Dimanche 12 mai 2013 7 12 /05 /Mai /2013 10:33

    Voici un livre, rédigé à la première personne et loin des manuels parfois un peu indigestes (et pas très bien écrits en plus...), sur la géopolitique de la Chine. Car il s'agit bien, malgré que l'auteur, docteur en médecine et sinologue, ne mette pas en avant des titres ronflants, de géopolitique et même de géosociologie qu'il s'agit dans ces pages érudites. Dans cette histoire et étude de l'évolution d'un symbole, l'auteur bouscule un certain nombre d'idées reçues sur la grande muraille, et partant sur la Chine et les Chinois. Son intention, partant des réalités géographiques et climatiques incontournables, est de découvrir comment la mentalité chinoise perçoit cette grande muraille et comment la grande muraille influence la perception des Chinois d'eux-mêmes et de leur pays. 

    "La Grande Muraille est universellement connue comme étant un ouvrage monumental de plusieurs milliers de kilomètre (visible de l'espace... ce qui est faux, comme l'établit l'auteur en cours de route) d'un seul tenant, en briques et pierres, construit il y a des millénaires, pour arrêter les invasions barbares, et dont les Chinois sont très fiers. Cependant les recherches actuelles en brossent un tableau très différent : un ouvrage discontinu, fait de terre battue, et détesté des Chinois, entre autres faits plutôt surprenants. Ces simples assertions opposées aux idées reçues justifieraient à elles seules une étude approfondie de la Grande Muraille. Mais il y a plus : la Grande Muraille n'est pas là par hasard, elle correspond à une disposition profonde de la pensée chinoise, qui se traduit par d'autres comportements encore visibles de nos jours.

Cet ouvrage va donc s'attacher à :

- Etudier de façon détaillée l'histoire de la Grande Muraille, pour bien mettre en évidence ses racines réelles.

- Etudier l'image de la Grande Muraille : les origines et les évolutions de ce symbole, de cette représentation, en Chine et en Occident.

- Etendre le concept "Grande Muraille" pour le voir comme un des éléments de base de la mentalité chinoise, ou plutôt des mentalités chinoises. 

L'hypothèse étant que c'est cette représentation, si profondément ancrée dans la pensée chinoise, qui a induit des comportements du même genre, donc certains sont encore observables de nos jours."

 

     Prenant soin de revisiter des notions répandues (l'existence d'un peuple chinois, d'une culture chinoise...), l'auteur commence donc par détailler l'histoire des Longues Fortifications, comme il préfère appeler la Grande Muraille, l'histoire de sa construction, éparse sur une grande étendue du territoire chinois, qui s'étale sur deux millénaires. De -684 à 1644, ces murs s'édifient, souvent à des fins de circulation dans des zones montagneuses (édification dans les Longues Foritifications de routes pour les troupes, notamment les cavaliers), pour des objectifs défensifs ou offensifs. Ancrée dans la perception des peuples périphérique (nomades parfois pas très nomades), cette construction  s'effectue selon des visées différentes selon les dynasties, confrontées à des problèmes différents mais toujours focalisés sur une problématique de défense extérieure/défense intérieure, qui mêlent considérations de défense contre des envahisseurs, et contrôle des populations. Le tout sous l'influence des caprices d'un Fleuve Jaune aui oblige à élaborer, pour vivre ou pour survivre, des techniques particulières (irrigation ou contenance des flots). Très loin des impressions de gigantisme, l'auteur parvient à nous faire toucher du doigt l'étroitesse des conditions d'existence (le berceau de la civilisation chinoise est en fait une zone très petite), l'instabilité des éléments du relief, qui jour un rôle direct dans la mentalité chinoise. Il reprend là les études de Marcel GRANET : "le conflit a été constant dans l'histoire de Chine entre les partisans de la digue et les partisans des canaux. Il affecte la forme d'un conflit entre deux morales : endiguer et réprimer ou laisser la Nature suivre son génie" (La religion des Chinois, Albin Michel, 1999). "Ce qui est ici capital pour mon propos, c'est l'opposition entre deux méthodes (...), celle du blocage qui s'arc-boute sur des murs pour s'opposer à la poussée des eaux (ou des humains), violant ainsi les lois de la nature, et celle de la canalisation des eaux, qui les laisse suivre leur pente naturelle, et se contente de les diriger vers l'endroit adapté. Il est passionnant de voir les Chinois, dans les mythes qu'ils se sont choisis, ont mis en scène très tôt cette dialectique entre la digue et le canal, entre le mur et la porte, entre les Longues Fortifications et le contrôle par d'autres moyens. (...) Au total, on voit que la civilisation chinoise, très tôt, a disposé des moyens techniques (terre battue) et humains (population nombreuse), de l'expérience nécessaire (travaux hydrauliques) et des dispositions psychosociales afférentes (la problématique entre soit arrêter un flot physique ou humain, soit "surfer" sur la vague), pour construire, quand le moment viendra, de Longues Fortifications."

   Les Chinois se servaient de ces murs à des fins multiples et différentes : murs d'attaque, soutenant des offensives, murs de défense, pour empêcher les raids et les razzias, souvent à titre d'alibi, murs pour raisons économiques, pour maintenir des privilèges, murs pour éviter le mélange des populations (pour séparer les "civilisés" des "non-civilisés"), murs "pour les murs, par tradition, murs pour servir de bagne, permettant d'éloigner, d'occuper les indésirables et souvent de les éliminer (famines et labeurs intensifs), murs pour empêcher les populations de sortir, de s'enfuir, selon la notion bien mise en évidence par la suite, de "forteresse assiégée", un lieu où ceux qui sont à l'extérieur rêvent de pénétrer, tandis que ceux de l'intérieur rêvent d'en sortir... Une fonction en fin de compte plus sociale qui stratégique, ou mieux socialement stratégique... 

 

  Le livre regorge de renseignements sur la Grande Muraille de Chine, tant dans ses aspects techniques, politiques que sociaux. Il bénéficie des toutes récentes études archéologiques et historiques. C'est aussi un bon ouvrage de vraie géopolitique, qui tranche avec la mode géopolitique, qui montre bien les influences réciproques entre peuples d'une part, et entre peuple et nature d'autre part, et les différents conflits qui traversent presque toute l'histoire de cette vaste partie du monde. L'auteur, en plus, n'économise pas la réflexion sur la notion de mur dans d'autres parties du monde et chez d'autres peuples, indiquant par là ce qui est spécifique de la Chine et ce qui ne l'est pas.

 

Guy BOIRON, La Grande Muraille de la Chine, Histoire et évolution d'un symbole, L'Harmattan, Collection Recherches asiatique, 2011, 242 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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Mercredi 8 mai 2013 3 08 /05 /Mai /2013 09:55

    Une fois installé et victorieux, à partir des années 1660, l'ordre mandchous ouvre une période (de plus d'un siècle) de paix, de stabilité et de prospérité, qui voit une augmentation sans précédent de la population, une prolifération des activités commerciales et artisanales, une plus grande mobilité social, un accroissement du taux d'alphabétisation jusque dans les campagnes et une extension du contrôle impérial jusqu'aux confins du Xingjang et du Tibet. De façon concomitante, s'effectue une relative pacification des esprits après la vague de critique radicale de la seconde moitié du XVIIe siècle. Cela résulte de l'habileté des dirigeants de l'Etat, qui exigent  une soumission extrême de tous leurs agents et en même temps qui rouvrent les traditionnels concours officiels dès 1656. Ce qui canalise les ambitions et les énergies des anciennes classes dirigeantes, depuis les cantons jusqu'aux plus hautes sphères de l'administration centrale, associées à l'exercice du pouvoir. Les empereurs Mandchous se sont instruits de l'expérience mongole et tout en effectuant eux aussi une sinisation, ils parviennent à instaurer une paix civile. Paix civile qui fait de cette période, le XVIIIe siècle chinois, l'une des plus heureuses de l'histoire intellectuelle. Les académies, considérées comme factieuses depuis la crise de 1625, désormais contrôlées par l'Etat constituent le vivier intellectuel dans lequel les Mandchous puise pour garder leur pouvoir.

De grandes entreprises d'éditions de textes, de travaux de compilation, de critique ou d'érudition (plus d'une cinquantaine) sont patronnées par l'Etat. Dès le règne de KANGXI (1662-1723), y sont engagés un grand nombre de lettrés, représentant aussi bien le courant Chang-Zhu comme LI GUANGDI (1642-1718) que le courant Lu-Wang comme LI FU (1675-1750). Entre 1703 et 1735 sont achevés des oeuvres officielles comme le Ming shi (histoire officielle de la dynastie Ming), le Gujin tushu jicheng (énorme encyclopédie illustrée), le Quan Tang shi (grande anthologie de la poésie des Tang), le Peiwen yunfu (dictionnaire d'expression à deux ou trois caractères classés par rimes) et le Kangxi zidian (grand dictionnaire de caractères). Le chantier le plus ambitieux est certainement la compilation du Siku quanshu (collection complète des oeuvres écrites réparties en quatre magasins). Ce projet, qui mobilise plusieurs centaines de lettrés pendant dix ans (1772-1782) n'avait pas été entrepris depuis la compilation du Yongle dadian (Grande collection de l'ère Yongle) achevé sous les Ming en 1407. Paradoxalement, mais cela s'explique par la persistance d'un persiflage intellectuel maintenu dans certains endroits, cette entreprise visant à occuper les lettrés et à désarmer ainsi l'hostilité des classes chinoises cultivées coïncide avec la grande inquisition littéraire de 1774-1789 sous le règne de QIANLONG. Des milliers d'ouvrages "irrespectueux" sont alors mis à l'index ou entièrement détruits, leurs auteurs et leurs proches soumis aux peines les plus dures. Il ne faut pas se méprendre sur la nature de cette mise au pas. Certes, les empereurs des Qing sont passés maîtres dans l'art de prendre appui sur l'orthodoxie Cheng-Zhu à laquelle se réduisent notamment les manuels scolaires. Mais ils se montrent surtout sensibles au moindre écart ou manque de re"spect vis-à-vis des Mandchous, ou même des Mongols qui avaient établi avant eux une dynastie non chinoise. Le contraste est frappant entre des libres penseurs comme YAN YUAN ou LI GONG qui s'en prennent en toute impunité à ZHU XI et LÜ LIULANG (1629-1683), dont les oeuvres parfaitement orthodoxes font l'objet d'une féroce persécution posthume du fait de leur caractère anti-mandchou. Tout ce qui peut apparaître comme un signe de résistance nationale ou factieuse est impitoyable réprimé, tandis que l'activiems militant des débuts de la dynastie a perdu beaucoup de se force.

    Privés de la direction des académies privées passées sous contrôle de l'Etat, les lettrés non engagés dans la bureaucratie et les notables locaux se regroupent dans des lignées familiales, réunies en "communautés lettrées", qui fournissent une grande partie de l'élite intellectuelle, assignée notamment à l'Académie Hanlin et à la compilation du Suku quanshu. L'une des plus importantes de ces communautés est celle du Jiangnan, formées autour de grands centres urbains et commerciaux du bas Yangsi qui avaient pris leur essor dès les Song : Nankin, Hangzou et surtout Suzhou. Ces communautés se forment autour de la pratique de diverses disciplines dont chaque lignée familiale représente une spécialisation ou une tradition d'interprétation particulière. Au départ, en vue d'une lecture plus fiable et plus historique des Classiques, les érudits tentent de revenir à des élaborations de l'antiquité chinoise, avant les élaborations des Song et des Ming, avant les spéculation taoïsantes et bouddhiques. C'est en opposition déclarée aux spéculations sur "moralité" et "principe" qu'émerge une érudition pure "des vérifications et des preuves" qui dominent tout le XVIIIe siècle. Il ne s'agit plus seulement alors du souci de remonter le plus haut possible dans l'antiquité, mais d'effectuer un tournant méthodologique où la connaissance s'appuie sur des facteurs objectifs, empiriques, et non plus sur des interprétations subjectives. Tendanciellement, sur le plan de la philosophie, les lettrés suivent les aspects critiques de la génération précédente, avec beaucoup moins cependant d'aspects politiques. Relativisation, historisation, mise à distance critique, au risque de remettre en cause la notion même de canonicité, sont les éléments phares de cette nouvelle érudition. 

L'une des grandes batailles de la nouvelle érudition est de démontrer, preuves philologiques à l'appui, que les parties "en écriture ancienne" du Livre des Documents, sur lesquelles se fondent en grande partie l'orthodoxie en vigueur et tout particulièrement le fameux débat sur l'"esprit du Dao" et l'"esprit humain", sont en fait des faux du iiiE SIÈCLE, susceptibles d'avoir subi une influence bouddhiste. La question, soulevée par des érudits isolés sous les Song et les Ming, est traités de manière systématique dans le Commentaire critique des documents en écriture ancienne de YAN RUOQU (1636-1704), qui, accusé de remettre en question l'authenticité même des Classiques, défend avec une velle conviction le nouvel esprit critique. HUI DONG (1697-1758), émule de YAN RUOQU et auteur d'une Analyse des Documents en écriture ancienne, est généralement considéré comme le véritable fondateur à Suzhou des "études Han", par opposition militante aux "études Song". Avec lui, la tendance à l'érudition pure prend une tournure passionnelle, voire idéologique, dans l'attaque enrègle contre l'orthodoxie Cheng-Zhu, accusée d'"illetrisme philologique". la remise en question de l'authenticité des Documents, et plus généralement de tous les Classiques en "écriture ancienne", les seuls à figurer au programme des concours, finit par constituer une menace pour le mandarinat en place. Dès lors, les "études Han" deviennent une nouvelle forme de résistance à l'orthodoxie officielle. (Anne CHENG)

 

    Le nouvel esprit critique trouve sa plus éclatante illustration chez DAI ZHEN (1724-1777). Il est considéré en Europe comme le digne homologue des Encyclopédistes, mais avec des limites : même poussé à l'extrême, son esprit critique ne s'applique qu'à l'intérieur de la tradition, sans jamais en remettre radicalement en cause les fondements. Il s'agit de l'aiguiser comme instrument d'investigation et d'approfondissement du Dao de l'antiquité, sans que la validité en soit mise en question. On assiste avec lui à l'avènement d'un véritable esprit scientifique, sûr de sa méthode et dont les principes ne diffèrent guère de ceux qui permirent en Occident le progrès des sciences exactes. Mais cet esprit scientifique est appliqué presque exclusivement à l'investigation du passé.

Avec sa démarche  qui procède à la fois d'un doute méthodique et d'un immense respect de l'Antiquité, il révèle et dénonce les distorsions que les philosophes néo-confucéens de l'époque des Song ont fait subir à la pensée de MENCIUS. Ennemi de l'orthodoxie néo-confucéenne pour laquelle la nature est un composé de li (ordre immanent ou raison naturelle) et de qi ("souffle" ou matière), il ne retient de ces deux termes que le dernier qu'il estime suffisant pour rendre compte de tous les phénomènes. Fidèle en cela aux tendances profondes de la pensée chinoise, il tire les conséquences de cette conception moniste sur le plan de la vie pratique : même la morale la plus élevée est, selon lui, dérivée de nos désirs et de nos instincts, non parce que la morale a son fondement dans l'égoïsme - ce qui serait une explication simpliste - mais parce qu'elle participe à ce qu'il a de plus foncier dans l'homme : l'instinct de conservation, la faim, le désir sexuel... sont les manifestations de l'ordre cosmique (dao). Pas plus qu'il n'y a de facultés abstraites (justice, équité, humanité, sens des rites), il n'y a d'intelligence désincarnée, indépendante des besoins et des passions. On trouve chez lui une critique radicale de la morale conformiste qui s'est imposée depuis les Song et qui, au nom de la raison (li), empêchait les plus humbles et les plus jeunes de s'exprimer et de satisfaire leurs aspirations. Cette morale est, à ses yeux, la principale source des délits et des discordes. Assez peu suivi dans ses conceptions philosophiques qui ne semblent pas avoir rencontré beaucoup d'écho à son époque, DAI ZHEN a en revanche d'éminents successeurs dans le domaine des recherches érudites : YUAN YUCAI (1735-1815), son disciple direct, WANG NIANSUM (1744-1832) et WANG YINZHI (1766-1834), représentants célèbres de cette école des "études critiques" qui brille d'un vif éclat au XVIIIe siècle avant de commencer à perdre sa position prééminente à partir du début du XIXe siècle.

     Un autre érudit, mais sans avoir son influence, exprime la radicalité de la critique moderne, CUI SHU (1740-1816), avec son monumental Kaoxin lu (Notes pour une lecture critique et véridique). C'est un modèle de démythification systématique et méthodique de toute la tradition interprétative des Classiques. Est mise notamment en doute la littérature qui concerne les souverains mythiques de la haute antiquité, vénérés depuis toujours comme des parangons de vertu ; des figures comme YAO, SHUN ou YU LE GRAND sont désormais à étudier d'une point de vue non plus hagiographique, mais historique. Son travail, passé inaperçu de son vivant, est revendiqué ensuite dans les années 1920-1930 par des historiens radicalement anti-traditionnalistes comme GU JIEGANG (1893-1980) et HU SHI (1891-1962). 

     Comme ce dernier, mais selon une méthode différente, ZHANG XUECHENG (Principes généraux de littérature et d'histoire) contribue lui aussi à dépouiller encore davantage les Classiques de leur caractère sacré et intemporel. Dans sa perspective historiciste, CONFUCIUS, traditionnellement considéré comme le Saint parmi les saints, voit son rôle relativisé. Prenant appui sur les propres dires du Maitre (il se contente de transmettre, sans rien créer de nouveau), le lettré critique toutes les exégèses réalisées en son nom.

             A l'aube du XIXe siècle, il devient de plus en plus évident que l'érudition ne peut plus valoir par elle seule, mais doit prendre en compte les enjeux moraux et philosophiques. Réconcilier dans une "maison communes" "études Han" et "études Song" est l'idéal de RUAN YUAN (1764-1849), fondateur en 1820 de l'académie de l'Océan d'érudition (Xuehaitang) de Canton qui forme plus tard les plus éminents lettrés du Sud du XIXe siècle. (Anne CHENG et Jacques GERNET)

 

Jacques GERNET, Le monde chinois, 2.L'époque moderne, Armand Colin, Pocket, 2005 ; Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002.

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE
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Mardi 7 mai 2013 2 07 /05 /Mai /2013 15:13

       Le livre blanc de la défense, Défense et sécurité nationale, de 2013, le premier document de référence depuis un certain temps émanant d'un gouvernement situé à gauche et se disant de gauche... constitue un document très fidèle à celui livré en 2008 par le gouvernement de droite libérale sous la présidence de Monsieur SARKOZY. A plusieurs reprises, les auteurs, nonobstant ce changement d'orientation politique, se situent dans la continuité d'une conception globale de la défense, que beaucoup à gauche avaient critiqué. On y retrouve les orientations fondamentales, dans un climat économique proche de la récession, marqué par l'austérité budgétaire. Dans les semaines qui ont précédé sa publication, retardée par rapport à la date prévue, des polémiques éclatent, certains responsables civils ou militaires critiquant le rabaissement des ambitions françaises et une baisse de l'effort de défense. Le président de la république François HOLLANDE, dans une préface au Livre blanc, justifie ce document, par l'évolution accélérée de la situation stratégique : "L'Europe avance sur la voie d'une intégration économique et financière, mais au prix d'une maîtrise sévère des dépenses publiques des principaux membres. Les Etats-Unis s'apprêtent à mettre fin à une décennie d'engagements militaires et revoient leurs priorités, dans un contexte de remise en ordre de leurs finances publiques. Les puissances émergentes, et notamment la Chine, ont commencé un rééquilibrage de leur économie afin de répondre aux besoins de leur classe moyenne. Enfin, le monde arabe est entré dans une nouvelle phase, porteuse d'espoirs mais aussi de risques, comme nous le rappelle la tragédie syrienne. Dans le même temps, les menaces identifiées en 2008 - terrorisme, cybermenace, prolifération nucléaire, pandémies... - se sont amplifiées. La nécessité d'une coordination internationale, pour y répondre efficacement s'impose chaque jour davantage." Juste après le rappel de trois priorités de défense (protection, dissuasion, intervention) et des contraintes budgétaire, figurent la conviction que "cette mission n'est pas seulement l'affaire de l'Etat. C'est aussi celle pour partie des collectivités locales et, sur le plan de la protection de leurs intérêts, celle des entreprises. ce constat a conduit à la mise en place en 2008 du concept de sécurité nationale. (...)".

 

    L'introduction montre à quel point les contraintes budgétaires pèse lourdement sur tous les éléments du Livre blanc : "Un juste équilibre doit être trouvé entre ces deux priorités menaces auxquelles les forces sont appelées à répondre et risques qui pèsent sur l'indépendance économique), afin que l'effort consacré à la défense et à la sécurité soit cohérent avec le nécessaire assainissement des finances publiques et assure l'adéquation dans le temps de notre outils de défense et de sécurité nationale avec nos responsabilités internationales et l'évolution de notre environnement stratégique."  Il n'est pas certain que le dialogue approfondi, appelant une nouvelle ambition, pour une coordination européenne de défense, pour aller beaucoup plus loin qu'une certaine opérabilité commune des armées des différents pays, soit suivi d'effet, avant que les décisions budgétaire fassent subir une décrue au niveau des dépenses et des quantités d'hommes et matériels consacrés à la défense, qui pourrait être à la limite d'une absence de réel outil de défense capable d'assumer toutes les missions qui sont inscrites dans le Livre blanc...

 

    Celui-ci comporte 7 chapitres après la Préface et l'Introduction, suivis d'une conclusion récapitulative d'une douzaine de pages, l'ensemble en comportant un peu plus de 140. Cette conclusion récapitulative indique que la stratégie de défense et de sécurité nationale de la France repose sur deux fondements complémentaire :

- la préservation de sa souveraineté ;

- sa contribution à la sécurité internationale.

   Constatant que le niveau de risque et de violence dans le monde "ne régresse pas" et que les dépenses d'armement augmentent fortement dans de nombreuses régions, en particulier en Asie, les rédacteurs du Livre Blanc listent ces menaces, d'une manière un peu tous azimuts, mêlant beaucoup d'éléments de niveaux pourtant très différents :

- menaces de la force, en raison du caractère ambigu du développement de la puissance militaire de certains Etats ;

- risques de la faiblesse que font peser sur notre propre sécurité l'incapacité de certains Etats à exercer leurs responsabilités ;

- risques ou menaces amplifiées par la mondialisation : terrorisme, menaces sur nos ressortissants, cybermenaces, crime organisé, dissémination des armements conventionnelles, prolifération des armes de destruction massive ;

- risques de pandémies, de catastrophes technologiques ou naturelles. 

  Les auteurs du Livre Blanc estiment confirmée la pertinence du concept de sécurité nationale. Ce concept vise un "objectif plus large que la simple protection du territoire et de la population contre des agressions extérieures imputables à des acteurs étatiques." Il "traduit la nécessité de gérer l'ensemble des risques et des menaces, directs ou indirects, susceptibles d'affecter la vie de la Nation." Cette approche globale repose sur la combinaison de cinq fonctions stratégiques :

- la connaissance et l'anticipation ;

- la protection ;

- la prévention ;

- la dissuasion ;

- l'intervention.

   La défense de la France ne se conçoit pas en dehors du cadre de l'Alliance Atlantique et de l'engagement dans l'Union Européenne. D'où deux considérations qui traversent le Livre Blanc : la participation à l'organisation militaire intégrée de l'OTAN et la constitution d'un véritable espace de défense européenne, qui inclut la politique industrielle d'armement. 

    La protection du territoire national et de nos concitoyens ainsi que la préservation de la continuité des fonctions essentielles de la Nation sont, écrivent les rédacteurs du Livre Blanc, "au coeur de notre stratégie de défense et de sécurité nationale. Nous pouvons lire notamment qu'"en cas de crise majeure, les armées apportent en renfort des forces de sécurité intérieure et de sécurité civile un concours qui pourra impliquer jusqu'à 10 000 hommes des forces terrestres, ainsi que des moyens adaptés des forces navales et aériennes." Ceci s'appuyant sur un "contrat général interministériel" élaboré dès 2013. De plus d'ici 2016, "une démarche associant à l'objectif de résilience du pays les collectivités territoriales ainsi que les grands opérateurs d'importance vitale qui ont des responsabilités spécifiques dans la continuité des fonctions essentielles au pays."  Pour lutter contre le "terrorisme", des moyens de défense des systèmes d'information devraient être accru "significativement".

   La dissuasion reste défensive, protégeant "la France contre toute agression d'origine étatique contre ses intérêts vitauc, d'où qu'elle vienne et quelle qu'en soit la forme."

   L'intervention extérieure des forces s'inscrit dans un triple objectif :

- protection des ressortissants à l'étranger ;

- défense des intérêts stratégiques ;

- exercice des responsabilités internationale.

Des zones prioritaires d'intervention sont définies : périphérie européenne, bassin méditerranéen, une partie de l'Afrique (du Sahel à l'Afrique équatoriale), le Golfe Arabo-Persique, l'Océan Indien.

  Les armées doivent pouvoir répondre à la diversité de ces menaces et des situations de crise. Pour garantir la réactivité aux crises, "la France disposera en permanence d'un échelon national d'urgence de 5 000 hommes en alerte, permettant de constituer une force interarmées de réaction immédiate (FIRI) de 2 300 hommes, projetable à 3 000 km de l'hexagone, dans un délai de 7 jours." Les auteurs prévoient qu'"au titre des missions non permanentes, les armées seront capables d'être engagées simultanément, dans la durée, dans des opérations de gestion de crise sur deux ou trois théâtres distincts, dont un en tant que contributeur majeur." Le total des forces en attente devrait représenter 6 000 à 7 000 hommes des forces terrestres, avec les forces spéciales, les composantes maritimes et aériennes nécessaires ainsi que les moyen de commandement et de soutien associés. Il est prévu une montée en puissance jusqu'à deux brigades interarmes représentant environ 15 000 hommes.

  Juste avant d'aborder le modèle d'armée, les rédacteurs prévoient, "alors que la crise financière aui a frappé le monde auprait pu conduire à baisser la garde, la France continuera à consacrer à sa défense un effort financier majeur". Il est déjà chiffré, mais il y a certainement encore beaucoup d'arbitrages, à 364 Milliards d'Euros 2013 sur la période 2014-2015, dont 179 Milliards pour les années 2014 à 2019. De toute façon une loi de programmation militaire doit être encore débattue.

  Ce modèle d'armée s'articule autour de 4 principes directeurs :

- le maintien de l'autonomie stratégique, qui impose de disposer des capacités critiques permettant de prendre l'initiative des opérations les plus probables ;

- la cohérence avec les scénarios prévisibles d'engagement des forces dans les conflits et dans les crises ;

- la différenciation des forces en fonction des missions de dissuasion, de protection, de coercition ou de gestion de crise ;

- la mutualisation qui conduit à utiliser des capacités rares et critiques au bénéfice de plusieurs missions (protection des approches, dissuasion, intervention extérieure) ou à rechercher auprès des partenaires européens une mise en commun des capacités indispensables à l'action.

   "A l'horizon 2025, les armées françaises disposeront des capacités permettant d'assurer à tout moment, au niveau stratégique, le commandement opérationnel et le contrôle national des forces engagées ; de planifier et de conduire des opérations autonomes ou en tant que Nation-cadre d'une opération. Un effort particulier sera engagé pour développer notamment les capacités de renseignements et de ciblage, les forces spéciales, les capacités de frappes précises dans la profondeur et de combat au contact de l'adversaire, et une capacité autonome à 'entrer en premier" sur un théâtre d'opérations de guerre". Cette phrase mérite qu'on s'y arrête, tant elle semble ambigüe. A l'horizon 2025... Outre que le Livre Blanc malgré les éditions de plus en plus rapprochées semble pourtant fixer cette fois un objectif relativement lointain, elle tend à dire que pour l'instant peut-être qu'aucun des objectif cités ou en tout cas plusieurs d'entre eux, en même temps, n'est atteint, alors que les précédents Livre Blanc clament l'existence et le maintien de l'indépendance nationale. De plus, il semble qu'elle veut signifier une carence actuelle dans les domaines cités. Quoi qu'il en soit, suit la présentation du format d'armée :

- les forces spéciales qui s'imposent comme une capacité de premier plan dans toutes les opérations récentes ;

- les forces terrestres d'une capacité opérationnelle de l'ordre de 66 000 hommes projetables, comprenant 7 brigades interarmes, disposant d'environ 200 chars lourds, 250 chars médians, 2 700 véhicules blindés multi-rôles et de combat, 140 hélicoptères de reconnaissance et d'attaque, 115 hélicoptères de manoeuvre et d'une trentaine de drones tactiques ;

- les forces navales disposant  de 4 sous-marins lanceurs d'engins (nucléaires), de 6 sous-marins d'attaque, d'1 porte-avion, de 15 frégates de premier rang, d'une quinzaine de patrouilleurs, de 6 frégates de surveillance, de 3 bâtiments de projection et de commandement, d'avions de patrouille maritime, ainsi que d'une capacité de guerre des mines apte à la protection es approches et à la projection en opération extérieure ;

- les forces aériennes, qui s'appuient "sur un centre de commandement et de conduite permanent et interopérable avec nos alliés", comprenant 225 avions de combat (air et marine), ainsi qu'une cinquantaine d'avions de transport tactique, 7 avions de détection et de surveillance aérienne, 12 avions ravitailleurs multirôles, 12 drones de surveillance de théâtre, des avions légers de surveillance et de reconnaissance et 8 systèmes sol-air de moyenne portée.

   Sur ce modèle d'armée se pose évidemment la question du volume des troupes en permanence sous les drapeaux. étant donné qu'entre 2008 et 2012, les forces armées ont diminué d'environ 40 000 postes, sur les 54 900 prévus au Livre Blanc de 2008 (pour 2009-2015). Pour s'adapter "aux exigences de la modernisation de l'action publique", 34 000 autres postes environ seront supprimés durant la période 2014-2019. Ce qui reviendrait à un format d'armée avec moins de 100 000 hommes sous les drapeaux., mais là le Livre Blanc, en attendant la publication des Annexes, ne précise rien. Cela va en revanche dans le sens général de réduction des effectifs en Europe et aux Etats-Unis. 

 

       Ce contenu du Livre Blanc, vu les débats avant sa publication qui portent surtout (ce qui en montrent d'ailleurs une certaine médiocrité) sur les aspects budgétaires, était déjà prévisible par les experts, notamment en pleine guerre au Mali.

Parmi eux, Alain JOXE écrit dans Le débat stratégique que le Livre Blanc "pouvait marquer un tournant "à gauche" par rapport à celui de 2008. Après avoir mis fin, à juste titre, à "notre" guerre d'Afghanistan même sans remettre en cause l'OTAN et la bombe atomique, il aurait du cesser de traiter de la "sécurité globale", au sens où cette ambition se nourrit des pensées américaines, préconisant une stratégie militaire et policière, anti-insurrectionnelle en défense finale du système financier global. Quand surgit le double choc de l'opération DGSE de Somalie et de l'expédition de soutien d'urgence à Bamako, il est clair que ces deux actions posent militairement la question des prochains budgets de défense ; la commission de livre blanc semblait devoir traiter cette question comme "gestion d'un poste budgétaire servant de variable d'ajustement" dans un contexte d'austérité pacifique. Ce n'es plus le cas. On attend qu'il nous éclaire bientôt sur les objectifs et les principes nouveaux du gouvernement français, parti vivement en guerre sans explications démocratiques suffisantes." Appelant à distinguer défense et sécurité, le directeur de recherches à l'EHESS estime qu'il "s'agira (...), à court terme dans le nouveau calendrier, de bien poser les questions nécessaires à l'élaboration d'un livre blanc sur la défense plutôt qu'un livre blanc sur la défense et la sécurité ; la sécurité renvoie à des tâches de police, ce qui pourrait contaminer la doctrine militaire par l'intermédiaire de la construit du rhéostat unifié "police-gendarmerie-armée", qui entraîne l'unification des tâches de défense et de sécurité, interne et externe, et renvoie à la théorie américaine de la sécurité globale smart defense, soft power, etc, valable au dedans comme au dehors. Cette école stratégique devenue celle de l'OTAN, plus capacitaire que stratégique, est malheureusement animée en France par des partisans d'une confusion qui préconise, pour faire face au soulèvement des banlieues de type 2005, de constituer des gardiens de l'ordre privés de style garde nationale américaine, comme auxiliaires car on risque de manquer de gendarmes vu les réductions de crédits. L'autre tendance existe, elle vise après analyse des "retours d'expériences" à fonder une approche de l'intervention extérieure sur l'analyse critique des opérations sous commandement américain ou sans commandement chaotique de l'OTAN/ONU, et sur leur définition éthique - pour ne pas dire politique. Cette tendance s'oppose à tout traitement, purement répressif, policier, des soulèvements. Dans les projections de force de peace making, il s'agit bien, dans son principe, du souci de maintenir la relation clausewitzienne : pas d'opération sans but politique (Zwek) et but militaire (Ziel), définissant les missions, mais façonné par les buts politiques, - ce qui est une des conditions du compte-rendu démocratique de l'usage de la force. L'effacement de toutes ces distinctions est aussi un effacement de la souveraineté démocratique.(...)". 

 

Nous y reviendrons prochainement.

 

Livre blanc Défense et Sécurité nationale 2013, Direction de l'information légale et administrative, Edition électronique du 29 avril 2013 disponible sur le site du ministère de la Défense.

Alain JOXE, Vers quel livre blanc sur la défense avec guerre au Mali?, Le débat stratégique, Automne 2012/Hiver 2013. Cet article a déjà été publié auparavant dans Médiapart, le 22 janvier 2013. 

 

STRATEGUS

Par GIL - Publié dans : DEFENSE
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Lundi 6 mai 2013 1 06 /05 /Mai /2013 09:49

  Auteur très étudié en Occident, le lettré chinois hostile aux Mandchous et partisan de l'empereur YONGLI qui tente de sauver ce qui reste de la dynastie MIng, est surtout redécouvert au XIXe siècle (de manière partielle d'ailleurs) et fait partie de toute cette intelligentsia déroutée par la chute de cette dynastie. D'abord philosophe politique, créateur d'un "Société pour la réforme" (Kuangshe) inspirée de la Société du Renouveau, il se réfugie, encore une fois comme beaucoup d'autres auteurs de sa génération, dans une philosophie morale et une philosophie tout court. 

    Juste avant ce tournant, il compose un Commentaire sur les Annales des Printemps et des Automnes, pour justifier la distinction entre les conflits condamnables qui divisent des pays appartenant au monde civilisé, et la "guerre juste" que les Chinois se doivent de mener contre les barbares.

On lui attribue plus d'une centaine de livres, ce qui est sans doute une certaine norme pour les lettrés à l'époque, mais beaucoup ont été perdu (détruits la plupart sur ordre). Ce qu'il en reste est réuni sous le titre de Chuanshan yishu quanji (Recueil complet des oeuvres encore existantes de Wang Fuzhi, en 22 volumes, Taipei, Zhongguo Chuanshan xuehui et Ziyou chubanshe, 1972, édition établie à partir de la Taipingyang shudian de Shangaï, établie en 1933 par Zhang Biglin)

         Disciple de CONFUCIUS, tout en considérant que la philosophie néo-confucéenne qui domine la Chine à son époque est un détournement de la pensée du Maître. C'est la raison de ses nombreux Commentaires...

Il développe tout au long de la deuxième partie de sa vie un système philosophique propre où se mêlent métaphysique, épistémologie, morale, poésie... et encore tout de même, politique. S'il est considéré comme un penseur majeur du début de Qing, il n'est pas sûr qu'il soit représentatif de l'ensemble de la production littéraire de cette période. Comme souvent, il se produit une déformation dans la transcription en Europe et en Occident de manière générale, de son héritage intellectuel. Si son oeuvre n'avait pas connu dans son pays, bien longtemps après sa mort, une redécouverte, elle ne serait sans doute pas aussi étudiée. Dans un débat dans la revue Etudes chinoises, en 1990, Jean-François BILLETER et François JULIEN exposent à ce propos des points de vue très différents.

 

      Dans son Commentaire sur les Annales des Printemps et Automnes, nous pouvons lire :

"Un conflit entre le Pays du Milieu (...) et les barbares ne saurait s'appeler une guerre. (...) Les anéantir n'est pas à considérer comme inhumain. Les tromper comme déloyal, occuper leurs territoires et confisquer leurs biens comme injuste. (...) Les anéantir afin de préserver l'intégrité de notre peuple, n'est qu'humanité ; les tromper pour leur infliger ce qu'ils détestent à coup sûr n'est que loyauté ; occuper leurs territoires pour amender leurs moeurs par notre culture et nos valeurs, confisquer leur biens pour augmenter les ressources de notre peuple n'est que justice."

 

   Sa philosophie tourne autour de l'Unité de homme et du monde dans l'énergie vitale.

Au subjectivisme des Ming, directement inspiré de la thèse bouddhique du caractère illusoire du monde sensible, WANG FUZHI reproche d'avoir découragé toute volnté d'action et conduit à la ruine de l'homme, de la société et de l'Etat. En réaction contre l'influence du bouddhisme, il s'agit de réaffirmer la vie et l'existence objective du monde, "lieu de constantes et de récurrences qui permettent la réflexion et l'action humaines. (...). Nous devons donc assumer notre condition d'homme au lieu de chercher à nous en évader. Une complémentarité essentielle unit l'homme, sujet sensible et actif, et le monde, objet de ses perceptions et de son action. C'est folie que de vouloir trancher les liens qui nous unissent au monde, car il nous appartient et nous lui appartenons à tout instant. Qui s'y emploie lui inflige et s'inflige à lui-même une profonde blessure. (...) Qui ne retient qu'un aspect des choses , qui imagine un absolu, perd le véritable sens du monde". (Jacques GERNET, cité par Anne CHANG).

A bien des égard, les écrits de WANG FHZHI gardent vivante la flamme de l'esprit du Donglin, revendiquant l'héritage du confucianisme engagé et militant de GU XIANGCHEN ou de GAO PANLONG. Son Commentaire de L'initiation correcte de ZHANG ZAI témoigne de l'intérêt qu'il porte durant toute sa vie au Livre des Mutations autant que de sa fidélité à la pensée de ZHANG ZAI. Tout ne le suivant, il associe la notion de principe à celle de tendance dominante, qui conduit à concevoir le principe, non pas comme une entité au dessus ou à l'origine de l'univers, mais comme son dynamisme même. Ici comme dans de nombreux écrits, WUANG FUZHI vise l'hypostase d'une principe absolu inspiré du bouddhisme, mais aussi sans doute le Dieu unique des missionnaires chrétiens qui font oeuvre de prosélytisme dans son pays depuis la fin du XVIe siècle. 

Il existe une unité du principe céleste et des désirs humains qu'il explicite non dans un dualisme, mais dans un monisme  : 

"En réalité, le principe réside dans l'énergie et l'énergie n'est rien d'autre que le principe ; l'énergie réside dans le vide et le vide n'est rien d'autre qu'énergie : tout n'est qu'un, il n'y a pas de dualité."

En affirmant l'unité du principe et de l'énergie, WANG FUZHI prévient le risque de poser deux natures, l'une physique, l'autre céleste. Il renvoie dos à dos les deux tendance issues de l'intuitionnisme de WANG YANGMING : le radicalisme de l'école de Taizhou qui tire la nature vers les désirs et l'idéalisme moral (de LIU ZINGZHOU par exemple) qui tend vers une nature bonne dans l'absolu. Non seulement il ne saurait y avoir deux natures, mais même principe céleste et désirs humains, placés aux extrêmes dans l'école Cheng-Zhu, sont indissociables, voire interdépendantes cas issus d'une même origine. Mais qu'il n'y ait pas deux natures à distinguer en l'homme ne signifie pas qu'ordre naturel et ordre humain se confondent ; laisser libre cours à ses désirs ne vaut pas mieux que de les éliminer, car "s'abandonner au Ciel - à la nature - c'est agir en animal. C'est à travers les nécessités auxquelles doit se soumettre l'action humaine, à travers les adaptations nécessaires de cette action, que doit se manifester chez l'homme le mode d'action de la nature. Le problème est donc celui de l'intégration des désirs dans l'ordre humain. Les rites, fondés  sur l'ordre des naissances et la différence des talents et capacités, expression d'un ordre naturel, sont le moyen par lequel le principe d'ordre céleste peut se traduire au niveau humain. Concernant ces rites, il s'agit seulement d'une traduction, "expression ornée et réglée du principe céleste".

Ce monisme ne va pas sans le sens du Milieu : il y a là deux thèmes centraux de l'antiquité chinoise, que WANG FUZHI réunit dans une pensée puissante qui parvient à intégrer dans l'unité cosmologique du qi tout ce que la tradition oppose. Intégration qui se fait sans exclusion ni renoncement, sur le modèle de la complémentarité du Yin et du Yang qui, bien qu'antagonistes dans leurs réalisations individuelles comme toute paire d'opposés, finissent par s'accomplir en s'associant. L'équilibre parfait du Faîte suprême se réalise lorsque les pressions opposées exercées par les deux antagonistes se transforment en synergie, en coopération dans l'harmonie, au lieu d'aboutir à l'annulation de l'un par l'autre. Il aime à dire que "toutes les choses de ce monde se prêtent un mutuel appui" : au-delà de la traditionnelle complémentarité des contraires, est évoquée ici la tension dynamisante entre deux forces opposées. Selon les Mutations, le secret de la sagesse est précisément de trouver constamment l'équilibre parfait en toute situation, à la fois dans l'espace et dans le temps. Mais il s'agit d'un équilibre vivant qui ne saurait être que dynamique, de même que le funanbule ne se maintient sur le fil que dans le mouvement. En parvenant à tenir constamment "les deux bouts" - monde et homme, énergie et principe, action et pensée - WANG FUZHI crée cette puissante tension créatrice que d'aucuns appellent le Milieu. C'est ce qui lui permet d'aller plus loin et d'opérer une synthèse plus convaincante que ses prédécesseurs à qui l'on pouvait toujours reprocher de pencher d'un côté ou de l'autre. Or, tout excès entraîne l'excès inverse. Il expose une conception fort intéressante du Dao confucéen replacé dans le mouvement historique. Tout l'effort du philosophe chinois est de repenser le monde et la moralité - ce que les Chinois appellent Dao - en termes de processus purement naturels qui opèrent uniquement par régulation ou rupture d'équilibre. 

Tout cela fait de WANG FUZHI non un simple héritier des confucéens des Song, mais un penseur de sa génération traumatisée par la débâcle des Ming. Il est urgent de reconsidérer la perspective historique qui occupe toute la fin de sa vie et une part importante de son oeuvre. Sa réflexion sur les rapports de force débouche en effet directement sur sa conception de l'histoire, terrain privilégié où se déploient et s'affrontent des forces complexes : forces centrifuges et centripètes, force de l'habitude, force d'inertie... Univers physique et monde social relèvent de la même analyse : le principe politique de la source unique de pouvoir et de sa transmission héréditaire s'explique autant par une tendance naturelle que par la puissance de la tradition. (Anne CHENG)

 

   Jacques GERNET présente la pensée de WANG FUZHI comme une sociologie évolutionniste, prenant là une catégorie occidentale qu'il faut parfois manier avec précaution lorsqu'on traite de philosophie orientale. Il semble bien, même muni de précautions, que bien des points de sa pensée permettent de dire que c'est toute une philosophie naturaliste et "matérialiste" qu'il exprime et étaye. La transformation des sociétés humaines est pour lui le produit de forces naturelles. "C'est ainsi, explique Jacques GERNET, que le passage du fief à la circonscription administrative qui caractérise la grande révolution de la fin de l'Antiquité fut un phénomène inéluctable. C'est ce qui fait aussi que la représentation traditionnelle des époques les plus anciennes comme un âge d'or est contraire aux déductions rationnelles que l'on peut faire sur le passé : l'histoire de l'homme a été marquée par une évolution ininterrompue et un progrès constant des sociétés. Les souverains de l'Antiquité le font songer à ces chefs Miao ou Yao du Hunan chez lesquels il lui est arrivé de résider. Rapprochement sacrilège qui n'est pas inspiré par l'amour du scandale, mais par celui de la vérité! Il y a plus : on trouve chez Wang Fuzhi ce que nous appellerions aujourd'hui une conception "structuraliste" de l'histoire, qui est sans doute moins inattendue dans un monde où la notion de totalité fut toujours fondamentale qu'elle ne pourrait l'être en Occident. Selon Wang Fuzhi, les institutions d'une époque donnée forment un ensemble cohérent dont on ne peut isoler telle ou telle pratique : il y a non seulement nécessité dans l'évolution mais congruence entre société et institutions à chaque stade de cette évolution. Ainsi, l'ancien système de sélection locale et de recommandation des fonctionnaires aui était en usage à l'époque des Han ne peut plus être remis en vigueur, car toutes les conditions qui le rendaient viable ont disparu. De même, il est chimérique de vouloir revenir aux répartitions de terres en lots égaux depuis que s'est développée la notion de propriété. Les nostalgiques du passé cherchent des remèdes aux maux du présent dans le retour à d'antiques institutions fondent leurs espoirs sur une erreur fondamentale de perspective historique. 

A ce sens aigu de l'évolution des sociétés humaines dans le temps, Wang Fuzhi joint une pénétrante intuition sociologique qui le rend sensible aux multiples différences qui opposent entre elles les diverses cultures. Or, il n'est guère de sociétés humaines qui soient plus dissemblables dans leur genre de vie et leurs traditions que celles de Han et des hommes de la steppe. Voilà qui condamne, aux yeux de Wang Fuzhi, l'invasion mandchoue et justifie la résistance au nouveau pouvoir. Wang Fuzhi, dont les écrits seront lus avec passion par les hommes de la fin des Qing et le début de la "république" (...) apparaît comme le premier théoricien d'un "nationalisme" chinois fondé sur la communauté de culture et de genre de vie. Sa réflexion s'est étendue jusqu'aux sociétés animales et la démarche est assez remarquable pour être notée : ces sociétés, celles des fourmis par exemple, sont organisées en fonction de deux objectifs primordiaux : la préservation de l'espèce (baolei) et la sécurité du groupe (weiqum). Il devrait en être de même dans les sociétés humaines : l'Etat n'a point de fonctions plus importantes que celle de préserver un type de civilisation et de défendre ses sujets contre les attaques du dehors."

 

   QI CHONG effectue une présentation analogue de la pensée du philosophe chinois, surtout par un autre angle, la linguistique. Il cite plusieurs extraits du Commentaire de WANG FUZHI :

A propos de ZHANG ZAI : "La grande originalité de Zhang Zai au sein de pensée néoconfucéenne tient à ce qu'il identifie l'énergie universelle (le qi) avec la limite suprême à l'origine du grand procès du monde (au lieu de le déduire de celui-ci) : cette énergie universelle ne fait qu'un avec le grand Vide de la non-actualisation qui n'est autre lui-même que la grande Harmonie ou la Voie : tout le cours du monde s'explique dès lors de façon logique par alternance de contraction et d'expansion. Wang Fuzhi a suivi Zhang Zai dans cette interprétation "matérialiste" et a tenté d'exploiter au mieux les conséquences théoriques d'une telle position. Zhang Zai est donc le véritable maitre à penser de Wang Fuzhi qui lui a consacré un très important commentaire, le Zhangzi zengmeng."

Parallèlisme et grande procès des choses : "Mis en mouvement dans la phrase, ces couples oppositionnels engendrent d'eux-mêmes le système du texte, génèrent l'intelligence du procès."

Actualisations (des choses)/intentions (des hommes) : "Dans la constitution de la phrase, le parallélisme ne met pas seulement en valeur l'effet d'interaction et de réciprocité, mais aussi le rapport d'analogie qui unit les différents aspects de la réalité et leur permet de coopérer."

"jeux d'interaction, parallélisme, corrélations : on a le sentiment que, en exposant sa conception du procès, Wang Fuzhi n'a fait que déployer le mouvement naturel de la phrase chinoise : expliciter le fonctionnement logique de cette langue, interpréter sa façon particulière d'articuler la réalité. La preuve inverse nous en serait donnée par l'évidente difficulté qu'on a souvent constatée à faire "passer" en chinois une articulation aussi radicalement différente que celle du cogito. Mais ce qu'on a tant dit de la sereine confiance de Descartes en l'universalité de sa pensée, fondée sur celle du bon sens et de la raison, et indépendamment de son expression, vaudrait tout autant pour Wang Fuzhi, c'est-à-dire pour tout lettré chinois, tant celui-ci vit sa langue comme une évidence, celle qu'ont confirmée tant de siècles de civilisation (n'ayant même pas eu l'expérience d'une diversité de langues culturelles comme celle qu'a connue l'Occident classique, partagé entre langues anciennes et modernes), et ne soupçonne donc point, associant aussi intimement la centralité et la pérennité de sa langue avec celles de sa civilisation, qu'une relativisation soit possible, même une comparaison : le contact du sanskrit n'a même pas joué ce rôle, sauf sur quelques points particuliers (tels certains aspects de la prosodie), tant le monde des idéogrammes et de la calligraphie constitue une totalité close et suffisante, tant le type même du lettré, jusque dans son statut social et politique, se confond avec cet unique outil, tant sa conscience coïncide avec l'univers de sa langue et adhère à lui.

On sait que l'inquiétude moderne nous a rendus, au contraire, plus attentifs à l'enracinement de la pensée dans l'idiome : à ce que la pensée est d'abord un commentaire de la langue, à ce que le travail de la réflexion tient avant tout à l'exploitation de ses ressources. (...)".

 

QI CHONG, De la langue à la pensée ou comment on conçoit l'harmonie, dans Philosophies d'ailleurs, Les pensées indiennes, chinoises et tibétaines, Sous la direction de Roger-Pol DROIT, Hermann Editeurs, 2009. Jacques GERNET, Le monde chinois, 2.L'époque moderne, Armand Colin, 2005 ; l'intelligence de la Chine, Editions Gallimard, 1994. Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002.

 

 

 

 

Par GIL - Publié dans : AUTEURS
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Vendredi 3 mai 2013 5 03 /05 /Mai /2013 14:07

   Anne CHENG reprend largement la présentation de Jacques GERNET (L'intelligence de la Chine, Gallimard, 1994) de l'évolution de la philosophie et de la philosophie politique chinoise à partir de la fin de la dynastie Ming, à la prise de Pékin en 1644 par les Mandchous. Il se développe depuis moment déjà une dégradation du climat politique depuis les dernières années du XVIe siècle et la décomposition d'un empire secoué par de formidables soulèvements populaires des environs de 1630 à 1644. La puissance mandchoue, constituée dans le Nord-est avec l'aide de transfuges chinois met fin à cette dynastie Ming, et met presque quarante ans (de 1644 à 1681) à établir son pouvoir sur la Chine. 

"Ce que remettent en question les générations nées dans la première moitié du XVIIe siècle, ce n'est pas seulement la philosophie idéaliste qui cherche à éliminer les passions et oppose le principe d'ordre aux réalités grossières de ce monde, c'est tout la société chinoise de la fin des Ming : un despotisme égoïste et aveugle aux malheurs des humbles, isolé du reste de la nation, impuissant à la défendre contre le désordre et les attaques du dehors, l'inconscience de milieux dirigeants tout à leurs intrigues et l'irréalisme de classes lettrées férues de discussions abstraites et pleines de mépris pour l'action et les connaissances pratiques.".

Les lettrés prennent une conscience aiguë et généralisée de l'éternel dilemme confucéen entre l'idéal moral et la pratique politique. Or, l'exigence héritée du daoxue des Song de "se perfectionner soi-même pour être à même de gouverner les hommes" a établi une continuité devenue impraticable entre éthique individuelle et responsabilité collective. La débâble des Ming face aux Mandchous provoque une critique radicale de l'absolutisme impérial et des vices dont souffrent traditionnellement les institutions de la société chinoise. "C'est d'un même mouvement que les penseurs du XVIIe siècle remettent en cause le mode de gouvernement, les moeurs politiques et les courants intellectuels de la fin des Ming. A l'aberration qui consiste à considérer comme une réalité transcendante un ordre qui n'est en fait que le pouvoir d'organisation inhérent à la matière et au soclal répond cette autre aberration qu'est la subordination de tous à un despotisme absolu". 

   il s'agit à cette époque d'une crise d'identité culturelle majeure qui met la débâche chinoise sur le compte de la vacuité des spéculations depuis les Song et établit un parallèle entre la période de décadence qui précéda la chute des Han en 220 et celle qui conduit au cataclysme de 1644. "D'où les réactions de rejet de tout ce qui peut rappeler les pratiques néoconfucéennes : conférences publiques, dialogues par questions-réponses, notes sur l'enseignement des maîtres, etc. Ces pratique orales rappellent trop les "conversations pures" néotaoistes et les méthodes de transmission bouddhique pour être dignes des Classiques confucéens. La crise de la conscience lettrée suscite une fois de plus la volonté de retrouver la source première de l'esprit confucéen, entraînant à la fois un rejet de tout l'apport bouddhique, voire taoïste, et un retour à l'écrit." Il s'agit de se fonder sur l'érudition pure et dure des textes, et non sur l'intuition et leur interprétation subjective. Il ne s'agit pas seulement d'une tentative de retour aux sources. Les Quatre Livres classiques de l'orthodoxie zhuxiste font aussi l'objet d'un examen critique placé sous le signe du doute intellectuel. S'élaborent pour la première fois des disciplines telle que la géographie, l'astronomie, les mathématiques, l'épigraphie et la philologie qui, même en position d'abord marginale par rapport aux études canoniques (circuit de promotion oblige), constituent une radicale nouveauté. Elles sont désormais de plus en plus pratiquée pour elles-mêmes par des érudits désireux de retrouver dans les Classiques les textes authentiques des grands sages. La rigueur de l'astronomie mathématique, par exemple, fournit des critères objectifs de datation et d'authenticité des textes. On ne se fie plus à la parole des maitres pour établir leur chronologie et leur contenu. 

    Dans le même temps, les penseurs du XVIIe siècle cherchent par tous les moyens à donner une signification militante, voire protestataire, à l'"étude" à laquelle ils se trouvent désormais réduits (par l'installation d'une élite mandchoue). Le mot d'ordre est d'allier l'étude traditionnelle des Classiques, c'est-à-dire l'érudition porteuse de la fierté culturelle chinoise et symbole de la résistance anti-mandchoue, avec une exigence pratique inspirée du légisme antique. C'est ce qui explique, outre l'élaboration d'une nouvelle méthodologie dans l'approche des textes, l'intérêt marquée pour tous les domaines pratiques (techniques administratives, hydrauliques, cartographie...). Après six siècles d'insistance sur la "quête intérieure de sainteté", l'avènement des Mandchous précipite le retour au souci d'"ordonner le monde extérieur".

 

   Ces mois de quarante ans de luttes politiques et militaires, de 1644 à 1681, est aussi une période de libre pensée et de critique radicale des institutions et des fondements intellectuels de l'empire autoritaire. C'est alors, plus qu'à d'autres périodes et avant longtemps, que sont analysés de façon pénétrante, les vices de l'absolutisme, critiquées les traditions philosophique et les méthodes d'enseignement traditionnelles, défini plus nettement un "nationalisme" chinois fondé sur l'appartenance à une communauté et à une culture. L'occupation mandchoue semble avoir déclenché une crise morale que les penseurs les plus éminents de cette époque, l'une des plus riches en esprits libres, féconds et originaux, sont parvenus à surmonter par la réflexion. Les travaux de cabinet sont d'ailleurs pour eux comme la suite ou le substitut d'une action directe à laquelle les circonstances les ont un jour obligés à renoncer. Mais ces hommes sont en même temps des continuateurs. De cette époque de renouveau et de transformations sociales et économiques qui s'étaient affirmés à l'ère Wanti (1573-1620), ils ont hérité une absence de conformisme, une ouverture et une curiosité d'esprit qui sont caractéristiques de l'ensemble du XVIIe siècle. Leurs tendances à la critique sociale et politique prolongent un courant de réflexion qu'avaient suscité la décadence de l'Etat et la toute-puissance des eunuques. Les grands penseurs du début de Qing sont issus des milieux de l'opposition de la fin de Ming ; ils ont fait partie, pour la plupart, de la "Société du renouveau", ce club littéraire et politique qui fut comme une résurgence du parti Donglin au cours de l'ère Gonghzen ( 1628-1644). Le continuité est remarquable en dépit de l'invasion étrangère. Bien qu'une partie de son oeuvre soit postérieure au désastre des années 1644-1645, JIN SHENGTAN (né en 1610) appartient bien encore à la période de renouveau intellectuel de la fin des Ming. On retrouve chez lui le même intérêt pour la littérature non orthodoxe que chez LI ZHI. (Jacques GERNET)

 

    Plusieurs auteurs phares expriment ce nouvel air du temps, dans toute cette période de troubles, jusqu'à la stabilisation de la dynastie mandchoue : HUANG ZONGXI (1610-1695), SUN QIFENG (1585-1675) et LI YONG (1627-1705), les trois grands confucéens ; GU YANWU (1613-1682), qui se replie avec la cour des Ming à Nankin en 1644, affichant sa loyauté face aux "barbares", l'un des penseurs les plus représentatifs de la fin du XVIIe siècle ; WANG FUZHI (1619-1692), violemment hostile aux occupants et dont les oeuvres ne furent publiées - expurgées - qu'au XIXe siècle ; FANG YIZHI (1611-1671), devenu moine bouddhiste comme beaucoup d'autres, à l'oeuvre encyclopédique. 

 

    HUANG ZONGXI, farouchement hostile aux Mandchous, refusant tout posete officiel, mène une vie de lettré à l'écart de l'important travail de compilation patronné par l'Etat, travaille l'histoire, l'astronomie, la théorie de la musique ou les mathématiques. Dans son premier ouvrage, le Plan pour le prince (1663), il est animé de l'esprit du retour à l'antique qui avait inspiré les réformes de WANG ANSHI sous les Song. Il s'y livre à une critique en règle des institutions absolutistes de la fin des Ming, avec une véhémence que l'on retrouve aussi chez TANG ZHEN (1630-1704). L'idéal politique confucéen se heurte de plein fouet à la triste et médiocre réalité, où même occupé par un homme ni trop bête ni trop méchant, le sommet de la pyramide accapare plus qu'il ne sert les intérêts communs. On arrive à un renversement de l'ordre de priorité donné par MENCIUS : peuple, Etat, souverain. A rebours du projet d'Histoire des Ming dont l'empereur KANGXI (1662-1723) prend l'initiative, il produit sa vision personnelle dans son Mingru xue'an (Les Ecoles de lettrés de Ming) en 1676. C'est le premier penseur chinois à se démarquer d'une prise de distance : il retrace lui-même l'histoire de sa propre tradition intellectuelle. Il y affirme son opposition au radicalisme issu de WANG YANGMING, quitte à être en désaccord avec son condisciple CHEN QUE (1604-1677). Il commence cet ouvrage par ne pas confondre "nature physique" et "désirs humains", réagissant à l'amalgame sémantique qui tend, vers la fin des ming, à assimiler les désirs aux émotions et à les valoriser dans le cadre d'une reconnaissance croissante de leur rôle vital, sans doute par crainte que ce glissement ne dégénère en une pure et simple justification de l'égoïsme. Au fond, ce qu'il reproche à CHEN QUE et à tous les adeptes du radicalisme de Taizhou (dont LIN ZHI), c'est de renverser la perspective, de juger de la nature à partir de ses manifestations extérieures. 

Ses engagements littéraires (le Shilu, ou les "Dossiers Véritables" qui relate les treize premiers règnes de la dynastie Ming, en 1633) et révolutionnaires (il est l'un des premiers néo-confucianiste à insister sur le besoin de la loi constitutionnelle, recommandant aux ministres de critiquer ouvertement leur empereur) s'achèvent dès la chute de Nankin en 1645, quand il abandonne toute activité politique pour se consacrer à l'écriture. Il fonde, entre autres, l'Ecole orientale du Zhejiang, dont le principe repose sur la compréhension de la pensée philosophique par l'analyse méticuleuse des faits historiques. 

 

    GU YANWU, l'un des penseurs les plus représentatifs, selon Anne CHENG, de la fin du XVIIe siècle, rédige après la chute de Pékin, à l'intention de la cour des ming repliée à Nankin (capitale du Sud) une série de textes (dont quatre mémoires connus de nos jours) destinés à proposer des méthodes pour "sauver la patrie". Après la chute de Nankin à son tour, il mène une vie errante, comme beaucoup de lettrés comme lui, à la recherche d'éléments de résistance au pouvoir mandchous, et profiant de ses voyages pour accumuler des connaissances dans divers domaines. Il en tire plus tard, le Rizhilu (Notes sur les connaissance acquises jour après jour). Malgré des précurseurs dès le XVI e siècle, GU YANWU est considéré, dans la tradition chinoise comme le véritable fondateur de l'école de critique textuelle et historique qui s'impose au XVIIIe siècle. A la différence de HUANG ZONGXI qui se consacre, après avoir publié Le plan pour le prince, à la spéculation sur la nature humaine, dans une recherche philosophique "pure", la réflexion de cet auteur reste, toute sa vie durant, en prise directe avec la réalité sociale de son temps. Après les années 1660, une fois la dynastie mandchoue définitivement assise, il se livre à un travail d'(écriture et de réflexion destiné à un souverain-sauveur. Se comparant à MENCIUS, dans une réactivation de l'anti-absolutisme, il se montre par ailleurs profondément hostile aux adeptes radicaux de WANGMING. Il revendique l'esprit de rigueur hérité de l'"étude du principe" des frères CHANG et de ZHU XI, qui doit se confondre avec l'"étude des Classiques" sous peine de tomber dans la "quiétisme mystique à la mode Chan" qu'elle est devenue à son époque. Il prône un retour à l'éxigence éthique et pratique des Entretiens de CONFUCIUS, dont il retient deux formules : "élargir sa culture par les lettres" et "avoir dans sa propre gouverne le sens de la honte". La honte, qui hante les esprits au lendemain de la débâcle des Ming, représente pour lui un moteur essentiel de l'action morale. La connaissance historique, quant à l'étude, est la véritable garantie d'un esprit concret et peu enclin au jugement subjectif. C'est elle qui l'aide à comprendre les raisons de la chute de Ming, c'est elle aussi qui l'aide à trouver la bonne voie pour sauver la souveraineté chinoise. Dans le Rizhilu, comme dans son Traité des forces et faiblesses des commanderies et régions de l'empire ou dans son Traités sur les commanderies et préfectures, il définit le défaut du système féodal de l'antiquité comme la "concentration du pouvoir au niveau local" et celui de l'administration impériale centralisée comme la "concentration du pouvoir au sommet. L'idéal qu'il développe de manière bien plus concrète et détaillée que HUANG ZONGXI, est un ordre politique qui "revêtirait l'administration centralisés de la vertu essentielle de l'organisation féodale" et qui permettrait ainsi une décentralisation du système administratif en laissant plus d'initiative aux fonctionnaires locaux et aux hommes de valeur. Il s'agit de réféodaliser la société en rétablissant le parallélisme entre structures politiques et claniques et en gouvernant plus par les hommes que par les lois. Cette réforme politique ne peut se faire sans un ressourcement moral de la population qui passe par l'éducation. 

 

    La pensée de WANG FUZHI (CHUANSHAN) n'a pas le même retentissement à son époque. Il est redécouvert surtout au XIXe siècle. Il se lance d'abord dans l'action politique avant de se retirer. Il crée ainsi une "Société pour la réforme" inspirée de la Société du Renouveau. Il se lie d'amitié pendant la guerre des clans au Sud, avec FANG YIGHI (1611-1671), esprit encyclopédiste dont l'oeuvre porte sur de nombreux domaines. Il compose un Commentaire sur les Annales des Printemps et des Automnes. Pour lui, la fréquentation des Classiques n'est pas une entreprise de pure érudition et comporte un enjeu direct dans l'urgence de la situation. Ses Commentaires... constituent une justification de la distinction entre les conflits condamnables qui divisent des pays appartenant au monde civilisé (rejoignant ainsi l'opinion de nombreux philosophes occidentaux sur la guerre civile) et la "guerre juste" que les Chinois doivent mener contre les barbares (allusion aux Mandchous). Contraint de renoncer à l'engagement politique (sous peine d'être massacré comme beaucoup d'opposants...), il se lance dans l'élaboration d'une philosophie sur l'unité de l'homme et du monde dans l'énergie vitale. Il n'abandonne pas pour autant la réflexion de philosophie politique : dans sa Lecture du "Miroir complet à l'usage des gouvernements", composé vers la fin de sa vie en 1687, WANG FUZHI se livre à une réflexion globale sur le destin historique de la Chine, s'interrogeant sur les rapports à la fois de conflit et d'interaction entre la civilisation chinoise et les populations des steppes, thème central déjà de son Livre jaune de 1656. 

L'étude de la vie et de l'oeuvre de WANG FUZHI est l'occasion d'une confrontation intellectuelle entre deux introducteurs de la pensée chinoise en France, Jean-François BILLETER et François JULLIEN. Le premier considère que cet auteur illustre l'altérité chinoise face à la pensée occidentale, lui donnant une grande importance dans l'évolution de la philosophie chinoise. Jean-François BILLETER en propose une lecture phénoménologique, très loin d'une méthode comparatiste, la pensée de WANG FUZHI étant la projection sur le monde d'une expérience de conscience. (François JULLIEN, Procès ou création. Une introduction à la pensée des lettrés chinois. Essai de problématique interculturelle, Seuil, 1989 - jean-François BILLETER, Comment lire Wang Fhuzi?, Etudes chinoises, n°1, printemps 1990).

 

    YAN YUAN, bien qu'il ne semble pas avoir retenu l'attention de ses contemporains, est l'un des plus audacieux et ardents défenseurs des "études pratiques", déjà pprônée sous les Ming par la Société du Renouveau. Selon lui, alors que la sagesse de l'antiquité restait en prise avec la réalité, on n'avait fait que s'en éloigner toujours davantage depuis le début de la période impériale. il rejette donc tout un pan de réflexions qui ont provoqué, selon lui, la débâcle des Ming devant l'occupation Mandchoue, regroupés sous le vocable "étude du principe", préconisée surtout par l'école Cheng-Zhu. Ses composantes taoïstes et bouddhistes plus ou moins fortes paralysent l'action et la décision. Dans son essai De la sauvegarde de l'homme, il se livre à une diatribe contre les religions qui ont détruit chez les hommes la bonne nature. A la tête d'une académie au Hebei, il oeuvre à partir de 1696 un programme qui renoue avec le projet éducatif des maîtres du début des Song comme HU YUAN, en restituant leur juste place aux connaissances pratique, ainsi qu'à l'effort physique et à l'habileté manuelle : entraînement militaire, stratégie, équitation, boxe, mécanique, mathématique, astronomie histoire. Son disciple LI GONG (1659-1733) poursuit cette oeuvre (école de Yan-Li). 

 

Jacques GERNET, Le monde chinois, 2. L'époque moderne (Xe siècle-XIXe siècle), Armand Colin Pocket, 2006 ; Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002.

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Mercredi 1 mai 2013 3 01 /05 /Mai /2013 14:14

       L'expression guerre totale, selon Philippe MASSON, peut s'identifier à la mobilisation de toutes les forces vives d'un Etat, à la mise sur pied d'une grande armée, d'une économie de guerre, du contrôle de toutes les activités intellectuelles et spirituelles d'un pays.

Cette conception est influencée fortement par l'exemple de celle menée par le IIIeme Reich allemand pendant la seconde guerre mondiale, laquelle s'inspire des objectifs définis par Erich LUDENDORFF (1865-1937) dans La guerre totale, paru en France en 1936. "Objectif préparé dès le temps de paix par la militarisation des forces morales, par "l'unité psychique du peuple", par la mise en place d'une économie de type autarcique. La guerre totale suppose encore le préambule de la subordination du pouvoir civil au pouvoir militaire." LUDENDORFF procède à une inversion des facteurs entre objectif stratégique et objectif politique. La doctrine de LUDENDORFF, compagnon d'HITLER au parti nazi, n'a pas été prise en compte dès le départ de sa prise au pouvoir. HITLER souhaite d'abord une guerre "courte et vive" par le biais du Blitzkrieg, sa préoccupation essentielle consiste à rechercher la décomposaition de l'adversaire de l'intérieur par une intense préparation psychologique. La guerre totale n'intervient qu'en 1943, au lendemain des premières grandes défaites. Le régime hitlérien impose alors une mobilisation économique complète et place, avec des pouvoirs discrétionnaires, à la tête des industries d'armement, Albert SPEER, ministre de l'Armement et des Munitions depuis 1942. La vision de HITLER est assez différente de celle de LUDENDORFF, pour lequel l'anéantissement de l'ennemi ne peut être obtenu que par la "bataille décisive", suivant un principe hérité de CLAUSEWITZ, mais qui découle en fait d'un modèle occidental de la guerre déjà présent dans l'Antiquité grecque. LUDENDIRFF estime que cette bataille met en oeuvre toutes les armes, infanterie, artillerie, blindés et aviation, bombardement stratégique et guerre sous-marne associée à l'aviation. Pour HITLER, cette stratégie se double d'une préoccupation primordiale idéologique et raciale.

   La guerre totale n'est pas une création du XXeme siècle. De nombreux exemples de guerre totale émaille l'Histoire. Philippe MASSON rappelle les guerres puniques, qui se solde par la destruction de Carthage et la guerre de Sécession américaine où les Etats du Sud sont ravagées par les armées du Nord. Elle n'obéit pas à la préméditation et est mise en oeuvre souvent dans la dynamique de certaines guerres. C'est pendant la seconde guerre mondiale, sur de nombreux fronts, en Europe de l'Est et en Asie notamment, que tous les moyens sont utilisés pour écraser l'adversaire et ruiner son territoire. 

 

       La pensée stratégique ne s'est pas penchée très tôt sur la distinction entre guerre illimitée et guerre limitée, si nous suivons Hervé COUTEAU-BÉGARIE. Hans DELBRUCK (1848-1929), à partir d'un texte inédit de CLAUSEWITZ qu'il publie en 1878 et d'une réévaluation de la stratégie de FRÉDÉRIC II, réfute l'idée, alors commune, du grand roi précurseur de NAPOLÉON et de MOLTKE sur le chemin de la guerre totale : les conditions politiques et sociales du temps, ainsi que le rapport de forces avec l'Autriche, l'incitent à ne pas rechercher la bataille décisive. En développant cette analyse, cet auteur dépasse le problème des fins de la guerre pour s'attacher à celui de sa conduite. Cela le conduit à poser la distinction entre stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure. La première est celle de NAPOLÉON, la deuxième celle de FRÉDÉRIC II, incapable de frapper un coup décisif du fait de la faiblesse de ses moyens et donc condamner à fatiguer l'adversaire par une série de coups de détail. "Contrairement à ce que suggéreront plus tard, poursuit le stratégiste, ses critiques, la stratégie d'usure n'exclut pas nécessairement la bataille. Delbruck précise que "la Niederwerfungstrategie (la stratégie d'anéantissement) n'a qu'un pôle, la bataille, tandis que l'Emattungstrategie (la stratégie d'usure) en a deux, la bataille et la manoeuvre, entre lesquels évoluent les décisions du général".

Toute une littérature traite de la question des contradictions ou des complémentarités entre stratégie d'usure et stratégie d'anéantissement. Au delà de tous ces débats, "il semble possible, nous suivons toujours Hervé COUTEAU-BÉGARIE, de dire que la distinction anéantissement-usure est plus pertinente aujourd'hui, avec l'incarnation de l'anéantissement dans la Bombe, que lorsqu'elle a été esquissée par Clausewitz et développés, dans des sens différents par Delbruck et Corbett. L'US Navy a récemment tenté de la dépasser en lui substituant une distinction attrition-manoeuvre. Mais les deux termes ne se situent pas sur le même plan : la manoeuvre n'est qu'un moyen en vue d'une fin militaire qui peut être l'attrition ou l'anéantissement. La manoeuvre n'est pas l'antithèse de l'attrition, elle en est souvent la condition. L'élimination de l'anéantissement, favorisée par le moralisme sous-jacent à la pensée américaine, pose des problèmes insolubles : comment soutenir qu'un échange nucléaire relève de l'attrition ou de la manoeuvre, alors que sa logique est clairement celle de l'anéantissement? Surtout, elle résulte d'un contresens sur la nature même de la stratégie d'anéantissement, que l'on assimile vite à l'extermination, alors que Clausewitz souligne bien que l'objectif d'une telle stratégie est de détruire soit les forces de l'ennemi, soit sa volonté de résistance, ce qui ouvre un large champ d'option." 

 

    Pour comprendre les idées de Eric LUDENDORFF, explique Hans SPEIER, "il ne faut pas perdre de vue la nature du militarisme allemand avant la première Guerre mondiale. Il s'agissait d'un militarisme de classe largement accepté, fondé sur des principes à demi-féodaux, à l'intérieur même d'une société aux structures, par ailleurs, capitalistes. Le conflit entre les traditions militaires de la monarchie et les aspirations de la bourgeoisie industrielle n'était pas résolu mais institutionnalisé. Le pouvoir militaire et le prestige social étaient réparts de manière à favoriser l'aristocratie et les grands et moyens propriétaires fonciers,tandis que la puissance économique était concentrée dans les mains de capitaines d'industrie, de commerce et de finance sans expérience politique." La structure de décision sur les affaires militaires montrent la prédominance des autorités militaires sur les autorités civiles. Le cabinet de Guillaume II traite les affaires militaires avec la hiérarchie militaire, passant outre les ministres chargés de la défense, et encore plus outre le Parlement. A cela, on peut ajouter que la plus jeune branche des forces armées, sous l'influence de Von TIPITZ, avait un sens aigu de la publicité patriotique, et était socialement plus agressive encore que l'armée conservatrice. La Ligue navale, par exemple, fondée en 1898, constituait la première organisation sociale en Allemagne, patronnée par l'industrie lourde. L'élite militaire elle-même n'était pas impérialiste et tout en défendant ses privilèges, elle reste toujours en retrait sur le plan des ambitions territoriales par rapport à la contre-élite économique et aux intellectuels issus de la bourgeoisie qui dirigent et patronnent  les organisations sociales patriotiques. La structure de classe particulière du militarisme allemand à l'époque impériale empêchait une bonne préparation de la guerre ou même le minimum d'efficacité que permettait les progrès de la technologie. Cela affectait la vie militaire essentiellement sur quatre points, relatifs à la composition de l'armée, à l'économie de guerre, au comportement des militaires face à la technologie, et au manque d'intérêt accordé à la propagande en cas de conflit armé, quatre points auxquels s'attaquent tous les écrits de LUDENDORFF. Pour l'ensemble de l'élite militaire, il importait de faire une guerre courte, car la préparation d'une guerre longue entraînerait une diminution du monopole des militaires sur la direction de la guerre, et augmenterait en tout cas l'importance des facteurs économiques et sociaux. 

        Eric LUDDENDORF qui n'appartient pas à cette élite militaire, énonce une conception de la guerre totale, que l'on peut formuler en cinq propositions fondamentales :

- la guerre est totale parce que le théâtre des opérations s'étend à l'ensemble du territoire des nations belligérantes ;

- l'entière population participe à l'effort de guerre. Il faut adapter donc le système économique à ses objectifs ;

- il devient impératif, par suite de la participation de larges masses à la guerre, de consacrer des efforts particuliers à affermir le moral sur le front intérieur et à affaiblir la cohésion politique de la nation ennemie au moyen de la propagande ;

- il faut commencer la préparation de la guerre totale avant l'ouverture des combats. La guerre militaire, économique et psychologique influence les activités de temps de paix des sociétés modernes ;

- il faut soumettre la conduite de la guerre totale à une autorité suprême, celle du commandant en chef. 

Sa contribution la plus originale à la théorie de la guerre totale ne concerne pas la conduite des opérations militaires, même si dans les faits il occupe une position de premier plan pendant la première guerre mondiale, mais la guerre psychologique. Il recherche la cohésion la plus forte à l'intérieur de la nation, prenant comme modèle le shintoïsme japonais. loin de penser que la source d'une concorde réside dans l'efficacité des services de police, il la voit dans les traditions profondément enracinées dans le peuple. Il ne soutient pas l'usage de la violence à l'intérieur de la nation et lorsqu'il faut le faire, c'est à regret, afin de protéger l'effort de guerre. Produit de l'évolution technologique et démographique, la guerre totale absorbe la politique. S'il plaide vigoureusement pour la préparation de cette forme de guerre, il ne suggère jamais qu'il la préfère à la guerre limitée pour des raisons métaphysiques ou morales. Jamais, il ne justifie explicitement la guerre totale par une doctrine impérialiste ou un système de valeurs dans lequel la pugnacité, l'héroïsme et l'amour du sacrifice seraient tellement essentiels qu'il leur fait la guerre pour être pratiqués et glorifiés, contrairement à ce que font HITLER et ses partisans. Il va jusqu'à soutenir que la guerre totale est fondamentalement défensive. Ainsi le peuple ne coopère à la guerre que s'il sait qu'elle vise à préserver son existence.

    Les nationaux-socialistes ont à la fois organisé la société allemande en vue de la guerre totale et ont consacré à celle-ci une abondante littérature. Leur contribution, nous dit toujours Hans SPEIER, au développement de la théorie de la guerre totale part de l'affirmation fondamentale de CLAUSEWITZ et de LUDENDORFF selon laquelle, dans la guerre moderne, il fait mobiliser toutes les ressources matérielles et morales de la nation. "La principale différence entre les écrits de Ludendorff et la littérature national-socialiste sur cette forme de guerre réside dans le fait que le national-socialisme a essayé de lui donner des justifications idéologique. La supériorité de la race et les lois de la nature, entendues dans le sens darwinien et géopolitique, sont censées fournir une cautions morale à la guerre allemande et au nouveau militarisme. De plus, certains écrivains nationaux-socialistes (voir Guido FISCHER, Rupert Von SCHUMACHER et Hans HUMMEL...) ont poussé la théorie de Ludendorff jusqu'à ses limites extrêmes en niant purement et simplement l'existence de la paix. Ils ne considèrent plus la guerre comme une phase des rapports entre les Etats, précédé et suivie de phases de paix, mais comme "l'expression d'une nouvelle évolution politique et sociale de la vie des peuples". De même, les géopoliticiens ont écrit des livres sur les formes qu'assume la guerre aux époques qualifiées par l'usage d'époques de paix. Au lieu de parler de paix entre deux guerres, ils ont trouvé la formule de "guerre entre les guerres"."  Ajoutons à cela, la disparition totale de toute résistance aux progrès technologiques de la part des officiers de la nouvelle génération, et le rétablissement du service militaire obligatoire, sans exemptions sociales. De plus, "les idées de LUDENDORFF sur la suprématie du général en chef dans la guerre totale disparurent avec lui. Les généraux allemands sont sous la domination du parti national-socialiste, mené par Hitler, caporal charismatique."

 

     Hans DELBRÜCK, historien militaire, dont la vie active correspond presque exactement avec celle du second Empire allemand, est aussi l'interprète des affaires militaires auprès du peuple allemand et critique civil du grand état-major. Son Histoire de l'art de la guerre, écrit Gordon A CRAIG, n'est pas "seulement un monument à la gloire de l'érudition allemande mais aussi une mine de renseignements précieux pour les théoriciens militaires de son époque. Ses commentaires des affaires militaires, publiés dans les pages du Preussische Jahrbücher, contribuèrent à l'éducation du peuple allemand, et, pendant la première guerre mondiale notamment, aidèrent celui-ci à comprendre les problèmes stratégiques fondamentaux auxquels devait faire face le grand état-major. Ses critique du haut commandement, écrites pendant et après la guerre, encouragèrent dans une large mesure à revoir le type de pensée stratégique qui avait prévalu dans l'armée allemande depuis l'époque de Moltke." 

Il revient à la doctrine de CLAUSEWITZ en soutenant que les objectifs politiques doivent conditionner la conduite de la guerre et le choix d'une stratégie et que, lorsque la pensée stratégique devient inflexible et autonome, même les plus brillants succès tactiques peuvent conduire à une catastrophe politique. Il est, en ce sens, le critique le plus convaincant de la stratégie de LUDENDORFF. 

   Les quatre volumes de son Histoire de la guerre renferme à la fois une analyse de la conduite de la guerre depuis l'Antiquité, au niveau tactique notamment, et une théorie des rapports entre évolution politique et évolution militaire. Même s'il n'entreprend pas une analyse générale de la relation entre la politique et la guerre, il montre, en passant d'une époque historique à l'autre, le rapport étroit entre les institutions politiques et militaires. Il explique par exemple, comme se forment la puissance militaire des tribus germaniques, des Suisses au XVe siècle ou de la France révolutionnaire.

Révisant souvent les relations des guerres de l'Antiquité par les auteurs grecs (HÉRODOTE par exemple) ou romains, notamment sur le plan des effectifs engagés (souvent fortement exagérés), des rapports de force numérique et des tactiques employées, en se fondant sur l'étude concrète des terrains de bataille, ses études de l'évolution de la phalange grecque ou des rôles de l'infanterie et de la cavalerie font autorité, même si ces révisions fortes lui attirent à son époque les foudres de la majorité des historiens. 

De toutes ses théories militaires, "la plus remarquable, écrit encore Gordon A CRAIG, était celle qui affirmait qu'on peut diviser l'ensemble de la stratégie militaire en deux formes fondamentales. (...) Sous l'influence du De la guerre de Clausewitz, la grande majorité des penseurs militaires à l'époque de Delbrück croyaient que le but de la guerre était la destruction complète des forces de l'ennemi, et qu'en conséquence la bataille, qui la permettait, faisait l'objet de toute la stratégie." Se référant à une note rédigée par CLAUSEWITZ lui-même, mais qui n'a pas fait l'objet de développements de sa part, il accepte la distinction entre deux méthodes de conduire la guerre :

- l'une vise seulement l'anéantissement de l'ennemi ;

- l'autre, guerre limitée, car cet anéantissement est impossible, pour des motifs politique (jeux des alliances, tensions politique internes ou externes) ou militaire (manque de moyens).

La stratégie de l'anéantissement (Niederwerfungstrategie) s'oppose plus ou moins alors à la stratégie de l'usure (Ermatungsstrategie). Pour Gordon A CRAIG, ses contemporains responsables militaires ne comprirent pas le "sens profond de la théorie stratégique de Delbrück.". Pour lui, ce n'est pas le sens tactique qui fait gagner la guerre, mais les manoeuvres politiques qui l'accompagnent et la soutiennent. Sa description de la première guerre mondiale, vue du côté allemand, l'amène à cette conclusion. Convaincu que c'était la Russie qui avait causé la guerre, il pensait qu'une entente était possible avec la France et la Grande Bretagne, et qu'il fallait sauvegarder tout au long de la guerre, surtout lorsqu'elle s'enlise dans les tranchées, toute possibilité de s'entendre avec ces deux puissances. Conscient dès le début d'une faiblesse stratégique de l'Allemagne (considérée comme l'agresseur-oppresseur), il fallait donner des gages d'absence d'ambition territoriale, faut de quoi l'entrée en guerre des Etats-Unis submergerait son pays. Ne doutant pas de la supériorité de l'armée allemande en soin il voyait que cela ne suffisait pas. Soutenant la résolution du Parlement en Juillet 1917 en faveur de la paix, il décèle à l'intérieur du gouvernement un manque de direction politique et une tendance croissante de la part des militaires à dicter la politique à suivre. Les militaires, prenant totalement la direction des opérations se lancent alors  dans une offensive en 1918, qui échoue, par manque de préparation réelle des troupes au combat et par infériorité technique des matériels de guerre employés, et aussi par un système d'approvisionnement (en carburants entre autres) défectueux. L'objectif stratégique de la campagne était l'anéantissement de l'ennemi, mais sur le terrain, pour avoir suivi la ligne tactique de la moindre résistance, LUDENDORFF entama une politique d'improvisation désastreuse, violent le premier principe de la stratégie d'anéantissement qu'il prétendait suivre. "L'erreur capitale de l'offensive fut l'incapacité du haut commandement, résume Gordon A CRAIG, de voir clairement ce que l'armée allemande pouvait accomplir en 1918, et d'adapter sa stratégie à ses possibilités. Sur cette question, Delbrück reprit le thème majeur de toute son oeuvre d'historien et de publiciste. La force relative des troupes adverses était telle que le haut commandement aurait dû prendre conscience de l'impossibilité d'anéantir l'ennemi. Au l'offensive de 1918 aurait-elle dû viser à épuiser l'ennemi pour l'amener à accepter une paix négociée. Cela n'aurait été possible que si le gouvernement allemand lui-même s'était montré disposé à l'accepter. Une fois cette déclaration faite, l'armée allemande, en ouvrant l'offensive, se serait gagné un grand avantage stratégique. Elle aurait pu adapter celle-ci à la force dont elle disposait. Elle aurait pu, en toute sécurité, attaquer aux points tactiquement avantageux, c'est-à-dire là où le succès était le plus facile, puisque même des victoires mineures auraient alors eu un effet moral accru dans les capitales des pays ennemis." 

Cette vision de la guerre mondiale, passé la génération d'Hans DELBRÜCK, ne lui survit pas et l'ensemble des forces politico-sociales préfèrent alors répandre la légende du soldat allemand poignardé dans le dos, légende propre à entretenir le désir de revanche.

 

    Issues du bouillonnement intellectuel consécutif à la première guerre mondiale, parfois théorisée, le plus souvent pas, les pratiques de guerre totale de l'Allemagne nazie, sont l'objet de la réflexion en forme d'épilogue d'Edward Mead EARLE, à ses deux ouvrages sur les "Maitres de la stratégie". Pour le stratégiste, "les succès allemands en Pologne, en Norvège, aux Pays-Bas et en France résultèrent largement de la combinaison extraordinairement efficace d'une stratégie militaire et d'une stratégie politique également imaginatives et audacieuses. En d'autres termes, les nouvelles techniques militaires s'unirent à l'audace révolutionnaire pour produire une force dévastatrice qui écrasa les défenses de l'Europe occidentale presque aussi facilement que Josué avait fait s'écrouler les murailles de Jéricho" Il indique la difficulté pour HITLER de parvenir à un modus operandi entre le conservatisme fondamental du corps des officiers et le radicalisme des extrémistes et "parvenus" nazis. Cette coordination entre l'armée et le parti se fit en fait au moyen d'une purge sanglante en 1934, et d'une acrobatie politique interne. "Hitler réussit à imposer une discipline militaire de fer, sans étiendre dans la jeunesse nazie ce fanatisme qui eut une influence considérable sur le moral de l'armée allemande. L'esprit de croisade du nazisme, associé à la compétence technique de la Wehrmacht, anéantit tout (à l'exception de la Royal Air Force) jusqu'au moment où il dut affronter l'Armée rouge que le communisme avait conditionnée de façon similaire."  L'unité d'intention depuis ses années d'opposition à la République de Weimar, exprimée dès son Mein Kampf (1925) (l'acquisition pour la race germanique débarrassée du poison juif d'une espace vital à l'Est, conquis avec l'aide plus ou moins volontaire des anglo-saxons), ne se retrouve que chez STALINE, selon notre auteur. Balayer la France, (prendre la revanche sur le Traité de Versailles), seul ennemi à l'Ouest, et ensuite allié à l'Angleterre et à l'Italie écraser le bolchévisme à l'Est, était cette intention stratégique. Après les succès stratégiques obtenus par la terreur (notamment de revoir les destructions de la première guerre mondiale) "la bataille devint largement l'affaire des militaires, et il n'y a guère de preuves que la stratégie militaire du Führer puisse égaler ses triomphes dans le domaine de la guerre psychologique et politique." 

Si, dans les faits, la guerre totale est mise en oeuvre sur beaucoup de front pendant la seconde guerre mondiale (que l'on songe aux fronts chinois, sino-japonais, américano-japonais, russo-allemand...) elle n'est justifiée voire théorisée pleinement que du côté nazi. "La stratégie nazie, en effet, n'avait tracé aucune ligne de démarcation clairement définie entre la guerre et la paix et considérait la guerre, et non la paix, comme l'état normal d'une société. Pour les nazis, la guerre ne consistant pas seulement ou même principalement en opérations militaires, la politique de l'Etat en temps de soit-disant pais était donc une "stratégie élargie", utilisant des armes économiques, psychologiques et d'autres instruments non-militaires. L'Allemagne recourut constamment à la guerre politique, écrit un ancien membre de l'entourage de Hitler, "non seulement pour rendre la situation tactique favorable à une série de victoires pacifiques, mais aussi pour déterminer ces problèmes spécifiques que la situations politique générale a suffisamment fait mûrir pour que la solution à y apporter s'accorde avec les buts du national-socialisme. Ces activités politiques trouvent leur explication dans le caractère nouveau des importantes opérations futures - un état de tension associé à des menaces soudaines, tantôt ici, tantôt là, dans une action ininterrompue qui fatigue l'adversaire, permettant d'isoler certaines questions particulières, de créer des divisions dans le camp ennemi et de simplifier les problèmes jusqu'à ce qu'on puisse les résoudre sans complication (c'est-à-dire sans guerre)" (Hermann RAUSCHNING, The voice of destruction, New York, 1940). Les préparatifs militaires de Allemagne nazie ne furent qu'un aspect de ses activités révolutionnaires qui visaient à rendre l'agression armée inutile ou si elle était nécessaire, à en garantir le succès."

 

    Les réflexions sur la guerre totale ne s'arrête pas à la fin de la Seconde guerre mondiale et même s'intensifient sous la réalité de l'émergence des armements nucléaires, mais sous une autre forme. 

 

 

Gordon A. CRAIG, Delbrück : l'historien militaire, dans Les Maitres de la stratégie, tome 1, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, 1980 ; Hans SPEIER, Ludendorff : la conception de la guerre totale, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, 1982 ; Edward mead EARLE, Hitler : la guerre selon les nazis, dans Les maitres de la stratégie, 1982 ; Philippe MASSON, Guerre totale, dans Dictionnaire de la stratégie, PUD, 2000 ; Hervé COUTEAU-BÉGARIE, traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Mardi 30 avril 2013 2 30 /04 /Avr /2013 14:09

     Adam TOOZE (né en 1967), enseignant britannique de l'histoire de l'Allemagne à l'Université de Yale, déjà auteur d'ouvrages en histoire économique, veut renouveler nos connaissances dans la formation et dans la ruine de l'économie nazie. Il veut "remettre l'économie au centre de notre intelligence du régime hitlérien en offrant un récit économique qui aide à étayer les histoires politiques produites au cours de la génération passée et à en dégager le sens. Non moins pressante est cependant la nécessité d'accorder notre intelligence de l'histoire économique du IIIe Reich avec la subtile réécriture de l'histoire de l'économie européenne engagée depuis la fin des années 1980, mais largement passée inaperçue dans l'historiographie dominante de l'Allemagne." Ses recherches l'amènent à mettre en cause la thèse de la dominance économique allemande en Europe, sous les années 1930 et ensuite. il met en évidence les effets déjà tangibles en Europe du retournement économique suite à la première guerre mondiale en faveur des Etats-Unis d'Amérique. "D'un côté, nous avons une perception plus aiguë de la position réellement exceptionnelle des Etats-Unis au sein de l'économie mondiale moderne. De l'autre, l'expérience européenne commune de "convergence" nous offre une perspective singulièrement désenchantée sur l'histoire économique de l'Allemagne. La thèse fondamentale de ce livre, la plus radicale peut-être, est que ces mouvements liés l'un à l'autre de notre perception historique requièrent une refonte de l'histoire du IIIe Reich, laquelle a pour effet dérangeant de rendre l'histoire du nazisme plus intelligible, en vérité mystérieusement contemporaine, et en même temps de mettre davantage encore en relief son irrationalité idéologique fondamentale. L'histoire économique éclaire d'un jour nouveau à la fois les motifs de l'agression hitlérienne et les raisons de son échec - de son échec inéluctable."

 

        A la lumière de cette nouvelle analyse économique, il est possible de rationaliser l'agression du régime hitlérien en y reconnaissant une réponse intelligible aux tensions nées du développement inégal du capitalisme mondial (...). Dans le même temps, cependant, l'intelligence des fondamentaux économiques nous aide aussi à mieux apprécier l'irrationalité profonde du projet de Hitler. Ainsi qu'on le verra dans ce livre, le régime engagea après 1933 une campagne de mobilisation économique réellement remarquable. Le programme d'armements du IIIe Reich fut le plus grand transfert de ressources jamais engagé par un Etat capitaliste en temps de paix. Hitler n'en fut pas moins incapable de modifier le rapport de force économique et militaire sous-jacent. L'économie allemande n'était tout simplement pas assez vigoureuse pour créer la force militaire qui lui permettrait de terrasser l'Union Soviétique, sans parler des Etats-Unis. Bien que Hitler ait remporté de brillants succès à court terme en 1936 et en 1938, la diplomatie du IIIe Reich fut incapable de créer l'alliance antisoviétique proposé dans Mein Kampf. Confronté à une guerre contre la Grande-Bretagne et la France, Hitler se vit contraint, au dernier moment, de passer un accord opportuniste avec Staline. L'efficacité dévastatrice des forces de panzers, le deus ex machina des premières années de la guerre, ne formait pas la base de la stratégie avant l'été 1940, puisque ce fut une surprise, même pour les dirigeants allemands. Et si les victoires de l'armée allemande en 1940 et 1941 furent bel et bien spectaculaires, elles furent peu concluantes. Ainsi en arrivons-nous à la conclusion réellement vertigineuse que Hitler lança la guerre en septembre 1939 sans plan cohérent pour vaincre son principal antagoniste : l'Empire britannique. 

Pourquoi Hitler prit-il ce risque épique? Telle est assurément la question fondamentale. Même si l'on peut rationaliser la conquête de l'espace vital en y voyant un acte d'impérialisme, même si l'on peut créditer le IIIe Reich d'un remarquable effort de mobilisation de ses ressources pour combattre, même si les soldats allemands se battirent vaillamment, la conduite de la guerre par Hitler impliquait des risques si grands qu'ils défient toute rationalisation en termes d'intérêt pragmatique. Et c'est par cette question que nous rejoignons l'historiographie dominante avec son insistance sur l'importance de l'idéologie. C'est l'idéologie qui donna à Hitler le prisme à travers lequel il comprit le rapport de force international et le déploiement de la lutte de plus en plus mondialisée qui débuta en Europe avec la guerre civile espagnole, dans l'été 1936. Dans l'esprit de Hitler, la menace que représentaient les Etats-Unis pour le IIIe Reich ne relevait pas seulement de la rivalité conventionnelle des superpuissances. C'était une menace existentielle, liée à la peur que Hitler eut toujours d'une conspiration juive mondiale se manifestant sous la forme de la "juiverie de Wall Street" et des "médias juifs" des Etats-Unis. C'est une interprétation fantastique du véritable rapport de force qui explique le caractère volatile, très risques, des décisions de Hitler. Par questions pour l'Allemagne de se ranger pour devenir un satellite prospère des Etats-Unis, comme telle avait paru être la destinée de la république de Weimar dans les années 1920, parce que cela se serait soldé par un asservissement à la conspiration juive mondiale et, en définitive, par une mort raciale. Compte tenu de l'influence envahissante des Juifs, révélée par la montée des tensions internationales à la fin des années 1930, un avenir prospère fondé sur l'association capitaliste avec les puissances occidentales était tout bonnement impossible. La guerre était inévitable. La question était de savoir quand."

 

      Cette introduction de l'auteur marque bien ses ambitions. il suit l'ordre chronologique pour montrer comment l'économie allemande devint une puissance réelle, accordant une place très importante aux politiques menées avant la guerre. Cela scande son gros livre en trois parties : Redressement, La guerre en Europe, Guerre mondiale. Avec plus de cent pages de notes, placées en fin d'ouvrage, ce livre nous montre avec pédagogie, malgré la masse importante des faits brassés, comment l'économie allemande fut mis au service d'un projet insensé, et comment, par certaines des mesures mêmes prises par ses responsables (esclavages des travailleurs, déplacements des populations, destructions économiques et physiques de l'adversaire..) elle échoua. Nous pouvons comprendre également comment une stratégie de guerre totale peut - ou ne peut pas fonctionner - dans la confrontation de puissances industrielles.

 

Adam TOOZE, Le salaire de la destruction, Formation et ruine de l'économie nazie, Les belles lettres, collection Histoire, 2012, 800 pages

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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Lundi 29 avril 2013 1 29 /04 /Avr /2013 09:52

      L'histoire des entreprises indique que la guerre économique est plus appliquée que raisonnée, tant dans ses présupposés que dans ses conséquences. Elle est parfois génératrice de guerre tout court, parfois en constitue un substitut sans doute moins violent mais aux conséquences à moyen et long terme néfastes (sur le plan du bien être des populations). Si à un moment ou à un autre, par suite de collusion/fusion momentanée d'objectifs d'entreprise et d'Etat, la guerre économique est entreprise, il faut néanmoins avoir à l'esprit deux éléments très importants : du fait d'une certaine instabilité dans les instances dirigeantes ou dans les systèmes d'alliance entre entreprises, celle-ci peut être appliquée de manière décousue et contradictoire, dont les résultats bénéfiques ne sont pas évidents mais dont les répercussions sur les populations sont généralement dramatiques (au mieux chômage massif, au pire famine) ; du fait de la nature compétitive des relations entre entreprises ou groupes d'entreprises, la marge entre pratiques commerciales couramment déloyales et entre pratiques volontairement destinées à nuire est plus ou moins importantes. Avec la dominance actuelle des marchés financiers sur l'économie toutefois, les activités des traders et autres acteurs financiers sont relativement destructrices d'éléments de l'économie réelle, tant et si bien que dans certaines circonstances, la prospérité de la sphère financière dépend de destructions dans la sphère matérielle productive (envolée boursière se confond parfois avec suppression d'emplois..). La pratique dans les salles de marché les fait ressembler à des champs de bataille, à coup de fausses rumeurs et de vraies OPA agressives, tout cela étant tendu vers l'accroissement de valeurs nominales de titres financiers, sans "préjudice", comme on dit dans le droit des affaires, des conséquences sur la production, l'emploi et les services publics. 

    De nombreux stratégistes en herbe ou confirmés proposent couramment leurs services aux entreprises, pour mener des batailles économiques, comme l'indique l'ouvrage de Dominique FONVIELLE. Un ensemble de réflexions sur la finance internationale, par ailleurs, tend à faire voir l'acitivité des milieux financiers comme une guerre économique contre les peuples.

 

    Dominique FONVIELLE, dirigeant d'un cabinet de conseil et d'information stratégiques, ancien officier de renseignement propose aux entreprises, comme tant d'autres l'ont fait avant lui et après aux Etats-Unis, en Europe ou en Asie, d'appliquer une méthode de raisonnement tactique de l'Ecole supérieure de guerre au processus de décision de l'entreprise. 

"Au-delà de la stratégie "normale" de l'entreprise, les actes hostiles, l'exaspération de la concurrence, les pratiques concurrentielles déloyales, l'espionnage industriel, la désinformation mettent les dirigeants dans une situation de conflit permanent. Le plus grand danger serait de ne pas en tenir compte. Il s'agit donc de "mettre l'entreprise en dispositions de combat" et de tenir compte de l'environnement et des conditions de sa survie. (...) Nous sommes en guerre économique, et de nombreuses affirmations tendent à le prouver. Les meilleurs auteurs désignent l'Amérique hégémonique comme l'adversaire (l'ennemi) de la France et de l'Europe. (Nous remarquerons simplement ici que la Chine a déployé tout un arsenal économique bien plus agressif que celui des Etats-Unis...). La mondialisation est à l'origine de tous les maux de la planète et doit être combattue. Par leurs rejets, les entreprises des pays industrialisés accentuent l'effet de serre et favorisent le réchauffement de la planète. Une firme comme Monsanto aurait voulu gérer l'ensemble des ressources mondiales à partir de manipulations génétiques. A qui profitent ces accusations, ces actions sont-elles réellement menaçantes pour l'ensemble de la communauté mondiale ou ne servent-elles que des intérêts particuliers, politiques ou partisans? 

Pour y voir clair, il faut une méthode d'analyse. Pour apprécier le danger, et donc mettre en place les moyens de défense, il faut comprendre buts et moyens d'action adverses. Puisque nous sommes en guerre économique, appliquons à l'économie les principes de la guerre et de la tactique. Analysons la situation à la lumière de la "Méthode de raisonnement tactique" de l'Ecole supérieure de guerre, et nous pourrons apprécier les tenants et aboutissants des actions qui nous menacent, et donc évaluer les moyens et les méthodes à mettre en oeuvre pour survivre dans ce monde peuplé d'ennemis." L'auteur s'appuie donc sur cette fameuse "Méthode" (TTA 152) éditée en 1977. Ce document représente un corpus doctrinal intéressant dans la mesure où il vise à remettre en ordre les principes tactiques de l'engagement conventionnel des forces après les expériences de l'Indochine et de l'Algérie et fait appel à la réflexion sur les risques nouveaux que l'arme nucléaire a introduits dans l'art militaire. Il suit  la même démarche que de nombreux analystes employés par le Pentagone des Etats-Unis d'Amérique durant la guerre du VietNam, déploient dans l'administration fédérale ou dans les nombreuses entreprises (souvent elles-mêmes stratégiques) où ils ont essaimés ensuite. Comme la méthode TTA 152 française, les multiples projets de recherche américains développent une méthode de raisonnement tactique intégrée dans la stratégie de nombreuses grandes entreprises.                

        Comme tout document concernant la défense, il procès d'abord à une catégorisation des ennemis de l'entreprise. Suivant cette catégorie, une analyse du milieu et des circonstance de leur rencontre et des possibilités d'action sont définies.

Ainsi, en ce qui concerne les multinationales et la concurrence, pour la conquête des marchés émergents et la constitution du développement économique, sont mises en action des investissements étrangers en France. Comme actions légales, nous comptons la concurrence dans le cadre des lois existantes, l'action sur les marchés par OPA ou partenariats. Comme actions illégales peut être conduit un espionnage industriel avec ou sans appui de l'Etat. En ce qui concerne les stratégies économiques nationales et dans le cadre d'un perte de pouvoir des Etats, avec la mondialisation des échanges économiques et les luttes pour l'hégémonie mondiale, sont mises en oeuvre des réglementations restrictives, des embargos par l'Etat, gestionnaire de l'économie nationale (cas-type des clauses secrètes ou non de nations favorisées des Etats-Unis), des politiques d'influence sur les Organisations internationales, dont l'OMC ou la Banque mondiale ; un appui également aux entreprises nationales. Face aux nouvelles menaces économiques, provenant directement de la globalisation des échanges (finances, information, revendications, éco-terrorisme...), sont mises en oeuvre des techniques de blanchiment d'argent par le crime organisé, de communications, d'attaque des systèmes informatiques, jusqu'aux atteintes aux biens et aux personnes (enlèvements, sabotage...  Une grande place est accordée ici également à la guerre de l'information et à l'espionnage électronique. 

Le document permet l'examen également des divers cas de figures conflictuelles, où se jouent la mobilité des personnels, la fragilité du système d'information et l'Image :

- Etat contre firme. Personnels : Expulsions de personnels, droit au travail restrictif pour les expatriés, obligation d'embauche des personnels locaux ; Manipulation des recrutements pour prendre des parts de marchés. Fragilité du système : Ecoutes (Système Echelon), communication défavorable à l'entreprise, mise en place de réglementations défavorables en réaction, pour provoquer l'éviction des marchés au profit des entreprises nationales concurrentes. Image : Accusation d'exploiter des ressources locales sans contrepartie, d'ingérence politique pour des raisons économiques ou marcantilistes pour créer les conditions juridiques et économiques défavorables et la provoquer la perte de confiance des actionnaires, des salariés, des consommateurs...

- Firme contre firme. Personnels : Débauchage de cadres, diminution du patrimoine de compétences, retard technologique, perte de marchés, tout cela provoquant l'aggravation du risque de fusion et d'acquisition. Fragilité : Pénétration, désinformation, pillage technologique et commercial, détournement de clientèle, provoquant la diminution du chiffre d'affaires, la perte de parts de marchés, la fragilisation globale de l'entreprise. Image : Désinformation et atteinte à l'image pour provoquer le départ des cadres et des salariés, la diminution des performances, l'arbitrage négatif des marchés financiers...

- Criminalité, sectes et mafias. Personnels : Corruption, menaces, manipulation de cadres et de salariés, restrictions à la mobilité et l'indépendance des personnes, pour provoquer la perte d'autonomie de l'entreprise progressivement vidée de sa substance et l'amenant à disparaître. Fragilité : Utilisation de l'entreprise comme vecteur de blanchiment ou de prosélytisme, accroissant les risques juridiques et financiers. Image : création d'une image d'entreprise sectaire, corrompue, ou vecteur d'actes de blanchiment, pour parvenir à terme à la disparition de l'entreprise.

- Guérillas et preneurs d'otages. Personnels : Enlèvements, demandes de rançon, attentats, pour provoquer l'abandon du territoire, la perte de marchés, un traumatisme pour les salariés. Fragilité : Identification des cadres-clés, des implantations géographiques de l'entreprise et de ses vulnérabilités, pour provoquer l'impossibilité de travailler avec des expatriés, et l'obligation de se fier uniquement à des cadres locaux. Image : création d'une entreprise incapable de se défendre ou d'entreprise victime, pour provoquer les arbitrages négatifs des clients, des investisseurs, des actionnaires...

- ONG, syndicats et associations diverses. Personnels : Manipulation tendant à entraîner la perte de confiance des personnels dans leur firme. Fragilité : Communication défavorable, orientée vers le boycott. Image : Accusation d'atteinte aux droits de l'homme, à l'environnement, vers également l'appel au boycott...

   Tout le monde remarque que pour le regard distancié de l'analyste, les entreprises légales et illégales, les Etats effectifs ou non effectifs, les entreprises humanitaires ou criminelles peuvent être entraîné dans la guerre économique, de son propre fait ou du fait de l'environnement global...

  Les différents choix qui s'offrent à ces acteurs dépendent des critères d'évaluation interne et des "images de soi". Le document TT 152 toujours, permet de dégager 4 critères de choix :

- Surprise stratégique : En principe, c'est un critère prépondérant, surtout si des créations concurrentielles ou financières sont à attendre. A l'inverse, l'éducation du marché peut imposer de distiller progressivement les informations concernant la mise en place prochaine d'un produit, avec ses caractéristiques. la condition sina qua none de réussite est évidemment l'absence certaine de produits concurrents susceptible de faire échouer l'opération.

- Création de valeur : C'est un point important, dans la mesure où l'annonce de nouvelles acquisitions dans le cadre d'une opération de croissance externe a généralement tendance à faire peur aux marchés qui n'aiment pas le changement; La démonstration d'un bénéfice rapide est alors indispensable. A l'inverse, certains investissements peuvent avoir tendance à détruire de la valeur et à faire baisser le niveau des dividendes distribués. Une bonne communication doit permettre alors de justifier cette mesure et de rassurer les investisseurs.

- Respect du code d'éthique : Il est très délicat de passer outre les valeurs que l'entreprise s'est elle-même données. La tentation de sous-traiter des "affaires sales" est évidemment forte, mais il faut se souvenir qu'un jour ou l'autre ce type d'expédient sera connu et sera désastreux, car il sera évidemment exploité au mieux des intérêts concurrentiels.

- Conformité aux orientations politiques nationales : C'est une question de positionnement de l'entreprise et d'arbitrage entre diverses obligations en situation de force, il est toujours possible de passer outre. L'action de lobbying qui doit soutenir cette action doit prendre en compte le fait que les hommes sont plus sensibles aux politiques que les Etats, et que les carrières sont mobiles. Les mêmes hommes ne prennent pas toujours les mêmes décisions.

   Tout réside alors dans l'évaluation interne des avantages et des inconvénients d'appliquer ces critères... Mais souvent la décision est faite dans le but de gagner à court terme une guerre économique. 

 

   En termes très globaux, qui mettent face à face cette fois les peuples et les firmes, les Etats étant considérés comme inféodés à ces firmes, même si les personnels publics et privés n'ayant pas tous les mêmes préoccupations, de nombreux auteurs, qui sympathisent ou qui se veulent partie prenant d'un altermondialisme, partisans d'un autre mondialisation à laquelle nous assistons depuis près d'un quart de siècle, théorisent la résultante du fonctionnement des systèmes économiques dominants actuels. S'appuyant souvent sur des cas précis de fonctionnement d'une entreprise multinationale ou de l'économie de toute une région, ces économistes discutent d'une véritable guerre économique menée par tout un système financier - qu'il est difficile de percevoir entièrement comme la somme de l'agissement de milliers d'individus placés aux sommets des hiérarchies économiques ou à l'envers comme le fonctionnement d'une méga-machine supportée par tout un appareil idéologique et comptable - contre les peuples en général.

Citons simplement ici une dizaine de leurs thèses :

- Depuis les années 1980, on assiste au niveau planétaire à un appauvrissement massif comme résultat de politiques délibérées qui ont pour nom "néolibéralisme" ;

- La mondialisation ou globalisation est inséparable de la dérégulation des marchés des capitaux déidées par les gouvernements des principales puissances économiques et par les institutions financières multilatérales ;

- La mondialisation/globalisation implique une financiarisation croissance de l'économie de tous les pays de la planète au point que certains auteurs parlent d'une "tyrannie" des marchés financiers qui réduit fortement la marge de manoeuvre des politiques gouvernementales, sans pour autant que le point de non retour ait été atteint. Il y a encore et sans doute plus actuellement une lutte à l'intérieur même des institutions financières nationales et internationales dans laquelle des responsables estiment que les marchés financiers doivent être à nouveau régulés ;

- La mondialisation/globalisation n'est pas un processus purement économique. Les politiques menées par un nombre croissant de gouvernants qui ont suivi la voie ouverte par l'administration américaine Reagan et le gouvernement britannique Thatcher, au début des années 1980, l'ont puissamment accélérée. Les gouvernants ont délibérément réduit la possibilité des pouvoir publics.

- Il est nécessaire de prendre un nouveau tournant qui mette la satisfaction des besoins humains au centre des politiques mises en oeuvre. Et sans doute dirions-nous de mettre enfin le, les peuples au centre de la vie politico-économique. Pour atteindre cet objectif, il faut prendre des mesures contraignantes à l'égard des détenteurs de capitaux. Les opprimé(e)s peuvent devenir les acteurs d'un changement révolutionnaire. La mondialisation néo-libérale n'est pas incontournable (et est d'ailleurs de plus en plus contournées actuellement, tant par des acteurs économiques nationaux, que par des populations entières).

- Après plus de vingt ans de politiques néo-libérales, la croissance économique n'a pas retrouvé le niveau des trois décades qui ont suisi la seconde guerre mondiale. Le développement est non seulement ralenti, mais il implique dans le cadre néo-libéral, une augmentation des inégalités à la fois à l'intérieur des pays et entre les pays du Centre et de la Périphérie.

- La mondialisation/globalisation en cours implique un recentrage des investissements, de la production et des échanges sur les trois pôles principaux aux plans industriels financier, commercial et militaire : la Triade Amérique du Nord-Europe-Japon.

- La mondialisation/globalisation implique dans la phase actuelle à la fois une ouverture des frontières aux mouvements des capitaux et une fermeture des frontières des pays industrialisés aux populations du Tiers-Monde et de l'ex-bloc dit "socialiste.

- La richesse est produite par le travail humaine et la nature. Une partie croissante du surproduit du travail humain est déviée vers la sphère financière par les détenteurs de capitaux. Ils investissent une fraction décroissante de ce surproduit dans la sphère productive. Ce processus n'est pas sans fin mais, si un virage n'est pas pris grâce à l'action de ceux et de celles d'en bas, il risque de durer et d'aboutir à des crises financières de plus en plus fréquentes et d'une ampleur croissante. 

Même si depuis 2004, date à laquelle ont été émises ces thèses, la situation a évolué (les régions changent de dimension économique, les notions de Centre et de Périphérie ont perdu de leur pertinence au profit d'un monde plus multi-polaire, sans que celui-ci gagne en stabilité d'ailleurs), et parfois a empiré (changements climatiques accrus, multiplication exponentielle des fraudes fiscales...), il reste une analyse Peuples/Fiance mondiale qui reste selon leurs auteurs plus que jamais d'actualité. La lecture attentive de la presse financière elle-même donne des signes d'accélération d'une certaine décroissance dans certaines parties du monde. Une inquiétude se manifeste de plus en plus des milieux financiers eux-mêmes quant à l'évolution d'un système qui semble échapper à leurs analyses les plus fines.

 

Eric TOUSSAINT, La finance contre les peuples, La Bourse ou la vie, Editions Syllepse/CETIM/CADTM, 2004 ; Dominique FONVIELLE, De la guerre... économique, PUF, collection Défense et défis nouveaux, 2002.

 

STRATEGUS

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Samedi 27 avril 2013 6 27 /04 /Avr /2013 13:40

  Fanny COULOMB met en avant dans son essai de nouvelle conceptualisation de la guerre économique, l'élément essentiel de la volonté de nuire. Dans ce cadre, à première vue, on ne peut discuter de guerre économique que dans le cas d'Etats mettant en oeuvre une stratégie précise, élaborée et mise en oeuvre, par exemple sous la seconde guerre mondiale par le IIIe Reich, comme élément d'une guerre totale. Mais sans examiner cette stratégie de guerre économique qui ravagea notamment l'Europe, elle effectue un examen des théories de guerre économique en passant directement des réflexions de Friedrich LIST à celles de A O HIRSCHMAN, pour aboutir à une vision non de guerre économique à proprement parler, mais plutôt d'armes économiques utilisées par les Etats.

 

    Friedrich LIST, notamment dans son Système national d'économie politique (Paris, Capelle Editeur, 1857), est le premier économiste à insister sur l'importance de la dimension économique de la sécurité nationale. L'ensemble de la production nationale, et non uniquement, celle de caractère stratégique (armements, métallurgie, carburants), participe à la défense nationale, et ce d'autant plus efficacement que les forces productives sont pleinement employées, ce qui ne peut être que le résultat d'une volonté politique, et non du libre jeu des marchés, et d'une union collective forte. Il en appelle également à la conduite par le pays d'une politique commerciale et de puissance, pour dégager un excédent commercial, passant sans transition du domaine économique au domaine militaire, des problèmes de défense à ceux de sécurité économique.

 

  La logique néo-mercantiliste développée récemment par les Etats, nonobstant une mondialisation qui devient moins globale qu'il le parait, conduit à élargir l'analyse de la sécurité nationale à la sphère économique. Le lien entre le potentiel industriel d'un pays et sa capacité à peser sur les normes du système international et à élargir sa sphère d'influence, notamment par les politiques d'assistance commerciale et technique est mis en évidence par exemple par M BORRUS et J ZYSMAN (Industrial compettitiveness and American national security, dans l'ouvrage de W SANDHOLTZ et ses collaborateurs, The Highest States - The Economi Foundations of the Next Security System, Oxford University Press, 1992). D'un autre côté, cette perspective conduit à s'interroger sur les problèmes de dépendance et de vulnérabilité des économies nationales. Albert Otto HIRSCHMAN (1915-2012) (National power and the structure of Foreign Trade, University of California Press, 1980, réédition), dans une étude de 1945, se démarque des analyses libérales et impérialistes des relations internationales et se réfère fréquemment à la théorie mercantiliste. Sa théorie est centrée sur les relations entre le commerce extérieur et la puissance d'une nation. Présenté aujourd'hui couramment comme un "économiste politique", il développe dans son ouvrage fondateur une analyse de la vulnérabilité des économies nationales à l'utilisation de l'arme économique par un ou plusieurs pays (quotas, contrôle des échanges, investissements de capitaux et autres instruments). La question n'est pas de s'interroger sur la validité des théories de l'impérialisme. Il se contente de revendiquer son appartenance à un courant général qui accepte l'idée selon laquelle les nations mènent une politique de puissance, quelles que puissent être leurs origines économiques, politiques ou idéologiques. Il montre d'abord que les questions relatives aux stratégies économiques des Etats n'ont pas toujours été bien posées (notamment par MACHIAVEL et ses continuateurs). L'enjeu qu'il se donne est de démontrer les possibilités d'utilisation du commerce extérieur (aide extérieure, flux de capitaux ou négociations commerciales) comme instrument de de pression politique. Véritable auteur du "coefficient de Gini", HIRSCHMAN a mis au point une mesure de la concentration du commerce qui lui permettait de mesurer la dépendance d'un pays vis-à-vis de l'extérieur, et par là sa vulnérabilité. Ce coefficient est beaucoup utilisé dans les études économétriques, notamment celles qui traitent des questions de défense (pénétration des secteurs stratégiques d'un pays, projection de puissance par des pénétrations). Il met en évidence l'indice de préférence des grands pays pour les pays les plus petits et les plus faibles en matière d'importation. Cette analyse montre que le laissez-faire est une exception ; les contrôles, les protections et les échanges inégaux étant la règle, même de la part des chantres idéologiques de la mondialisation et de l'ouverture des frontières (les Etats-Unis ou... la Chine). Dans ces conditions, les Etats jouent de leur influence pour modifier les flux commerciaux à leur profit. Il rejoint les analyses de Friedrich LIST dans son opposition à une concurrence internationale généralisée dans une situation caractérisée par des Etats aux niveaux de développement inégaux. 

Plusieurs auteurs suivent également cette tendance. Thomas Crombie SCHELLING (né en 1921) souligne en 1958 (international Economics, Boston, Allyn and Bacon) la nécessité d'étudier les différents aspects de la politique économique internationale, et notamment la liaison entre les objectifs politiques poursuivis par une nation et les instruments de sa politique économique extérieure (protectionnisme, sanctions économiques, contrôle des produits stratégiques...), ces pratiques étant appelées à se développer. David BALDWIN (Economic Statecraft, Princeotn University Press, 1985) s'intéresse aux techniques économiques variées pouvant être employées comme instrument de politique extérieure. Son étude sur "l'art de la politique" ou "l'art de conduire les affaires de l'Etat" ou la "diplomatie économique" se centre sur les instruments utilisés par les politiques dans leurs tentatives d'exercice du pouvoir. Au service du "prince", il s'agit de développer une nouvelle perspective de l'intérêt national "qui prenne en compte le chevauchement entre les intérêts nationaux". La théorie de la globalisation et la théorie marxiste adoptent toutes les deux, selon lui, une conception erronée du rôle de l'Etat. La première ne lui accorde pas assez d'importance, tandis que la seconde le réduit à n'être que le reflet des intérêts des classes dominantes, sans objectif collectif d'amélioration de la situation nationale.

Pour Fanny COULOMB, "on touche ici à la véritable signification de la guerre économique ; la puissance ou la vulnérabilité économique influe directement sur le niveau de sécurité nationale.". Le problème est qu'elle recherche surtout les éléments d'une guerre économique menée par des Etats, impulsant des stratégies d'entreprise, ce qui peut être pertinent dans le cas d'entreprises publiques ; et du coup ne voit pas, ou la minore, la perspective inverse, une guerre économique menée par des méga-entreprises, utilisant des ressources étatiques pour mener leurs propres stratégies. A ne voir que des aspects intentionnels déclarés et des armes économiques aux services des Etats, elle passe sans doute à côté de grandes questions concernant les activités des grands groupes internationaux privés. 

 

   Adoptant la même posture et se plaçant du point de vue des intérêts nationaux français, Frédéric CHARPIER se pose la question de l'identité des "combattants de cette guerre économique, si silencieuse qu'elle en serait presque indécelable". "Sur quel front mènent-ils leurs actions et à quelles armes ont-ils recours?

"Cette guerre singulière, écrit le journaliste d'investigation, se déroule sur de multiples champs de bataille aux lignes de front mouvantes et souvent invisibles : exploration minière, laboratoires de recherche, coulisses de l'ONU ou de l'OMC ou encore intrigues au sein des institutions financières et bancaires. Les Etats y engagent des moyens considérables - services secrets, réseaux d'influence, cabinets d'enquête privés ou encore centre de recherches... et soutiennent des fondations elles aussi largement mises à contribution. Ils recourent aux ONG qu'ils peuvent manipuler ou instrumentaliser, ainsi qu'aux chambres de commerce, aux cabinets d'avocats d'affaires, aux sociétés militaires privées ou encore au fonds d'investissement, véritables et modernes chevaux de Troie (sur le rôle des fonds d'investissement, voir Alexandra GUY et Xavier BASHER, Capitalisme financier et sécurité économique, Editions Vuibert-Institut national des hauts études de la sécurité et de la justice, 2011). (...) Enfin, les Etats n'hésitent pas à instrumentaliser la lutte contre la corruption et les offres publiques d'achats (OPA) ou encore à recourir à la guerre des monnaies. (...) Dans le même esprit de compétition, certains pays subventionnent parfois de façon discrète des laboratoires universitaires, des agences gouvernementales ou des sociétés privées afin de financer des programmes de recherche dans des domaines stratégiques tels que les nanotechnologies, la biométrie, la robotique, la lutte contre les armes bactériologiques, les nouvelles ressources énergétiques ou encore l'exploitation des ondes terahertziennes (ondes qui permettent de "voir à travers les murs", de détecter des explosifs et des mines). Tout aussi effrénée est la course pour le contrôle de l'information et des nouveaux réseaux de communications, qu'il s'agisse de la bataille qui se joue à l'Internet ou de l'appropriation méthodes des banques de données."  Dans une conclusion provisoire, nous pouvons lire : "L'avenir de la France tout comme celui des grandes nations qui aspirent dans le futur à jouer les premiers rôles ne dépend que de la volonté et des choix avisés de ses dirigeants ainsi que d'une perception lucide des véritables enjeux. (...) ... l'on peut, au terme de cette enquête, tirer de celle-ci de précieux renseignements.

- Tout d'abord, il semble établi que la compétition économique s'apparente bien et sans excès de la,gage à une véritable guerre. Cette guerre économique (ou guerre des économies) alterne même les guerres chaudes comme en Irak ou en Lybie et d'innombrables formes d'action plus ou moins clandestines et parfois même invisibles. Sur ce champ de bataille où le combat parât souvent indécelable se déploient des forces insoupçonnées qui utilisent des "armes" aussi bien conventionnelles qu'inédites et sophistiquées. La ligne de front qui oscille entre un cabinet d'affaires de Wal Street et une opération de maintien de la paix en Afghanistan décide ainsi du choix des armes.

- Ensuite, les Etats qui disposent d'un véritable arsenal semblent recourir avec prédilection aux réseaux d'influence le plus souvent invisibles ou du moins habilement camouflés. Ces réseaux, qui sont autant de petites armées de guérilleros en col blanc (avocats, hommes d'affaires, hauts fonctionnaires, agents secrets), oeuvrent dans les coulisses de l'OMC ou celles de l'Union Européenne, ou encore en Afghanistan, sous le paravent d'ONG ou de services humanitaires de pacification.

- Enfin, les Etats peuvent à l'occasion instrumentaliser des institutions financières de haut niveau ou manipuler des agences de notation qui, non sans arrière-pensée, ont par exemple manifestement attisé, au début de l'année 2012, la crise de la dette européenne.

- Toutefois, un des enseignements majeurs de cette enquête réside dans l'importance si ce n'est la primauté de la "guerre de l'information" à laquelle se livrent avec une virulence sans cesse accrue les grands Etats. Cette guerre de l'information constitue à l'évidence un des enjeux cruciaux de la guerre commerciale et industrielle. Les Etats ne lésinent en effet sur aucun moyen, usant de tous ceux qu'ils jugent nécessaires à la lutte impitoyable qu'ils mènent sous les auspices de la guerre du renseignement dont l'action s'étend de la censure au contrôle des populations en passant par l'espionnage industriel, économique ou diplomatique."

   Cette enquête, même si celle-ci bénéficie d'un large esprit de synthèse plus que certaines autres, reste au niveau de la guerre économique entre Etats. Nous pouvons remarquer que, dans la production éditoriale, bien plus de textes sont consacrés à cette guerre économique interétatique qu'à celle, plus difficile à cerner, car plus éparse, même si elle est autant systématique, entre entreprises utilisant de manières croisées services publics et services privés.

 

 

Frédéric CHARPIER, L'économie, c'est la guerre! Les agents secrets au service du big business (sous titre assez trompeur en fait), Seuil, 2012 ; Fanny COULOMB, Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003

 

STRATEGUS

Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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Vendredi 26 avril 2013 5 26 /04 /Avr /2013 09:59

     La guerre économique est assez répandue dans le temps et dans l'espace avant même d'avoir été pensée (il n'est qu'à regarder par exemple la "technique" des sièges des villes de l'Antiquité à la Renaissance : nombre d'entre elles sont prises en affamant la population, et en détruisant ses ressources). La guerre économique en tant que telle n'a jamais constitué un sujet d'étude ni pour les économistes, ni pour les stratégistes ou les stratèges, comme le rappelle Ali LAÏDI. "Seuls les penseurs marxistes (mais pas Marx lui-même) s'intéressent à la question." Au début du XXe siècle, Nikolaï BOUKHARINE présente la guerre économique comme la faiblesse du capitalisme. Mais ses analyses, même si elles sont utilisées sous la seconde guerre mondiale par l'état-major soviétique (et d'ailleurs comme une "réponse" à la stratégie de la faim nazie), sont vite oubliées. Une partie d'entre elles refont surface dans les années 1970, avec l'école de l'Économie Politique Internationale (EPI). Ses chercheurs reconnaissent alors l'existence de rapports de force économiques entre les nations et s'intéressent aux logiques d'affrontement entre les marchés et les Etats. Ils ne font pas pour autant l'analyse que nous appellerons pour l'instant triangulaire États/Peuples/Marchés.

 

   Dans un premier temps, limitons-nous à la guerre économique entre Etats.

 

   Plusieurs auteurs abordent des éléments de la guerre économique, au long des siècles, sans approfondie la question de manière globale :

 

- SUN TZU (de manière alors très indirecte, même s'il est cité beaucoup par les chercheurs) fait de l'espionage des rssources de l'ennemi un élément capital de la stratégie. Afin d'être certain de gagner la guerre si possible sans mener bataille. 

 

- Thomas HOBBES, dans le Léviathan propose également de faire des espions des agents très importants, mais il s'intéresse beaucoup plus à la guerre, comme beaucoup de stratégistes, qu'à la guerre économique. Pourtant dans sa théorie de la "guerre de tous contre tous" ne peut que renfermer des éléments économiques capitaux.

 

- Jean-Jacques ROUSSEAU propose (Que l'état de guerre nait de l'état social, dans Oeuvres complètes, Gallimard, collection de la Pléiade, 1964) une définition très large qui ne se limite pas à l'affrontement armé : "j'appelle guerre de puissance à puissance l'effet d'une disposition mutuelle, constante et manifestée de détruire l'Etat ennemi, ou de l'affaiblir au moins par tous les moyens qu'on le peut. Cette disposition réduite en acte est la guerre proprement dit : tant qu'elle reste sans effet, elle n'est que l'état de guerre". Il distingue donc la guerre effective de l'état de guerre, dans lequel tous les moyens, y compris économiques, sont utilisés. 

 

- Les penseurs libéraux Adam SMITH et David RICARDO aborde les relations économiques internationales comme objet d'étude, alors que jusque là était confondus l'Etat, le marché et l'international, lorsqu'on étudiait le phénomène guerre. Mais l'on reste toujours dans le cadre de la guerre interétatique.

 

- Si la guerre économique n'est pas pensée, malgré l'émergence des marchés à partir du XVIIIe siècle, c'est aussi selon Ali LAÏDI, "parce que le libéralisme a imposé le récit d'un commerce pacifique" porté notamment par MONTESQUIEU dans l'Esprit des lois : l'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent mutuellement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins naturels." Il distingue toutefois, toujours au niveau des relations internationales, le commerce entre les Etats, le bon commerce non belliqueux, et le commerce entre les particuliers, lourd de menaces sur la stabilité et la tranquillité des nations. 

 

- L'Abbé Gabriel Bonnet de MABLY (principes de négociations, pour servir d'introduction au droit public de l'europe fondé sur les traités, La Haye, 1767) d'une part et Benjamin CONSTANT (De l'esprit de conquête, 1814, réédité par l'Imprimerie nationale en 1992) d'autre part, estiment toutefois qu'il n'y a pas de différence entre l'esprit guerrier et l'esprit du commerce.

- La plupart des auteurs traitent des relations internationales, comme Raymond ARON, strictement ou principalement comme des relations de paix ou de guerre, dans l'exercice de leur monopole de la violence. Dans la guerre économique, la violence n'est pas physique, mais surtout sociale, et ne peut donc pas entrer dans le cadre des relations entre Etats. Raymond ARON écrit notamment, dans Paix et Guerre entre les nations (Calmann Lévy, 1984) : "A divers égards, le système économique échappe au système interétatique ; pour mieux dire, les Etats, par leurs politiques, contribuent à former le système économique, mais celui-ci, inégalement déterminé par les Etats selon les pesanteurs de chacun d'eux, constitue un système différent du système interétatique, qu'on devrait plutôt qualifier de transnational que d'interétatique ou même d'international". Il exclut "a priori la prédominance du système économique", et induit, chez ses continuateurs et ceux qui s'inspirent de ses écrits une tendance à considérer que seuls importent en dernier ressort les rapports de force militaires, même s'ils reconnaissent que les guerres peuvent avoir des motivations économiques et des conséquences économiques. Seul domaine où l'économie joue un rôle fort : le domaine de l'économie militaire ou des armements. 

 

- A l'inverse, après les soubresauts géopolitiques des années 1960, des auteurs, qualifiés de transnationalistes, ne mettent plus l'Etat au centre du monde. Par exemple, Robert KEOHANE et Joseph NYE (Transnational Relations and World politics, dans international Organisations, été 1971) montrent que les gouvernements ne maîtrisent pas l'ensemble des relations internationales et que les relations entre les acteurs non étatiques ont un impact important sur les sociétés. Nous passons alors d'un modèle à un autre, du modèle interétatique au modèle transnational sans qu'aient été analyses les différentes guerres économiques menées par les Etats, et sans non plus que soient analysés plus tard réellement les différents élément de guerre économique mises en oeuvres par les acteurs transnationaux. 

 

- Seul économiste non marxiste à approcher l'analyse des guerres économiques, et ce de manière indirecte, Friedrich LIST (1789-1846) examine, comme par ailleurs Adam SMITH et Alexander HAMILTON, mais de manière beaucoup plus appuyée, les fondements économiques de la puissance militaire. L'objet essentiel de ses théories, nous dit Edward Mead EARLE, est la puissance, associé au bien-être. Il veut montrer (Das nationale System der politischen Okonomie, Stuttgart, 1841, dans Schriffen, Reden, Briefe, Berlin, 1930-1935, 10 volume, sous la direction d'Artur SOMMER, Berlin, 1930) que la capacité d'une nation à faire la guerre se mesure en fonction de sa capacité à produire la richesse, et c'est le développement maximal de s puissance productive qui constitue le but de l'unification nationale et du protectionnisme. Une politique protectionniste peut pour un temps - et seulement pour un temps - conduire à un niveau de vie plus faible, parce que les droits de douane impliquent nécessairement des prix plus élevés. Mais ceux qui prétendent que le faible coût des biens de consommation est le critère principal d'évaluation des avantages du commerce extérieur se préoccupent peu de la puissance, de l'honneur ou de la gloire de leur nation. Ils doivent prendre conscience que les industries protégées sont une partie organique du peuple allemand. Plus la capacité de production d'une nation est élevés, plus sa position dans ses relations extérieures est forte et grande son indépendance en temps de guerre. Par conséquent, on ne peut séparer les principes économiques de leurs implications militaires : "A une époque où la science technique et mécanique exerce une si grande influence sur les méthodes militaire, où toutes les opérations de guerre dépendent, dans une si large mesure, du revenu national, où l'efficacité de la défense tient beaucoup au fait que la masse de la nation est riche ou pauvre, intelligente ou stupide, énergique ou noyée dans l'apathie ; que ses sympathies sont exclusivement tournées vers la patrie ou partiellement vers les pays étrangers, qu'elle peut rassembler une foule ou un petit nombre d'individus pour la défendre, à une telle époque, plus que jamais, il convient de mesurer la valeur des manufactures d'un point de vue politique". Comme Hamilton, écrit Edward Mead EARLE, qui ne cache pas ses sympathies pour la conception libérale classique de l'économie, "List fut l'un des principaux acteurs du renouveau mercantiliste dans le monde moderne. Quelles aient pu être les vertus du mercantilisme au XVIIe et au XVIIIe siècle, sa contrepartie moderne a été une force incendiaire dans un monde terriblement inflammable et explosif. Le néo-mercantilisme est d'autant plus dangereux qu'il opère dans notre société hautement organisés et intégrée. Il a partie liée avec le système de guerre. A un degré qui aurait fait honte aux mercantilistes de jadis, il a utilisé le pouvoir de l'Etat pour rehausser le pouvoir d'Etat. Tous les vieux expédients ont été renforcés par une foule de nouvelles mesures sous forme de quotas, boycotts, contrôle des échanges, rationnement, constitution de stocks et subventions. Le nationalisme économique pratique dans le demi-siècle qui suivit 1870 a engendré l'économie, l'état et la guerre totalitaire, si inextricablement liés qu'il est devenu impossible de dire lequel en est la cause et lequel la conséquence. Au nom de la sécurité nationale, l'autorité politique s'est étendue à presque tous les domaines de l'activité humaine." 

 

- Ce sont les auteurs marxistes qui ont le plus parlé de la guerre économique, plus d'ailleurs en tant que rapports entre Etats, qu'entre rapports entre agents économiques, si l'on excepte la période la plus récente, où à travers les effets négatifs de la mondialisation, on discute de véritable guerre économique entre peuples et firmes. Pour ce qui concerne les auteurs marxistes au XIXe au XXème siècles, la guerre économique entre les grandes puissances capitalistes est une réalité. C'est d'ailleurs elle qui doit favoriser ou induire l'échec économique de tout le système capitaliste. Bien que Karl MARX ait beaucoup écrit en tant que journaliste sur les révolutions en Europe, ni lui, ni ENGELS, ni même LÉNINE ne proposent une théorie d'ensemble des relations internationales. Leurs réflexions se concentrent essentiellement sur le fonctionnement du capitalisme et son impact sur les peuples. Nicolas BOUKHARINE (1888-1938) présente la guerre comme la mort du système capitaliste, rejoignant sur ce point de nombreux auteurs non-marxistes sur la structure anarchique de l'économie mondiale. Notamment dans son ouvrage de 1915, l'économie mondiale et l'impérialisme, le compagnon de LÉNINE, considère que guerre et concurrence sont les deux faces de la même pièce capitaliste. Il n'évoque pas explicitement le concept de guerre économique, mais pourtant c'est bien ce qu'il décrit de long en large. Le développement de l'échange international, loin de favoriser l'installation d'une économie pacifiée, un accroissement de la solidarité, est accompagné d'un accroissement de la concurrence la plus âpre et d'une lutte à mort. Dans son observation des marchés, BOUKHARINE remarque que les entreprises américaines de son époque n'ont pas de limite éthique, et qu'elles utilisent les procédés de lutte les plus âpres : recrutement de bandes de brigands détruisant les chemins de fer, sabotant et ruinant les canalisations de pétrole, incendies et assassinats, corruption sur une immense échelle, espionnage industriel, procédés d'abord utilisés à l'intérieur des Etats-Unis, puis à l'extérieur, notamment dans la zone "réservée" du continent américain. 

- Ces approches transnationales et marxistes des rapports de force économique inspirent dans les années 1970, les chercheurs de l'EPI qui constatent que les rapports économiques entre les Etats se radicalisent. Ils croisent, comme aux origines de l'économie politique, laquelle ne se focalisait pas sur les données quantitatives, mais tentait également des véritables analyses qualitatives, les questions politiques et économiques. Ils analysent les interactions entre les marchés et les Etats, n'ayant pas peur des foudres de l'establishment économique libéral qui les accuse de politiser l'économie. L'EPI ne parle pas, elle non plus à proprement parler de guerre économique, mais toute sa démarche finit par admettre son existence. Susan STRANGE (International Economics and international Relations, A Case of Mutual Neglect, dans International Affairs n°46, 1970) refuse la dissociation des problématiques politique et économique. La liaison entre ces problématiques doit permettre aux politiques de voir le monde autrement que par le seul prisme binaire paix/guerre, et aux économistes de cesser de faire de l'angélisme avec des chiffres. L'establishment politique américain ne s'y trompe pas et s'inspire de leurs analyses pour maintenir l'hégémonie sur la planète, mais Susan STRANGE, par exemple, estime que pour l'instant la bataille des Etats qu'elle analyse est perdue et que les marchés ont pris le dessus ("Who or what is responsable for change? Who or what exercises authority - the power to alter outcomes and redefine options for the others - in the world economy or world society?" The Retreate of the State. The Diffusion of Power in the world Economy, Cambridge University Press, 1996). En cause dans le grignotage de la prépondérance des Etats, pas seulement les multinationales, mais aussi les mafis, les bandes armées et les groupes terroristes qui occupent des "zones grises" dont les Etats sont exclus. Elle pose, avec ses collaborateurs, les bonnes question concernant la guerre économique. Ses acteurs sont autant les firmes que les Etats.

 

Ali LAÏDI, Aux sources de la guerre économique, Armand Colin 2012 ; Edward Mead EARLE, les maîtres de la stratégie, Bibliothèques Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980.

 

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