calcul semble totalement consommé, écrivent-ils encore, abononnant le calcul à des instrumentalisations tous azimuts. Jamais sociétés n'ont en effet accumulé autant de dispositifs rationnels, autant de moyens de calcul, de sciences et de techniques, tout en paraissant aussi déraisonnables, tout en accumulant autant de menaces et de dénis. Tout se passe comme si nous nous employions à fuit ou à bannir le peu de réflexivité dont nous sommes capables."

Heureusement, pensons-nous, il existe encore des conflits à l'issue non obligatoirement déterminée entre ceux qui alertent et ceux qui étouffent, entre tenants d'un autre fonctionnement sociopolituqe et économique et tenants d'un fonctionnement inégalitaire, surproductif et gaspilleur. Si le pessimisme semble gagner une partie de la communauté scientifique, les luttes sociales, politiques et économiques qu'évoquaient comme faisant partie du passé Ulrich BECK, peuvent encore produire d'autres évolutions...

 

Sous la direction de Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN, Colloque de Cerisy, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, PUF, collection Ecologie en questions, 2013. David Le BRETON, Sociologie du risque, PUF, collection Que sais-je?, 2012

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Mercredi 18 septembre 2013 3 18 /09 /Sep /2013 12:55

         A l'occasion d'un colloque international de sociologie de l'art (le 12ème, organisé par le Groupe De Recherche International "oeuvres, publics et société OPuS-CNRS en partenariat avec les universités Pierre Mendès france-Grenoble II, la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, Paris-Sorbonne et Paris Descartes, entre autres), de nombreux chercheurs font le point en 2008 sur "25 ans de sociologie de la musique en France). L'observateur extérieur ne peut manqué d'être frappé par le fait que non seulement l'art est traité sous l'angle sociologique de manière éclatée, mais qu'également les approches sur la musique (à l'intérieur d'une "discipline" de l'art donc) les approches restent très diverses, sans pour l'instant qu'une vue d'ensemble se dégage, qui pourrait faire comprendre le phénomène musical dans sa place dans la société. Les auteurs parlent d'ailleurs volontiers, non de la musique, mais des musiques, chacun ayant, une origine, une orientation, une vocation, un impact très différent sur les acteurs sociaux, que ce soit les créateurs eux-mêmes, les diffuseurs ou les auditeurs (les "récepteurs"). Ils revendiquent presque cette attitude tout en appelant des approches globales... Toujours est-il que par rapport à avant 1980, et sous l'impulsion par exemple des études d'Antoine HENNION (Les professionnels du disque. Une sociologie des variétés, Paris, Métailié, 1981) et de Pierre-Michel MENGER (Le paradoxe du musicien. Le compositeur, le mélomane et l'Etat dans la société contemporaine, Paris, Flammarion, 1983), les recherches explosent... dans tous les sens.

     Ainsi, l'on peut lire dans les Actes de ce colloque des contributions dont l'objet semble isolé de celui des autres, comme Trajectoires d'apprentissage et de professionnalisation des guitaristes de flamenco. Pour une sociologie compréhensive des Mondes musicaux, de Ève BRENEL, Investissements, profits et trajectoires professionnelles des musiciens de musiques amplifiées, de Gildas DE SÉCHELLES, Le disque comme document historique. Une analyse quantitative de l'usage du refrain dans les albums de rap en français (1990-2004), de Karim HAMMOU ou encore comme 1910-2010 : Faut-il fêter le centenaire de la Sociologie de la musique de Max Weber?, de Emmanuel PEDLER et Sociologie du goût et vecteurs de la popularité. L'impact de la réception des femmes sur la chanson québécoise des années 1940, de Chantal SAVOIE... Loin de dénigrer une volonté des organisateurs (Emmanuel BRANDI, Cécile PRÉVOST-THOMAS et Hyacinthe RAVET) qui tentent là véritablement de faire le point sur l'évolution de cette sociologie, il faut constater que nous somme loin de visions globales promues par les auteurs de références (cités dans les deux premiers volets de ces Approches de la sociologie de la musique). 

 

     Il faut retenir toutefois les contributions de Danièle PISTONE (Musicologie et sociologie en France, étapes et implantations), (particulièrement) de Charlène FEIGE (Musiques au travail, Ambigoïté entre écoutes choisies et écoutes subies) qui fait référence à une situation sociale peu analysée sur la diffusion de la musique dans les lieux publics et de Jean-Marie JACONO (Pour une sociologie des oeuvres musicales).

 

    Danièle PISTONE, musicologue, relate l'implantation progressive des études universitaires en sociologie de la musique, qui enracinent, depuis les années 1980, solidement celles-ci dans les théories et pratiques sociologiques et dépassent le stade de l'histoire sociale de la musique. "Que nous apportait alors ce nouveau paysage socio-musical? Sans aucun doute d'autres méthodes d'enquête, mais aussi une nouvelle façon d'aborder les protagonistes du monde sonore : pensons notamment aux métaporphoses de l'art de la biographie. Plus que tout, pour les musicologues qui (...) ont vécu ces décennies de l'intérieur de l'institution universitaires. Il s'agissait d'une véritable mutation des corpus et des attitudes de recherche. Loin du culte fétichiste de l'objet artistique qui marquait l'âge structuraliste, lequel permit toutefois l'approfondissement des mécanismes de l'art sonore, ce fut l'élargissement des thèmes et des lieux ; ce fut une mise en harmonie avec un temps, le nôtre, où s'affirmait l'exigence de contextualisation.(...) En marge des Cultural Studies et des gender Studies anglo-saxonnes, et grâce aussi à divers apports étrangers, s'est ainsi édifiée une sociologie de la musique de langue française dirigée tout à la fois vers les formes savantes et les genres populaires, interrogeant aussi bien le marché de la musique, les professions que le travail musical, la construction du goût ou des médiations propres à la musique, la diversité et le sens des pratiques, disant autrement la spcificité de cet objet artistique, des activités liées à la gestion à l'étude des réactions des consommateurs, comme à la psychologie sociale." Elle indique que "le développement de recherches (sur les techniques, langages et musicieux en leurs temps) n'a pas toujours été facile. Il est vrai, par exemple, que l'importance du sensible n'a pas toujours rendu bien clairs les rapports entre esthétique et sociologie ou sémiologie et sociologie, alors que le développement des études relatives aux émotions voire à la neuropsychologie, comme au corps du créateur ou de l'interprète, a contribué à implanter toujours mieux le fait artsitique dans nos sociétés. Il est certain que l'importance prise par l'observation tire et tirera sans doute toujours davantage le sociologue de la musique vers l'anthropologie, ou du moins vers une socio-anthropologie ou une antrhoposociologie (suivant la discipline majeure de rattachement) (...)".

 

    Charlène FEIGE, de l'Université Pierre Mndès-France Grenoble II, met l'accent sur "la caractéristique remarquable de la musique actuelle, (son) omniorésence. Elle sillonne le quotidien de chacun d'une manière ou d'une autre. Radio-réveils, parkings souterrains, publicités, voitures, salles d'attente en tous genres, magasins... Elle est partout."

"La seconde moitié du XXe siècle, poursuit-elle, a entériné l'expansion inédite et quasi illimitée de la diffusion musicale. Depuis les années 1960 et l'avènement du rock'n'roll, médias et musique vont de pair. Assemblage lucratif. Depuis, les techniques d'émissions et de productions n'ont cessé d'innover pour, semblait-il, la démocratiser. L'avènement de la numérisation a permis une duplication presque infinie en limitant de manière prodigieuse l'altération de la qualité sonore. Ces nouveaux supports assurent une fois encore une propagation sans borne. Musiques que la plupart du temps nous n'avons ni choisi d'entendre, ni choisi d'écouter, elles s'insinuent dans notre univers auditif et imprègnent notre système journalier. Nous traversons des zones sonores au fil de nos déambulations citadines. Des espaces sonorées s'enchaînent. Dès les années 1920, la technique rend possible la diffusion collective de la musique. Le système d'amplification créé à cette époque rend possible l'écoute musicale à un volume élevé et maîtrisable. En retraçant les débuts de cette diffusion de masse, nous constatons que les cafétiers furent les premiers à utiliser la radio pour animer leurs commerces au début des années 1920. A partir de 1927, le groupe Monoprix généralise la diffusion de musiques d'ambiance enregistrées à tous ses magasins." Les bases de sa recherche étant posées, elle s'attache à cerner les liens qui unissent le travail et la musique dans les usines et les magasins. Elle entend, par cette étude, approcher "quelques usages sociaux actuels de la musique dans une sociologie du quatidien : produit de l'industrie culturelle, thérapie, marketing, affichage identitaire narcissique ou pur plaisir vibratoire.".

 

     Jean-Marie JACONO, de l'Université de Provence, s'interroge sur la nécessité et la possibilité d'une sociologie des oeuvres d'art. "Depuis plus de vingt ans, malgré l'évolution de la recherche, cette question semble toujours d'actualité dans le domaine musical. La plupart des nouvelles analyses du sens des oeuvres se sont en effet placées sous l'égide d'autre disciplines, comme l'herméneutique ou la sémiotique. La sociologie da eu du mal à offir une orientation théorique et une méthodologie claires de l'analyse des oeuvres musicales, ainsi que de leurs relations à des groupes sociaux. Cette situation s'explique par la pluralité des points de vue théoriques mais, également, par la remise en cause même d'une sociologie des oeuvres, au point que ce domaine reste aujourd'hui mineur dans le champs de la sociologie de la musique. (...) Le problème principal posé à la sociologie des oeuvres est la place accordée au déchiffrement social des phénomènes musciaux. Il n'est pas aisé, en effet, de dépasser des analyses formalistes très répandues en musicologie. Celles-ci ont engendré la séparation entre analyse "interne" centrée sur le matériau de l'oeuvre et sur sa signification et analyse "externe", attachée à la prise en compte des contextes dans lesquels l'oeuvre évolue. Cette distinction a été remise en cause depuis longtemps en sociologie de l'art par beaucoup de chercheurs, dont Jean-Claude Passeron (Le chassé-croisé des oeuvres et de la sociologie, dans Sociologie de l'art, sous la direction de R MOULIN, 1986). Elle reste pourtant présente en sociologie de l'oeuvre (...). Or, c'est l'articulation entre les dimensions internes et externes (...) qui constitue le véritable intérêt de la sociologie des oeuvres musicales." L'auteur définit les crières, selon lui, qui doivent être pris en compte dans une telle sociologie :

- les réactions provoquées par l'oeuvre ;

- les conditions de diffusion ;

- l'attitude des interprètes ;

- le rôle des pouvoirs ;

- le sujet et le genre de l'oeuvre ;

- le contexte de création ;

- la structure et la problématique de l'oeuvre.

"Depuis trente ans, la sociologie de la musique s'est déeloppée de façon conséquente en France. La majorité des recherche ont cependant tourné le dos à des études de l'oeuvre qualifiées d'approches historiques, éesthétiques ou herméneutiques ou de sociologie de commentaires. Il s'agit donc, aujourd'hui,  en tenant compte de ce qui a été produit, de revenir à l'oeuvre en la replaçant dans ses contextes historiques, en partant du principe "qu'une oeuvre musicale est document de civilisation, fragment cristallisé d'une sensibilité généralement partagée et historiquement datée" (M FAURE, L'influence de la société sur la musique, L'Harmattan, 2008). La sociologie de l'oeuvre musicale ne peut être neutre, alors, dans cette perspective. EN interrogeant la valeur et le sens donné aux oeuvres dans des sociétés fondées sur des inégalités, des rapports de dominations et des conflits, elle joue un rôle critique au sein de la sociologie de la musique, comme au sein de la musicologie."

 

Sous la direction de Emmanuel BRANDT, Cécile PRÉVOST-THOMAS et de Hyacinthe RAVET, 25 ans de sociologie de la musique en France, tomes 1 et 2, L'Harmattan, collection Logiques sociales, Série sociologie des arts, 2012.

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Mardi 17 septembre 2013 2 17 /09 /Sep /2013 14:36

       Il existe déjà une grande différence entre la perception de l'érotique et du pornographique entre les sociétés occidentales et les autres sphères cultures. Si, dans nos sociétés développées surtout de nettes appréciations divergentes s'sopposent sur les différences entre érotisme et pornographie, il semble bien que cette distinction dans de nombreuses autrs sphères culturelles n'existe tout simplement pas. Autrement dit, selon cette hypothèse, problématiser l'érotisme et le pornographique resterait... un problème purement occidental! Sans doute convient-il pour pencher vers cette hypothèse de distinguer parmi les expressions artistiques concernées. Les arts plastiques, peinture, sculture, statuaire, motifs architectoraux sont courants dans de nombreuses civilisations, d'autres arts, photographique, cinématrographique... font surgir d'autres problématiques dans la représentation du corps. Ce n'est que dans la danse que l'on pourrait retrouver dans toutes les cultures, suivant les costumes et les figures utilisées que l'on pourrait se faire rejoindre cette préoccupation de lier beauté et sexualité d'une part (le strip tease, profane ou sacré, appartient aux temps anciens comme aux nôtres...) et expression corporelle et réserve par rapport à la nudité d'autre part... 

     Par ailleurs, il existe un certain recouvrement des problématiques de la sexualité et de la nudité, problématiques en elles-mêmes différentes, qui se trouvent liées à des conceptions de la beauté et de la jouissance... différentes suivant les civilisations... et les classes sociales... 

     Le parcours de ces problématiques artistiques permet de repérer de lieux de cristallisation de conflits qui ne portent évidemment pas seulement sur l'expression artisitique. Les arts cinématographique, télévisuel, voire de la video ou des jeux videos sont traversés par des tensions plus vivaces que pour les autres arts plus traditionnels, car leur prégnance sur les mentalités et sur les comportements est sans doute plus forte. Ce qui ne nous permet de négliger la prégnance qu'avaient les réalisations architecturales ou statuaires de l'Antiquité : la présence de statues était sans doute aussi forte dans les esprits comme dans le paysage que pour nous ces arts relativement récents...On remarquera que les définitions modernes de l'érotisme et de la pornographie dans le cinéma (ou la télévision par capillarité, voire la publicité...) vont jusqu'à imprégner les définitions de l'érotisme et de la pornographie stricto sensu, alors que leurs origines se trouvent ailleurs... Or, pour ne prendre cet exemple, l'ensemble de la statuaire du Vatican a subi des mutilations systématiques ordonnées par la papauté du XIXe siècle, parce que l'Eglise considérait ces oeuvres comme proprement pornographique... 

 

    C'est à l'article Pornographie qu'est abordée souvent la définition de... l'érotisme, reflet d'une certaine obsession morale. Ainsi dans le Dictionnaire du corps, Michela MARZANO définit la pornographie pour entrer dans la problématique de l'érotisme et de la pornographie : "D'un point de vue étymologieque, le terme "pornographie" vient du grec, et signifie littéralement "écrit concernant les prostituées", c'est-à-dire tout texte décrivant la vie, les manières et les habitudes sdes prostitées et des proxénètes." Nous en profitons pour dire en passant que la prostitution constitue sans doute un phénomène social majeur, malheureusement souvent trou noir dans la recherche historique ou sociologique, qui s'introduit entre le licite et l'illicite dans les pratiques civiles et militaires de nombre de civilisations. "Aujourd'hui, poursuit-elle, la signification du terme a toutefois changé, et la pornographie est en général définie comme une représentation (par écrits, dessins, peintures, photos) de choses osbscènes destinées à être conmuniquées au public". Notons que la formule au public parait plutôt vague, et qu'il s'agit en fait de publics très différenciés perceptibles /recherchant des jouissances différentes... "Ce qui cependant n'aide pas beaucoup (et elle a raison!) à comprendre ce qu'est la pornographie, le terme "obscène" étant lui-même ambigu."

"Les problèmes ne sont pas moindres si l'on quitte le terrain du langage courant pour se tourner vers le droit et ses définitions. En effet, la seule loi (française) concernant la pornographie est celle de 1975 (qui institue un classement X pour les films à caractère pornographique) qui n'en donne cependant aucune définition substantielle. La seule ébauche de définition juridique que nous avons à notre disposition reste celle du commissaire du gouvernement, M Genevoix, qui proposa en 1981, une dialectique assez problématique entre érotisme et pornographie : "Le propre de l'ouvrage érotique est de glorifier, tout en le décrivant complaisamment, l'instinct amoureux, le geste amoureux. Les oeuvres pornographiques, au contraire, privant les rites de l'amour de leur contexte sentimental, en décrivent simplement les mécanismes physiologiques et concourent à dépraver les moeurs s'ils en recherchent les déviations avec une prédilection visible. Est de caractère pornographique le film qui présente au public sans recherche esthétique et avec une crudité provocante des scènes de la vie sexuelle et notamment des scènes d'accouplement." Cette définition est en effet non seulement pauvre, mais surtout discutable et équivoque. Tout d'abord, elle mélange facétieusement le descriptif et l'évaluatif (...)" Et elle se demande où se trouve la compétence d'une commission de censure sur la question.

"D'un point de vue philosophique, enfin, les positions sont très différentes et, le plus souvent, extrêmement idéologiques. Certains auteurs, au nom de la liberté d'expression, refusent de chercher une définition de la pornographie en tant que telle. En la qualifiant tout simplement de représentation explicite de la sexualité, ils niest l'existence d'une barrière entre cette dernière et l'érotisme : les seuls critères existants seraient, pour eux, des critères de goûts (donc subjectifs et changeants), ou des critères moralistes (donc liés à la morale judéo-chrétienne qu'on n'a pas le droit d'imposer à tout le monde)." Elle cite les propose d'Alain ROBBET-GRILLET qui disait que la pornographie, c'est lérotisme des autres. On pourrait aussi dans un autre style citer le long argument de Gérard LENNE présentant un album sur le sexe à l'écran (Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la distinction érotisme/pornographie. 

"D'autres auteurs, en revanche, analysent la pronographie uniquement d'un point de vue féministe. Au nom de l'égalité entre les hommes et les femmes, et après avoir insisté sur le fait que la pornographie a un pouvoir performatif capable de causer un préjudice aux femmes, ils oublient qu'elle n'est pas uniquement une représentation qui donne une vision particulière (et préjudiciable) de la femme et de la féminité, mais aussi une représentation particulière (et préjudiciable) de l'homme et de la masculinité. (...)". (voir les études de Catherine MACKINNON et de Andrea DWORKIN, par exemple, In Harm's Way, Cambridge , Massachusets, Harward University Press, 1997). L'expression au cinéma, dénoncée d'ailleurs par nombre de critiques cinématographiques spécialisés ou non, des relations sexuelles jusqu'au plus infime détail, constitue le résultat d'une évolution économique bien précise dans les oeuvres qui abordent ces relations à l'écran, notamment celui d'un marché de films tournés très rapidement avec des actrices/acteurs sous payés et d'un rapport production/exploitation sans égal par ailleurs dans le cinéma ou la video. "La disponibilité absolue des individus et la banalisation de toute sorte de pratique se conjuguent ainsi pour nourrir la surenchère ; surenchères d'images toujours plus mécaniques, anatomiques et violentes où l'érection de l'un soumet et contrôle complètement le corps de l'autre. Ce qui est à la fois irréel, et problématique. Irréel, car dans le monde réel, on ne peut exercer une toute-puissance totale sur autrui, chaque individu ayant dans la relation avec l'autre ses propres désirs et ses propres envies et n'étant pas simplement une image que l'on déplace et utilise à son gré. Problématiqu, car, à partir du moment où l'individu est réduit à la présence disponible de son corps et que son corps est présenté comme consommable et morcelé, tout devient automatiquement possible et permis."

 

      L'entrée Erotisme dans le même Dictionnaire du corps renvoie à Jouissance, Pornographie et Sexualité. Avant d'aborder la jouissance et ici l'expression de cette jouissance à travers l'art, voyons ce qu'il en est de l'Erotisme proprement dit. L'expression de cette jouissance à travers l'art, si nous pouvons dire, s'effectue dans les deux sens. L'art entretient l'appel à la jouissance, canalise publiquement son expression, et est aussi, de la part de l'artiste/des artistes l'expression du chemin de la jouissance, expression privée sublimée ou/et expression canalisée/orientée publiquement. 

"De l'érotisme, écrit Georges BATAILLE, il est possible de dire qu'il est l'approbation de la vie jusque dans la mort. A proprement parler, ce n'est pas une définition, mais je pense que cette formule donne le sens de l'érotisme mieux qu'une autre. S'il s'agissait de définition précise, il faudrait certainement partir de l'activité sexuelle de reproduction dont l'érotisme est une forme particulière. L'activité sexuelle de reproduction est commune aux animaux sexués et aux hommes, mais apparemment les hommes seuls ont fait de leur activité sexuelle une activité érotique, ce qui différencie l'érotisme et l'activité sexuelle simple étant une recherche psychologique indépendante de la fi naturelle donnée dans la reproduction et dans le souci des enfants. De cette définition élémentaire, je reviens d'ailleurs immédiatement à la formule que l'ai proposée en premier lieu, selon laquelle l'érotisme est l'approbation de la vie jusqu'à la mort. En effet, bien que l'activité érotique soit d'abord ne exubérance de la vie, l'objet de cette recherche psychologique, indépendante, comme je l'ai dit, du souci de reproduction de la vie, n'est pas étranger à la mort." il discute ensuite du grand trouble élémentaire qui résulte de cela et indique dès le début qu'il entend parler successivement de trois formes d'érotisme : l'érotisme des corps, l'érotisme des coeurs, et l'érotisme sacré. Il entend sortir "de l'obscurité où le domaine de l'érotisme a toujours été plongé. Il y a un secret de l'érotisme qu'en ce moment je m'efforce de violer." "l'érotisme des corps a de toute façons quelque chose de lourd, de sinistre. Il réserve la discontinuité individuelle et c'est toujours un peu dans le sens d'un égoïsme cynique. L'érotisme des coeurs est plus libre. S'il se sépare en apparence de la matérialité de l'oérotisme des corps, il en procède en ce qu'il n'en est souvent qu'un aspect stabilisé par l'affection réciproque des amants. Il peut s'en détacher entièrement, mais alors il s'agit d'exceptions comme en réserve la grande diversité des êtres humains."  

C'est cet érotisme des coeurs que souvent l'art plastique veut représenter, sans pour autant camoufler l'érotisme des corps. En revanche, dans une période où la sentimntalité entre les êtres humains s'émousse, où l'individualisme constitue la norme, les représentations de l'érotisme des corps ont tendance à se multiplier. Le terme Jouissance, dixit ce Dictionnaire du corps, "est un signifiant trompeur. Il désigne d'abord quelque chose situé du côté d'un tout jouir qui traverse l'imaginaire des sociétés occidentales contemporaines et qui vise à accomplir les promesses d'un plaisir sans frein, quitte à y épuiser son âme. Jean Baudrillard (De la séduction, Gallimard, 1979) a décrit les revers d'un tel excès de positif : alors que la négativité génère crises et critiques, et donc la possibilité d'un mouvement de l'histoire, l'hyperposivitité du monde contemporain ne pourrait engendrer que catastrophe, retour dans le réel de l'énergie de la part maudite. Une jouissance qui est située ici du côté d'un palin, avec le risque de libérer ce qui touche à l'extermination et à la mort.

Concernant les arts de l'érotisme, l'auteur ce cette entrée, Ellen CORIN indique que "d'autres traditions ont développé un art de l'érotisme à travers lequel les raffinements de la jouissance apparaissent comme des façons provilégiées d'atteindre à la quintessence de la réalité intime. AInsi l'érotisme divinisé en Inde met en contact avec la structure de l'énergie cosmique et avec le mouvement de la création du monde. (...). Du côté de la Chine ancienne, les raffinements de la sexualité permettent de participer à l'équilibre du Yin et du Yang, ces principes dynamiques qui règlent l'existence des êtres et du comos. Ce qui frappe est la complexité, le caractère poétique et la charge sémantique du vocabulaire de l'amour, qu'il s'agisse des mots qui désignent les organes génitaux ou de ceux qui décrivent différentes formes de coït. Les notions d'équilibration et de complémentarité, de rythme ont ici une valeur centrale. La Chine ancienne accrode donc une place importante à l'éducation sexuelle où la technique soutient à la fois la volupté, la morale et la religion." 

"La jouissance est tendue entre le tout et le rien, l'excès d'un positif et le blanc de ce qui se dérobe. La prééminence du tout jouit dans le monde contemporain pourrait-elle en venir à estomper ou à effacer la désirabilité ou la possibilité même d'un chavirer à la limite de l'être?"

    Une vision pessimiste de l'évolution de l'érotisme en Occident contemporain est souvent mise en balance avec une vision optimiste de celle de l'érotisme dans d'autres régions, en Orient par exemple, ou dans le passé. Il n'est pas certain que la présentation idyllique de la sexualité indienne ou chinoise, même dans l'art, soit représentative de ce qu'a vécu la majeure partie des contemporains de ces civilisations. Il s'agit parfois de miroirs en négatif dont il faut se méfier. La faiblesse de la recherche historique et sociologique dans ce domaine ne nous aide pas beaucoup pour éclairicir les relations entre arts et sexualités dans un ensemble mis en perspective.

Toutefois, çà et là, soit dans des aspects très particuliers concernant un art ou un autre, en Occident moderne ou en Orient ancien, voire dans l'Antiquité grecque et romaine, permettent d'approcher différentes tensions sociales et conflits liés à la représentation de la jouissance humaine. Les liens étroits entre art, poétique et politique sont suffisamment caractéristiques dans l'Antiquité grecque pour percevoir des conflits, proprement philosophiques quant à la signification de la sexualité, lesquels s'expriment également dans la statuaire, le chant, la danse, le théâtre... De même, l'analyse de l'évolution du cinéma dit érotique jette une lueur sur la représentation de soi et des autres. 

 

Michela MARZANO, article Pornographie ; Elle CORIN, article Jouissance, dans Dictionnaire du corps, Sous la direction de Michela MARZANO, PUF, collection Quadrige, 2007. Georges BATAILLE, L'érotisme, Les éditions de Minuit, 2007 (1957). Gérard LENNE, Le sexe à l'écran, Artefact, 1978.

 

ARTUS

Par GIL - Publié dans : ART
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Lundi 16 septembre 2013 1 16 /09 /Sep /2013 15:53

      Le livre de Thomas LAQUEUR, professeur américain d'histoire à l'Université de Californie de Berkeley, auparavant auteur de Sexe en solitaire, Contributions à l'histoire culturelle de la sexualité (Gallimard, nrf, Essais, 2005) est régulièrement cité comme référence dans de très nombreuses bilibiographies sur les travaux portant sur le sexe et le genre. Publié aux Etats Unis en 1990 et édité en France chez Gallimard en 1992, ce livre fait suite à ses recherches sur les représentations biologiques et médicales du sexe qui l'ont fait remettre en question la coupure radicale, quoique progressive,  décrite par Michel FOUCAULT (dont Histoire de la sexualité a eu beaucoup plus d'impact aux Etats-Unis qu'en France, et un impact de nature très différente) et la longue durée de Fernand BRAUDEL "dans la représentation corporelles qui remonte aux Grecs et où les signes, dans lecorps, de différence sexuelle - génitoires, organes internes, processus physiologiques et orgasmes - étaient bien moins distincts, bien moins critiques qu'ils n'allaient le devenir".

      Dans sa préface à l'édition française, rédigée dix ans plus tard, il indique persister dans se rupture avec nombre de traditions jistoriographiques "qui prétendent expliquer le passage d'un sate à un autre par une châine d'effets de causalités extérieures à la sphère de l'objet étudié mais reflétées à l'intérieur de celle-ci. Ainsi la fabrique du sexe pourrait-elle être reférée, par exemple à l'histoire intellectuelle : l'effondrement d'une vision du monde dans laquelle le corps réfléchit l'univers et, inversement, l'établissement du corps, ou plus généralement de la matière, correspond au changement d'épistêmé foucaldien, au profit de ce que l'auteur de L'Archéologie du savoir appelle le modèle classique. (...) En vérité, le rejet du vieux modèle du sexe et du corps,pris qu'il était dans les filet de la théologie et de la métaphysique, faisait manifestement partie du grande projet des Lumière ; en finir avec des millénaires de cléricature et de philosophie pour mettre à leur place une histoire naturelle de l'homme. Une nature organiquement, un corps fermé, autonome et moralement déterminé évincèrent le vieux corps ouvert du modèle unisexe." Sans remettre en cause toutefois cette longue marche vers une autre conception de la sexualité, il "tâche de démontrer, dans différentes contextes, comment des circonstances politiques, intellectuelles et sociales diverses nourrissent le passage du modèle du modèle unisexe (un modèle, rappelons-le où le sexe de la femme est considéré comme un dégradé inférieur du sexe de l'homme, et où les émissions corporelles sont considérées comme étant les mêmes pour l'homme comme pour la femme) à l'explication moderne, fondée sur deux sexes, de la différence et de la sexualité proprement dite. Mais ce que je prenais pour le triomphe plus ou moins linéaire d'un modèle sur l'autre, la production plus ou moins définitive et irrévocable du sexe moderne, prit un tour de plus en plus équivoque." Il découvre, au cours de ces recherches, "de multiples preuves que dès avant le XVIIIe siècle, il se trouva des gens pour écrire comme s'il y avait bien deux sexes (différents)." "Loin du discours dominant, difficile à interpréter par au-delà de l'abîme des siècles, elle n'en continuaient pas moins à parler, fût-ce à mots couverts, d'un modèle de corps apparemment "moderne". De même, il trouve que "dans divers discours du XIXe et du début du XXe siècle, le corps paraissait aussi ouvert aux forces de l'extérieur et malléable qu'il l'avait été avant la ligne de partage du XVIIIe siècle". En définitive, ce que découvre Thomas LAQUEUR, c'est que la lente marche vers les conceptions modernes est bien plus conflictuelle que ce qu'en décrivait Michel FOUCAULT, mettent en jeu des mouvements sociaux, économiques, intellectuels, de classe, de race et de sexe.

   Dans sa préface originelle, précédée fort justement de nombre d'illustrations du sexe, dans l'histoire, découvertes par l'auteur, "Quelques uns de ces changements (dans la conception du sexe de l'homme et de la femme, surtout de la femme) se laissent comprendre comme le fruit du progrès scientifique - la menstruation n'a rien à voir avec le flux hémorroïdal - mais la chronologie des découvertes ne cadre pas avec celle des reconceptions du corps sexuel. De surcroit la chronologie elle-même ne tarda pas à se désagréger et je me retrouvai face à la conclusion déroutante qu'il y eut toujours un modèle à deux sexes et un modèle unisexe à la disposition de ceux qui réfléchissaient à la différence et qu'il n'y avait pas de moyen scientifique de choisir entre les deux modèles. Le premier avait certes atteint un position dominante à l'époque des Lumières, mais le sexe unique n'avait pas pour autant disparu. De fait, plus je m'acharnais sur les sources historiques, moins le partage des sexes se faisait clair ; plus on cherchait dans le corps les fondements du sexe, moins les limites se faisaient solides. Avec Freud, le processus atteint son indétermination la plus cristalline. Cette histoire, qui n'était au départ que celle du plaisir sexuel féminin et de son essai d'effacement, devint plutôt une histoire de la manière dont le sexe, non moins que le genre, se fait."

 

   Dans ce livre, nous entrons dans le détail des recherches sur l'anatomie et des pratiques médicales, depuis l'Antiquité, du sexe. Dans le détail aussi des débats entre praticiens et théoriciens du sexe sur la réalité de sa nature physique. Mais aussi dans le détail des recherches anciennes et modernes (modernes au sens des Lumières) sur la physiologie des plaisirs masculin et féminin. De nombreuses interprétations sur le corps sont ainsi examinées, chez ARISTOTE, GALIEN, de LA BARRE, jusqu'à celles de MAURICEAU ou de KOBELT... auteurs de référence dans les longues lignées de médecins, notamment de médecins spécialistes des organes génitaux...

 

    Dans l'introduction d'un colloque de 1995, sur La place des femmes. Les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Michelle PERROT écrit :

"Ce livre remarquable situé dans le sillage de Michel Foucault et de son Histoire de la sexualité montre comment s'est effectuée à partir du XVIIIe siècle, avec l'essor de la biologie et de la médecine, une "sexualisation" du genre qui était jusque-là pensée en termes d'identité ontologique et culturelle beaucoup plus que physique... le genre désormais se fait sexe, comme le Verbe se fait chair. On assiste alors à la biologisation et à la sexualisation du genre et à la différence des sexes. Les implications théoriques et politiques de cette mutation sont considérables.. D'un côté, elle porte en germe de nouvelles manières de perception de soi et notamment la psychanalyse (l'opposition phallus/utérus, la définition de la féminité en termes de manque, de creux, la "petite différence" fondant le grand différend). D'un autre, elle apporte une base, un fondement naturaliste à la théorie des sphères - le public et le privé - identifiées aux deux sexes, théorie par laquelle penseurs et politiques tentent d'organiser rationnaellement la société du XIXe siècle. Cette naturalisation des femmes, rivées à leur corps, à leur fonction reproductrice maternelle et ménagère, et exclues de la citoyenneté politique au nom de cette identité même, confère une assise biologique au discours parallèle et conjoint de l'unité sociale."

Dix ans plus tard, Annick JAULIN, auteur d'une thèse soutenue en 1995 sous le titre Genre, genèsen, génération chez Aristote et publiée en 1999 sous le titre Eidos et ouisia. De l'unité théorique de la Métaphysique d'Aristote (Klincksieck), expose ses réflexions sur La fabrique du sexe. Etant donné que vient le temps de replacer très précisément cet ouvrage dans sa mouvance historique post-moderniste :

"Si j'annonçais au moment de présenter le livre de Thomas Laqueur, La fabrique du sexe (...) que je ne sais pas exactement quel est le sexe de ce livre ni le genre auquel il appartient, je risquerais de faire douter de mon aptitude à traiter de cette question. Je m'exprimerais donc autrement en disant que ce livre manifeste des tensions méthodoliques entre deux manières de concevoir et de faire l'histoire - une manière classique et une manière post-moderne- de sorte qu'il s'interroge sur son genre, et que cette interrogation le rend incertain sur la fabrique de son sexe, autrement dit le schème historique qu'il propose - le passage du sexe unique au modèle des deux sexes - est immédiatement remis en question par l'affirmation que "le sexe unique et les deux sexes coexistent au fil des millénaires". L'histoire fait bien les choses qui limite les possibilités à la seule alternative de un à deux sans quoi des possibles plus nombreux "au fil des millénaires" auraient pu transformer l'indécision en chaos. Le désordre n'est au reste pas toujours évité du fait de l'usage flottant du rapport sexe/genre dans les schémas proposés : dans le schéma d'origine, le modèle du sexe unique se définirait par le fait que le genre conditionnerait le sexe, tandis que dans le modèle des deux sexes, ce serait l'inverse puisque le sexe conditionnerait le genre. Cet usage flottant introduit des distorsions qui rendent le rapport entre le sexe et le genre, tel qu'il est diféini dans le livre, parfois intenable pour l'auteur lui-même. 

Si ce qui vient d'être dit pousse à se demander s'il y a encore lieu de lire ce livre, je répondrais de manière tout à fait affirmative non pour ce que son titre annonce, mais pour l'histoire des représentations médicales et surtout pour l'histoire de la médecine au XIXe siècle qu'il aborde dans les derniers chapitres (V et VI). Il est intéressant de remarquer que cet aspect de la recherche de Th Laqueur est fortement lié à son histoire familiale : son père était médecin pathologiste et l'ai aidé "à interpréter les publications gynécologiques allemandes citées dans les chapitres V et VI et qui, pour certaines étaient l'oeuvre de ses anciens professeurs en médecine". De plus, son père était un expert et, comme il le dit lui-même, un "déconstructeur" en ces matières et il a contribué à remettre en cause l'incommensurabilité de la différence entre les deux sexe (la version moderne donc), par ses travaux qui s'intitulaient "Nouvelles recherches sur l'influence de diverses hormnes sur l'utérus masculin". Son père n'est pas seul en cause : son oncle était également médecin et l'un des "inventeurs des oestrogènes. Il isaola l'hormone "femelle" des urines des étalons, soulevant par là même la fâcheuse possibilité d'une androgynie gynécologique au moment même où la science semblait avoir découvert la base chimique de la différence sexuelle." Le père et l'oncle de T Laqueur sont donc des acteurs dans l''histoire qui est racontée dans les derniers chapitres et qui est une remise en cause des pouvoirs de l'anatomie. La thèse est, sur ce point, claire : "c'est l'histoire de l'aporie de l'anatomie, ce qui bien sûr est une critique directe de la thèse freudienne selon laquelle l'anatomie est le destin. Le dernier paragraphe du libre, intitulé "le problème de Fredu", aborde le point de vue freudien d'une manière originale, c'est-à-dire du point de vue de l'histoire de la médecine. Le livre est donc précieux sur les débats médicaux relatifs à la construction des "faits" sexuels à la fin du siècle dernier."

 

Thomas LAQUEUR, La fabrique du sexe, Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 2013. Traduction de l'anglais par Michel GAUTIER (pierre-Emmanuel DAUZAT), 520 pages.

Annick JAULIN, La fabrique du sexe, Thomas Laqueur et Aristote, dans Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°14, 2001. 

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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Vendredi 13 septembre 2013 5 13 /09 /Sep /2013 10:51

        Michel BOZON, dans la première partie de son exploration d'une possible sociologie de la sexualité, examine l'ordre traditionnel de la procréation, l'ébranlement de cet ordre ancien et les composantes de l'intimité, de la sexualité et de l'individualisation à l'époque contemporaine.

 

  L'ordre de la procréation, ecrit-il "fait partie des principes fondamentaux de l'organiation sociale". Les études de Maurice GODELIER (La production des grands hommes,  Fayard, 1982), de Pierre BOURDIEU (La domination masculine, Seuil, 1998) montrent ce "bon ordre", celui dans lequel les hommes occupent la première place. Les mythes indiquent qu'à un état social premier, désordonné et instable, les femmes dominaient avant d'être dominées, par rupture radicale et violente avec la situation initiale (GODELIER, pour les Pygmées de la Nouvelle-Guinée) ou décrivent le passage d'une activité sexuelle anomique à une sexualité maitrisée, établissant sans équivoque la domination des hommes sur les femmes. Si les actes sexuels originels ont lieu à la fontaine, lieu public féminin, et si la femme y apprend à l'homme comment faire, prend l'initiative et se place au-dessus de lui pendant l'amour, dans la sexualité réglée, inversement, tout se passe à l'intérieur de la maison : l'homme donne les ordres et chevauche la femme (BOURDIEU, pour la Kabylie). "Le retournement de situation par lequel les hommes passent au-dessus des femmes permet de contenir et de domestiquer ces dernières." Il y a une homothétie entre la position de l'homme et de la femme pendant l'acte d'amour et la position qu'ils occupent dans la société d'une manière générale.

"A l'époque médiévale et classique, cette hantise d'une sexualité qui ne respecterait pas l'ordre du monde s'exprimait dans les recommandations très précises que faisaient les théologiens chargés de surveiller la vie morale des fidèles :les prêtres devaient s'enquérir auprès de leurs paroissiens des pratiques sexuelles qui tentaient de tromper la nature par la recherche de la stérilité, comme la sodomie ou le coït ininterrompu, mais aussi par des actes non conformes aux rôles sociaux."

   Dans la plupart des cultures, "même celles qui n'ont pas produit de mythes de justification sur la place des hommes et des femmes, ont traduit la différence des sexes en un langage binaire et hiérarchisé, dans lequel un seul terme est valorisé." Pour Françoise HÉRITIER (Masculin/Féminin. La pensée et la différence, Odile Jacob, 1996), "c'est le corps, et dans le corps l'observation des différences liées à la reproduction (par exemple les humeurs corporelles, le sperme, le sang menstruel, le lait maternel), qui sont "la matière première du symbolique" et de la pensée logique, laquelle est aussi une pensée binaire. Ces classements dualistes, qui dordonnent les corps ainsi que toutes les choses du monde, produisent un système général d'oppositions, haut/bas, chaud/froid, sec/humide, soleil/lune, droite/gauche, droit/courbe, aîné/cadet, majeur/mineur. Dans cette logique strictement binaire et différentialiste, le féminin est toujours assigné au côté inférieur, même s'il existe un certain arbitraire des autres termes. Les organes sexuels masculins et féminins, pour lesquels toutes les langues usent de métaphores expressives, sont toujours perçus selon cette logique hiérarchisantes." C'est un valence différentielle des sexes, comme l'écrit Françoise HÉRITIER qui est universelle dans les système de représentation mis en place par les sociétés humaines.

On retrouve d'ailleurs cette valence, dans les études de Claude LÉVI-STRAUSS et d'autres anthropologues. "Cette valence est moins l'indice d'une handicap féminin que celui d'une volonté de contrôle masculin, d'appropriation de la fécondité de la femme, au moment où celle-ci est féconde."

   C'est le point de vue masculin sur la reproduction et l'acte sexuel qui domine chaque société traditionnelle. Ce point de vue s'exprime également dans la nourriture (métaphore alimentaire qui peuvent s'exprimer aussi par des pratiques d'oralisme). Ce point devue intègre un paradoxale dénégation de la contribution que les femmes apportent à la reproduction : la femme est souvent le réceptacle passif de l'acte masculin. Mais une reconnaissance indirecte du rôle de la femme se manifeste dans la peur qu'elles inspirent aux hommes lors de l'acte sexuel. "Dans la représentation dichotomique et hiérarchique des corps et des sexes, le rapprochement entre homme et femme est nécessairement problématique, même s'il est nécessaire à la vie". Les études de S DAYAN-HERZBRUN montrent cette peur qui se traduit dans certaines cultures par l'assimilation de l'acte sexuel à une dévoration, un enserrement ou une capture par la femme (La sexualité au regard des sciences sociales, dans Sciences sociales et santé, n°4, 1991). 

De même, la frontière entre le licite et l'illicite n'est pas la même pour les femmes et les hommes.

"Ainsi, dans l'Antituqité grecque et romaine, alors que la sexualité licite pour les femmes libres se limite strictement à la reproduction dans le cadre conjugal, tous les plaisirs sont permis aux hommes libres adultes, à condition qu'ils ne mettent pas en pérol leur position sociale : il existe toujours un risque d'excès ou de démesure (...) mais le risque le plus grand est toujours celui d'"inversion" des rôles, quelle qu'en soit la forme." (voir les études de P VEYNE, L'homosexualité à Rome, dans Amour et Sexualité en Occident, Seuil 1991 et de F DUPONT, T ELOI, L'érotisme au masculin dans la Rome antique, Belin, 2001)

Nous remarquons d'ailleurs que les représentations du sexe à Rome donne une relief écrasant au masculin (que ce soit au plan statuaire - présence du phallus parfois envahissante aux porches des maisons - ou littéraire). 

"L'institutionnalisation du christianisme en Occident et l'éthique sexuelle restrictive qui l'accompagne n'ont pas été une rupture totale dans l'Antiquité tardive. (...). La véritable nouveauté est que les pratiques de l'ensemble des fidèles sont désormais placées sous le regard d'un appareil de contrôle institutionnalité et que les comportements exigés de ces derniers le sont en fonction de principes absolus et sacrés, s'appliquant à tous. (J LE GOFF, Le refus du plaisir, dans Amour et Sexualité en Occident, Seuil, 1991).

Michel BOZON distingue deux étapes dans l'élaboration du traitement chrétien de la sexualité. "Les textes d'Augustin (Ve siècle) théorisent le refus de la concupiscence (désir) et du plaisir, qui aboutit à une restriction en droit de l'activité sexuelle à l'oeuvre de procréation voulue par Dieu et la nature. Une seconde étape est l'institution, à partir du XII-XIIIe siècles, du mariage chrétien, monogame et indissoluble, qui délimite le cadre de cette activité sexuelle légitime. Par la pratique de la confession, qui devient au Moyen-Âge le lieu d'un interrogatoire approfondi sur les péches de la chair, l'Eglise et ses clercs entreprennent de contrôler la vis morale des fidèles, avec l'objectif d'empêcher l'activité sexuelle hors du couple marié et de la limiter, au sein du couple, à des pratiques qui permettent l'insémination de la femme. Hommes et femmes sont en principe placés sur un pied d'égalité, dans la mesure où l'opposition radicale entre la sexualité dans le mariage, licite, et la fornication, c'est-à-dire la sexualité hors du mariage, les concerne au même titre (Sous la direction de P ARIÈS et A BÉJIN, Sexualités occidentales, Seuil, 1984). En pratique cependant et dans toutes les législations influencées par le christianisme (par exemple en Amérique Latine), l'adultère a toujours été considéré d'un oeil beaucoup plus sévère lorsqu'il concernait les femmes."

   D'une manière générale, "l'entré dans la sexualité se fait sous le regard et sous le contrôle de la parenté et des aînés qui fixent les règles selon lesquelles les jeunes hommes et les jeunes femmes peuvent accéder à cette activité statutaire de la maturité. L'initiation sexuelle est dans toutes les cultures une étape marquante de la construction sociale de la masculinité et de la féminité." Michel BOZON distingue hors des sociétés contemporaines développées, deux grands modes d'accès des femmes à la sexualité (M BOZON, V HERTICH, Rapports de genre et initiation sexuelle en Afrique et en Amérique Latine, Colloque Guerre, Genre, Population, Développement, Abidjan, juillet 2001) :

- "Nombreuses sont les sociétés qui, voulant éviter tout retard des femmes à entamer leur vie sexuelle, les "mettent au travail reproductif" aussi près que possible de la puberté, en les unissant à des hommes sensiblement plus âgés, renforçant ainsi la domination de sexe par la domination de l'âge. Dans ces sociétés, l'initiation sexuelle masculine peut fort bien être plus tardive que celle des femmes. Ce modèle est encore présent dans bon nombre de pays d'Afrique sub-saharienne ou dans le sous-continent indien."

- "Dans un second ensemble de cultures, dont font partie les cultures latines et latino-américaines, le contrôle social vise au contraire à retarder autant que possible l'entrée des femmes dans la sexualité, afin de préserver leur virginité jusqu'à leur mariage. Là les jeunes gens sont fortement incités à prouver rapidement qu'ils sont bien des hommes, soit avec des prostitées, soit avec des femmes plus âgées, et leur initiation sexuelle se produit bien avant celle des femmes."

Dans l'un et l'autre cas, la demande de conformité sociale est particulièrement pesante pour les femmes et les hommes.

L'obligation de procréer, dans tous les cas, constitue principalement le fardeau des femmes, que ce soit dans les société désireuses de limiter la fécondité naturelle que dans celles qui désirent l'accroitre, "Si la reproduction et la sexualité contribuent autant à la construction traditionnelle des rapports de genre, c'est qu'elles sont une des expériences et des représentations le splus universelles de l'"objectivation" symbolique des femmes. Le corps des femmes est perçu et traité comme un objet et un réceptacle, dont les hommes prennent possession par l'acte sexuel. La répétition des actes vaut confirmation de l'appropriation initiale. Et c'est l'objectivation sexuelle des femmes qui permet la prise de possession par les hommes de la descendance qu'elles portent."

 

    "Cet ordre, poursuit Michel BOZON, a cessé d'aller de soi dans la plupart des sociétés, par suite de la conjugaison de transformations nombreuses, sociales, politiques et intellectuelles (nous pourrions ajouter, mais cela va de soi, économiques), qui ont remis en cause les contenus traditionnels des rapports entre les sexes." Actuellement, une explication univoque, reposant sur un facteur principal, de ce changement radical, n'est plus de mise, alors que de nombreux auteurs se sont essayés d'apporter des réponses tour à tour sur le plan de l'évolution des mentalités, de la démographie ou de l'industrialisation. "L'Occident développé est le premier à avoir connu l'expérience historique d'une réduction volontaire de sa fécondité, qui est allée de pair avec l'émergence d'une nouvelle conception de la différence des sexes fondée sur la biologie, l'apparition d'un champ et d'une discipline autonomes de la sexualité - distincts de la métaphysique - ainsi que de nouvelles attitudes en matière de rapports amoureux et d'intimité."

Notre auteur présente quelques étapes de cette "longue marche vers l'amour conjugal", mais il peut y en avoir d'autres :

- "La première grande tentative de penser une relation amoureuse mutuelle entre la femme et l'homme apparaît autour du XIIe siècle en Occitanie, avec la diffusion de l'amour courtois" (R NELLI, L'Érotique des troubadours, Privat, 1984). De cet amour courtous, "(...) l'Occident retiendra cette opposition radicale entre le mariage et le hors-mariage, cadre exclusif du sentiment amoureux et du désir, ainsi que cette tention dialectique de l'amour-sentiment et de l'amour-charnel".

- "Seul cadre légitime de la procréation, le mariage chrétien indissoluble, instauré au XIIIe siècle, prévoit en principe une égalité entre conjoints, mais exclut cependant la possibilité qu'il repose sur un sentiment aussi dangereux et immoral que l'amour. La recherche du plaisir dans les relations conjugales est proscrite."

- "C'est au XVIIIe siècle que s'amorce un processus à l'issue duquel l'amour deviendra non seulement un sentiment attendu entre conjoints, mais la raison même d'un choix, effectué par les intéressés eux-mêmes. L'amour n'est plus l'apanage des relations extra-conjugales (A BURGUIÈRE, La formation du couple, dans Histoire de la famille, volume 3, Le Choc des Modernités, Colin, 1986). Au XXe siècle, au terme d'une longue évolution, l'Eglise proclame même que l'amour entre conjoints est le fondement du mariage et que la relation sexuelle est une expression de l'amour conjugal.

Michel BOZON rapporte certains résultats des travaux de Norbert ELIAS (La civilisation des moeurs, Seuil, 1973, première édition 1939) qui décrit le passage d'une société où les émotions et les fonctions corporelles sont visibles et explicites à un monde où les individus doivent dissimuler et contrôler individuellement leurs affects et les manifestations de leur corps, pour les habitudes alimentaires, pour l'excrétion ou pour la sexualité. "L'activité sexuelle ne s'est jamais effectuée en public, mais on peut dire, que jusqu'au XVIe siècle au moins, l'expression de la sexualité était beaucoup plus visible.". La notion d'espace intime est historiquement récente, dans l'habitat  comme dans d'autres domaines. "A l'ancienne sociabilité de la communauté, dans laquelle l'opposition public/privé n'a guère de sens, où les générations ne sont pas séparées, où le domaine sexuel n'est pas isolé et où l'apprentissage de la vie s'effectue directement se substitue à l'époque contemporaine une dualité des sphères de vie, en raison de l'accroissement parallèle de l'impersonnalité - domaine des relations anonymes et du fonctionnement bureaucratique - et de l'intimité, qui abrite la subjectivité et l'intersubjectivité, ainsi que les manifestations de la sexualité." On peut se référer pour ce pasage à l'intimité et au cloisonnement aux études de Philippe ARIÈS (L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Seuil, 1973) et de N LUHMANN (Amour comme passion. De la codification de l'intimité, Aubier, 1990, première édition 1982).

   "Les premières tentatives pour penser un domaine autonome de la sexualité sont contemporaines d'une reformulation biologiue du sexe, le "modèle à deux sexes", qui prévaut aujourd'hui. (T LAQUEUR, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 1992). "Dans la représentation traditionnelle du sexe et de la reproduction, illustrée dans la culture occidentale par la médecine de l'Antiquitié, dont les concepts ont eu cours jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, les femmes ne différaient des hommes que parce qu'elles étaient des mâles moins parfaits, au physique comme au social, situés hierarchiquement plus bas. (...) Dans la conception qui apparait au seuil du XIXe siècle, les corps mâles et femelles deviennent "des opposés incommesurables, horizontalement ordonnés" (LAQUEUR). Des noms sont donnés pour distinguer ce qui étaient jusque-là confondu. (...) La nouvelle biologie, qui pose l'existence de deux chairs opposées (...) est paradoxalement compatible avec toutes sortes d'affirmations normatives concernant l'ordre social et politique : les justifications conservatrices post-révolutionnaire de l'inégalité "naturelle" entre les sexes peuvent s'appuyer sur la nouvelle théorie (les femmes devraient se limiter à leur fonction maternelle et familiale), mais celle-ci ne s'oppose pas en soi à l'essor de nouveaux idéaux "féministes" ou progressistes sur l'égalité entre hommes et femmes (les femmes sont différentes des hommes, et aussi leur égales ; ou bien il faut donner une place aux femmes, qui par nature jouent un rôle civilisateur, parce qu'elles sont moins passionnées)." Ces nouvelles conceptions intervient au moment où les fondements de l'ancien ordre se trouvent définitivement ébranlés avec la philosophie des Lumières, les révolutions politiques et la révolution industrielle. Un ensemble de conjonctures entraine un changement d'attitude envers la fécondité, dont la baisse a été la plus précoce et la plus progressive dans les pays occidentaux dits développés. Elle s'est produite bien avant l'apparition des méthodes contraceptives et les couples mariés limitent leurs naissances dès la fin du XVIIIe siècle. 

Pour Michel BOZON, "l'aspiration au contrôle du comportement reproducteur est une des conditions de l'émergence, dans le champ du savoir et dans la conscience des acteurs, d'une sphère de la sexualité obéissant à des lois propres."  Reprenant certains réflexions de Michel FOUCAULT (Histoire de la sexualité, I La volonté de savoir, Gallimard, 1976), le sociologue décrit le foisonnement d'études, vers le milieu du XIXe siècle, avant même que n'émerge une première "science de la sexualité", sur des aspects très divers de la sexualité. Une volonté de savoir se manifeste dans le surgissement de techniques disciplinaires de pouvoir sur le corps, qui sont des disciplines de soi, et non plus seulement des disciplines imposées de façon externe. "Pédagogie, psychiatrie, psychologie, hygiène, médecine et première sexologie ont en commun de chercher toutes à réguler les conduites quotidiennes et les comportements individuels à partir d'énoncés qui définissent le normal et l'anormal, abondonnant l'ancien discours moral sur la chair. (...) L'effort de normalisation délaisse les couples (...) et prend de nouvelles cibles, les enfants d'abord, puis les femmes. Loin d'amorcer une libération des moeurs, la première science de la sexualité instaure une tentative de médicalisation générale des comportements. La masturbation de l'enfants et de l'adulte est par exemple condamnée de façon répétée tout au long du siècle par les médecins et les éducateurs, qui y voient un affaiblissement de l'individu par perte de sa substance." 

"La sexologie débutante se préoccupe de tout ce qui menace la sexualité normale, aussi bien les maladies vénériennes, grande peur du XIXe siècle, que les perversions. Les tableaux très détaillés (comme ceux de R KRAFFT-EBING) qui sont donnés des grandes perversions introduisent des espèces nouvelles, définies par leurs pratiques : le sadique, le masochiste, le zoophile, le gérontophile, voire l'automonosexualiste!". Dans la première sexologie, "l'attitude des femmes à l'égard de leur rôle maternel et de leur rôle d'épouse est la pierre de touche de leur normalité sexuelle. (...) Dans la mesure où la possibilité de plaisir des femmes était encore l'objet de débat dans la première moitié du XIXe siècle, c'est seulement au XXe que l'organsme féminin va devenir une des grandes questions de la seconde sexologie, qui se mettra à délaisser la question de la normalité sexuelle."

 

     L'intimité, la sexualité et l'individualisation à l'époque contemporaine se manifeste dans les pays dits développés par la dissociation forte de la sexualité et de la procréation. 

"La "seconde révolution contraceptive", qui se produit à partir de la fin des années 1960 (...) marque la fin d'un processus séculaire. Elle se caractérise par la diffusion massive de méthodes contraceptives médicales, qui agissent sur la physiologie féminine (...° et qui sont contrôlées par les femmes. En France, il suffit de deux décennies pour que les méthodes médicales se substituent à peu près complètement aux méthodes traditionnelles.

La diffusion de la contraception moderne entraine un retournement dans la manière d'envisager la fécondité. La crainte d'avoir des enfants (trop d'enfants) cède la place au désir d'en avoir (en moindre quantité). La fécondité est désormais pensée comme un projet personnel, dont le poids dans l'organisation d'une vie est beaucoup plus léger et dont la mise en oeuvre fait l'objet d'une préparation et d'une réflexion." Les choix sont fait d'abord par les couples et n'chappent plus à la femme. "Dans la perception contemporaine de la sexualité, les rapports sexuels destinés à la procréation sont donc pensés comme une réalité totelement distincte des rapports non destinés à la procréation. Que les individus soient ou non en couple, on ne conçoit plus d'activité sexuelle sans protection contraceptive : le propre de la sexualité ordinaire est désormais d'être inféconde. Comme la venue des enfants n'est plus un don de Dieu mais résulte d'un désir et d'un calcul, le passage à une sexualité à but de procréation est le fruit d'une décision négociée entre partenaires, à l'issue de laquelle la protection contraceptive est temporairement suspendues. C'est désormais le fait d'interrompre la contraception qui demande une décision, plus que le fait de la débuter. Les moments de la vie où l'on pratique une sexualité rerproductive et ceux où l'on pratique une sexualité non reproductive sont totalement disjoints. La procréation médicalement assistée, qui a commencé à être proposée au début des années 1980, est une étape supplémentaire de la dissociation de la sexualité et de la procréation. A l'insémination artificielle, qui correspond à un modus operandi relativement traditionnel, s'est ajoutée la fécondation in vitra, dans laquelle la rencontre des ovocytes et des supermatozoïdes se fait en laboratoire, sous contrôle médical. Même si elle concern au total peu de personnes (...), cette reproduction sans rapports sexuels joue un rôle symbolique important et traduit bien l'évolution contemporaine qui a technicisé la praocréation et l'a éloignée de la "nature" et de la sexualité : l'aspiration à avoir des enfants n'est plus nécessairement inscrite dans la chaleur du désir sexuel."

 

     Il faut remarquer, à ce stade de la réflexion que cette évolution générale, même dans les pays dits développés, ne se fait pas au même rythme dans toutes les classes sociales. Ni l'acceptation de cette évolution, ni même dans la pratique, l'égalisation des relations hommes-femmes au lit comme dans les relations sociales en général, ne font l'ensemble d'un réel consensus social qui traverserait à la fois les deux sexes, les classes sociales et les générations. Encore peu d'études, en dehors des Rapports sur la sexualité des américains ou des français, abordent cette différenciation sociale, qui n'est pas seulement du type rural/urbain.  L'évolution séculaire décrite n'est sans doute pas irréversible et d'autres instances, non religieuses, non médicales, peuvent très bien prendre le relais d'un contrôle social différent...

Plus encore, Alain GIAMI (Communications, n°81, 2007), par exemple étudie la permanence persistante d'une représentation traditionnelle des rôles sexuel et social de la femme. "Les recherches actuelles sur la fonction sexuelle qui sont fondées sur des approches organicistes (anatomo-physologie, neurologie, endocrinologie) sont censées représenter une avancée scientifique novatrice et une rupture de la sexualité marqué par la prédominance du psychisme et de la notion de libido dans la tradition freudienne. Elles n'attribuent cependant pas la même place ni la même importance aux dimensions biologiques (physiologiques, hormonales) et psycho-sociales selon qu'il s'agit de la fonction sexuelle de l'homme ou de la femme. Ces recherches semblent ainsi renforcer les représentations traditionnelles et plus que centenaires de la sexualité masculine et féminine fondées aussi sur des dichotomies opposant la nature biologique de la sexualité masculine et la nature spirituelle de la sexualité féminine. Les recherches "innovantes" sur la fonction sexuelle constitueraient ainsi un aggiomamento et un renforcement des représentations traditionnells de la sexualité masculine sous la forme de leur ancrage dans la biologie et la physiologie : inscrite dans la nature biologique et irrépressible du besoin sexuel. Inversement, les recherches sur la fonction sexuelle de la femme, fondées en partie sur des approches organicistes - certes encore balbutiantes -, remettent beaucoup plus en cause les représentations traditionnelles de la sexualité féminine qui accordent une place centrale aux dimensions psychologique, émotionnelle et relationnelle, et à la faiblesse en intensité des désirs et de l'excitation sexuelle. Par ailleurs, les recherches organicistes sur la fonction sexuelle féminine suscitent actuellement des critiques et des oppositions idéologiques et politiques bien plus importantes que celles auxquelles on a pu assister au moment de la mise sur le marché du Viagra qui a révélé le fort ancrage des idées organicistes en matière de sexualité masculine."

 

      Michel BOZON constate une transition démocgraphique accélérée dans les pays en développement qui change les perceptions de la sexualité. Les différentes politique de contrôle des naissance heurtes souvent les perceptions traditionnelles dans des pays comme l'Inde, dans le Maghreb ou au Brésil... Plus qu'ailleurs, un décalage entre classes sociales se manifeste certainement, mais les études ne sont pas très importantes à ce sujet. De manière générale, "dans de nombreux pays du su qui ont entamé ou achevé leur transition démographique dans les dernières décennies, la disjonction entre activité sexuelle procréative et activité sexuelle non procréative est encore loin d'atteindre le niveau des pays du nord." 

L'auteur croise le résultat de nombreuses études pour comprendre la sexualité dans le couple subjectif contemporain et la rationalisation du plaisir. Nous pouvons citer, outre la grande étude d'ensemble publiée sous la direction de F de SINGLY (La famille : l'état des savoirs, La Découverte, 1991), Fortune et infortune de la femme mariée, de F de SINGLY (PUF, 1987), Le soi, le couple et la famille du même auteur (Nathan, 1996), Sociologie du couple, de J-C KAUFMANN (PUF, 1993), De Kinsey au Sida : l'évolution du comportement sexuel dans les enquêtes quantitatives, de A GIAMI (Sciences sociales et santé, n°4, 1991), Les mésententes sexuelles et leur traitement, de W MASTERS et V JONHSON (Robert Laffont, 1971), sans compter les multiples Rapports sur la sexualité déclinés souvent selon la nationalité des participants des enquêtes. 

    "La visibilité et l'acceptation sociale croissantes d'orientations sexuelles alternatives font partie des éléments qui contribuent à redéfinir, à l'époque contemporaine, l'horizon de l'expérience sexuelle pour tous les individus, même si paradoxalement cette extériorisation semble aller à rebours du processus historique de privatisation et de cautionnement des manifestations sexuelles ordinaires à l'intimité." Il cite l'exemble de l'homosexualité (tant masculine que féminine) dans cette évolution, mais là aussi sans doute, faut-il faire la part des choses entre les discours publics et les pratiques dans l'intimité, l'acceptation pour les autres de ces nouvelles sexualités et le quant-à-soi pour l'expérimentation individuelle, pour la majorité des individus... Si dans la sphère publique, on est parfois porté à faire preuve de tolérances - tolérances qui ont des effets tangibles dans la vie quotidiennes des homosexuels et homosexuelles, et qui peuvent aller très loin : mariage homosexuel et procréation assistée pour avoir un enfant dans un couple d'homosexuels - il n'est pas certain que pour la majeure partie de la population, le modèle sexuel traditionnel homme/femme ne soit pas considéré comme une norme en dernier ressort... 

    Michel BOZON évoque la coexistence de deux discours contradictoires et complices sur la libération sexuelle :

- d'un côté, la sexualité contemporaine est dénoncée car elle entrainerait le nomadisme sexuel des individus, la tyrannie du plaisir et du désir, la permissivité et la promiscuité. L'affirmation de soi des femmes, qui ne sauraient plus resteer à leur place et ne respecteraient plus les rôles naturels des hommes, entrainerait la "dévirilisation" de ces derniers. Ce discours conservateur est particulièrement fréquent dans les pays anglo-saxons, où la défense de la morale sexuelle et des valeurs traditionnelles de la famille sert d'étendard politique et religieux : le simple emploi des termes de permissivité et promiscuité, illustre la réprobation à l'égard des changements.

- de l'autre, on peut lire positivement les transformations contemporaines et y voir une révolution sexuelle, consacrant enfin le droit au plaisir, la libération des minorités sexuelles et l'égalité sexuelle entre femmes et hommes dans le cadre d'un accès généralisé à la contraception ; selon cette interprétation quelque peu "messianique", c'est la période précédente qui doit être considérée comme un âge de répression, d'hypocrisie et de tabou. Les tenants de cette interprétation sont promptes à qualifier de révolutionnaire toute nouveauté comme le viagra, l'échangisme ou le cybersexe. 

    Les études de Michel FOUCAULT sont éclairantes à ce propos car à distance de discours sur la libération sexuelle ou la répression sexuelle, le philosophe revient sur l'évolution historique en substituant à l'opinion défavorable ou favorable sur l'évolution en matière de sexualité un éclairage sur la manière dont s'organisent les différents pouvoirs autour de la sexualité. Si libération sexuelle il y a, les différents appareils de contrôle social mis en place depuis le XVIIe siècle, avec des variations importantes, opèrent toujours. Si répression sexuelle il y a eu, différents courants intellectuels et sociaux agissent depuis la même période, dans le sens de normes sexuelles changeantes certes, mais de normes tout de même, dont les anciennes n'étaient pas dépourvues d'avantages ni pour les individus, ni pour les communautés... 

 

     Partant d'un questionnement sur "l'hypothèse répressive", Michel FOUCAULT effectue une analyse historique de tout l'appareil de contrôle social de la sexualité. Trois doutes sont à l'origine de son "histoire de la sexualité" :

- la répression du sexe est-elle bien une évidence historique? "Ce qui se révèle à un tout premier regard - et qui autorise par conséquent à poser une hypothèse de départ - est-ce bien l'accentuation ou peut-être l'instauration depuis le XVIIe siècle d'un régime de répression sur le sexe?

- la mécanique du pouvoir, et en particulier celle qui est mise en jeu dans une société comme la nôtre, est-elle bien pour l'essentiel de l'ordre de la répression? "L'interdit, la censure, la dénégation sont-ils bien les formes selon lesquelles le pouvoir s'exerce d'une façon générale, peut-être, dans toute société, et à coup sûr, dans la nôtre?"

- le discours critique qui s'adresse à la répression vient-il croiser pour lui barrer la route un mécanisme de pouvoir qui avait fonctionné jusque-là sans contestation ou bien ne fait-il pas partie du même réseau historique que ce qu'il dénonce en l'appelant répression? "Y-a-t-il une rupture historique entre l'âge de la répression et l'analyse critique de la répression?"

Par ces trois doutes, le philosophe français n'entend pas apporter une dénégation à l'impression de "répression sexuelle", dont il sait très bien que  l'homosexualité en a souffert et en souffre. Mais il se demande surtout si tout l'appareil répressif n'est qu'un appareil répressif, si l'ensemble des pratiques et des discours sur la sexualité n'appartiennent pas plutôt à une mécanique active du pouvoir - de la société sur l'individu. La subtitlité des mécanismes de pouvoir ne se laisse pas facilement enfermer dans un discours sur la répression ou la libération sexuelles. "Il s'agit de déterminer, dans son fonctionnement et dans ses raisons d'être, le régime de pouvoir-savoir-plaisir qui soutien chez nous le discours sur la sexualité humaine."

Il met le doigt sur la contradiction qu'il y a de parler de répression sexuelle pour une période où l'on a jamais autant parler, écrit, discouru sur le sexe.  "Censure sur le sexe? On a plutôt mis en place un appareillage à produire sur le sexe des discours, toujours davantage de discours, susceptibles de fonctionner et de prendre effet dans son économie même". Les entreprises de l'Etat pour connaitre l'état de la sexualité des populations indiquent bien que pour lui, le sexe devient un enjeu, et un enjeu public. Il étudie le fonctionnement des collèges d'enseignement du XVIIIe siècle (dispositifs architecturaux, réglement de discipline, organisation intérieur quotidienne...), lieux primordiaux pour la diffusion d'une idéologie, de prescriptions tout à fait pratiques sur le sexe. Particulièrement, "le sexe des enfants et des adolescents est devenu, (depuis ce siècle), un enjeu important autour duquel d'innombrables dispositifs institutionnels et stratégies discursives ont été aménagés. Il se peut bien qu'on ait retiré aux adultes et aux enfants eux-mêmes une certaine manière d'en parler ; et qu'on l'ait disqualifiée comme directe, crue, grossière. Mais ce n'était là que la contrepartie, et peut-être la condition pour que fonctionnent d'autres discours, multiples, entrecroisés, subtilement hiérarchisés, et tous fortement articulés autour d'un faisceau de relations de pouvoir". 

"... il s'agit moins d'un discours sur le sexe que d'une multitude de discours produits par toute une série d'appareillages fonctionnant dans des institutions différentes. Le Moyen Age avait organisé autour du thème de la chair et de la pratique de la pénitence un discours assez fortement unitaire. Au cours des siècles récents, cette relative unité a été décomposé, dispersée, démultipliée en une explosion de discursivités distinctes, qui ont pris forme dans la démographie, la psychologie, la morale, la pédagogie, la critique politique. Mieux : le lien solide qui attachait l'un à l'autre la théologie morale de la concupiscence et l'obligation de l'aveu (le discours théorique sur le sexe et sa formulation à la première personne), ce lien a été sinon rompu, du moins détendu et diversifié : entre l'objectivation du sexe dans des discours rationnels, et le mouvement par lequel chacun est mis à la tâche de raconter son propre sexe, il s'est produit depuis le XVIIIe siècle, toute une série de tensions, de conflits, d'efforts d'ajustement, de tentatives de transcriptions. Ce n'est donc pas simplement en termes d'extension continue qu'il faut parler de cette croissance discursive ; on doit y voir plutôt une dispersion des foyers d'où se tiennent ces discours, une diversification de leurs formes et le déploiement complexe du réseau qui les relie. Plutôt que le souci uniforme de cacher le sexe, plutôt qu'une pudibonderie générale du langage, ce qui marque nos trois derniers siècles, c'est la varité, c'est la large dispersion des appareils qu'on a inventés pour en parler, pour en faire parler, pour obtenir qu'il parle de lui-même, pour écouter, enregistrer, transcrire et redistribuer ce qui s'en dit. Autour du sexe, toute une trame de mises en discours variés, spécifiques et coercitives : une censure massive, depuis les décences verbales imposées par l'âge classique? Il s'agit plutôt d'une incitation réglée et polymorphe aux discours". 

Le philosophe s'efforce alors de montrer les évolutions de trois grands codes, qui, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, régissent les pratiques sexuelles : le droit canonique, la pastorale chrétienne et la loi civile. L'élaboration d'une scientia sexualis (de la médecine, de l'hygiéne à la psychanalyse) se situe au coeur de cette évolution, rompant définitivement, mais s'en alimentant d'une certaine façon, avec une ars erotica, que des sociétés, en Chine, au Japon, en Inde, à Rome ou dans le monde arabo-musulman ont construit dans son plus ample développement.

 

Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, Tome I, La volonté de savoir, Gallimard, 1976 ; Michel BOZON, Sociologie de la sexualité, Nathan Université, 2002 ; Alain GIAMI, Fonction sexuelle masculine et sexualité féminine, Permanence des représentations du genre en sexologie, dans Revue Communications, n°81, 2007. 

 

SOCIUS

 

 

 

 

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Mercredi 11 septembre 2013 3 11 /09 /Sep /2013 13:35

          Professeur d'entomologie et de zoologie, Alfred Charles KINSEY est célèbre pour avoir fait publier deux importantes études sur le comportement sexuel de l'homme et de la femme : sexual Behavior in the Human Male (1948, réédité en 1998) et Sexual Behavior in the Human Female (1953, réédité également en 1998).

Fondateur en 1947, au sein de l'Université de l'Indiana à Bloomington, d'un Institute for Research in Sex (Institut pour la recherche sur le sexe), financé par la Fondation Rockefeller, rebaptisé plus tard Kinsey Institue for Research in Sex, Gender and Reproduction (couramment appelé Kinsey Institute, le professeur américai, avec ses collègues, ouvre la voie par ses rapports à toute la sexologie clinique, à commencer par les travaux de MASTER et JOHNSON.

Premier professeur important à produire des études sur la sexualité humaine sous cet aspect, dans une ambiance plutôt hostile, il provoque le scandale dans beaucoup de couches sociales de la population américaine. Si ses travaux sont critiqués sur des questions de méthodologie qui obèrent certains de leurs résultats, le faisceau d'attaques vise le fait même de mener de telles recherches sur la sexualité. Sous couvert de critiques scientifiques (en elles-mêmes parfaitement valides), c'est son impact sur la perception de la sexualité, au détriment de l'influence d'institutions traditionnelles, qui soulèvre les protestations. Parfois ouvertement, sous forme d'attaques judiciaires pour violation de la loi de certains Etats, souvent à mots couverts, sous l'impulsion de voix religieuses. Ces voix religieuses protestent notamment contre l'enseignement de la sexualité dans les institutions éducatives et contre la libéralisation de la législation dans de nombreux états des Etats-Unis sur le divorce, l'adultère, les relations sexuelles hors mariages...

       L'influence de ces rapports, imités souvent dans d'autres pays, même si ces derniers n'utilisent pas les mêmes méthodes (notamment sur l'organisation des entretiens), sur l'ensemble de la société, et pas seulement américaine, est très importante. Même si d'autres courants sociologiques ne reprennent pas ses analyses, ces rapports ouvrent l'expression jusque là étouffée de réflexions sur la sexualité humaine. Nombre de courants de libération sexuelle (féminisme, homosexuels...) y trouvent des aliments pour leur développement. Ils provoquent encore aujourd'hui d'intenses discussions, même s'il est difficile d'établir avec certitude quels effets ils ont eu sur le public. En tout cas, ils sont très discutés tant sur la scène académique que dans la culture populaire. Du vivant de l'auteur, les critiques sont d'autant plus vives que celui-ci refuse de répondre à nombre d'entre elles et met même fin à des collaborations de confrères critiques. Le mélange des conflits d'ordre professionnels et d'ordre scientifique fait presque des rapports Kinsey un cas type dans nos réflexions sur le conflit.

   Certains auteurs estiment, pour le dénoncer, comme Judith A REISMAN et Edward W EICHEL (Kinsey, Sex and Fraud, 1990) que ses études sont le point de départ de toute une révolution sexuelle et ont servi de base aux récriminations du mouvement gai. Plus, ils jouent un rôle majeur directement ou indirectement dans l'établissement des valeurs de la majorité des Américains d'aujourd'hui.

 

     Les rapports Kinsey remettent en cause la vision hétérocentrée qui prédominait aux Etats-Unis dans les années 1950. Ces travaus de recherche mettent en évidence la diversité des orientations sexuelles : ainsi, d'un tiers à la moitié de la population américaine aurait eu une expérience homosexuelle, sans que cela ne remette en cause les rapports hétérosexuels. Si ces propostions sont sans doute exégérées, elles mettent en cause tout une vision dominante religieuse et conservatrice. Sur deux plans : qu'une proportion importante s'adonne à des expériences homosexuelles (ce qui peut être vrai tant les institutions non mixtes abondent aux Etats-unis) constitue déjà en soi un scandale, mais qu'en plus ces expériences n'endommages pas les relations hétérosexuelles par la suite est encore plus scandaleux... 

     Les découvertes des deux rapports Kinsey peuvent être énoncés de la manière suivante :

- Orientation sexuelle: Différentes parties de ces rapports à propos de la diversité de l'orientation sexuelle sont régulièrement mises à contribution pour affirmer qu'environ 10% de la population humaine est homosexuelle. Cependant, le Professeur KINSEY évite et désapprouve l'utilisation de termes comme homosexuel et hétérosexuel pour décrire les individus, affirmant que la sexualité évolue au fil du temps et que le comportement sexuel peut à la fois être vu comme un contact physique et une manifestation de la pensée (désir, attirance sexuelle et surtout fantasme). A la place de 3 catégories - hétérosexuel, bisexuel et homosexuel - largement utilisé dans la communauté scientifique, il propose un système à 7 degrés. Son échelle catégorise les comportements sexuels de 0 à 6, allant de complètement hétérosexuel à complètement homosexuel. Par le suite, ses collègues crée une catégorie 7 pour catégoriser les asexuels. Cette échelle est par la suite souvent utilisée dans les études de sexologie.

- Fréquence des rapports sexuels dans le mariage et hors mariage. Il établit, pour les hommes comme pour les femmes la fréquence moyenne des coïts au sein des couples mariés. Etudier cette fréquence est un passage maintenant obligé des rapports sur la sexualité. Certains par la suite mettent en relief la baisse tendancielle de cette fréquence d'une génération à une autre, baisse variable suivant les âges, mais qui se manifeste également par des taux de fécondité décroissants.

Alfred KINSEY estime qu'environ la moitié de tous les hommes mariés ont eu des relations sexuelles extra conjugales. Mais comme il avait catégorisé les couples qui avaient vécu ensemble pour au moins un an comme étant mariés, cela biaise les résultats.

- Qualité des rapports sexuels. 12% des femmes et 22% des hommes ont rapporté avoir eu une relation sadomasochiste. La catégorie sadomasochiste étant soumise à définition variable dans les rapports qui suivront, il est difficile d'établir le degré des violences - réelles ou fantasmées - des relations sexuelles.

     Le premier rapport Kinsey, fastifieux et lourd de mille vingt pages, a tout de même rencontré une réussite commerciale inattendue aux Etats-Unis. Il est divisé en trois parties : historique et méthode ; facteurs déterminant l'activité sexuelle ; sources des manifestations sexuelles. le second rapport, instruit par le succès du premier, s'adresse plus au grand public : plus concis (730 pages), écrit sur un style plus léger, il abrège la première partie sur la méthode, s'attarde sur les comportements sexuels des femmes tandis que la troisième partie compare les femmes aux hommes. Le spectre des stimulations et activités sexuelles est assez large puisqu'il englobe les rêves érotiques nocturnes, la masturbations, le coît, les pratiques hétérosexuelles et homosexuelles, le recours à la prostitution, les pratiques avec des animaux. Les caresses se multiplient dans une variété que les traducteurs peinent à rendre. 

 

          Les critiques ne portent pas surtout réellement sur les résultats eux-mêmes mais sur la méthologie suivie, ce qui influe évidemment sur les résultats. On peut noter d'ailleurs dans les différents rapports publiés à la suite que les mêmes objets de recherche sont poursuivis : orientation sexuelle, fréquence des rapports sexuels, qualité des rapports sexuels...

    Les données furent principalement recueillies lors d'interviews, codées pour maintenir la confidentialité. Les journaux intimes de personnes condamnées pour avoir eu des relations avec des enfants (mineurs de moins de dux-huit ou seize ans en fait...) furent aussi mis à contribution. Les données furent saisies dans des banques de données pour faciliter leur traitement. Tout ce matériel incluant les notes des premiers chercheurs, peut encore de nos jours être consulté au Kinsey Institute par les chercheurs autorisés. Les problèmes ne résident donc pas sur la confidentialité.

Les travers méthodologiques reprochés aux travaux de KINSEY sont de trois ordres :

- Echantillonnage : Une proportion significative des sujets étaient des prisonniers ou des prostitués. Les personnes qui ont participé aux interview sur des sujets tabous étaient probablement volontaires, du coup d'opinions plutôt libérales ou tolérantes, ce qui crée bien entedu un biais statistique vis-à-vis de la population étudiée (l'ensemble de la population américaine). Par la suite, les successeurs d'Alfred KINSEY, notamment Paul GEBHARD, à l'Institut ont procédés à l'élimination des données provenant des détenus.

En 1979, Paul GEBHARD et B JOHNSON publient The Kinsey Data : Marginal Tabulations of the 1938-1963 Interviews Conducted by the Institute for Sex Research. Ils indiquent qu'aucune des valeurs originalement estimées par KINSEY n'était perturbée de façon significative par ces biais. Pour eux, les prisonniers, les prostitués mâles et ceux qui avaient volontairement participé aux études sur les tabous sexuels avaient les mêmes tendances sexuelles que la population en général... D'autres études, cependant, minorent très fortement ensuite la proportion de contacts homosexuels. 

- Fraudes concernant les sources : Des observations sur la sexualité infantile sont entâchées de survalorisation statistique (un seul témoignage de pédophile condamné aurait été transformé en observation d'expériences d'orgasmes pré-pubaires et présenté comme synthèse de plusieurs témoignages...). Il semble que, dans les deux rapports, des généralisations son faites à partir de cas-limites...

- Motivations personnelles de l'auteur. Des buts cachés de KINSEY (appétit pour du sexe hors norme et dédain de la morale sexuelle traditionnelle de l'époque, l'incitant à éliminer la culpabilité autour du sexe et à miner la morale traditionnelle) orientent les travaux de l'Institut.

Le flot de "témoignages" biographiques dénigrant son travail n'est finalement qu'un exemple de la banalisation des attaques personnelles dans les milieux scientifiques aux Etats-Unis (on passe très facilement du qualificatif de faussaire à celui d'amoral...). Ce genre d'attaque, en provenance de groupes fondamentalistes, se sont multipliées dans les années 1990, en parallèle avec les développements de la "révolution conservatrice". De toute manière, il fallait sans doute une bonne dose d'attitude critique par rapport à la morale traditionnelle pour oser faire publier à l'époque de tels rapports...

 

      Sylvie CHAPERON, Maitre de conférence d'histoire contemporaine à l'Université de Toulouse II, dans son étude sur la réception des rapports Kinsey en France, explique que dans l'histoire des sexualités féminine et masculine, "les rapports Kinsey marquent un tournant. Pour les chercheurs d'aujourd'hui (qui sont surtout des sociologues), Alfred Kinsey et son équipe sont les fondateurs de la sexologie moderne. (...) Alfred Kinsey prend pour objet le plaisir - qu'il mesure par l'organsme - et non plus la reproduction. La sexualité se détache ainsi d'un modèle biologique pour rejoindre une vision démocratique. Déplacement qui s'accompagne d'une nouvelle morale, non plus soucieuse de normalité des pratiques mais de respect égalitaire du ou des partenaires. (...) Toute la seconde partie du Comportement sexuel de l'homme montre (...) les "facteurs déterminant l'activité sexuelle" : âge, situation matrimoniale, niveau social, situation rurale ou urbaine, formation religieuse. Mais il est vrai que la personnalité psychique de l'individu importe peu pour cette comptabilité sociale. Sous disposer d'autant de recul, les contemporains du chercheur américain perçoivent aussi sa radicalité nouveauté, pour la déplorer ou s'en filiciter. Bruce Bliven, journaliste au New Yorker, pense que le rapport Kinsey contient plus de dynamite qu'aucun autre document scientifique publié depuis le livre de Darwin sur l'origine des espèces (cité par ERNST et LOTH, La vie sexuelle en Amérique et le rapport Kinsey, Paris, SFELT, 1948)." 

Sur la longue latence des questions sexuelles en France, elle remarque que "les délais de traduction sont, pour une fois, exceptionnellement courts. Sexual Behavior in the Human Male, sorti en 1948 aux Etats-Unis, est imprimé en décembre de la même année par les éditions du Pavois et Sexual Behavior in the Human Female, paru en 1953, sort un an plus tard aux éditions Amiot-Dumont. Pourtant les ouvrages de sexologie ont d'ordinaire peu de succès en France. Le fondamental Psychopathia écrit par Kraff-Ebong en 1886, et considéré par beaucoup comme l'acte de naissance de la sexologie, est traduit une première fois en 1931 (...). Cette exception s'explique à la fois par la nouveauté des rapports et par le contexte d'après-guerre. Alfred Kinsey ne se place pas sur le même terrain que ses prédecesseurs. Il ne veut produire ni un tableau clinique des normalités ou déviations sexuelles (...) ni une théorie de la libération (...). Plus modestement, il veut brosser à grands traits le tableau des pratiques sexuelles de ses contemporains, à partir d'un large échantillon de la population. Cette volonté descriptive rebute moins que les jargons scientifique ou politique des autres sexologues. De plus, à la Libération, l'édition connait un dynamisme inhabituel. (...). (L')histoire mouvementée (rachats de départements des maisons d'éditions qui disparaissent, rachetés par d'autres) rend très difficile l'étude de la réception des rapports Kinsey en France. Les publications ultérieures sur les rapports Kinsey n'ont pas non plus laissé d'archives ou celles-ci ont été perdues. Les dossiers de presse, les chiffres des tirages et des ventes, la correspondance entre les auteurs et les traducteurs, tous ces documents précieux sont hors de portée. Heureusement, Daniel Guérin, auteur d'une remarquable étude sur Kinsey et la sexualité, qui sort en librairie peu de mois après le second rapport, a conservé de très nombreux documents, classé et remis à la BDIC. (...).

Contrairement au cas américain, les analyses pionnières de Kinsey ne semblent pas voir provoqué en France, dans un premier temps du moins, de nombreuses prises de position. Jusqu'au début des années 1950, seule la presse à sensation, les humoristes ou les amateurs de littérature érotique se sont emparés du premier rapport. (...) Ce relatif silence tient à l'état de la sexologie dans la France des années 1970 et 1950. Depuis la fin du XIXe siècle, l'étude scientifique de la sexualité connait un fort essor (dans les pays protestants notamment), (mais) en France ces idées s'imposent difficilement. (...) De surcroit, le climat particulier de la guerre froide suscite des conflits qui occupent déjà bien assez les uns et les autres. Dans ces années où la morale la plus étroitement conformiste triomphe, la psychanalyse, accusée de n'être que propos complaisant sur la sexualité, est prise à partie aussi bien par les communistes que par les catholiques. (...). Mais d'un côté comme de l'autre, ces attaques contre la psychanalyse visent en fait l'émergence d'une nouvelle attitude devant la sexualité. Ces discours nouveaux parés des vertus scientifiques, qu'elles soient sexologiques ou psychanalytiques, tentent d'extraire la sexualité de la morale du péché et de faire du plaisir un des moteurs humains fondamentaux. (...) Ainsi les années dures de la guerre froide n'autorisent pas un vrai débat autour du premier rapport Kinsey.(...). En 1954, lors de la publication du second rapport, un climat politique et culturel plus serein permet cette fois l'émergense de la discussions. Outre le second rapport Kinsey et le commentaire de Daniel Guérin, cette année voir sortir une profusion d'ouvrages sur la sexualité. C'est aussi en janvier 1954 que parait le premier numéro d'Arcadie, revue littéraire et scientifique "homophile". (...)." Parmi les communistes, la croisade contre la psychanalyse décline et parmi les catholiques, bien des voix réclament aussi une réhabilitation des plaisirs de la chairs, pourvu qu'ils prennent place dans le cadre légitime du mariage.

Sylvie CHAPERON met en évidence la radicalisation des propos du biologiste américain en opérant une relecture, comme Daniel Guérin le fait, de ses écrits à travers les réflexions de Wilhelm REICH. Des rapprochements entre KINSEY et MARX suscitent des réactions fortes. De même, le rejet des théories freudiennes sur la sexualité, notamment féminine, provoque des débats féroces entre certaines sexologues et psychanalystes. Par exemple, Alfred KINSEY conteste le monisme sexuel de FREUD et réfute, le premier, totalement l'orgasme vaginal. Par ailleurs, Alfred JINSEY estime que si la sexualité des filles est moins précoce, plus discontinue, moins variée que celle des garçons, c'est parce qu'elle subit une répression bien supérieure. Il est proche d'une certaine manière de la démarche de Simone de BEAUVOIR, et d'une partie du mouvement féminisme qui trouvent dans le deuxième rapport, matière à étayer les revendications égalitaires. En réaction, sur cette question de la sexualité féminine, l'ouvrage de BERGLER et KROGER, l'un psychanalyste, l'autre gynécologue (L'erreur de Kinsey, ce qu'il n'a pas dit sur la femme et son comportement sexuel, Paris, Pierre Horay, 1955), parmi d'autres, se veut une réfutation de la "masculinisation des femmes" que l'auteur américain opère. Mais, toujours d'après Sylvie CHAPERON, "le débat le plus important concerne l'homosexualité. Kinsey introduit une rupture importante avec la vision que la sexologie avait progressivement imposées epuis le fin du XIXe siècle. A la suite de Michel Foucault, les historiens insistent sur "l'invention" de l'homosexualité, opérée par la psychiatrie. Prenant le relais des théologiens, de la police et des juges, la médecine investit le terrain des crimes et délits sexuels en établissant une taxinomie des perversions (terme qui apparait en 1885). Le sodomite, simple adepte d'une pratique sexuelle, devient alors l'homosexuel, "individu réduit à une particularité sexuelles (F TAMAGNE, Histoire de l'homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris, 1919-1939, Seuil, 2000). Il cesse d'être un criminel mais pour devenir un malade. (...). Une altérité se met en place entre le normal, l'hétérosexuel, et le pathologique, l'homosexuel." Alfred KINSEY pousse plus loin que ses prédécesseurs les réflexions sur l'homo, l'hétéro et la bi sexualités. "Guidé par la variabilité des comportements, il instaure tranquillement un continuum des pratiques qui gomme toute altérité." Même si la plupart des auteurs (même Donald Webster CORY, auteur de L'homosexuel en Amérique, après une étude de l'intérieur de la communauté homosexuelle - Pierre Horay-Editions de Flore, 1952) estiment la proportion des homosexuels (10%, mais presque le tiers a une expérience homosexuelle) dans la population américaine exagérée, le débat tourne désormais autour de la libération sexuelle et au moins de la fin d'une stigmatisation. Même si, encore de nos jours, aux Etats-Unis comme en Europe, des résistances s'organisent contre cette libération sexuelle, au nom souvent de la morale. 

En conclusion, Sylvie CHAPERON écrit : "L'oeuvre de Kinsey préfigure par bien des aspects les revendications des nouveaux mouvements sociaux qui émergeront des années plus tard dans les société occidentales. Tout comme lui, les Women's Lib nieront l'existence de l'orgasme vaginal, tout comme lui les mouvements homosexuels lutteront contre les discriminations. Pourtant aujourd'hui encore les conclusions d'Alfred Kinsey trouvent des adversaires. Le Monde s'est ainsi fait l'écho d'une biographie à scandale qui tendait à décridibiliser le biologiste américain par des allusions à sa vie privée, d'où la réponse d'Eric Fassin "pour faire oeuvre de savant, un brevet de bonnes moeurs serait-requis?" (E Fassin, A propos de Kinsey : la science a-t-elle un sexe?, Le Monde, 30 avril 1998). 

 

Alfred KINSEY et collaborateurs, Le comportement sexuel de l'homme, Editions du Pavois, 1948 ; Le comportement sexuel de la femme, Le Livre contemporain Amiot-Dumont, 1954.

Sylvie CHAPERON, Kinsey en France : les sexualités féminine et masculine en débat, Le Mouvement social, n°198, 2002, La Découverte. (disponible sur le site Cairn.info).

Par GIL - Publié dans : AUTEURS
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Mardi 10 septembre 2013 2 10 /09 /Sep /2013 14:23

          D'emblée, nous pouvons constater, avec Michel BOZON, Directeur de recherches à l'Institut National d'Etudes Démographiques à Paris (INED) et auteur de plusieurs livres sur le sujet, qu'il n'existe pas de sociologie de la sexualité. Scruter des approches sociologiques revient dans ce cas à repérer dans de nombreuses disciplines différentes réflexions - descriptions et prescriptions confondues - sur la sexualité.

Comme la sexualité joue un rôle majeur dans les sociétés humaines, y compris dans le maintien d'un ordre établi, et d'abord celui des sexes, mais également dans la représentation de l'ordre des générations, et qu'elle touche autant à l'individuel qu'au collectif, de multiples domaines de la vie culturelle des sociétés l'abordent de manière extrêmement variable, sous des angle artistiques - érotique ou pornographique - et/ou sous des angles scientifiques, mais d'abord opératoires - par lequel se façonne l'ensemble même de la société. Ce qui fait que tour à tour - ici cité dans le désordre -l'ethonologie, l'histoire, la théologie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse, la philosophie, la démographie, la science politique, la sociologie de la littérature... dans un ensemble de notions et d'intentions contradictoires et dynamiques.

"La sexualité, écrit Michel BOZON, est une sphère spécifique mais non autonome du comportement humain, qui comprend des actes, des relations et des significations. C'est le non-sexuel qui donne sa signification au sexuel, et non l'inverse. Les limites même du sexuel sont mouvantes, historiquement, culturellement et socialement. Sous l'influence de la psychanalyse, nous nou sommes habitués à penser que nombre de nos comportements ordinaires s'expliqueraient par un inconscient sexuel, alors que plus fondamentalement, il convient sous douter d'identifier l'inconscient social et culturel à l'oeuvre dans note activité sexuelle. Ainsi le primat persistant du désir des hommes et la tendance à ignorer celui des femmes ne découlent pas d'une logique intrinséque de la sphère sexuelle, mais sont un des aspects d'une socialisation de genre différentielle, qui ne se manifeste pas seulement dans la sexualité. Les savoirs, les représentations et les connaissances sur la sexualité, et d'une manière générale, les disciplines qui abordent la sexualité sont eux-mêmes des produits culturels et historiques qui contribuent à modeler et à modifier les scénarios culturels de la sexualité et à faire advenir, voire à fixer, ce qu'ils décrivent."

    il faut noter d'emblée que l'ensemble de la sexologie, science humaine qui entend précisément étudier les aspects individuels et interpersonnels de la sexualité humaine, s'est développée, comme nombre d'autres réflexions sur la sexualité, parallèlement, en dehors et parfois contre la psychanalyse. En tout cas, nombre d'approches sociologiques de la sexualité se veulent autonome par rapport aux concepts métapsychiologique de la psychanalyse, autant pour des raisons de luttes professionnelles, de combats éditoriaux et littéraires, que de volonté d'approfondir autrement les divers aspects de la sexualité... le tout sousvent dans une ambiance conflictuelle où acteurs religieux et laïques s'affrontent sur la définition même de celle-ci et sur son ancrage dans la nature. Dans cette ambiance conflictuelle, les recherches en matière sexuelle sont parfois difficiles, en tout cas très compliquées (certains diraient que nous faisons là de la litote...). Les différentes chercheurs ou praticiens sont encore souvent en bute à une morale sexuelle qui désigne leurs approches comme immorales ou amorales, sinon aiguillonnées par des "pensées malsaines".

 

     Henri VAN LIER (1921-2009), philosophe belge francophone, estime que la sexualité humaine connait aujourd'hui trois approches principales, mais il s'agit d'une manière comme une autre de tenter de sérier les connaissances à ce sujet :

- Une approche physiologique et psychologique expérimentale. La sexualité "est une fonction parmi d'autres, une pulsion (drive) à côté de la soif, de la faim, du sommeil. Assurément, elle ne se range pas, comme ces derniers, dans les besoins primaires, dont la satisfaction est indispensable à la conservation de l'individu. Elle ne se réduit pas non plus à un instinct au sens des éthologistes, c'est-à-dire à des mécanisme nerveux tout montés, puisque l'exemple de congenères avertis intervient dans sa mise en place. Bien plus, c'est un besoin problématique, car il doit composer avec les exigences du travail et passe par des excitants symboliques qui le rendent à la fois moins urgent et plus permanent. Mais enfin, dans cette perspective, on reste sur le terrain solide de la théorie du comportement motivé, où l'accouplement et la masturbation solitaire ou réciproque apparaissent comme le résultat de l'intégration progressive de comportements partiels, joints en série compréhensives par le renforcement de la récompense. Le rapport Kinsey dénombre les variétés (somme toute restreintes) et les occurences (somme toute constantes) de ces comportements pour un échantillon donné. Plus significativement, les éters de Masters et Johnson nous apprennent que les soubassements physiologiques des réactions sexuelles (phase d'excitation, phase en plateau, organsme, résolution) sont stables et parallèles d'un sexe à l'autre, d'un individu à un autre.

- Une approche psychanalyse. "La théorie et la pratique de Freud supposent que les organes et les comportements sexuels fonctionnent littéralement comme des systèmes de signes et d'images (...) en des équivalences et des ambivalences, des métaphores et des métonymies constituant un vraie dialectique." 

- une approche attentive "aux séquences sensori-motrices de l'accouplement (organsme en tant que porté par la caresse), ce qui la distingue de la psychanalyse traditionnelle ; mais elle recherche leur sens fondamentale, ce qui la différencie du béhaviorisme. Ainsi pour S Ferenczi, l'intromission et le "sommeil" du coït accomplirait ontogénétiquement le retour à la mère, et phylogénétiquement le retour à la mer. Senblablement, le vertige sexuel apparait à G Bataille comme la transgression momentanée du discontinu que sont l'organisme (individuel) et le travail (social), vers le continu de l'espèce et de la procréation, le magma vie-mort, vie, qui fait le fond de la réalité.  De même encore, les existentialistes ont décrit certains aspects du "vécu" érotique (en particulier la pudeur et l'obscène) à l'appui de leurs vues sur l'être-au-monde, l'être-avec, la relation sujet-objet, l'incarnation, l'intentionalité, la détotalisation ; et H Van Lier, à la suite de A H Maslow, a mis en relief, dans la caresse et l'organsme, un type de perception et de réalisation de l'espace et du temps, parallèle à celui de l'art majeur et de la mystique, permettant de comprendre que le coït soit le lieu de la symbolisation, de la fantasmatisation et du plaisir dans un sens réconciliant la pulsion de vie et la pulsion de mort. H Marcuse a présenté le sexuel libéré comme le pôle opposé au rendement répressif. Mais de pareilles observations ne sont pas le propre des philosophes et des phénoménologues, et l'on trouve les plus pénétrantes chez les poètes et les romanciers, dans L'Ulysse de James Joyce, dans La Route des Flandres, de Claude Simon et surtout dans Amers ("Etroits sont les vaisseaux") de Saint-John Perse. 

    Le fonctionnement de toutes ces lectures confirme d'abord le sociologue dans l'impression que lui fait l'observation de la vie quotidienne, à savoir que la sexualité est redevenue en Occident, après vingt-cinq siècles d'existence souterraine - un thème central. Il peut coir alors dans l'approche béhavioriste l'aboutissement d'une mentalité positiviste et hygiéniste, d'autant plus désireuse de réduire l'activité sexuelle à des schémas simples qu'elle se prête à la mystification. il remarquera la connivence entre la virtuosité dialectique des "objets" sexuels dans la psychanalyse et la suprématie actuelle de la linguistique et de la sémiologie. Il notera, à propos de l'approche rythmique, que le coït est le dernier lieu de nature pure (brute) dans un monde artificialisé et urbanisé ; et par ailleurs, que son type de communication préverbale est un détour presque inévitable pour des individus que l'équivocité des discours sociaux contraint à refonder sans cesse - seuls ou plutôt en couple (P Berger et H Kellner) - leur langage."

Ces trois approches, qui ne couvrent pas l'ensemble des recherches sur le sujet, n'ont pas la même audience. "... la lecture hygiéniste (à laquelle se rattache l'asepsie souriante du sex-shop) et la lecture sémiologique (sur laquelle s'appuie le fétichisme de la pornographie) se partagent la faveur du commun et des doctes, tandis que sont relativement peu évoquées, voire reléguées dans l'essayisme, les possibilités conjonctives et rythmiques. Or ce sont ces dernières qui furent privilégiées par toutes les cultures extra-européennes (....) (Nous retrouvons là la distinction entre l'ars erotica et la cognita scientifica chère à Michel FOUCAULT) et qui , en Occident mêmes, étaient encore alléguées (non sans défiance, il est vrai) dans les mythes platoniciens de l'androgynie et de l'enthousiasme, avant qu'Aristote formule une interprétation biologique du sexe, dont l'Eglise romaine et ses adversaires laïcs devaient être, malgré leurs conclusions divergentes, également héritiers.

Ainsi, l'Occident actuel compenserait certains inconvénients de la société industrielle par la revalorisation de la sexualité. Mais, selon une loi connue, il concevrait cette formation réactionnelle en privilégiant les deux modèles qui précisément commandent l'industrie : celui du rendement, dans l'hygiénisme behavioriste, et celui de l'informatique, dans la sémiologie psychanalytique. Ces deux modèles seraient encore favorisés du fait qu'ils conspirent avec l'obsession phallique, propre à l'héritage grec de la forme (eidos, forma, Gestalt), et qu'ils se prêtent le mieux au discours, et donc aussi à une pédagogie sexuelle, dans une culture qui a remplacé l'initiation, que suppose la transmissions d'un rythme, par la démonstration.

Cela inciterait à prévoir une montée de la perversion - qu'on la déplore ou qu'on s'en réjouisse avec une partie de l'intelligentsia. A moins que, selon la perspective de H Marcuse et de W Reich, les modèles du rendement et de l'informatique étant arrivés à un point de contradiction, la société industrielle ne soit containte (et capable, en devenant postindustrielle) de redécouvrir le rythme-plaisir et le rythme-présence comme le fondement de l'existence, supportant le travail lui-même ou formant avec lui les deux moments d'une respiration d'ensemble. En ce cas, la révolution sexuelle, dont il est beaucoup parlé, passerait par la révolution du plaisir."

 

    Dans sa recherche d'une sociologie de la sexualité, Michel BOZON distingue trois moments :

- Le processus parallèle d'autonomisation de la sexualité et d'émergence d'une subjectivité moderne. "Longtemps  la reproduction a paru inscrite dans l'ordre des choses, témoignant d'un ordre de sexes immuable. L'émergence du sujet et d'une subjectivité moderne s'est accompagné de l'autonomisation d'un domaine de la sexualité, distinct de l'ordre traditionnel de la procréation. Le refoulement progressif des fonctions corporelles et des émotions au cours du processus de civilisation, l'augmentation de la réserve et de la distance entre les corps, l'apparition d'une sphère intime protégée s'appuyant sur des relations interpersonnelles fortes sont allés de pair avec une volonté de savoir et un désir d'interpréter les mouvements secrets du corps, dont témoigne l'apparition au XIXe siècle du terme même de sexualité et des premières disciplines qui la prennent pour objet, en rupture avec l'ancienne rhétorique religieuse de la chair. Les trajectoires et les expériences sexuelles, qui se diversifient fortement à l'époque contemporaine, deviennent un des fondements principaux de la construction des sujets et de l'individualisation."

- Les contextes et les rapports sociaux dans lesquels s'inscrivent aujourdh'ui les conduites sexuelles. "A l'époque contemporaine, les interactions sexuelles sont de moins en moins codifiées a priori. Elles ne sont pas devenues "libres" pour autant. Chaque acteur n'est pas en permanence en train d'improviser son rôle, sans mémoire, sans partenaire, sans public. Le cadre, le répertoire et les significations de l'interaction sexuelle sont d'abords inscrits dans les formes instituées des relations entre les individus. Les rapports de genre, les rapports de génération, les rapports entre classes sociales comme entre les groupes culturels ou ethniques, structurent les perceptions du possible, du souhaitable et de la transgression en matière de sexualité. Et parce qu'elle fait corps avec les individus et qu'elle ne peut pas être mise à distance facilement, l'expérience sexuelle, rêvée ou pratiquée, contribue à faire passer pour naturels les rapports sociaux qui lui ont donné naissance."

- Les scénarios du désir, tels que les récits culturels, les individus eux-mêmes et la médecine les construisent. "S'il n'existait pas de rituels et de représentations de la sexualité, ni d'histoires qui la mettent en scène, il n'y aurait pas d'activité sexuelle humaine, ni de relations sexuelles. Pour agir sexuellement, les humains n'ont pas seulement besoin d'apprendre des pocédires : ils doivent élaborer mentalement ce qu'ils font, ont fait ou vont faire et ainsi lui donner sens. Dans la société médiévale ou classique, où la religion entendait encadrer la chair, la mise en route des corps et l'engagement dans des relations s'appuyaient sur un nombre limité de situations et de rituels sociaux. Dans les sociétés individualisées contemporaines, désirs et relations nécessitent des improvisations personnelles et interpersonnelles de plus en plus complexes, qui se construisent à partir d'expériences vécues ou connues par les individus et de représentations culturelles disponibles. Avec le déclin du discours religieux, la médecine et la psychologie sont de plus en plus utilisées comme support d'une nouvelle normativité plus technique des conduites et des fonctionnements sexuels".

 

   Il faudrait sans doute ajouter plusieurs éléments qu peuvent s'intégrer dans ce que pourrait être une sociologie de la sexualité :

- Le poids des religions par le passé dans l'Occident a laissé des traces et ces traces influent encore jusqu'aux comportements individuels ;

- La place de la religion dans les sociétés non occidentales, et notamment par le jeu des migrations à l'échelle de la planète et par la recherche d'un sens de la vie que beaucoup estime perdu, se retrouve dans les société occidentales, dans la définition et la représentation de la sexualité ;

- Dans les comportements sexuels intimes, la part de la réalité et du fantasme, entre la réitération de comportements finalement traditionnels même avec d'autres justifications et la projection dans l'espace public, notamment par les médias, de comportements "libérés", s'avère sans doute autre que celle du discours savant sur la sexualité. La difficulté pour des groupes dont la sexualité étaient considérés comme déviantes par le passé, de se voir reconnaitre plein droit de cité, reflète sans doute cet écart.

- Au sein d'une même société laïcisée, des contradictions sur les comportements sexuels peuvent demeurer importants. Il y a sans doute des conflits de représentation de la sexualité bien plus vifs que ne le laisserait montrer une évolution sensible de la sexualité.

 

Michel BOZON, Sociologie de la sexualité, Nathan Université, 2002 ; Henri VAN LIER, article Sexualité - Introduction, dans Encyclopedia Universalis, 2004.

 

 

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Lundi 9 septembre 2013 1 09 /09 /Sep /2013 13:37

                 Seule revue européenne bilingue pluridisciplinaire de sexologie, la revue trimestrielle (plus les suppléments) fondée en 1992 est l'organe officiel de l'Eropean Federation of Sexology et est éditée en collaboration scientifique avec l'Association Interdisciplinaire post-Universitaire de Sexologie (AIUS) qui rassemble les enseignements universitaires français de sexologie depuis 1983. Autour du docteur Mireille BONNERBALE, l'équipe, composée également de Robert PORTO, Alain GIAMI et de Marie-Hélène COLSON, propose des études dans le domaine de la sexualité : recherche fondamentale anatamo-physiologique, évaluations psychodynamiques, cognitivo-comportementale et relationnelle des difficultés sexuelles, avancées et actualités sur la santé sexuelle, données épidémiologiques, sociologiques, médico-légales, informations sur les nouvelles molécules sexo-actives, recherche en physiologie sexuelle, reportages sur les grands congrès spécialisés, revue de presse et analyses de livres, rubrique d'éthique, agenda des différentes manifestations de sexologie dans le monde.

 

          Dans chaque numéro interviennent des rédacteurs spécialisés sur des sujets précis. Ainsi dans le dernier numéro de Juillet 2013 (Volume 22, n°3) sont abordés des sujets pointus comme, en sexologie clinique, L'impact de l'éjaculation précoce sur la qualité de vie du patient, de sa partenaire, du couple ; en sexologie et psychiatrie, L'addiction sexuelle comme diagnostic de santé mentale : une association possible? ; en sexologie médico-légale, Violences sexuelles des mineurs en France : comment les médecins peuvent devenir des interlocuteurs privilégiés des victimes ; en psychosociologie, "Les filles, elles dansent, elles frenchent ; elles savent qu'on aime ça". Etude qualitative des danses érotiques et des baisers entre personnes du même sexe ; en santé publique, Sexualité et risque de transmission sexuelle du virus de l'immunodéficience humaine chez les couples sérodiscordants à Ouagadougou (Burkina Faso).

Certains article sont très techniques, d'autres plus généraux et à tonalité plutôt critique. Ainsi un article de F VOLROS sur L'invention de l'addiction à la pornographie, d'Octobre 2009 : "Cet article propose une généalogie des savoirs et des pratiques traitant de l'"addiction à la pornographie", "trouble sexuel" supposé toucher principalement les hommes, caractérisé par la consommation "excessive" et "incontrôlée" d'images sexuellement explicites. Il s'agit dans un premier temps de reconstituer le processus d'émergence et de déssiménation de ce nouveau langage médical : apparition des premières pratiques de prise en charge au sein de groupes de "dépendants à la sexualité" aux Etats-Unis à la fin des années 1970 ; développement d'une expertise médicale à partir des années 1980 au carrefour de plusieurs disciplines (psychiatrie, psychologie, sexologie, psychanalyse, neurobiologie) et domaines de savoirs émergeants (addiction sexuelle, compulsion sexuelle, addiction à Internet) ; puis diffusion médiatique de la notion en France à partir des années 2000. L'analyse des différents discours publics portés sur cette pathologie (émanants de cliniciens, mais aussi d'"ex-dépendants", de journalistes et de militants antipornographique), et en particulier la mise en lumière des contradictions qui traversent les modes d'administration de la preuve de son existence (étude de cas, test de dépistage, enquête épidémiologique, IRM), permet ensuite d'envisager sur un même plus épistémologique et politique des pratiques savantes (expertiser, prouver, diagnostiquer) et les pratiques ordinaires (témoigner, révéler, étiqueter) de lutte contre l'addiction à la pornographie. A travers la critique des normes sexuelles qui sous-tendent les définitions médicales de cette pathologie, il s'agit alors de poser la question du type de normativité produit par ces pratiques. Plutôt que comme une ingérence croissante des professionnels de santé sexuelle dans la vie des usagers, l'article propose d'envisager ce processus de remédicalisation de l'usage de la pornographie comme une revitalisation, à un niveau plus microphysique, de pratiques ordinaires de contrôle de soi et de contrôle des autres."

 

    Editées par les Editions ELVESIER MASSON, elle est lue surtout dans une partie du milieu médical et dans le milieu étudiant en médecine. Les résumés de ces articles sont pour la plupart disponibles (en ce qui concerne les années récentes) sur le site de la revue.

 

www.sexologies.eu

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