Mercredi 3 juillet 2013 3 03 /07 /Juil /2013 12:30

     La géopolitique de l'énergie ne traite, au vu des manuels et des traités quand ils la mentionnent et l'analysent, ce qui n'est pas le cas partout, encore que de géopolitique des énergies fossiles, surtout du pétrole et du gaz naturel, et à propos de la production, de la circulation et de la distribution de l'électricité, surtout de l'énergie nucléaire. Or la production d'énergie, à partir du XIXe siècle, n'est pas du tout la même que celle des siècles antérieurs et, sans doute, faut-il l'espérer, la même que dans le courant du IIIe millénaire. Analyser une géopolitique de l'énergie revient donc, suivant l'énergie en question - animale, humaine, mécanique, électrique, combustible (du feu au pétrole) - à étudier certaines composantes qui apparaissent dans tous les cas ou dans les cas les plus fréquents, à travers les siècles.

   Parmi ces invariants,  nous pouvons énoncer :

- une présence massive des sources d'énergie sur des espaces restreints ;

- une utilisation d'énergie pour l'extraction même de ces énergies ;

- une circulation (transport) de ces énergies ;

- une demande de cette énergie inégale également suivant les territoires ;

- une présence de "maîtres de l'énergie", fraction ou partie des populations productrices ou contribuant à leur distribution voire contrôlant les circuits de consommation, qui en tire un pouvoir, suivant les civilisations, principalement religieux, politique, économique et/ou social. Ces parties de la la pupolation participent à la structure du pouvoir dans leurs sociétés respectives et influent sur l'ensemble de la géopolitique, y compris celle qui ne concernent pas directement l'énergie.

   Nous sommes tellement centrés sur les difficultés d'approvisionnement contemporaine en énergie que nous en oublions tout le reste, dans le temps et dans l'espace.

Alors même que les types d'énergie eux-mêmes - en concurrence ou en complémentarité - influent sur la géopolitique globale. Pour prendre un exemple, au XIXe siècles, coexistent dans des conflits permanents, plusieurs formes d'énergie, parfois très distantes les unes des autres, par les pratiques sociales mises en oeuvre. En Europe émerge une véritable économie du charbon de terre alors qu'en Inde domine encore largement l'utilisation de l'énergie animale et humaine, et cela dans de nombreux secteurs d'activités...

 

     Une géopolitique de l'énergie, très différente d'une période de dominance énergétique à une autre, doit tenir compte de caractéristiques propres à l'énergie. Il existe en effet une différence entre énergie primaire et énergie secondaire dont nous devons tenir compte.

On parle d'énergie primaire pour désigner l'énergie directement issue de l'exploitation d'une ressource disponible dans la nature : bois, charbon, pétrole, gaz naturel, vent, rayonnement solaire, énergie hydraulique ou géothermique. On peut considérer, avant le XIXe siècle, en outre, l'énergie humaine et l'énergie animale comme des énergies primaires. Néanmoins, certaines énergies ne sont pas toujours directement utilisables : il faut d'abord les transformer (raffinage du pétrole pour obtenir de l'essence).

L'énergie secondaire est le résultat d'une transformation d'une énergie primaire au moyen d'un système de conversion : l'électricité (énergie secondaire) est par exmeple produite à partir de l'exploitation du charbon (énergie primaire) ou de gaz (énergie primaire) dans une centrale thermique, d'uranium (énergie primaire) dans une centrale nucléaire.

le passage d'une énergie primaire à une énergie secondaire se fait avec des pertes de transformation ou de conversion. 

    Dans l'Antiquité, et auparavant, les seules ressources sont la force humaine (à partir du travail des esclaves notamment), la traction animale (pour le transport) et la biomasse, en particulier le bois pour la cuisson, le chauffage et l'éclairage. Toutefois, dans l'Antiquité existe déjà de l'énergie mécanique, notamment à partir de l'utilisation de l'eau. Au Moyen Age européen, viennent d'Orient les moulins à vent qui fournissent une énergie plus efficace, en particulier pour l'industrie alimentaire et l'industrie textile. Le moulin à eau, plus puissant, redécouvert parfois, permet le développement des moulins à papier et des moulins à battre le fer.    

    Ce n'est que il y a peu de temps, vers le XIXe siècle, que est mise en oeuvre une énergie mécanique massive, notamment à partir de l'utilisation du charbon pour faire mouvoir des machines à vapeur.

    La découverte de l'énergie électrique, énergie secondaire par excellence, fabriquée d'abord par détente de vapeur produite par la combustion du charbon, enclenche une révolution de grande ampleur. L'utilisation du pétrole dans les centrales thermiques dynamise l'évolution de la société industrielle. L'invention du moteur à explosion modifie ensuite son visage ; le pétrole devient la source d'énergie la plus importante du point de vue géopolitique. L'éloignement, la rareté de cette source d'énergie des lieux d'utilisation la rend proprement stratégique, au même titre que les minerais de fer, de cuivre,.

  L'utilisation au siècle dernier de l'électricité produite par l'énergie nucléaire et par des centrales à cycle combiné, alimenté au gaz naturel provoque un développement accéléré de la société industrielle.

 

    Ainsi, une géopolitique de l'énergie humaine est envisageable, même si cela est bien sûr anachronique par rapport à l'apparition de la géopolitique dans l'histoire des idées, en considérant des sources géographiquement située d'esclaves, dans la mesure même où l'esclavage pour dettes et l'esclavage par faits de guerre ne suffit plus à alimenter un système esclavagiste comme celui de la civilisation gréco-romaine. Un commerce d'esclave s'organise pour alimenter le système économique romain, le fournir en énergie romaine, ceci d'autant plus que le travail est considéré par les élites comme une activité dégradante et qu'il n'est plus question à partir d'une certaine période d'alimenter les marchés d'esclaves à partir du vivier des populations conquises. De véritables sources d'esclaves, bien délimitées, une circulation d'esclaves, l'activité d'une puissante classe de commerçants d'esclave, des points de concentration de la demande d'esclaves, tout cela peut fournir matière à une géopolitique.

    Il en est de même pour l'eau, les sources où l'eau est suffisamment puissantes pour faire mouvoir des moulins constituent autant de points stratégiques. 

    Dans tous les cas, existent des maîtres de l'énergie, que ce soit du feu dans la préhistoire ou du pétrole dans le monde moderne, qui occupent dans les sociétés en question des places centrales. Et de leur point de vue, s'il n'existe évidemment pas de pensée géopolitique (mais il existe une certaine pensée stratégique en revanche...), il existe des zones à surveiller et à défendre, non seulement contre des forces qui menaceraient l'approvisionnement en énergie, mais également contre les concurrents. La défense des points de concentration en énergie primaire est incluse dans la défense des voies commerciales d'approvisionnement en énergie. Les zones de guerre sont souvent, de ce fait, des zones récurrentes suivant les civilisations, précisément parce qu'elles constituent des points de concentration ou de circulation de l'énergie indispensable à leur fonctionnement. C'est aussi vrai dans l'Antiquité, au Moye-Age... que de nos jours, même s'il faut attendre le surdéveloppement des transports qui rapetissent dans l'imaginaire l'espace global d'activité, pour voir naître une géopolitique qui analyse les constantes et les variables des mouvements sociaux, politiques, économiques, militaires, en fonction des caractéristiques du climat, du relief, de la forme et de la masse des mers et des océans comme des terres, et de leur rapport entre eux; 

 

   De nos jours, qui dit géopolitique de l'énergie dit géopolitique du pétrole. Car le pétrole reste l'énergie de référence, matière première stratégique, seule matière première dont le prix peut être très supérieur au coût de production, matière première également facile à transporter et facile à utiliser. De manière proche, le gaz naturel, également hydrocarbure est englobé dans cette géopolitique-là.

  L'utilisation du pétrole est multiple, dans les transports et dans la production d'électricité, mais également dans la fabrication de biens manufacturés (plastiques...), ce qui en est fait la matière la plus susceptible de provoquer et de faire perdurer les conflits armés dans le monde. Les entreprise pétrolières et les Etats défendent les sources de pétrole avec une férocité qui rappelle celle des Romains pour protéger les voies d'approvisionnement en esclaves. 

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Besoins, ressources, échanges mondiaux, Editions Technip, 2009.

 

STRATEGUS

Par GIL - Publié dans : GEOPOLITIQUE
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Mercredi 3 juillet 2013 3 03 /07 /Juil /2013 09:16

            La question de la relation entre l'énergie utilisée par une société, et plus largement d'une civilisation, et la nature de cette société ou de cette civilisation est relativement peu posée dans l'histoire des idées et même dans l'histoire politique. Longtemps "protégée" par un statut de neutralité cette question, comme celle de la technique en générale, n'est posée que dans la grande période de contestation des années 1960 et 1970 en Occident, notamment par les mouvances écologiques. Elle l'est à nouveau aujourd'hui sous la menace, non de pénuries énergétiques principalement, car là les débats techniques (sur l'extraction de l'énergie fossile) sont loin d'être tranchés, mais de changements climatiques majeurs dont les effets se font ressentir surtout depuis la fin des années 1990.

Plus loin que la question de savoir si les sociétés occidentales peuvent survivre à une pénurie généralisée des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel...) et même des minerais indispensables au fonctionnement des installations nucléaires, émerge la remise en cause d'un système énergétique, "énergivore" et centralisé, qui influe, par l'intermédiaire des sociétés exploitatrices de ces énergies-là,  la sphère politique dans ses choix, jusqu'à dénaturer le caractère démocratique des institutions politiques.

 

        Marie-Jo MENOZZI, Fabrice FLIPO, et Dominique PÉCAUD, spécialistes de l'énergie à des égards différents, posent bien cette question des relations entre types d'énergie et types de société.

"Notre manière de vivre dans les société occidentales, organisée autour de l'abondance énergétique issue de l'exploitation des ressources fossiles est remise en cause. Depuis les révolutions industrielles du dix-neuvième siècle, et de manière accrue depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le mode de vie des sociétés occidentales impose une consommation énergétique importante. Cette "dépendance" énergétique n'est pas sans effet sur l'organisation sociale, mais réciproquement, celle-ci influence les formes de production et de consommation énergétiques. Par exemple, certaines de ces modalités d'organisation seraient probablement différentes si le courant continu à basse tension avait été préféré au courant alternatif de haute tensions. En effet, ce dernier, non stockable, favorise une production centralisée et l'existence d'un réseau unifié pour faciliter sa diffusion, alors que le courant continu à basse tension, stockable s'accommode mieux d'une production délocalisée dans de petites unités spécialisées. Le choix technique en faveur du courant alternatif fut aussi un choix d'organisation sociale (A GRAS et S POIROT-DELPECH, Grandeur et dépendance. Sociologie des macro-systèmes techniques, PUF, 1993). Nous pouvons également remarquer qu'à un niveau microsocial, la gestion et l'utilisation de l'électricité structure et est structurée par l'organisation de la cellule familiale (D DESJEUX et collaborateurs, Anthropologie de l'électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, L'Harmattan, Collection Logiques sociales, 1996), ou bien encore que l'organisation de l'espace social, la distance entre nos lieux de vie et de travail sont pour partie conditionnée par la disponibilité d'une énergie peu onéreuse."

"La définition actuelle de l'énergie res l'héritage du développement de la société industrielle du XIXe siècle, plus précisément d'une société "thermo-industrielle" (A GRAS, Fragilité de la puissance. Se libérer de l'emprise technologique, Fayard, 2002) s'appuyant, grâce à la maîtrise "du feu" sur l'usage d'une énergie produite par la vapeur issue de la combustion d'énergies fossiles comme le charbon, puis, plus tard, le pétrole, le gaz ou l'uranium. L'usage de ces énergies est concomitant de l'émergence de modes de vie, de production et de consommation organisés à partir de méga-machines qui modifient en même temps nos représentations de l'espace, du temps. C'est donc, de manière plus générale la relation homme-nature qui se trouve ainsi bouleversée. Jusque là, l'énergie utilisée provenait le plus souvent de sources renouvelables, telles la biomasse animale, l'énergie humaine, le vent ou l'eau. L'utilisation de l'énergie fossile entraîne une nouvelle manière de "gérer" l'énergie, en la distribuant et en la stockant pour différer son usage. L'énergie devient, non plus une chose à réguler la plupart du temps de manière collective, mais plus une chose qu'ils s'agit d'emprisonner, de s'approprier en grands quantités pour ensuite la redistribuer. Elle alimente un imaginaire nouveau portant sur la légimité d'une prédation généralisée de la nature. De plus, la consommation énergétique constitue une manifestation du "progrès". Par exemple, Gras et al. (1993) affirment que le projet d'exploiter des stocks de charbon ne pouvait provenir de sociétés fondées sur un rapport avec la nature d'équilibre et de prise en compte de renouvellement des ressources. L'énergie telle qu'elle est pensée par la société et la science occidentale du XIXe siècle n'induit pourtant pas que les sociétés non occidentales ou les sociétés historiquement antérieures ne se représentaient pas l'énergie. Toutes concevaient le monde comme un échange incessant de transformations.

L'énergie comme ressource et comme usage reste le plus souvent présentée comme une condition technique de l'organisation des groupements humains et non pas comme l'un des éléments de cette organisation et de sa stabilité. Depuis l'avènement de la thermodynamique, s'est imposée l'image d'une énergie comprise comme une réalité purement physique pouvant être maîtrisée grâce à des procédés techniques teintés d'une rationalité réputée "naturelle" et universelle : le calcul économique. l'énergie devient alors un facteur de production parmi d'autres, et pas le plus important, puisque son coût, dans la comptabilité des entreprises et des nations, est allé en diminuant au fur et à mesure du développement industriel. Seules quelques "crises énergétiques" secouent épisodiquement cette vision des choses, mais, le marché étant réputé révéler la valeur que les acteurs attribuent aux choses, l'énergie, jusqu'à des temps récents, a progressivement perdu sa valeur au fur et à mesure que son prix baissait.

Le primat de la lecture économique des sociétés humaines a conduit à une tendance à dépeindre un développement universel caractérisé par une succession de "phases" déclenchées les unes après les autres par des événements particuliers. Les sociétés auraient donc connu une vie agricole pendant des millénaires, puis elles auraient découvert une rationalité particulières leur permettant de développer leur industrie, puis elles se seraient tertialisées, le secteur économique dit "primaire", dont fait partie le secteur de "l'énergie", étant peu à peu réduit à la portion congrue. Enfin, les machines grossières vont faire un usage de plus en plus fin et précis de l'énergie (G SIMONDON, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 2001), ce mouvement culminant dans les technologie de l'information et de la communication. Cette vision économique des sociétés humaines a joué un rôle prépondérant, reléguant le plus souvent d'autres approches anthropologiques et ethnologiques, à la marge de la réflexion. De plus, celles-là se sont souvent appuyées sur cette vision dominante, la tenant pour un résultat acquis de la recherche.

Debeir et al. (Les servitudes de la puissance : une histoire de l'énergie, Flammarion, 1986) constatent qu'une telle approche conduit à l'étude de plus en plus spécialisée des procédés techniques et du rapport machines-capitaux, de l'organisation du travail mais aussi des réseaux d'échange comme éléments dominants de la réflexion sur l'énergie. Cette tendance est visible dans les pays occidentaux aussi bien que dans les pays dits en développement. Baudy et al (Energie et société, quelle légitimité pour les sustèmes énergétiques du XXIe siècle?, Symposium international, 1995) soulignent le manque de prise en compte des facteurs sociaux et culturels dans l'élaboration de stratégies ou de politiques énergétiques.

Pourtant l'énergie reste un fait social. Les conditions techniques de sa production et de son utilisation sont étroitement enchâssés dans l'organisation de toute action collective, à la fois à travers les pratiques et les systèmes de représentations. La réflexion sur l'énergie fossile et sur son usage dans la société industrielle peut développer un regard critique à propos du rapport que nous entretenons avec la nature, à propos des rapports sociaux agressifs ou déséquilibrés que ce usage impose, à propos d'une légitimation implicite d'une dégradation de la nature qu'il induit. "

 

     La question du type de société et de l'énergie revêt une grande acuité avec l'énergie nucléaire. Les liens dans l'histoire entre l'énergie nucléaire civile et l'armement atomique, les relations fortes dans l'ingénierie nucléaire entre des éléments des complexes militaro-industriels et ceux de l'industrie nucléaire, la culture enfin du secret qui entoure tout ce qui est des développements civils et militaires de l'énergie nucléaire (qui se retrouve dans le fonctionnement d'organismes tentaculaires aux Etats-Unis comme en France - faisant par exemple d'EDF (Electricité De France) un véritable Etat dans l'Etat, tout cela alimente la suspicion légitime des citoyens sur la qualité de la démocratie. 

    C'est ce que rend compte par exemple Louis PUISEUX dans son étude sur Energie et Développement :

"Bref, le développement de l'électronucléaire met en jeu de plusieurs façons l'organisation même de la société. C'est une décision qui déborde par tous les bouts la compétence de l'économiste et du technicien."

Il cite longuement Francis FAGNANI (Acceptabilité des risques et enjeux sociaux : le cas des normes radiologiques, CORDES-CNRS, 1977) qui souligne le fait que la controverse nucléaire met en question "un certain "régime de vérité" régnant depuis le XIXe siècle dans la société occidentale. Sur le segment du champ de connaissance dont il a la spécialité, le prestige et l'autorité du scientifique sont indiscutables : il est inventeur de vérité. la difficulté commence lorsqu'il glisse de l'indicatif : "ceci est faisable" (par exemple : la fission contrôlée de l'atome) à l'impératif : "il faut le faire", ou bien "il ne fait pas le faire" - ce qui déborde à l'évidence le champ de sa compétence scientifique propre : "le fait significatif qu'il faut noter dans les controverses "para-scientifiques" qui ont éclaté à propos du développement de l'énergie nucléaire est précisément que les scientifiques qui sont intervenus ont joué et se sont donné un rôle tout à fait nouveau et différent par rapport aux traditions antérieures de leur déontologie professionnelle. Ils se sont servi à cette occasion d'une certaine légitimité liée à leur position sociale de notables exprimant la voix de la science, avec tout le poids idéologique que leur confère ce rôle dans les sociétés occidentales développés, pour exprimer des positions et des arguments relevant en fait de leur propre représentation du monde et des jugements de valeur qui en découlent". "Ce ne sont pas tant des désaccords intellectuels sur l'interprétation des faits et des théories qui entrent en jeu, que des conflits de pouvoir et de compétence portant sur le statut même de celui qui parle. Dans la mesure même où le débat ne porte pas sur les données scientifiques elles-mêmes, mais plutôt sur leurs limites et la façon de les dépasser en vue de l'action, ces problèmes de statut prennent une importance considérable. Au-delà des arguments, c'est donc au nom de la "compétence" et du pouvoir que celui-ci confère à ceux qui expriment leur avis, que le choix tendra à se situer. (...) Contrairement au vaste domaine de la praxis où la compétence peut au moins s'apprécier en fonction des conséquences effectives qui résultent de sa mise en pratique, les controverses para-scientifiques du type de celles qui sont apparues dans le domaine nucléaire ne peuvent être que difficilement tranchées de cette façon. Les décisions qu'elles impliquent ne possèdent en effet que des effets à relativement long terme difficilement isolables d'effets parasites ou concomitants liés à d'autres décisions". "Le consensus (accordé à l'expert scientifique) s'est vu ébranlé sous l'action de certains groupes sociaux et de certains représentants scientifiques, avec la prise de conscience progressive liée aux développement l'armement nucléaire d'abord, puis de l'industrie électro-nucléaire, des enjeux économiques et sociaux considérables qui sont apparus liés aux choix en matière de protection. "Le thème de la défense de l'environnement et de la sécurité a émergé et s'est largement substitué à d'autres thèmes unificateurs antérieurs : l'effort d'armement au cours de la période de la guerre froide, puis l'effort d'industrialisation et de croissance économique. Cette évolution s'est accompagnée, essentiellement d'ailleurs  dans le cadre des USA, d'une dévalorisation progressive des fonctions de l'expertise technique et scientifique, résultant des nombreuses controverses publiques qui ont divisé la communauté scientifique des années 50. Une telle dévalorisation, qu'il conviendrait d'appeler plus justement une démystification du scientifique, est encore très peu sensible au niveau des pays européens".

  Pour reprendre le cours de la réflexion de Louis PUISEUX, après cette longue citation, nous pouvons constater avec lui que "le pouvoir politique  s'est constamment dérobé devant sa responsabilité.", si ce n'est encore plus de connivence qui s'est affirmée entre des scienfiques, des militaires, des politiques et des industriels partageant la même vision de la société. "Il y a là une anomalie qui mérite d'être regardée de près, et qui ne se limite pas à la banale opposition du long terme (que maîtriserait le technicien constructeurs d'équipements à longue durée de vie) et du court terme (qui intéresserait seul le politicien attentif à sa prochaine réélection). Rien dans la tradition n'incite le pouvoir politique à s'intéresser à la technique (...). L'apparition d'outils prodigieusement puissants perturbe les moeurs de la classe politique. Entre les déclarations idéologiques d'un côté, la polémique quotidienne (inflation, chômage, croissance, salaire) de l'autre, les ministres et les chefs de partis voient émerger un monstre bizarre, qu'ils ne savent par quel bout prendre, ni comment maîtriser. (...). Dans la hiérarchie sociale, le statut du technicien demeurait subordonné.

L'ésotérisme du nucléaire vient encore compliquer la situation : les seuls experts vraiment compétents se trouvent en effet dans les laboratoires militaires et civils, chez les fabricants de matériels électronucléaires et chez les producteurs d'électricité, - qui se trouvent défendre tous à peu près la même solution du fait de filiation militaire-civil, et de la domination américaine sur le monde industriel tout entier. or ces experts sont tous plus ou moins des vendeurs, dont la réussite professionnelles dépend de la promotion du produit qu'ils ont sous la main. (...). Quiconque a travaillé des années sur un dossier technique sait combien il est facile, dans la mouvance et la complexité des paramètres, de choisir les valeurs qu'il faut, de donner l'éclairage du côté qu'il faut pour emporter la décision et débloquer les crédit.

Mais il y a beaucoup à dire sur la flagrante inadaptation des mécanismes politiques traditionnels face au cancer de la toute-puissance technicienne : le nucléaire est bel et bien spécifique par son extrême dissymétrie : technique très étroite d'un côté, quant au nombre de personnes capables de la comprendre et de la maîtriser, très large de l'autre, quant à l'étendue et la profondeur des retombées sociales de son emploi à grande échelle. Il y a beaucoup à dire sur "un Etat qui recrute ses contrôleurs parmi les contrôlés" comme l'écrit Léon Kowarski."

 

Louis PUISEUX, La babel nucléaire, Editions Galilée, 1977 ; Sous la direction de M-J MENOZZI, F FLIPO et J PECAUD, Energie et Société, Science , gouvernances et usages, Editions Edisud, 2013. 

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Vendredi 28 juin 2013 5 28 /06 /Juin /2013 10:12

  Loin de se réduire comme voudrait l'accréditer toute une fraction "technicienne" de la société - de certains économistes à certains ingénieurs, de certaines entreprises à certaines administrations politiques - la question de l'énergie se trouve au centre d'enjeux économiques, géopolitiques, stratégiques, sociaux et politiques. Et cela, pas seulement, comme on peut le lire dans certains ouvrages, depuis la révolution industrielle. De tout temps, l'utilisation du feu, de l'eau, de l'air, des minerais, à des fins de chauffage, d'éclairage, de traction, de mise en mouvements d'objets (transports) et d'animaux et d'hommes, d'extraction de ces minerais, d'irrigation ou de creusage des sols dans l'agriculture, de construction ou de destruction, a constitué un enjeu de conflits multiples. Conflits liés à la répartition inégale des sources d'énergie et particulièrement des lieux où ils peuvent être les plus facilement utilisables, conflits liés à la monopolisation par des groupes sociaux ou des tribus, ou des Etats ou des particuliers de la propriété de ces sources d'énergie, conflits également dûs à la concurrence entre les utilisateurs de différentes formes d'énergie... Si ces conflits se sont multipliés avec l'industrialisation et la généralisation de transports d'énergie (électricité, gaz, pétrole, matières radioactive) et de points de concentration de production de ces énergies, ils ne sont pas nouveaux en soi. 

    Pour mettre en oeuvre ces énergies, les forces humaines et animales ont été longtemps les plus utilisées. C'est beaucoup autour de ces forces de mises en oeuvre des énergies que se structurent les communautés, les Etats, les Empires... Quel que soit le mode de production dominant (esclavagisme, servage puis capitalisme), les conflits sociaux engendrés par les questions de propriété, d'usage, de mise en oeuvre des énergies mobilisent beaucoup de forces socio-politiques. Notamment parce que l'on retrouve dans ces modes de production une division du travail qui séparent socialement ceux qui tirent profit de ces énergies et ceux qui travaillent à leur mise en oeuvre. Avec la complexification des sociétés industrielles, le transport des énergies, le fait que leur production soit centralisée en de multiples points parfois vulnérables, la multiplication des acteurs qui interviennent dans sa production et sa distribution, la longueur des distances de circulation et l'importance du temps nécessaire à leur production et distribution, la multiplication également des acteurs qui en bénéficient, des conflits originaux se déclarent. C'est dans la période de l'industrialisation notamment que les forces politiques prennent conscience des enjeux stratégiques liés à l'énergie, de manière constante et souvent agressive, alors qu'auparavant, à l'instar de tout ce qui touche les questions du travail et de l'économie en général, ils ne leur accordaient d'importance que seulement lorsque la pénurie en main-d'oeuvre ou en matériaux de base devient insupportable pour les sociétés. Cela ne veut pas dire que, dans l'Antiquité par exemple, les gouvernants n'ont pas conscience de l'importance des positionnements des sources d'énergie ou des moyens (humains, animaux notamment) de mise en oeuvre, mais que leurs objectifs ne touchent pas principalement ceux-ci : ils ont d'autres priorités, celles de maintenir l'ordre social, de défendre leur territoire, de préserver leur statut social... Si l'économie- et singulièrement l'énergie - les concerne et les affecte autant que nous, ils ne formulent pas de théorie d'ensemble qui guide leurs pratiques, souvent aléatoires, intermittentes, voire contre-productives. 

 

    Comme l'écrit Claude MANDIL, ancien directeur exécutif de l'Agence Internationale de l'Energie (AIE), "les problèmes énergétiques sont horriblement compliqués. Se mêlent et s'opposent des considérations techniques, économiques, politiques, éthiques, stratégiques. Le court terme contredit le long terme, le local s'oppose au global, l'infiniment petit côtoie l'infiniment grand." De plus, dans les sociétés industrialisées ou pseudo post-industrielles, "le progrès technologique, intense, brouille les cartes à plaisir". A l'incertitude technologique s'ajoute l'incertitude géologique (la question lancinante et brouillée des réserves en gaz et pétrole...), et l'incertitude politique (rôle des Etats et des firmes...)...

 "Depuis la révolution industrielle, les grandes énergies fossiles, écrit Jean-Marie CHEVALIER, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine au centre géopolitique de l'énergie et des matières premières (CGEMP), - le charbon, puis le pétrole et le gaz naturel - se sont imposés progressivement comme les ingrédients indispensable au bon fonctionnement de l'économie mondiale. La multiplication des produits industriels, le développement des transports et la course à la vitesse ont mobilisé une quantité croissante d'énergies fossiles. (...) Le XXe siècle a été marqué par le développement des moteurs - moteurs à explosion, moteurs électriques, turbines, turboréacteurs - qui prennent le relai de la machine à vapeur pour la lus forte puissance, tandis que les petits moteurs électriques se multiplient dans les foyers domestiques, les usines, les bureaux, les transports. Dans les trente dernières années du xxe siècle, l'électricité est devenu un bien essentiel tant elle est omniprésente dans les modalités techniques de satisfaction de nos besoins quotidiens. 

L'accès aux sources d'énergie est ainsi devenu en un siècle un enjeu stratégique pour le fonctionnement de l'économie, et par voie de conséquence, un élément majeur dans les politiques nationales, les relations internationales, la conduite des guerres. Le développement des industries automobile, aéronautique, de la construction navale, des matériaux ferroviaires et électriques est très directement lié à la croissance des consommations d'énergie. Le secteur de l'énergie recouvre des champs de bataille pour le contrôle des ressources mondiales, des technologies et des équipements qui y sont associés. Sur les champs de bataille s'affrontent les Etats - producteurs, exportateurs ou importateurs d'énergie -, les entreprises publiques et privées qui interviennent directement ou indirectement dans le secteur. Les enjeux économiques, politiques et financiers de ces bataille sont proprement colossaux."

En l'espace de seulement deux ou trois siècles, l'humanité à l'histoire pluri-millénaire est passée des énergies humaines et animales aux énergies fossiles...

   Non seulement la consommation de l'énergie a explosé, mais la complexification des réseaux de production et de distribution, sans parler des multiples modes de consommation, s'est effectuée à l'échelle de la planète, alors qu'auparavant les incidences des batailles pour l'énergie ne dépassait pas le niveau local ou régional... De plus, le système énergétique s'est rigidifié, avec sa forme tentaculaire et unifiée, et du coup il est de plus en plus difficile de passer d'un mode de production de l'énergie à un autre. Alors que précisément, les modalités de l'exploitation des sources d'énergie et de la consommation même de l'énergie dominante actuelle (les sources fossiles), provoquent un changement climatique de plus en plus sévère. La problématique de l'énergie ne concerne plus, comme il y a plusieurs millénaires ou quelques centaines d'années, une tribu, un ensemble régional, un Empire borné, mais la planète entière. La vie et la survie de l'espèce humaine même est en jeu, alors que les comportements et les structures technologiques changent très lentement...

 

   La question du mode de production de l'énergie est au premier plan du mode de production global d'une civilisation. Le concept moteur de l'analyse marxiste que constitue le Mode de Production permet de comprendre l'imbrication des formations sociales concrètes dans les processus de production, y compris dans les processus de production d'énergie. 

Le Mode de Production fait l'objet dans la littérature marxiste de quantités de définition qui parfois en brouillent le sens. il s'agit pour Karl MARX et Friedrich ENGELS, dès 1845, comment, dans l'histoire réelle, loin d'une philosophie allemande qui tend à l'occulter, la production des moyens d'existence en tant que production de la vie matérielle des hommes. Sa première définition, "un mode déterminé de l'activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé", se trouve développée dans L'idéologie allemande. Dans cet ouvrage, les auteurs proposent un repérage de l'évolution du mode de vivre, constitutive de l'histoire humaine. Au degré de développement de forces productives correspondent les différents stades de la division du travail qui eux-mêmes "représentent autant de formes différentes de la propriété" : de la tribu à la société bourgeoise en passant par le stade antique et le stade féodal. Le concept de mode de production prend dès 1845 appui sur le couple rapports sociaux/forces productives. De même est déjà présente l'idée d'une possible contradiction entre "commerce" et "forces de production" de nature à susciter une révolution par laquelle "on remplace la forme de commerce antérieure, devenue une entrave, par une autre forme qui correspond aux forces productives".

Il faut entendre le "commerce" comme l'ensemble des techniques de production, y compris de production d'énergie, lesquelles possèdent une grande importance dans l'évolution économique. "Forces productives" sont précisément ces forces qui permettent d'utiliser l'énergie, sous toutes ses formes, énergie indispensable pour la production des biens et services, mais pas seulement... Il y a dans "forces productives" pas seulement celles qui peinent directement au travail, mais aussi celles qui permettent de le faire, administration, direction... 

   Comme l'explique Marc ABELES, "le concept de mode de production se construit ainsi dans une perspective évolutionniste linéaire qui influera fortement sur les conceptions futures du monde ouvrier : à un stade succède l'autre sous la pression des forces productives, et le passage d'un mode de production à un autre est l'effet d'un type invariant de contradiction. "un mode de production ou un stade industriel déterminé sont constamment lié à un mode de coopération ou à un stade social déterminé. Ce mode de coopération est lui-même une "force productive". Il s'ensuit que le mode de production est toujours aussi un mode de production historiquement situé. On constatera cependant que le concept de MP fonctionne à nouveau selon ce double usage dans le texte canonique de la Préface de 59, d'une part en tant que mode de production de la vie matérielle, d'autre part en tant que modes de production ou époques progressives de la formation sociale économique. Le matérialisme historique se fonde sur la prémisse selon laquelle le MP "conditionne le processus de vie social, politique, intellectuel en général". Le MP est ici la base économique dont la connaissance procure "l'anatomie de la société civile". Mais le MP apparaît également comme le concept d'un état donné de la société globale présentée alternativement comme "formation sociale" ou "formation sociale économique". Le MP  n'est donc pas seulement le concept de la détermination du tout social par l'articulation forces productives/rapports de production ; il suffit en outre à définir chacune des configurations socio-économiques historiquement observables."

Ce rappel ne vise pas seulement à fixer les idées, mais aussi à montrer combien maints penseurs ont fait mine de redécouvrir les liens entre société et technique après avoir nié, déformé, parfois même interprété sciemment de manière partisane les réflexions qui lient conflits sociaux et changements techniques, dont de sources d'énergie, des idées pourtant vieilles de plus d'un siècle. 

L'anthropologue cite précédemment les deux usages du MP car ils alimentent deux interprétations distinctes :

- l'une fait du MP la structure économique de la société ;

- l'autre le considère comme une configuration de déterminations hétérogènes, incluant les aspects politiques et idéologiques qui caractérisent une époque historiquement donnée.

Karl MARX indique dans l'Introduction de 1857 que ces deux interprétations ne sont nullement contradictoires. Une lecture attentive de son oeuvre montre d'ailleurs, notamment dans le Capital, qu'il ne pense pas que l'économie surdétermine l'ensemble de l'évolution sociale. IL est vrai qu'en dernier ressort le développement des forces productives joue un rôle moteur, les rapports de production anciens étant voués à disparaître, mais c'est l'ensemble des contradictions entre rapports de production et forces productives qui provoque l'évolution. Penser la technique économique, puis ensuite penser les rapports sociaux de production n'est absolument pas dans sa démarche. On ne peut penser des outils sans les hommes qui en tirent leur mode de vie...

Dans l'esprit des fondateurs du marxisme, le mode de production capitaliste, qui constitue l'objet central de Le Capital, là où transformation de la nature et extorsion du surtravail coïncident, constitue à la fois l'aboutissement de l'évolution de modes de production antérieurs aux caractéristiques différentes et le début possibles, parfois par sa dynamique propre, vers d'autres modes de production. Le mode de produire inclut un ensemble complexe de relations : "en effet si à l'époque du capitalisme l'appropriation du surtravail s'opère dans des formes directement économiques, explique toujours Marc ABELES, à d'autres périodes de l'histoire les rapports de parenté, la religion, les formes de pouvoir traditionnelles fonctionnent comme rapports de production. L'élément superstructurel est investi dans la forme même de la production. Construire le concept du MP n'implique pas seulement qu'on décrive des "régions" ou qu'on additionne des "instances" ou des "fonctions. Il s'agit de restituer les conditions et les effets de cette articulation complexe : ne pas demeurer sous la fascination d'une relation. (...)."

ENGELS écrit à BLOCH en septembre 1890 : "Le facteur déterminant de l'histoire est en dernière instance la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n'avons affirmé davantage. Si ensuite quelqu'un torture cela jusqu'à dire que le facteur économique est le seul déterminant, il transforme cette proposition en une phrase vide, abstraite, absurde". Cette réflexion, écrit encore Marc ABELES, "en forme de dénégation était aussi un avertissement contre toute simplification abusive. Dans le traitement qu'a subi par la suite le MP, on observe deux grandes tendances. D'une part ce concept est utilisé pour l'analyse des formations sociales : la double articulation base/superstructure, rapports de production/forces productives est retravaillée et affinée pour les besoins de l'analyse (DCR de Lénine, La question agraire de Kautsky). D'autre part, le MP est traité comme catégorie fondamentale du matérialisme historique dans le cadre d'exposés thématiques ou d'ouvrages de vulgarisation. De cette seconde tendance, l'illustration la plus frappante est Matérialisme historique et matérialisme dialectique de Staline. Le marxisme devient la théorie générale des modes de production, ceux-ci s'identifiant aux étapes de développement historique (les fameux cinq stades)." Il s'ensuit alors une déformation et une simplification qui nie l'hétérogénéité du MP au sein d'une formation sociale, hétérogénéité redécouverte en Union Soviétique après le XXe Congrès du PCUS et la recherche de voies originales de passage au socialisme. 

Il ne s'agit plus seulement, et la problématique est encore celle-là, dans la phase actuelle de repli de la pensée socialiste en général, "de récuser le schématisme historique des interprétations mécanistes, mais de repenser le système des causalités qui se déploient sous le concept de MP. Le double problème des rapports entre les composantes infra et superstructurelle d'une part, de l'interrelation contradictoire des MP dans une formation dominée par l'un d'entre eux d'autre part". C'est cela qui est au centre des recherches empiriques et théoriques de certains auteurs (BETTELHEIM, FOSSAERT...), qui préfèrent, en vue de mieux la cerner, limiter l'extension du concept de MP aux structures de production et d'échange (l'articulation complexe et à dominante des MP définit alors l'économie d'une société) ou pour d'autres (ALTHUSSER, BALIBAR, POULANTZAS...) d'étudier, à travers cette extension, les interactions de l'ensemble des phénomènes sociaux et économiques, quitte à rejeter tout projet d'une théorie générale.

Au-delà de ce dernier débat, la deuxième option nous semblant d'ailleurs préférable, car restituant mieux la complexité du réel, il s'agit pour les auteurs marxistes ou marxisant de bien mettre en évidence ce qui est ici essentiel, à savoir les interactions multiples et contrastées entre les éléments techniques de la production d'énergie et les relations socio-politiques, très loin de l'idée d'une quelconque autonomie de la technique dans la société. Nous retrouvons la les possibilités pour les forces productives de dépasser ces structures techniques, en dépit d'idéologies de "progrès" qui voudraient nous faire croire en l'impossibilité de revenir sur un modèle économique à bout de souffle.

Ce concept permet de comprendre comment s'articulent les différents modes de production d'énergie et des relations politico-sociales. 

 

     Aujourd'hui, alors que plus que jamais, les problèmes énergétiques préoccupent les esprits, un nouveau champ de recherche "Science, technologie et société" est ouvert par des chercheurs pour comprendre l'enchevêtrement complexe du social, de la nature, de la technique, du savoir et du pouvoir. Car les théories et approches dominantes de l'économie, de la sociologie, de l'histoire ou de la science politique ont souvent ignoré ou mal saisi ces liens. (Christophe BONNEUIL et PierrE-Benoit JOLY).

Ces deux auteurs, l'un historien et sociologue des sciences et l'autre économiste et sociologue exposent les étapes de la constitution de ce champ de recherche, à l'écart ou contre, souvent, l'influence marxiste :

- Robert K MERTON identifie en 1942 un ensemble de normes, qui forment ce qu'il appelle l'ethos de la science, encadrant les conduites de ces praticiens : communalisme, universalisme, désintéressement, scepticisme organisé. Ecrit face à la "science" nazie et stalinienne, il effectue une double opération : il arrime une certaine idée de la science à la démocratie occidentale, seule propice à son épanouissement et formalise des normes du fonctionnement de la communauté scientifique qui se distingue de celle des autres champs et assurent à la science son autonomie.

- Dans La structure des révolutions scientifiques, KHUN marque en 1962 une inflexion par rapport à cette première théorisation et ouvre la voie à la sociologie constructiviste des contenus scientifiques des années 1960. Sa notion de paradigme parvient en effet à articuler les dimensions cognitives (les théories), technique (les systèmes expérimentaux partagés et le type de phénomènes et problèmes que l'on pense pertinent d'étudier avec eux) et sociale (les sociabilités et instituions au sein d'une communauté, les croyances partagées et transmises par l'enseignement). Mais la dimension de la sociale de la science reste limitée. Et les conflits sociaux restent à la porte de son raisonnement.

- Précisément, John BERNAL, théoricien marxiste s'intéresse à ces interactions entre les savoirs scientifiques, la culture et l'organisation sociale. Mais prenant la place causale du développement des forces de production dans la théorie marxiste, la science lui apparaît comme force de progrès, qui s'épanouirait mieux dans un régime socialiste. 

- Invoquant la science comme source du "développement", comme modèle, comme mère et comme enfant, tantôt de la démocratie libérale, tantôt du socialisme, les auteurs de l'époque, marxistes (BERNAL) ou libéraux (MERTON, POLYNYI, POPPER), convergent vers une conception de la science qui s'accorde sur trois postulats :

a) la science est une activité supérieure, une activité à part, une activité première vis-à-vis du social ;

b) elle est régie par ses propres normes et obéit à ses lois propres de développement : les facteurs "externes" influencent les rythms et les thèmes de recherches, mais pas le contenu des découvertes ni les "méthodes" et normes de preuve ;

c) la société est un système à gérer et la science constitue l'outil et le modèle de sa conduite rationnelle.

Dans ce cadre, la question des rapports entre science et société se résume à la définition des arrangements institutionnels qui stimulent ou contraignent les activités scientifiques, ainsi qu'à la définition des bons et mauvais usages d'une science dont le noyau serait neutre. On imagine bien que dans l'esprit de ces auteurs, seules les utilisations des découvertes concernant l'électricité ou le moteur à explosion subissent l'influence sociale ; les théories de l'électricité et de la combustion lui échappe... Mais alors, comment viennent ces découvertes scientifiques dans une société donnée? Comment ces idées viennent-elles aux savants qui ne seraient donc pas sensibles aux problèmes d'éclairage et de transport?

- Justement, dans les années 1960 et 1970, plusieurs auteurs (MUMFORD, ELLUL, MARCUSE, HABERMAS, FOUCAULT...) et divers militants (issus de la contre-culture, de l'antimilitarisme, du féminisme, du gauchisme, d'un tiers-mondisme critique de la révolution verte, du mouvement écologiste et antinucléaire naissant...) questionnent fortement les postulats de neutralité et d'universalité des sciences et des techniques. Pour eux, savoirs et techniques cristallisent les dispositions culturelles et les rapports sociaux dominants des sociétés où ils émergent, et façonnent le monde dans lequel nous évoluons. Les choix scientifiques et les systèmes techniques sont des structures politiques en ce sens qu'ils ouvrent et contraignent les choix qu'une société peut en donner. C'est particulièrement vrai de choix lourds pour l'ensemble de la société de développer l'exploitation des énergies fossiles ou de l'énergie nucléaire. Mais comment analyser la fabrique sociale des savoirs? Comment penser la performativité des sciences et des techniques? Comment les réinscrire dans une perspective d'émancipation et dans le fonctionnement démocratique? Telles sont les questions clés qui stimulent la naissance du domaine "Science, technologie et société (STS).

Lewis MUMFORD, après son Technics and Civilization de 1934, publie un article "Authoritarian and democratic technics (1964) dans lequel il positionne la question démocratique comme traversé par la tension entre organisation à taille humaine et organisation à grande échelle, et situe la technique au coeur de cette tension. On pourrait multiplier les exemples où la question de l'énergie développée dans une société influe sur sa structure politique : charbon, pétrole, nucléaire et avant eux énergie de la vapeur, énergies mécaniques moulins...)... Il oppose une technologie démocratique, où chaque dispositif/objet technique est "humain-centré", peu puissant mais propice à l'autonomie, et une technologie autoritaire, "système-centrée", puissante et vectrice de hiérarchies. Le système des techniques démocratiques est décrit comme évolutif et résilient donc durable, tandis que le système de techniques autoritaires parait plus sujet aux catastrophes par sa centralisation et sa complexité systémiques qui semble parfois échapper mêmes aux élites techniciennes supposées le diriger. Analysant le développement technologique contemporain comme une menace systémique sur la démocratie, il plaide pour un réensemencement démocratique des choix techniques (il donne l'exemple de l'inflexion des choix urbains vers le piéton plutôt que la congestion automobile et de la démédicalisation de la naissance). 

Herbert MARCUSE développe en 1964 une semblable problématique dans L'Homme unidimensionnel.

Michel FOUCAULT, à partir de son ouvrage Surveiller et punir (1975) analyse la fonction du savoir-pouvoir dans la société.

- A leur suite, l'étude conjointe de l'ordre des savoirs et de l'ordre social s'ancre dans la culture universitaire avec maints auteurs comme l'anthropologue Paul RABINOW ou l'historien Simon SHAFFER, le philosophe Bruno LATOUR ou Michel CALLON. Sont mises en symbiose des apports souvent pluridisciplinaires pour comprendre l'ensemble des relation entre nature, société et techniques. Des travaux comme ceux d'Alain DESROSIÈRES et de Christian HOOD, font entrer cette problématique dans les programmes des administrations publiques et même privées, de manière souvent contradictoires avec l'activité des grandes technocraties dominantes encore favorables à l'utilisation des énergies fossiles et de l'énergie nucléaire...

 

    Robert FOSSAERT, dans un effort de systématisation et très conscient de la flottabilité du concept de mode de production, après avoir repéré quatre interprétations principales de celui-ci, que nous exposons tout d'abord, définit quinze modes de production, lesquels correspondent avec l'utilisation d'une forme d'énergie bien précise.

On peut distinguer quatre interprétations (marxistes) du mode de production :

- Le mode de production représente théoriquement la société toute entière. C'est la conception développée par Etienne BALIBAR (Sur les concepts su matérialisme historique, Maspéro, 1971), Henri LEFEBVRE (De l'Etat, 2 volumes, UGE 10/18, 1975-1976), Jean CHESNEAUX (Du passé, faisons table rase?, Maspéro, 1976) et Pierre VILAR (Histoire marxiste, histoire en construction, dans Faire de l'Histoire, tome 1, Gallimard, 1974).

- Le mode de production représente théoriquement la structure économique d'une société, conception peu développée, en dehors de l'austro-marxisme. 

- La société toute entière se représente théoriquement comme un système complexe de modes de production : Louis ALTHUSSER (pour Marx, Maspéro, 1965),Emmanuel TERRAY (Le Marxisme devant les sociétés primitives, Maspéro, 1969), Etienne BALIBAR (Cinq Etudes du matérialisme historique, Maspéro, 1974), Nicos POULANTZAS (pouvoirs politiques et classes sociales, Maspero, 1968), Samir AMIN (Le développement inégal, Minuit, 1973), Yves BAREL (La Reproduction sociale, Anthropos, 1973), Christian PALLOIX (Les Firmes multinationales et le procès d'internationalisation, Maspero, 1973), Alain LIPIETZ (Le tribut foncier urbains, Maspero, 1974).

- La structure économique d'une société donnée se représente théoriquement comme un système complexe de modes des production : Etienne BALIBAR (Cinq études...), Maxime RODINSON (Islam et capitalisme, Seuil, 1966), Yves BAREL, idem), Guy DHOQUOIS (Pour l'histoire, Antrhopos, 1971), Charles BETTELHEIM (La transition vers l'économie socialiste, Maspéro, 1968), Pierre-Philippe REY (Les Alliances de classe, Maspero, 1973).

L'auteur a une préférence pour la conception de BALIBAR, pour lequel le mode de production se compose de plusieurs éléments : - travailleur ; - moyens de production, à la fois objet de valeur et moyen de travail ; - non-travailleur ; liés par des éléments de propriété et des relations d'appropriation réelle. Il en sort quinze modes de production, et nous en retiendrons quelques uns pour les mettre en relation avec une forme d'énergie dominante.

Ces quinze modes de production sont :

- modes de production communautaires, groupe hétérogène de MP plus ou moins primitifs, dans lesquels nous pouvons faire entrer les utilisations primitives du feu et de l'eau ;

- mode de production tributaire, le plus ancien et le plus durable des MP identifiables, où les relations sont réglées par la circulation de tributs et où les formes juridiques, religieuses ou coutumières, selon lesquelles la propriété des moyens de production est rationalisée, peuvent être des plus diverse. Parfois, l'Etat est le propriétaire effectif. Parfois il exerce la plénitude des pouvoirs de direction et de contrôle qu'il tire de cette propriété, si bien que la production peut prendre une forme communautaire très poussée et que le statut des travailleurs s'apparente à une sorte d'esclavage généralisé. Parfois enfin, l'autonomie des communautés est plus grande. Le tribut, l'unité rente-impôt, est le levier principal d'une puissance extraordinaire, qui permet à l'Etat de mener des grands travaux d'irrigation ou de construction. Les énergies utilisées est principalement humaine et animale (lorsqu'il y a des troupeaux rassemblables).

- mode de production antique, définit comme celui de la communauté de paysans libres qui participent, plus ou moins, au gouvernement de la Cité - selon la forme du régime politique - et qui exploitent privément leur terre, avec le concours éventuels d'esclaves domestiques. ce n'est ni encore un mode de production esclavagiste (mais il y tend) et ce n'est plus seulement un mode de production paysan, parce que l'emprise de la communauté demeure forte et que les obligations civiques et militaires multiplient les rôles assignés aux hommes.

- mode de production paysan, lequel se définit surtout par soustraction d'une tendance esclavagiste et de l'organisation citoyenne.

- mode de production artisanal, dont on trouve des traces dans toutes les sociétés, et où les produits du tavail artisanal sont effectivement destinés à l'échange marchand. Le maître-artisan est avant tout homme de métier, homme d'un métier, avec des règles coutumières renforcées par de vigilantes corporations professionnelles, qui lui interdisent tout débordement vers d'autres activités, mêmes nouvelles, et a fortuori toute évolution vers un capitalisme.

- mode de production capitaliste-marchand où l'artisan s'émancipe de règles communautaires pour entrer dans un cycle d'investissement-production-capitalisation.

- mode de production esclavagiste, dont les différentes formes vont du système patriarcal orienté avant tout vers la consommation personnelle, aux plantations proprement dites, travaillant pour le marché mondial ou régional; Ses formes sont très diverses mais sa caractéristique omniprésente est l'utilisation de l'énergie humaine captive, à toutes sortes de travaux, qu'il soient manuels ou intellectuels.

- mode de production servagiste, dérivé du système esclavagiste, parfois issu du système tributaire, et caractérisé par l'assujettissement à la corvée, qui intéresse surtout l'agriculture, où les moyens énergétiques se résument à l'utilisation de l'homme, de l'animal, avec très peu d'outils mécaniques.

- mode de production latifundiaire ou domanial, dominant dans l'agriculture où la rente capitaliste est une relation originale et complexe (loyer du sol).

- mode de production capitaliste, où domine la circulation du capital-argent et du capital-marchandise. C'est  dans ce mode de production qu'à lieu l'exploitation systématique des énergies fossiles et plus tard l'usage de l'électricité, elle-même issue de l'énergie hydraulique, thermique ou nucléaire. Si l'exploitation des mines est présent déjà sous d'autres modes de production, elle se systématique et s'effectue sur le critère non des valeurs d'usage (construction, chanuffage, armement...) mais des valeurs d'échange. N'est utilisée par des acteurs économiques dirigeants que la forme d'énergie qui apparaît la plus rentable.

- mode de production coopératif, surtout prospectif.

- mode de production étatique-capitaliste, qui se caractérise par l'intervention de l'Etat dans l'économie, comme dirigeants de grands travaux et d'entreprises. On peut trouver des traces de ce mode de production dans les autres, mais ce qui le caractérise, c'est la dominance de l'Etat exploitant suivant les critères du capitalisme.

- mode de production "colonial", dans le contexte de relations entre une métropole et ses colonies, qui va de l'exploitation socio-économique (avec des caractéristiques militaires et stratégiques parfois marquées) de territoires et de populations, lesquelles peuvent entrer dans un mode de production communautaire offrant une résistance à cette exploitation, où dans un système esclavagiste-concentrationnaire, non limité à l'agriculture (mines et travaux publics). Le travail forcé des composantes indésirables de la population en métrople peut en faire partie.

- mode de production étatique-socialiste, selon les représentation usuelles du système dominant avant sa chute en URSS.

    La schématisation nous importe peu ici, même si Robert FOSSAERT effectue des excès en la matière... C'est qui nous intéresse, c'est la relation entre le mode de production et la forme d'énergie principalement utilisée, avec les relations sociales qui le caractérisent et avec le types de conflits eux aussi bien délimités...

 

Robert FOSSAERT, La société, tome 2, Les structures économiques, Seuil, 1977 ; Jean-Claude CHEVALIER, Les grandes batailles de l'énergie, préface de Claude MANDIL, Gallimard, 2012 ; Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoît JOLY, Science, techniques et société, La Découverte, collection Repères, 2013, Marc ABELES, Mode de production, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Qudrige, 1999.

 

ECONOMIUS

Par GIL - Publié dans : ECONOMIE
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Lundi 24 juin 2013 1 24 /06 /Juin /2013 12:45

       Les débats sur l'ordre et le désordre, en philosophie comme en politique, sont revivifiés par les points de vue des philosophies de l'anarchie, mais avant le XIXe siècle, au moment où elle se constituent pour longtemps dans le paysage de la pensée occidentale, ils animent une grande part de la réflexion en philosophie, en philosophie politique. Ce n'est qu'avec les découvertes scientifiques du réel état de la matière (tout est mouvement dans une apparence d'ordre) qu'ils revêtent une autre dimension. Ce n'est qu'avec la critique sociale - dont celle du marxisme mais pas seulement - que ces débats revêtent une autre tonalité, un autre sens pour ce qui concerne le fonctionnement et la structure de la société.

 

      Comme le rappelle Bernard PIETTRE, professeur en philosophie, "nous craignons le désordre et désirons l'ordre". Et même dans les théories anarchistes les plus abouties, l'anarchie est présentée comme l'ordre le plus supérieur, à l'encontre de ses détracteurs qui - l'assimilant souvent avec la criminalité - qui la dénigrent comme facteur de désordres. "Nous pourchassons, continue cet auteur, dans la vie social, les fauteurs de désordre. (...) Nous aimons, de façon générale, nous repérer dans un ordre social, historique, naturel, cosmique. Les notions d'ordre et de désordre relèvent du discours pratique, éthique, politique, voire mythique et religieux. Elles semblent plus normatives que descriptives ; et avoir plus de valeur que de réalité."

    Il existe une vraie homothétie entre la conception d'ordre pour le monde physique et la conception d'ordre pour le monde social, et souvent dans l'histoire des idées, un jeu de ping pong s'effectue entre l'une et l'autre...

 "Or, est-ton en mesure de donner aux notions d'ordre et de désordre un contenu objectif, une valeur de vérité descriptive, "scientifique", indépendamment de toute la connotation pratique éthique, esthétique, politique... qu'elles possèdent par ailleurs? Certes, connaître les choses, pour mieux agir éventuellement sur elles, c'est mettre de l'ordre en elles". Plus, sans doute, notre perception de la réalité dépend de son efficacité pour notre vie et notre survie. "A cet égard le désir de connaissance relève aussi d'un désir de l'ordre. cependant on en est en droit de dire que la science nous donne des moyens de distinguer objectivement des phénomènes ordonnés de phénomènes désordonnés. Quel sens précis prennent alors les termes d'ordre et de désordre dans le champ de la pensée scientifique.

Mais on aurait tort d'imaginer que cette question puisse avoir une réponse simple, comme si la pensée scientifique détenait l'objectivité d'un savoir clos et définitif. Répondre à cette question  c'est interroger l'histoire des science, et s'intéresser à certains de ses développements récents ou actuels qui ne sont pas sans susciter des débats philosophiques profonds.

Au regard de l'histoire des science - et de la philosophie dont elle est inséparable - (l'auteur pense sûrement après les mythologies religieuses...) - le terme ordre est entendu au moins dans deux sens contradictoires :

- ou bien l'ordre est pensé comme finalisé, comme réalisant un dessein, poursuivant une direction et faisant ainsi sens. A cet égard le moindre organisme apparait plus ordonné qu'une gigantesque étoile, dans la mesure où il est à la fois organisé et s'organisant lui-même pour se maintenir en vue, alors que l'étoile ne fait que brûler son hydrogène. Le désordre se définit alors par l'absence d'un dessein intelligent. (...).

- ou bien l'ordre est pensé comme structure stable ou récurrente et, par là, reconnaissable et repérable, comme disposition constante et nécessaire : mais, comme tel, il peut apparaître totalement dépourvu de finalité et de dessein. Ainsi, de la révolution régulière des planètes autour du soleil, ou d'une suite ordonnée de nombre. Son en revanche désordonnées, ou apparemment désordonnées, des taches noires dans le soleil ou des turbulences dans l'atmosphère par exemple (...). Le désordre alors n'est pas pensé comme ce qui est dépourvu d'une finalité, mais comme ce qui apparaît dépourvu de nécessité.

  Ces deux sens renvoient à deux visions philosophiquement différentes du monde : finaliste ou mécaniste. Les développements récents de la science contemporaine font apparaître un troisième sens possible du mot ordre, dégagé davantage, peut-être, d'une empreinte métaphysique : un ordre que nous appellerons contingent et qui se constitue, non pas à l'encontre ou en dépit du désordre, mais par et avec lui, non en triomphant d'un désordre, mais en se servant de lui.

  Ordre finalisé, ordre nécessaire, ordre contingent : telles sont, à notre avis, trois façons différents de penser l'ordre, qui correspondent aussi aux trois étapes - ancienne, moderne, contemporaine - de l'histoire de la philosophie et des sciences. Précisons cependant que l'idée d'un ordre nécessaire non finalisé est déjà présente dès l'Antiquité, et que l'idée d'un ordre finalisé du monde est à nouveau au goût du jour."

Dans la conclusion de sa réflexion, Bernard PIETTRE écrit :

" Une conception mécaniste d'un déterminisme intégral a succédé, avec la science moderne, à une conception finaliste du monde, quelque peu anthropomorphique, hérité de l'Antiquité. En réalité, la croyance en une nécessité ordonnée de toute éternité par une intelligence supérieure suppose une perspective de la nature tout aussi négatrice du temps qu'une croyance en une finalité poursuivie par la nature (car la fin serait comme préétablie). Le finalisme d'Aristote comme le déterminisme d'un Laplace suppose la position d'une intelligence intemporelle (d'un Dieu, cause finale du monde, chez Aristote, d'un démon, certes fictif, chez Laplace).

L'ordre - et par exemple l'organisation des êtres vivants - ne saurait s'expliquer par des causes exclusivement mécaniques ; les organismes ne sont pas des machines décomposables en états simples, comme le pensait Descartes (inventeur du concept d'"animaux-machines"). Mais il n'est pas non plus besoin d'imaginer des desseins déjà établis de la nature qui orienteraient l'organisation du monde vivant vers un progrès de ses structures à travers l'évolution par exemple. Il suffit de reconnaître que des systèmes dynamiques s'organisent dans le temps grâce à un jeu de contingence à l'intérieur de processus nécessaires ; d'où un "bricolage de l'évolution", selon une expression de François Jacob.

Il n'y a d'ordre qu'en train de se réaliser, lequel ordre se constitue sans cesse aux confins du désordre. Les systèmes dynamiques ne peuvent fait apparaître de structures organisées qu'en dépensant une énergie qui se dégrade par ailleurs, conformément au seconde principe de la thermodynamique. Au niveau des activités humaines la mise en place d'un ordre exige une dépense d'énergie qui provoque un désordre...

Ordre et désordre sont donc des notions intimement mêlées et complémentaires l'une de l'autre. Leur combinaison, dans un jeu de contingence et de nécessité, produit la diversité du monde matériel et vivant que nous connaissons. La référence ontologique à un ordre absolu par un Dieu, finalisé ou parfaitement nécessaire, ou même à un ordre réalisé mystérieusement pas l'Histoire (pensons à Hegel, à Marx, voire à la main invisible d'Adam Smith...) obscurcit la notion d'ordre, laquelle s'avère d'une riche complexité, et totalement relative à son contraire, le désordre.

Mais paradoxalement la démystification des notions d'ordre et de désordre (réelle dans le monde occidental, rappelons-nous, très relative dans d'autres régions du monde...), qui nous conduit à leur dénier toute validité ontologique absolue, vient de ce qu'il est possible de leur donner une signification objective. L'ordre et le désordre des phénomènes ne sont pas le simple résultat d'une mise en ordre, ou d'un échec de la mise en ordre de la connaissance ; ils résistent à l'approche de l'homme de science ; l'ordre se présente dans des structures complexes, apparemment finalisées, comme les organismes vivants, voire toute sortes de configurations étonnantes observables dans le monde inerte, géologique, astronomique... ; et le désordre dans des labyrinthe inextricables mais aussi dans des systèmes simples (comme celui d'un gaz en équilibre dont les particules s'entrechoquent en tout sens).

La science en mettant en ordre le réel ne se contente pas de retrouver l'ordre qu'elle y a mis ; elle le découvre là où elle ne l'attendait pas, au sein du désordre, du chaos et de imprédictible... Tout en ne se prétendant pas percer, comme le mythe, les secrets du réel, ou tout en n'ayant pas à la prétendre, la science  nous dit cependant quelque chose du réel, et, comme le mythe, elle est capable de nous faire rêver du monde."

Si nous mettrions plus que de la nuance sur cette conclusion (il existe une réelle prétention... qui va au-delà de la recherche de l'opératoire et de l'efficacité...), cette réflexion introduit utilement à la notion d'ordre social, qui a longtemps été conçu comme la reproduction de l'ordre naturel, physique et cosmique.

 

      Cet ordre social, qui se traduit par l'axiome selon lequel chacun est à sa place( et doit le rester) tout au long de sa vie (dans l'échelle des dominances sociales notamment, mais aussi de son rôle "technique"...), qui se traduit par l'existence d'ordres sociaux, de castes, de rangs maintenus (au besoin par la violence) de manière immuables dans le temps, est remis en cause, voire partiellement détruit par les Lumières et par la Révolution française. Partiellement, car s'il l'est sur le plan juridique, il faut attendre le moment où la critique sociale s'attaque aux structures économiques, pour réellement mettre en cause la hiérarchisation en continu de la société. Cette critique sociale, si elle est fille des bouleversements dus à la Révolution, va plus loin qu'elle, jusqu'à, au XIXe siècle, établir le primat de l'individu sur le social. Il ne s'agit pas d'un seul mouvement lent de la société. Cette évolution se situerait plutôt aux carrefours de tendances socio-économiques profondes et de contradictions politiques, dans un mouvement perpétuel de désordres apparents (et sanglants, en tout cas) et de remise en ordre. Cette oscillation de désordres et d'ordres donne toujours naissance à des situations instables, conditions nécessaires d'ailleurs à une mobilité des savoirs et des pouvoirs, sans que l'on puisse baptiser de manière définitive, ce qui à un moment donné pourtant apparaît comme tel, cette évolution comme un progrès ou une régression, à l'échelle de l'espèce...

    Comme toujours, il faut éviter de prendre la précédente schématisation comme une description affinée de la réalité historique. Si la société à ordres apparaît, dans une grande partie de l'historiographie en tout cas, comme une société figée, réglée surtout sur des cycles ruraux répétitifs, aux inégalités persistantes, aux rigidités politiques et morales fortes, ces ordres ne sont absolument pas comparables aux castes comme on peut les rencontrer dans le sous-continent indien ou ailleurs ou de rangs comme dans la Chine ancienne, au même aux hiérarchies de l'Islam pourtant proche de l'Occident. L'historiographie plus récente offre un tableau beaucoup plus nuancé, notamment sur la mobilité sociale. Dans l'univers chrétien et dans le creuset européen naissent des processus originaux où, à maints égards, la mise à vif des conflits provoque, bien plus qu'ailleurs, des changements fréquents au niveau social et politique. Si les situations de la masse paysanne progresse peu, il n'en pas du tout de même des populations urbanisées. 

 

     C'est ce qu'explique Robert DESCIMON à propos du rôle des Lumières dans la société française du XVIIIe siècle. "Les Lumières et l'apparition d'une "sphère publique", où s'est forgée la conscience révolutionnaire sont aujourd'hui pensées comme des "inventions discursives" absolument pures de toute détermination sociale. On ne saurait imaginer disqualification plus complète de la problématique des ordres et des classes et du conflit entre "noblesse" et "bourgeoisie". S'il n'est pas question de renouer avec les problématiques dominantes dans les années 1970, on peut proposer une histoire sociale qui s'interroge sur les rapports entre normes juridiques, changement social et représentations qu'avaient d'elles-mêmes les élites du pouvoir dans la France ancienne. 

Alors qu'il existe une multitude de "corps et collèges", communautés ecclésiastiques, professionnelles ou territoriales, le seul "ordre" juridiquement constitué en tant que tel était le clergé. Le Tiers état, défini par "ce dont il était exclu", ne fut jamais qu'un ordre négatif" (D Richet, Autour des origines idéologiques lointaines de la Révolution française : élites et despotisme (1969), dans De la réforme à la Révolution, Etudes sur la France moderne, Aubier, 1991). Quant à la noblesse, "second ordre", sa définition juridique avait connu une profonde mutation au début du règne personnel de Louis XIV". Nous noterons pour mémoire, que le petit peuple rural, paysans et autres, ne font partie d'aucun "ordre", et que tout se joue sur une minorité de la population. Ce n'est qu'entré dans l'industrialisation et avec le gonflement de la population urbaine qu'apparaissent les réflexions sur une "démocratie" qui les intègre. Il faut tout le mouvement socialiste du XIXe siècle pour que puisse parler réellement d'une participation du peuple (là non pris au sens du XVIIIe siècle).

"Durant tout l'Ancien régime, les expériences particulières des corps et des ordres, mais aussi de groupes sociaux plus informels fondés sur l'usage, comme la cour et la ville, la haute noblesse (...) et la noblese de province, etc, donnaient naissance à diverses cultures du privilège. Ces expériences sociales étaient susceptibles d'être manipulées parles individus dans leur vie quotidienne et transcendées par la pensée des hommes de lettres. Les cultures particulières n'empêchaient donc pas les élites de communier dans l'idéologie des Lumières, elles-mêmes très diversifiées,et dans une sociabilité qui faisait mine d'ignorer les distinctions de rang et d'état, comme celle des académies de province. Mais l'on hésitera pas à considérer que la société française du XVIIIe siècle reste pluri-segmentaire, pour reprendre la terminologie durkheimienne, et se caractérise largement par la compétition culturelle qui opposait entre eux ordres et corps. C'est ainsi qu'à travers un champ non unifié naissent différentes herméneutiques sociales qui furent à l'origine de conflits récurrents. On peut opposer les certitudes herméneutiques nobiliaires aux incertitudes des herméneutiques bourgeoises. (...)

L'herméneutique nobiliaire était cependant (malgré les conflits entre les ducs et les pairs d'une part et la bonne noblesse titrée d'autre part) cependant largement commune à toutes les catégories de nobles, à l'exception, sans doute, des nobles récents", qui tient à la mythologie du sang, laquelle, contrairement à ce qui se passe dans les pays germaniques, est traversée elle-même par un conflit qui en fragilise la portée, malgré les idées tout de même très répandues de transmission des caractères sociaux à travers les générations. Notre auteur précise ce point. "Cette mythologie nobiliaire française souffrait tout particulièrement de ses conceptions patrilinéaires dans une société où la parenté était "indifférenciée" (ne mettant pas de différence entre les parents oar le père et les parents par la mère), et dans une Europe où la noblesse se définissait par quartiers et exigeait autant de "preuves" du côté maternel que du côté paternel." Pour ceux qui doutent de la prégnance de telles conceptions dans l'ensemble des sociétés européennes, conceptions qui déteignent ensuite sur des populations pourtant dénuées de la qualité d'appartenance à un ordre, souvenons-nous des critères demandés par l'administration allemande pour prouver l'aryanité de son arbre généalogique... "Aussi la presque totalité de la noblesse française, y compris bien des ducs et des pairs, aurait-elle été considérée comme roturière en Allemagne. Mais les inconséquences de l'herméneutique nobiliaire avaient aussi pour fonction de couvrir, sous une doctrine intransigeante, la pratique indulgente en France de l'anoblissement. Elle contribuait donc paradoxalement à faire de la noblesse une "élite ouverte". La noblesse pouvait se permettre contradictions et ouverture dans la mesure où l'hégémonie des modèles culturels qu'elle proposait n'était pas remise en cause.

Face à cette confiance en soi, l'herméneutique bourgeoise apparaît désarticulée au XVIIIe siècle. Naturellement, la bourgeoisie d'Ancien Régime n'avait rien d'une classe sociale, elle constituait une catégorie juridique. (...) La bourgeoisie était (...) une et diverse et avait perdu la conscience de soi, ne reconnaissant plus son identité dans la participation économique et politique aux privilèges urbains. Est-ce là les orgines de "la formation d'une grande classe sociale, de la bourgeoisie", comme l'avançait Guizot? il faut souligner une différence essentielle entre les Etats généraux de 1614 et ceux de 1789. En 1614, les privilégiés urbains siégeaient tous dans les rangs du Tiers état ; en 1789, l'élite citadine, magistrats des cours souveraines ou secrétaires de chancellerie, siège au sein de la noblesse. La bourgeoise (dans sa triple composition, officiers royaux, hommes de lois et "bons" marchands), qui dominaient le Tiers état depuis les origines (avant 1484, seuls des représentants des "bonnes villes" siégeaient), se trouvait ainsi décapitée. En contrepartie, la culture négociante, y compris comme modèle éthique et esthétique, avait affirmé son indépendance avec les Lumières et, surtout, le relais avait été pris par certaines catégories majoritairement bourgeoises, comme les avocats : s'étant émancipés grâce à leur organisation en "ordre" qui leur permettait d'échapper à la fois au contrôle des magistrats de parquet et du siège et à la tutelle royale pesamment exercée sur les corps et collèges, les avocats développèrent une idéologie d'une grande efficacité dans les champs littéraire et politique. La liberté des avocats fut l'un des terreaux institutionnels de l'opposition janséniste, d'abord, et ensuite, du développement d'une opinion publique contestataire. On sait le rôle essentiel que tinrent les avocats dans les premiers développements de la Révolution.

Ainsi on ne saurait parler d'une aristocratie déclinante et d'une bourgeoisie poussée en avant par le vent de l'histoire, mais on doit considérer une multiplicité de situations et de solidarités qui favorisaient des prises de conscience plus corporatives que générales. Le fameux pamphlet de l'abbé Sieyès Qu'est-ce que le Tiers état? en 1788 joua un extraordinaire rôle de catalyseur en inventant pour ainsi dire de toute pièce une herméneutique bourgeoise de la société. (...).

La Révolution mit à bas l'édifice des ordres qui constituaient l'armature d'un Standestaat totalement discrédité par la poussée de l'absolutisme. Elle mit à bas également la structure complexe des corps dont l'autogestion oligarchique traditionnelle avait été une incontestable école de liberté. Elle instaura en sa place le dialogue direct entre l'individu et la nation, seule corporation (universitas) reconnue désormais légitime. La Révolution amena ainsi une séparation profonde des sphères politiques et sociales. La théorie et la pratique des corps intermédiaires s'écroulèrent en conséquence. La roue était libre pour l'installation d'un pouvoir des notables issus des élites anciennes. C'est une question encore ouverte, mais qui doit sans doute recevoir une réponse positive, de savoir si alors se fonda une société de classes."

 

    La problématique de l'ordre social, exprimée à travers le débat sur le contrat social de Jean-Jacques ROUSSEAU et de John LOCKE (contre Thomas HOBBES), donc dans l'éclosion des Lumières, est reprise bien après la (les) Révolution du XVIIIe siècle, par toute la mouvance socialiste, au XIXe siècle,  et dans celle-ci par les tendances anarchistes. La critique sociale, qui avec PROUDHON oppose l'inauthenticité du politique à la vérité économique, est poussée jusqu'au bout, jusqu'à la critique de l'Etat - alors garant précisément de l'ordre social injuste - qui est menée également par les marxistes qui tentent d'en théoriser le dépérisssement. Plus tard encore Robert NOZICK propose une critique du pouvoir au nom de la liberté, dans quatre étapes d'un raisonnement minimaliste.

Pierre BOURETZ décrit ce raisonnement : "Une première fois, c'est à partir de leur liberté naturelle que les individus activent un paradigme de l'utilité marginale pour déposer dans des agences privées les tâches de police et de justice qu'ils assumaient eux-mêmes. Puis se forment sur chaque territoire des agences de protections qui tendent au quasi-monopole par les mécanismes du marché. D'où l'émergence d'un Etat "ultra-minimal", qui interdit aux individus la violence privée. Reste enfin une utilme étape, celle par laquelle des clients-administrés financent par l'impôt des services qui seront accessibles à tous. On aura compris que c'est ici partiellement contre la hantise anarchiste de l'Etat que Nozick mobilise le schéma proudhonien de la propriété et de la guerre : d'un mal que l'on déteste il faut préserver cette part minimale qui protège le bien le plus cher, à savoir la liberté individuelle. Il semblerait alors qu'après l'échec politique de Rousseau et les fourvoiements économiques de Proudhon, Nozick réalise cette quadrature du cercle de la pensée sociale moderne : penser la stabilité du lien interindividuel sans l'emprise du pouvoir ; assurer l'harmonie des relations humaines à l'écart de tout principe d'autorité. Resterait toutefois à savoir comment cette alchimie s'opère, ou si l'on veut à déterminer dans quelle mesure elle réalise le programme proudhonien de l'ordre maximal dans la contrainte minimale. 

Il semblerait, poursuit notre auteur, en effet, que ce soit bien cette jonction-là qu'opèrent les théories contemporaines d'une liberté individuelle radicale, garantie par le marché contre la politique. La chose apparaît sans doute plus clairement chez Hayek et chez Nozick. Mais de Droit, législation et liberté à Anarchie, Etat et utopie, la discussion ne concerne que l'éventuelle connivence de l'Etat veilleur de nuit avec la doctrine honnie de la justice sociale sous le couvert du même ordre spontané du marché. Or, qu'en est-il de cet ordre, sinon d'un principe d'autant plus puissant qu'il est invisible, d'une force quasi naturelle qui relie d'autant plus sûrement les intérêts divergents qu'elle le fait à l'écart de toute volonté, et donc de toute incertitude, voire de toute contestation? Le paradoxe dont partait Proudhon se dévoilerait ainsi sous une forme nouvelle : la forme la plus efficace du pouvoir est celle qui le place en deçà de toute action humaine, dans les mécanismes inhérents aux structures des échanges. Par un jeu qui laisse donc toute apparence d'exercice indéfini à la liberté des acteurs sociaux et qui renvoie la présence d'institutions politiques ou juridiques dans les ténèbres d'une grossière aliénation. Mais dans un système qui ne fait peut-être qu'arracher l'intuition de Marx à la lourdeur d'une histoire déterministe, en préservant toutefois l'idée selon laquelle seule la composante économique de l'existence est déterminante quant à la liberté, puis à la cohésion sociale. 

Il se pourrait alors que l'anarchisme, par les variantes formalisées de son projet, partage pour le pire le destin des doctrines hyperréalistes de la société. Celles qui opposent la facticité du politique et le caractère périlleux de la volonté humaine à l'authenticité de l'économique puis à la puissance du besoin. Celles qui partagent une vision organiciste du lien humain, au risque de toujours rencontrer à un moment ou à un autre le sentiment qui veut que seule la violence soit la vérité des choses, qu'il s'agisse de la violence apparente des antagonismes individuels chez Proudhon et de la guerre des classes pour Marx, ou de cette violence plus discrète de l'ordre invisible du marché qui fonctionne chez Hayek ou Nozick comme un principe de réalité plus puissant que les lois. Pour le meilleur en revanche, resterait à l'anarchisme cette part de son programme qu'il refoule parfois par son propre système et sous les coups de ses adversaires : celle si l'on veut de l'utopie. Une utopie en l'espèce de la liberté intégrale et de l'harmonie sociale qui renvoie inlassablement les formes médiatisées du pouvoir et les expressions institutionnelles de l'autonomie au statut de pâles approximations de l'idéal moderne d'un individu sans tutelle. Une utopie qu'il ne faudrait alors plus traiter à la manière de Marx, comme le rêve qui aliène d'autant plus qu'il empêche de combattre. (...)".

 

     Cette problématique de l'ordre social n'est bien entendu pas la même en Europe et aux Etats-Unis. Si dans l'une de ces zones l'anarcho-syndicalisme, dominent l'anarchisme socialisant ou le socialisme anarchisme, ou si l'on préfère encore un anarchisme de gauche qui discute plutôt de l'articulation entre le social et l'individu dans une perspective de progrès social qui prend soin de ne pas occulter la question des classes sociales et des inégalités économiques, dans l'autre, les traditions socialistes ayant été laminées par la violence, dominent un anarchisme parfois oublieux de la question sociale, et focalisé bien plus sur la question des relations entre l'individu et l'Etat, du point de vue de couches de la population - qui n'ont par ailleurs pas beaucoup de soucis sociaux pour eux-mêmes - qui s'inquiètent d'une emprise de l'Etat sur leurs vies quotidiennes et sur la vie économique. On parlerait volontiers dans ce deuxième cas d'une dominance d'anarcho-capitalisme. Les idées de Robert NOZICK (1938-2002), philosophe américain à l'Université d'Harward, penseur libertarien proche du courant minarchiste (reconnaissant et limitant le minimum de prérogative de l'Etat), sont bien plus connues aux Etats-Unis qu'en Europe. La lecture du texte de Pierre BOURETZ est donc à prendre avec précaution. On ne mélange pas - intellectuellement parlant - impunément des problèmes européennes et américaines, même à l'heure de la mondialisation. Opposant à John RAWLS, son collègue dans la même Université, avec son ouvrage Anarchie, Etat et utopie (1974) publié directement contre la Théorie de la Justice (1971), il s'est toujours affirmé, même avec des nuances importantes vers la fin de sa vie, libertarien. Malgré cette réserve sur le paragraphe précédent, il existe bien un écheveau de considérations sur l'ordre social qui mêle éléments économiques, sociaux, politiques. Écheveau qui n'est jamais sans correspondance avec des définitions - changeantes - de l'ordre (voir plus haut). 

 

     Ce qui frappe chez les critiques les plus virulents de l'ordre politique, c'est une certaine illusion sur le fonctionnement réel de l'économie. A vouloir abaisser constamment le garant en dernier de cet ordre politique, l'Etat, et à vouloir instaurer très souvent le primat de l'économie, en y voyant seulement des mécanismes vierges de toute intervention humaine, en espérant que l'économie libérée (NOVICK) ou régulée par des institutions très proches des individus (PROUDHON) parvienne à faire ce que le politique jusque là n'a jamais réussit à faire (si même cela faisait partie de ses objectifs...) : l'harmonie et la paix, ils en viennent à oublier la réalité des conflits économiques (et partant socio-économiques), économique en elle-même. Face à ces théories, celles qui ne les oublient pas rappellent souvent que l'ordre économique aussi existe et qu'il est parfois même plus contraignant que l'ordre politique. 

La distinction des sociétés divisées en états, ordres ou castes fermés et des sociétés économiques "ouvertes" par la division du travail, la concurrence et l'égalité formelle entre les individus fait partie des lieux communs de l'évolutionnisme sociologique du XIXe siècle (MAINE, TÖNNIES, DURKHEIM, Max WEBER). Lieux communs opposés et opposables à d'autres lieux communs sur la nature de l'individu, ceux-là même qui occultent la réalité des classes sociales et leurs actions décisives sur le fonctionnement de l'économie. Le marxisme se développe avec l'idée d'antagonismes entre les classes sociales, celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas, que ce soit la terre ou les usines. Ces lieux communs s'imposent par la réalité d'une confrontation de plus en plus violente entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, pour reprendre la vulgate marxiste. Si au XVIIIe siècle, ceux qui ne comptent même pas dans la société, absents des ordres deviennent au XIXe siècle des acteurs à part entière, toutes les réflexions sur l'ordre et le désordre social changent de tonalité, de registre, de niveau...

 

    Au XXe siècle, définitivement, on ne peut plus penser l'ordre et le désordre de la même façon, sauf pour les nostalgiques de l'Ancien Régime (Charles MAURRAS...) et pour les tenants des régimes totalitaires. Les lieux communs ne peuvent qu'intégrer les découvertes scientifiques sur la nature de l'ordre. Mais l'histoire des idées n'en est pas terminée pour autant.

Il est toujours loisible pour chaque classe sociale comme pour chaque individu de se représenter l'ordre comme l'état des choses et des relations qui lui convient le mieux, et parfois de faire admettre que ce sont leurs conceptions qui doivent s'imposer à toute la société. Mais on ne peut le faire (du moins en Occident) sans prendre en compte les nouvelles perceptions de la réalité. 

Évidemment, à méconnaître beaucoup d'aspects de la réalité physique et sociale, des théories peuvent voir le jour pour revivifier les anciennes conceptions. Évidemment, la présence persistance de croyances religieuses qui diffusent des conceptions de l'ordre et du désordre (le Paradis et l'Enfer) (le Bien et le Mal), en dehors de ces progrès de la connaissance, peuvent (et elles le font) perpétuer ces anciennes conceptions. (Nous ne pensons pas que toutes les croyances religieuses diffusent de telles conceptions, cela va sans dire).

Il est patent qu'une idée des Lumières, celle de l'éducation qui seul permet le progrès scientifique et la connaissance des choses et des êtres, demeure importante. Car c'est précisément parce que cette idée force du XVIIIe siècle qui n'est pas assimilée - pour de très importantes parties de la population sur cette planète - qu'au XXIe siècle des conceptions de l'ordre et du désordre en reste comme si nous n'avions pas progressé dans la connaissance des choses et des êtres... La connaissance, comme souvent dissout la croyance...

   C'est précisément pour cela que des idées sur les ordres, les castes, les états demeurent et influent sur la marche du monde. Le désir d'ordre et la peur du désordre persiste sur des représentations dépassées pour beaucoup, immuables pour d'autres. L'idée même d'un ordre qui fonctionne grâce à un sub-désordre peut sembler tout simplement impossible, voire hérétique...

    Pour autant, il ne faut pas croire que les progrès scientifiques soient réellement assimilés par la majeure partie de la population et on peut même constater par endroits une certaine régression de l'éducation... C'est sur le terreau de l'ignorance, et pardonnez-nous de reprendre des accents de ROUSSEAU ou de PROUDHON, que se développent les pires injustices et les pires inégalités. C'est sur le terreau de l'ignorance que l'ordre et le désordre peuvent être conçus comme séparés, appartenant à des mondes physiques et moraux différents. On peut croire que derrière l'ordre imposé dans les actes de tous les jours, dans des rites immuables (qu'ils soient religieux ou non), dans la répétition des comportements, et souvent dans l'obéissance et la soumission, se trouve la justice (au sens où chacun est rétribué justement parce qu'il tient sa place et qu'il n'en déborde ni par le haut ni par le bas). 

 

 

Pierre BOURTEZ, Anarchisme dans Dictionnaire de pjilosophie politique, PUF, 2005 ; Robert DESCIMON, Ordres et classes dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010.

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Jeudi 20 juin 2013 4 20 /06 /Juin /2013 09:15

          A côté, et certains peuvent écrire en complément, d'une myriade de publications anarchistes ou de colorations anarchistes, locales, régionales, nationales ou internationales (pour ce qui est des journaux francophones...), d'où survolent quelques "grands" journaux comme Le Monde libertaire et Alternative libertaire, existe une revue de recherches et d'expressions anarchistes, Réfractaires, relativement jeune, surtout en regard de l'ancienneté de la presse anarchiste ou libertaire en général, puisque fondée en 1997. 

 

      C'est à partir d'un colloque, au printemps 1996, qui réunit à Grenoble universitaires et militant(e)s pour faire le point sur la culture libertaire, que naît l'idée de faire cette revue de recherches. A raison de deux numéros par an, le collectif de rédaction de réfractions "s'efforce de renouveler la pensée libertaire". Diffusée dans un réseau de librairies en France, en Suisse et en Belgique, elle est consultable également sur Internet (anciens numéros de 1 à 27) où nous pouvons trouver également des brèves, des contributions, des liens, "bref tout ce qui fait la vie et l'actualité de la culture anarchiste."

Le Collectif de rédaction, composé d'une vingtaine de personnes, reflète la diversité du monde anarchiste, certains membres adhérant à des organisations, d'autres non. Il a pour ambition d'effectuer aussi un retour critique sur les principes fondamentaux de l'anarchisme et de rendre compte des pratiques de résistance aux systèmes dominants ainsi que des alternatives envisagées ou essayées. Il a ainsi traité depuis sa fondation entre autres de la Philosophie politique de l'anarchisme (n°2, 1998), de Violence, contre-violence, non-violence anarchistes (n°5, 2000), de Fédéralisme et autonomie (n°8, 2002), de Les anarchistes et Internet (n°10, 2003), de Territoires multiples, Identités nomades (n°21, 2008), Des féminismes, en veux-tu, en voilà (n°24, 2010), de Indignations, Occupations, Insurrections (n°28, 2012). L'un des derniers numéros (2013) porte sur De l'Etat (n°30).

Dans la présentation de ce dernier numéro, nous pouvons lire : "Il n'y a pas de place ici pour les demi-mesures : en un mot comme en cent, "l'anarchie" et "l'Etat" sont deux réalités radicalement antinomiques et absolument incompatibles. De Bakounine à Malatesta, pour ne mentionner que des classiques, l'histoire de la pensée anarchiste foisonne d'analyses qui scrutent la nature profonde de l'Etat, et elle est riche en discours qui argumentent solidement les multiples raisons de son rejet. De même, les diverses pratiques déployées collectivement par le mouvement anarchiste, tout comme par les individus qui le composent, montrent à l'évidence que les anarchistes sont incurablement "réfractaires à l'Etat" et comptent parmi ses ennemis les plus irréductibles. Il ne s'agit donc pas dans ce dossier de revenir sur ce que nous considérons comme un acquis pour en répéter les formules ou pour les exprimer autrement, mais plutôt d'essayer de jeter un regard actuel sur l'Etat qui soit en même temps n regard sur l'actualité de l'Etat. En d'autres termes, il s'agit de nous interroger à la lueur des connaissances d'aujourd'hui sur les caractéristiques de l'Etat et donc sur les modalités du pouvoir politique institué, telles qu'elles se manifestent à notre époque."

 

        Pas une tendance qui ne possède son bulletin, son journal... La presse anarchiste représente environ actuellement près de 40 000 titres (à périodicité très diverse et à durée de vie également très diverse)... A noter que les journaux et libelles anarchistes sont censurés en France dès 1894 par les Lois Scélérates (en plein boom de la "propagande par le fait") et qu'ils ont été jusqu'à récemment l'objet d'une répression exceptionnellement dure. La loi du 28 juillet 1894 ayant pour objet de réprimer les menées anarchistes n'est abrogé finalement que le 23 février 1992 par publication au Journal Officiel. A noter aussi que cette presse anarchiste fait partie d'un ensemble encore plus vaste de publications dites "alternatives", "autonomes", qui débordent le cadre proprement politique et présentes, bon an mal an, sur la scène culturelle...

De cette myriade se distinguent

- Le Monde libertaire, organe mensuel puis hebdomadaire de la Fédération Anarchiste, principale organisation anarchiste française, diffusé depuis une cinquantaine d'années, à diffusion de 100 000 exemplaires à certaine période ;

- Alternative libertaire, journal mensuel de l'organisation du même nom, fondée en 1991 ;

- L'En-dehors, périodique qui reprend un journal fondé en 1891 et repris une deuxième fois en 1922, avant d'être relancé en 2002, disponible uniquement sur Internet ;

- CQFD, créé en avril 2003 mensuel "critique et d'expérimentation sociales, dont le comité de rédaction est basé à Marseille, composé essentiellement de chômeurs....

 

 

Réfractions, Les Amis de réfractions, c/o Librairie Publico, 145, rue Amelot, 75011 PARIS ; Site internet : www.refractions.plusloin.org.

 

Par GIL - Publié dans : REVUES
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Mercredi 19 juin 2013 3 19 /06 /Juin /2013 10:10

            Mikhaïl Aleksandrovitch BAKOUNINE (1814-1876), révolutionnaire, théoricien et philosophe de l'anarchisme, bien plus militant révolutionnaire que penseur théorique de la Révolution, pose par son action et son oeuvre les fondements du socialisme libertaire. Comme l'anarchiste russe donne toujours la primauté à l'action plutôt qu'à l'écrit, il ne prend jamais le temps, même s'il en formule le projet et dresse des plans d'écriture, d'élaborer une oeuvre proprement dite. Ses textes sont toujours conçus dans l'urgence, pour répondre aux nécessités politiques du moment. Il n'a d'ailleurs jamais terminé un texte, et pourtant ceux qui sont publiés (souvent d'ailleurs remaniés avant publication (par James GUILLAUME, par exemple) inspirent encore de nos jours la pensée politique anarchiste. Malgré que des écrits sont perdus après sa mort (destructions policières et aléas des événements...) et malgré cette emprise de l'urgence, sa pensée politique et philosophique garde une grande cohérence, et surtout, beaucoup d'entre eux sont très lisibles, si l'on saute les passages trop datés. Lesquels entrent souvent dans le cadre d'une polémique que travers la première partie du XIXe siècle entre les membres d'un trio MARX/BAKOUNINE/PROUDHON, polémique dont l'enjeu n'est pas uniquement intellectuel/doctrinal (la définition du socialisme...), mais également très concret, à l'intérieur des organisations ouvrières, notamment la Première Internationale.

   Athée, libertraire au sens fort (tout pour la liberté, rien pour l'Etat), activiste pour soutenir les révoltes et l'auto-organisation à la base, le philosophe politique russe se distingue notamment par son appui à une union entre les mondes rural et industriel riche de potentiels révolutionnaires, contrairement aux marxistes qui attribuent au prolétariat ouvrier seul le rôle de classe révolutionnaire, en lui opposant une paysannerie par essence rétrograde.

 

       La publication de ses oeuvres suit très peu la progression chronologique et s'effectue surtout par thèmes. Ainsi ses oeuvres publiées chez stock entre 1895 et 1913 s'échelonnent sur 6 volumes, selon des thèmes qui vont du Fédéralisme, socialisme et antithéologisme, plus Lettres sur le patriotisme, plus Dieu et l'Etat (Volume I) à Protestations de l'Alliance. Réponse d'un International à Mazzini. L'Internationale et Mazzini. Lettre à la section de l'Alliance de Genève. Rapport sur l'Alliance. Réponse à l'Unita Italiana. Circulaire à mes amis d'Italie à l'occasion du congrès de Rome (Volume VI).

Dans l'édition originale reprise par Arthur LEHNING, et publiée par les Editions E J Brill, en 1961-1981, elles sont réparties en 7 volumes :

- Volume I (1) : Michel Bakounine et l'Italie (1871-1872). La polémique avec Mazzini.

- Volume I (2) : Michel Bakounine et l'Italie (1871-1872). La Première Internationale en Italie et le conflit avec Marx.

- Volume II : Les conflits dans l'Internationale (1872).

- Volume III : Etatisme et Anarchie (1873).

- Volume IV : Relations avec Serge Netchaïev (1870-1872).

- Volume V : Michel Bakounine et ses relations slaves (1870-1875).

- Volume VI : La guerre franco-allemande et la révolution sociale en France (1870-1871).

- Volume VI : L'empire knouto-germanique et la révolution sociale (1870-1871).

 

      Ecrit et publié en 1873, en Italie, Etatisme et Anarchie se présente comme un Fragment d'un Fragment d'un livre. Il serait la première partie d'une Introduction, la seconde étant perdue. C'est le seul livre paru du vivant de son auteur. L'ouvrage ne se distingue pas fondamentalement des quelques autres textes publiés ou inédits, antérieurs à Etatisme et Anarchie, dont aucune n'a été mené à terme. Le terme Anarchisme est quasiment absent du texte proprement dit de cette Introduction et n'apparaît que dans l'Appendice A, au coeur d'un raisonnement caractéristique de l'idiosyncrasie "anti-étatique de l'auteur. C'est cet Appendice A, qui couvre une dizaine de pages (non titrées ou sous-titrées), qui nous renseigne le mieux et de la manière la plus concise sur la pensée profonde de son auteur. 

Cet Appendice A commence en précisant et finalement plus qu'en précisant sur ce que l'auteur entend par Etatisme et Anarchisme :

"Pour qu'il n'y ait pas malentendu, nous tenons à bien préciser que ce que nous appelons idéal du peuple n'a aucune analogie avec les solutions, formules et théories politico-sociales élaborées en dehors de la vie de celui-ci par des savants ou demi-savants qui en ont le loisir et généreusement offertes à la foule ignorante comme la condition expresse de son organisation futures. Nous n'avons pas la moindre foi dans ces théories et les meilleures d'entre elles nous font l'effet de lits de Procuste par trop exigus pour enserrer le cours large et puissant de la vie populaire populaire. 

La science la plus rationnelle et la plus profonde ne peut deviner les facteurs négatifs qui découlent logiquement d'une rigoureuse critique, en est arrivée à la négation de la propriété individuelle héréditaire et, par conséquent, au concept abstrait, et pour ainsi dire négatif, de la propriété collective comme condition nécessaire du futur système social. De la même manière, elle en est venue à nier la notion même de l'Etat et du système étatique, c'est-à-dire de tout système consistant à gouverner la société de haut en bas au nom d'un prétendu droit théologique ou métaphysique, divin et scientifique, et, par suite, à émettre le concept diamétralement opposé et partant négatif, à savoir, l'anarchie, c'est-à-dire l'organisation libre et autonome de toutes les unités ou parties séparées composant les communes et leur libre fédération fondée, de bas en haut, non sur l'injonction de quelque autorité que ce soit, même élue, pas plus que sur les formulations d'une théorie savante quelle qu'elle soit, mais en conséquence du développement naturel des besoins de toutes sortes que la vie elle-même aura fait apparaître. Aucun savant n'est donc en mesure d'enseigner au peuple, ou de définir pour lui-même, ce que sera ou devra être le mode de vie du peuple au lendemain de la révolution sociale. Ce mode de vie sera déterminé, en premier lieu, par la situation de chaque peuple, et, en second lieu, par les besoins qui naîtront en chacun d'eux et se manifesteront avec le plus de force, donc pas du tout par des directives ou des notes explicatives venues d'en haut et d'une manière générale par des théories quelles qu'elles soient conçues la veille de la Révolution."

  Le titre dissimule, passée la définition du thème central de sa pensée, le conflit féroce qui l'oppose à Karl MARX, conflit qui aboutit notamment à son exclusion par les marxistes de la Première Internationale en septembre 1872.

Le fondateur du marxisme y est malmené en raison de sa triple qualité négative d'Allemand, d'Hégélien et de Juif. BAKOUNINE traduit en russe, dans ce texte, les idées germanophobes et antijuives qu'il développe en français, notamment dans un autre ouvrage, L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale. Dans ces écrits, il soutien des thèses qui vont à l'encontre des analyses marxiennes du rôle comparé des politiques allemande et russe sur l'échiquier européen avant et après l'épopée napoléonienne. Il dépasse la russophobie de Karl MARX par sa germanophobie. Ils s'oposent fondamentalement  sur la valeur et le rôles des institutions communautaires paysannes.

Alors que BAKOUNINE se trouve dans une position de disciple lors de sa rencontre avec Karl MARX en 1844, alors que de nombreux passages du Capital l'inspirent dans ses propres textes, il souligne l'influence qu'a PROUDHON sur MARX tout en passant sous silence l'influence qu'a MARX sur lui... Derrière le conflit idéologique, il y a aussi le conflit entre hommes se partageant le même territoire idéologique, le socialisme naissant... Cela rappelle par trop les luttes d'éditorialistes et d'écrivains très proches par leurs activités et leurs sensibilités politiques qui pour se démarquer les uns des autres le plus sûrement possible, se jettent anathèmes sur anathèmes...

Si les propos sont si véhéments de part et d'autre, c'est que le conflit renvoie aussi à une différence d'appréciation sur le fond sur les conditions de réalisation d'une révolution socialiste. Si BAKOUNINE croit aux chances d'une révolution paysanne en Russie, avant même qu'une révolution prolétarienne n'éclate dans les pays occidentaux, MARX estime que les masses paysannes ne sont même pas en mesure de partager avec le prolétariat la direction de la révolution socialiste. "

    "Le marxisme apparait, écrit Maximilien RUBEL, dans Etatisme et Anarchie, aussi bien sous l'aspect d'anticipation peu réalistes quant aux "instincts révolutionnaires" attribués aux peuples moins corrompus par les bienfaits trompeurs de la civilisation bourgeoise, que sous la forme de critiques prémonitoires dont la justesse se révélera dans tout le processus des événements révolutionnaires et réactionnaires qui vont marquer l'histoire de la première moitiés du XXe siècle : l'idéologie baptisée "marxiste" n'y sera que l'épiphénomène nécessaire et trompeur engendré par des réalités sociales dans lesquelles ni Marx ni Bakounine ne reconnaîtraient aujourd'hui la moindre trace des efforts d'une humanité maîtresse de son destin".

L'oeuvre de BAKOUNINE, tardivement, apparaît comme l'illustration pratique d'une théorie des minorités révolutionnaires.

 

    A la fin de cet Appendice A, nous pouvons lire également la conception du révolutionnaire anarchiste sur la classe intellectuelle :

"La classe que nous appelons notre prolétariat intellectuel et qui, en Russie, est déjà dans une situation franchement socio-révolutionnaire, autrement dit dans une situation impossible et désespérée, doit être imbue maintenant d'une passion raisonnée pour la cause révolutionnaire-socialiste, si elle ne veut pas succomber honteusement en pure perte ; c'est elle qui désormais est appelée à l'être l'organisateur de la révolution populaire. Pour elle, il n'y a pas d'autre issue. Certes, elle aurait pu, grâce à l'instruction qu'elle a reçue, chercher une petite place plus ou moins avantageuse dans les rangs déjà bien encombrés et très peu accueillant des détrousseurs, exploiteurs et oppresseurs du peuple. Mais tout d'abord ces places se font de plus en plus rares, si bien qu'elles ne sont accessibles qu'à un tout petit nombre. La plupart des bénéficiaires ne récoltent d'ailleurs que la honte de la trahison et terminent leur vie dans le besoin, la platitude et la bassesse. Notre appel ne s'adresse donc qu'à ceux pour qui la trahison est inconcevable, voire impossible. Ayant rompu sans retour tout lien avec le monde des exploiteurs, des assassins et des ennemis du peuple russe, ils doivent se considérer comme un précieux capital exclusivement réservé à la cause de l'affranchissement du peuple, capital qui ne devra être dépensé que pour développer la propagande dans les masses populaires et pour préparer graduellement, tout en l'organisant, le soulèvement du peuple entier."

Ce passage indique une autre facette de l'antagonisme avec Karl MARX, sur le rôle de la classe intellectuelle, antagonisme qui se prolonge sur le rôle de l'Etat. Si BAKOUNINE conçoit la classe intellectuelle comme support des masses en lutte, MARX estime qu'il est de son devoir de s'emparer de l'Etat, pour le transformer en Etat populaire. Si ce dernier veut utiliser le changement du statut de la propriété pour mettre en place une société communiste, BAKOUNINE estime qu'une fois ce statut changé, la propriété collective sera dirigée par d'anciens travailleurs, et que le problème restera le même, et qu'il faut faire confiance en la capacité des communautés rurales, auxquelles précisément MARX n'accorde que peu d'importance...

             Le Manifeste communiste s'oppose point par point à la philosophie d'Etatisme et Anarchie. Alors que pour l'un l'Etat, quel que soit ses dirigeants, reste l'Etat oppresseur et accapareur, l'Etat prolétarien, pour l'autre, est en mesure d'accomplir la révolution socialiste... Mais pour autant, le fondateur du marxisme ne prône pas un "communisme d'Etat". Ses remarques sur Etatisme et Anarchie, dont il se charge d'ailleurs d'une traduction pour publication (pratique courante : pour réfuter les idées de l'adversaire, il faut parfois faire oeuvre de traduction d'une langue à l'autre...), (que l'on peut retrouve dans les Oeuvres de Karl MARX sous le titre de : Bakounine) indique des positions plus nuancées que la présentation qu'en fait BAKOUNINE.

Maximilien RUBEL restitue ces joutes  par un dialogue (reconstitution) dans le Dictionnaire des idées politiques...

Citons en un seul passage :

MARX : Une fois établie la propriété collective, la soit-disant volonté du peuple disparaît pour faire place à la volonté réelle de la coopération.

BAKOUNINE : Ainsi, ... on arrive au même résultat... ; une minorité privilégiée assume la direction de l'immense majorité de la masse du peuple. Mais cette minorité, disent les marxistes...

MARX : Où?

BAKOUNINE : se composera de travailleurs. Oui, certes, d'anciens travailleurs, mais qui, dès qu'ils seront devenus des gouvernants ou des représentants du peuples, cesseront d'être des travailleurs...

MARX : Pas plus qu'un industriel cesse aujourd'hui d'être capitaliste du faut qu'il devient conseiller municipal...

BAKOUNINE : et se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l'Etat, ne représentant plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. Qui en doute ne connaît pas la nature humaine.

 

   Si Karl MARX s'oppose sur le fond à BAKOUNINE, ses piques contre l'Etat et la forme de la révolution sociale, l'oblige à approfondir davantage ses propres notions, notamment dans La critique de l'économie politique de 1895. 

 

    Mais la postérité de ce texte n'en reste pas là. L'historiographie du bolchevisme le présente comme le précurseur de LÉNINE (Iouri M STEKLOV, éditeur des oeuvres de BAKOUNINE en Russie), mais de manière un peu superficielle, sans doute à cause des développements sur les méthodes d'activité révolutionnaire aux origines du Parti bolchevik.

Plus tard, avec la ruine de l'Empire soviétique, une grande partie de l'oeuvre de BAKOUNINE est redécouverte, lui donnant raison sur bien des points, mais le problème de la révolution socialiste reste bien entier....

 

 

Mikhaïl BAKOUNINE, Appendice A d'Etatisme et Anarchie, Fondation Pierre Besnard (www.fondation-besnard.org)

Maximilien RUBEL, Etatisme et Anarchie, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

 

 

Par GIL - Publié dans : OEUVRES
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Lundi 17 juin 2013 1 17 /06 /Juin /2013 09:14

   Si nous prenons les différents auteurs des débuts de l'anarchisme compris comme mouvement intellectuel et politique du XIXe siècle, nous pouvons constater que, à son origine, l'anarchisme n'était pas violent. Cela rejoint la définition de l'anarchisme non-violent ou anarcho-pacifisme (le pacifisme et la non-violence étant peu distinguée à l'époque), comme courant politique qui prône l'établissement d'une société anarchiste sans recourir à des moyens violents, définition qui pourrait s'appliquer à l'anarchisme dans son ensemble s'il n'existait pas, depuis la fin du XIXe siècle une tradition (très minoritaire certes) d'activités violentes de "propagande par le fait".

De plus, de nombreux anarchistes refuseraient de se voir qualifier de non-violents, ce qui ferait effectivement injure à leur littérature véhémente et polémique, n'hésitant pas à user d'un vocabulaire particulièrement agressif, n'hésitant pas non plus, souvent, à se faire l'avocat d'activités armées dites révolutionnaires, contre notamment les régimes dictatoriaux ou autoritaires.

Les auteurs qui font référence à la philosophie anarchiste non-violente sont surtout Pierre-Joseph PROUDHON (1809-1865), Léon TOLSTOÏ (1829-1910) et Gustav LANDAUER (1870-1919). Mais d'autres auteurs, dans la mouvance anarchiste ou non-violente, notamment ceux qui théorisent la désobéissance civile sont souvent cités : Errico MALATESTA (1853-1932), Gaston LEVAL (1895-1978), Etienne de LA BOÉTIE (1530-1563), Henry-David THOREAU (1817-1862), Anselme BELLEGARRIGUE (1832-?), Han RYNER (1861-1938), Barthelemy DE LIGT (1883-1938)...

 

    Selon donc, ce courant qui se définit comme non-violent, l'activité constante, parfois illégale, parfois légale, mais ce n'est pas un critère essentiel, la légitimité politique étant bien plus caractéristique, mise en avant de manière générale avec les valeurs à défendre ou à promouvoir. Selon cette philosophie politique, la violence est au fondement du pouvoir et l'utilisation de la violence par un anarchiste revient à légitimer le principe qu'il combat. Le raisonnement anarchiste non-violent s'appuie sur l'affirmation (propre à toute philosophie non-violente) que la fin ne justifie pas les moyens, ou plus précisément que les moyens doivent être ajustées aux fins poursuivies. A noter que les théoriciens de l'anarchisme insurrectionnel violent s'accordent sur le fait que la violence n'est ni utile ni souhaitable pour la révolution. Seulement, elle leur apparaît comme inévitable dans sa première phase d'amorçage, d'un mouvement de masse. A part les anarchistes (russes surtout) de la fin du XIXe siècle, tous les anarchistes insurrectionnels rejettent l'emploi de la terreur pour défendre la révolution et s'accordent unanimement pour dire qu'elle ne peut entraîner qu'une contre-révolution de fait, ce qei l'histoire des XIXe et  XXe siècles n'a fait que confirmer de manière cruelle dans toutes les révolutions socialistes autoritaires. Mais il ne faut systématiser par trop : les débats sont toujours vifs au sein des groupes d'anarchistes non-violents, sur les situations où la violence s'avère "malheureusement" la seule voie d'action (distinction subtile entre violence défensive et violence offensive, violence destructrice de biens et violence portant atteinte aux personnes...), exactement de la même manière dont ils ont lieu dans la mouvance non-violente en général. Fondamentalement, 

   Le courant anarchiste non-violent se définit entre des valeurs de la non-violence et un mode d'organisation très décentralisé et très souple, à l'image de la société à promouvoir. Ils s'opposent à la fois à un anarchisme qui peut accepter des actions violentes et une non-violence qui admettrait (qui parfois supposerait, vu la nature des activités de masse effectuées) un mode, même bref, d'organisation hiérarchique et une certaine discipline stricte dans les comportements (forme de contrôle social rejetée). Un courant révolutionnaire non-violent a toujours existé au sein du mouvement libertaire. Celui-ci n'a jamais été spécifiquement lié à la religion, bien qu'un certain nombre d'anarchistes proviennent directement du milieu religieux : l'anarchisme chrétien de TOLSTOÏ n'est qu'une composante de cet anarchisme-là.

         Xavier BEKAERT, à qui nous empruntons un certain nombre d'éléments ici conclue une longue présentation par ce termes : "Instituer l'autorité et la violence, c'est se priver de la possibilité de construire un monde meilleur, c'est figer l'imperfection sociale et l'élever au rang de principe indépassable. Mais choisir l'autorité et la violence comme moyen de transformation sociale, c'est reproduire ce qu'on dénonce, c'est considérer qu'en définitive la violence et l'autorité peuvent être des moyens appropriés aux problèmes sociaux. Et si ils le sont aujourd'hui, pourquoi pas demain? Par contre, rejeter dès aujourd'hui l'autorité et la violence, c'est refuser de sacrifier le présent à une utopie future rejetée indéfiniment à de meilleurs lendemains.(...)".

 

    une revue dénommée Anarchisme et non-violence, source d'ailleurs de nombreux renseignements sur cette philosophie politique, paru en France de 1965 à 1973. 31 "Cahiers d'études trimestriels sont alors réalisés par une équipe d'une trentaine de personnes, dont HEM DAY. On peut lire dans la plate-forme rédigée collectivement par l'équipe initiale : "Les méthodes non-violentes paraissent être le moyen d'action le plus conforme aux théories anarchistes ; elles constituent une force qui permet d'éviter les conséquences autoritaires de la violence".

 

Xavier BEKAERT, Anarchisme, violence et non-violence, Petite anthologie de la révolution non-violente chez les principaux précurseurs et théoriciens de l'anarchisme, suivi de La violence dans la Révolution, Fédération Anarchiste, Editions du Monde Libertaire, 2000.

Site Internet de anarchisme et non-violence : http://anarchismenonviolence2.org

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PAIX EN MOUVEMENT
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Dimanche 16 juin 2013 7 16 /06 /Juin /2013 08:38

              Le terrorisme anarchiste, l'expression même est la dénomination péjorative donnée par les adversaires de l'anarchisme, qu'ils soient socialistes ou étatiques. La dénomination terrorisme est d'ailleurs, lorsqu'elle est utilisée par les "forces de l'ordre" ou des pouvoirs publics de manière plus générale, pour qualifié des actes, la plupart du temps violents - mais pas toujours, illégaux et difficiles à réprimer. Un terroriste pour les uns peut être considéré comme un résistant pour les autres. C'est par essence un terme péjoratif et très connoté, prêtant à toutes les interprétations, mêmes les plus inattendues. Par ailleurs, qui dit terrorisme dit terrorisé, et si la cible du terrorisme est souvent bien identifiée, il n'est pas sûr que l'objectif soit véritablement atteint : la terreur devrait paralyser les adversaires, or les phénomènes constatés vont de l'indifférence tranquille (souvent les médias sont plus terrorisés que le grand public!) à la riposte la plus sévère (qui finalement dessert la cause censée être défendue). Cela est particulièrement vrai pour le terrorisme anarchiste, historiquement très daté et et très restreint. Par ailleurs, le terrorisme est plus souvent le cas de puissances étatiques ou de groupes dominants, que de groupuscules assez impuissants finalement qui finissent par être isolé (les dommages collatéraux étant parfois plus important que l'objectif...) et s'isole eux-mêmes (l'action est d'autant plus clandestine qu'elle est passible de répression féroce) de la population et même des alliés potentiels.

Le terrorisme anarchiste, en tout cas par la désignation, est le premier terrorisme des temps modernes, et c'est pourquoi il constitue souvent un prototype de l'action terroriste, alors même que les objectifs des "terroristes" varient du tout au tout.

 

    Il est toutefois précédé dans l'histoire de nombreuses actions "terroristes" : sous la Révolution française (Terreur blanche et Terreur révolutionnaire), sous l'Empire Romain (la terreur des menées républicaines ou impériales dans la capitale, la terreur pratiquée par les armées contre les ennemis, la terreur des esclaves révoltés...) ou sous l'Empire Ottoman (brûler des villages pour s'assurer du paiement de l'impôt et de la docilité de populations jugées turbulentes...)... Le terrorisme d'Etat, en la matière, précède souvent le terrorisme individuel...

  Mais l'histoire retient aussi, heureusement, que de nombreux actes de résistance, ne sont pas assimilables à de "simples" crimes, malgré toute l'entreprise judiciaire et policière de criminalisation de nombreux actes plus ou moins violents (le vol peut-être considéré comme violent et puni à cette hauteur), particulièrement des actes politiques de résistance contre l'oppression. 

  C'est par la désignation nettement moins péjorative de "Propagande par le fait" que ces formes d'actions violentes sont menées vers la fin du XIXe siècle. 

 

        Les analogies historiques, estime Henri ARVON qui fait référence à un autre ordre d'idées, entre les différentes formes de crimes, politique et anarchiste, reposent "sur un sophisme".

Il cite l'attentat contre l'empereur Guillaume Ier par BROUSSE, l'un des chefs anarchistes qui se retranche derrière les crimes politiques du passé, l'assassinat de CÉSAR par BRUTUS que PLUTARQUE considère comme le type même du Romain dont le seul mobile d'action est la "vertu", le meurtre de GESSLER par Guillaume TELL, devenu héros national, l'assassinat de MARAT oar Charlotte CORDAY, entrée dans la légende...

"il y a, en effet, une différence fondamentale entre le crime politique et le crime anarchiste proprement dit. Le crime politique qui répond à la tyrannie, est, au moins dans l'esprit de celui qui l'exécute, un acte juste dont l'illégalité apparente est excusable, sinon justifiable du fait que la tyrannie rend impossible tout recours à une justice régulière. Au mépris de sa propre vie et sans vouloir retirer de son acte le moindre avantage personnel, le justicier, héroïque et désintéressé, s'érige en vengeur de tous les opprimés en supprimant le tyran dont la cruauté et l'injustice s'opposent au bonheur et à la liberté générale. Il en tout autrement du crime anarchiste. Peu importe que la victime soit coupable, fût-ce aux yeux de son meurtrier seul. On dirait même que le crime anarchiste est d'autant plus parfait que la victime est innocente. Ce qui compte, en effet, c'est de frapper par la terreur l'imagination de la foule. Plus la position sociale de la victime est élevée, plus ce but est atteint. D'autres, raisonnent les terroristes anarchistes, pour faire brèche dans l'édifice social, il faut frapper à la tête. Ne mettant pas leurs espoirs dans les actions de masse, mais estimant que c'est l'individu qui pousse la roue de l'histoire, ils espèrent grâce à des gestes de révolte spectaculaires tirer les masses de leur apathie et de leur engourdissement, bien plus, ils comptent déchaîner par le caractère odieux même de leurs actes les mauvaises passions, la barbarie latente de la foule afin de faire naître un climat révolutionnaire qui soit propice à leurs desseins. (...). Instruments aveugles de la Révolution, les terroristes choisissent leurs victimes exclusivement en fonction de l'utilité que leur meurtre présente pour la propagande. Toute préoccupation morale ou simplement humaine est absente de cette "propagande par le fait" assurée par des gestes que leurs auteurs qualifient eux-mêmes d'insensés. Il ne semble pas qu'on ait jamais poussé plus loin le mépris de la vie humaine (en cela, pensons-nous, l'auteur se trompe...) ni le cynisme inhérent à l'axiome selon lequel la fin justifie les moyens."

   La propagande par le fait provient du nihilisme russe (d'une partie de ce nihilisme...). L'étudiant à l'Université d'Etat de Moscou KARAKAZOV (1840-1866) qui ouvre la série des attentats retentissants, en faisant feu contre Alexandre II en 1865. Mais c'est Serge NIETCHAÏEV (1847-1882) qui théorise cette forme d'action : "La parole n'a de prix pour le révolutionnaire que si le fait la suit de près. Il nous faut faire irruption dans la vie du peuple par une série d'attentats désespérés, insensés, afin de lui donner foi en sa puissance, de l'éveiller, de l'unir et de le conduire au triomphe". (Catéchisme révolutionnaire). En France, les attentats anarchistes les plus célèbres se sont déroulés pendant les années 1892-1894 : Affaire Ravachol, Affaire Vaillant, Assassinat du Président de la République Sadi CARNOT...

 

      L'anarchisme terroriste est historiquement très circonscrit, comme l'explique Daniel GUÉRIN. Il se situe dans la longue lutte interne dans les organisations ouvrières.

 "Demeurés une faible minorité, les anarchistes renoncèrent à l'idée de militer au sein de larges mouvements populaires. Sous couleur de pureté doctrinale - d'une doctrine où l'utopie, combinaison d'anticipations prématurées et d'évocations nostalgiques de l'âge d'or, se donnait maintenant libre cours - Kropotkine, Malatesta et leurs amis tournèrent le dos à la voie ouverte par Bakounine. Ils reprochèrent àla littérature anarchiste, et à Bakounine lui-même, d'avoir été trop "imprégnés de marxisme". ils se recroquevillèrent sur eux-mêmes. Ils s'organisèrent en petits groupes clandestins d'action directe, où la police eut beau jeu d'infiltrer ses mouchards.

Ce fut à partir de 1876, après la retraite, bientôt suivie de la mort de Bakounine, que le virus chimérique et aventuriste s'introduisit dans l'anarchisme. Le Congrès de Berne lança le slogan de la "propagande pas le fait". Une première leçon de choses en fut administrée par Cafiero et Malatesta. Le 5 avril 1877, sous leur direction, une trentaine de militants armés surgirent dans les montagnes de la province italienne de Bénévent, brûlèrent les archives communales d'un petit village, distribuèrent aux miséreux le contenu de la caisse du percepteur, tentèrent d'appliquer un "communisme libertaire" en miniature, rural et infantile, et, finalement, traqués, transis de froid, se laissèrent capturer sans résistance.  Trois ans plus tard, le 25 décembre 1880, Kropotkine clama dans son journal, Le Révolté : "La révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite (...), tout est bon pour nous qui n'est pas de la légalité." De la "propagande par le fait" aux attentats individuels, il n'y eut plus qu'un pas. Il fut vite franchi.

Si la défection des masses ouvrières avait été une des causes du recours au terrorisme, en contrepartie, la "propagande par le fait" contribua, dans une certaine mesure, à réveiller les travailleurs assoupis. Comme le soutint Robert Louzon dans un article de la Révolution Prolétarienne (novembre 1937), elle a été "comme le coup de gong, qui releva le prolétariat français de l'état de prostration où l'avaient plongé les massacres de la Commune (...°, le prélude à la fondation de la CGT et du mouvement syndical de masses des années 1900-1910". Affirmation quelque peu optimiste, que rectifie, ou complète, le témoignage de Fernand Pelloutier, jeune anarchiste passé au syndicalisme révolutionnaire : pour lui, l'emploi de la dynamite a détourné les travailleurs, pourtant combien désabusés du socialisme parlementaire, de faire profession de socialisme libertaire ; aucun d'eux n'osa se dire anarchiste, de crainte de paraître opter pour la révolte isolée au préjudice de l'action collective. 
La combinaison de la bombe et des utopies kropotkiniennes fournirent aux socail-démocrates des armes dont ils ne manquèrent pas d'user contre les anarchistes."

 

    Comme aujourd'hui avec le terrorisme "islamique", la simultanéité des attentats dans plusieurs pays "donna l'impression qu'une puissance "Internationale noire" était à l'oeuvre", rappelle Rice COOLSAET.  "En Russie, un important foyer d'agitation, l'attentat de 1881 contre le tar Alexandre II et d'autres actions de la Narodnaya Volya (Volonté du peuple) servirent de source d'inspiration aux anarchistes de l'Europe entière. La violence terroriste n'épargna pas non plus les Etats-Unis : dans une atmosphère sociale tendue, le président William McKinley fut assassiné par l'anarchiste Léon Czolgosz en septembre 1901. Pour les autorités comme pour l'opinion publique, il était évident que l'Amérique était à son tour confrontée à une nouvelle menace internationale." A cette menace, il y a même formation d'un début de mouvement de défense des Etats concernés... "C'est ainsi que s'ouvrit à Rome, le 24 novembre 1898, la conférence internationale pour la défense sociale contre les anarchistes. (...) Les 21 pays participants décidèrent unanimement que l'anarchisme ne devait pas être considéré comme une doctrine politique et que les attentats perpétrés par ceux qui s'en réclamaient constituaient des actes criminels permettant l'extradition. Toutefois, cette vibrante unité internationale n'eut guère de suites concrètes. On intensifia la coopération des polices, mais dans la pratique, les gouvernements conservèrent toute liberté d'extrader ou non les anarchistes étrangers." Parce que tout simplement, le terrorisme anarchiste déclinent déjà à l'orée du XXe siècle. "Aux yeux de ses contemporains, l'Internationale noire représentait une organisation insaisissable, entourée d'une aura de puissante force révolutionnaire. En réalité, elle n'existait que dans l'imagination de la police et de la presse."

Le professeur à l'Université de Gand (Belgique), auteur de Le Mythe Al-Qaida. Le terrorisme, symptôme d'une société malade (Editions Molas, 2004), explique que :

- "...vers 1099, la violence anarchiste s'éteignit presque totalement. D'une part, des dirigeants comme Pierre Kropotkine se rendirent compte que les actes de terreur ne débouchaient pas sur des changements, et même que la stratégie choisie devenait autodestructrice. Chaque attentant éloignait en effet davantage les anarchistes de la classe laborieuse, au nom de laquelle ils prétendaient agir. Non seulement le terrorisme n'affaiblissait pas l'Etat, mais il renforçait le pouvoir de la police, de l'armée et du gouvernement. ;

- "...une autre voie se dessina, qui permit à la classe ouvrière de s'exprimer. Entre 1895 et 1914, le mouvement ouvrier organisé et les syndicats exercèrent une énorme attraction sur les anarchistes. Le socialisme offrait aux travailleurs une dignité personnelle, une identité propre, et par conséquent une place à part entière dans la société. (...) La voie légale et constitutionnelle se révéla plus efficace pour arracher un certain nombre de droits politiques et sociaux, ainsi que des améliorations économiques". Ceci de manière variable suivant les pays, l'agitation anarchiste terroriste persistant dans ceux où le monde ouvrier resta opprimé et dépourvu de représentations politiques (Russie, Balkans, Espagne...).

 

Rice COOLSAET, Au temps du terrorisme anarchiste, Le Monde diplomatique, Septembre 2004 ; Daniel GUÉRIN, L'anarchisme, Gallimard, 1965 ; Henri ARVON, L'anarchisme, PUF, Que sais-je?, 1971.

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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Vendredi 14 juin 2013 5 14 /06 /Juin /2013 11:02

     L'imprimeur,  journaliste politique, polémiste, économiste, philosophe et sociologue français Pierre Joseph PROUDHON constitue au fil de ses oeuvres un système de pensée qui rejette le socialisme utopique et forge le concept de socialisme scientifique, fondé sur une science de la société méthodiquement découverte et rigoureusement articulée. Il est le premier à se qualifier d'anarchiste.

 

    Dans son oeuvre, foisonnante mais d'une cohérence interne rigoureuse, tous les sujets et les problèmes de l'humanité sont abordés avec un sens certain de la projection et de la prospective. La confrontation de PROUDHON et de MARX provient, outre le conflit entre anarchisme et marxisme, de la cohérence de leurs systèmes de pensée à bien des égards antagoniques.

Science et liberté, socialisme scientifique et socialisme libéral, libéral cas scientifique et pluraliste parce que libéral : telle est l'originalité de sa pensée, par rapport aux socialistes utopiques de son siècle et aux conséquences dogmatiques de la pensée scientifique de MARX. Dans Premier Mémoire de l'histoire de 1840, il écrit que "La souveraineté de la volonté cède devant la souveraineté de la raison, et finira par s'anéantir dans un socialisme scientifique" et "La liberté est anarchie parce qu'elle n'admet pas le gouvernement de la volonté mais seulement l'autorité de la loi (...). La substitution de la loi scientifique à la volonté (...) est, après la propriété, l'élément le plus puissant de l'histoire." Il forge et applique le concept de socialisme scientifique et lui oppose, dès 1846, le nouveau terme de "socialisme utopique". La société, pour lui, produit les lois et les matériaux de son expérience". Aussi la science sociale et le socialisme scientifique sont-ils, corrélativement, autodécouverte et auto-application par la société réelle des lois inhérentes à son développement. "La science sociale est l'accord de la raison et de la pratique sociale" (Contradictions économiques, 1846) ; leur séparation est donc la cause de toutes les utopies et de toutes les aliénations : "Je proteste contre la société actuelle et je cherche la science. A ce double titre je suis socialiste", écrit-il (Voix du peuple, 1848). La même logique qui transforme le socialisme critique en socialisme scientifique conduit celui-ci à être un socialisme libéral. Pour éliminer l'arbitraire capitaliste, le socialisme tend à un collectivivation sociale. Parallèlement, pour supprimer l'arbitraire étatique, il amène une libéralisation sociale. C'est à la société tout entière s'autogérant et s'auto-administrant qu'il appartient de préparer et d'instaurer cette "révolution permanente" (Toast à la révolution), cet évolutionnisme révolutionnaire, et d'inférer du pluralisme organique social un pluralisme organisateur. La clé de la pensée proudhonienne ne réside pas dans un apriorisme intellectuel, un dogme métaphysique, mais dans une théorisation fondée sur l'observation scientifique : le pluralisme. En effet, "le monde moral 'social) et le monde physique reposent sur une pluralité d'éléments , et c'est de la contradiction de ces éléments que résultent la vie, le mouvement de l'univers", la possibilité de la liberté pour l'homme et la société. "Le problème consiste non à trouver leur fusion, ce qui serait la mort, mais leur équilibre sans cesse instable, variable comme le développement des sociétés" (Théorie de la propriété, 1865). L'antagonisme autonomiste et l'équilibration solidariste sont "la condition même de l'existence" : sans opposition, pas de vie, pas de liberté ; sans composition, pas de survie, pas d'ordre. Le pluralisme est donc l'axiome de l'univers ; l'antagonisme et l'équilibration, sa loi et sa contre-loi (La Guerre et la paix, 1861). Le monde, la société sont pluralistes. Leur unité est une unité d'opposition-composition, une union d'éléments diversifiés, autonomes et solidaires, en conflit et en concours. De ce pluralisme physique et sociologique effectif, PROUDHON induit un pluralisme social efficient. (Jean BANCAL).

 

     Sur la thèse que la liberté équivaut à la négation du pouvoir, le raisonnement de PROUDHON s'articule à un vigoureux talent polémique contre la pensée politique moderne. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles peut se développer ensuite une pensée conservatrice comme progressiste inspirée de ses oeuvres. Contre Jean-Jacques ROUSSEAU dont il cite la formule "Commençons donc par écarter tous les faits" (dans son Second Discours), il faut les rétablir. Car seule la connaissance permet de s'affranchir de leur emprise. Les philosophes jusqu'à présent n'ont su qu'exposer les raisons du pouvoir pour en aménager les formes. Avec le révolutionnaire indigné, l'humanité réclame un renversement du sens même de l'interrogation politique : "Pourquoi prétendez-vous régner sur moi et me gouverner?" (Idée générale de la révolution au XIXe siècle). Ses griefs sont essentiellement tournés vers le citoyen de Genève, les rodomantades outragées de son âme fragile et surtout ce mouvement qui le caractérise ainsi que ses frères penseurs. Absoudre la société que l'on accuse : tel est bien le fond d'une critique radicale de l'autorité qui ne déteste rien plus que ces fausses intransigeances de la liberté qui restaurent au dernier moment le pouvoir et qui s'en tiennent quitte avec lui pour l'avoir déposé dans les mains de tous. Mais telle est aussi une part du destin de l'anarchisme, puisque c'est ce reproche que MARX retournera contre PROUDHON, après avoir pris acte de son effort pour déplacer la question de l'aliénation humaine du terrain de l'illusion politique vers celui de la réalité économique. (Pierre BOURETZ)

 

   Son oeuvre la plus connue, Qu'est-ce que la propriété? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement (1840), foit de lui un révolutionnaire conscient et revendiquant de l'être. Son oeuvre la plus élaborée, Système des contradictions économiques (18146), constitue une explication de la société fondée sur l'existence de réalités contradictoires. La propriété manifeste l'inégalité, mais est l'objet même de la liberté. Les Confessions d'un révolutionnaire pour servir à l'histoire de la révolution de février (1849) met en relief sa conviction que "l'anarchie, c'est l'ordre sans le pouvoir".

Outre ces trois ouvrages, il est l'auteur, au milieu de nombreux articles où il polémique tant avec BOUKARINE que MARX, de propositions pour aboutir précisément à cet ordre : de Avertissement aux propriétaires (1841), Dispositif des contradictions économiques ou Philosophie de la misère (1846, auquel Karl Marx répond ensuite dans son Misère de la philosophie, Solution du problème social (1848), Idée générale de la révolution au XIXe siècle (1851), à Le Manuel du spéculateur à la Bourse (1853), De la justice dans la révolution et dans l'Eglise. Nouveaux principes de philosophie pratique (1858), Théorie de l'Impôt (1861), La Guerre et la Paix (1861), La Fédération et l'unité en Italie (1862), Du principe fédératif et de l'obligation de reconstituer le parti de la révolution (1863), De la capacité politique des classes ouvrières (1865), Du principe de l'art et de sa destination sociale (1865), Théorie du mouvement constitutionnel (à titre posthume, 1870), La pornocratie ou Les Femmes dans les temps modernes (1872) à La célébration du dimanche, il n'y a pas beaucoup de thèmes qu'il n'aborde pas et souvent de manière prémonitoire... 

 

    Dans Qu'est-ce que la propriété?, Pierre-Joseph PROUDHON développe une réflexion iconoclaste restée célèbre, qu'il poursuit sous forme de deux autres mémoires, en 1841 dans sa Lettre à M Blanqui et en 1842 dans Avertissement au propriétaires (Lettre à M Considérant), puis dans son ouvrage Théorie de la propriété de 1862. Succès de librairie, Qu'est-ce que la propriété? est aussitôt réédité et vaut à son auteur une brusque notoriété. Il échappe de peu d'ailleurs à la suppression de la bourse Suard attribuée par l'Académie de Besançon en 1838, grâce notamment à Adolphe BLANQUI qui vante les mérites scientifiques de l'ouvrage dans un rapport à l'Académie des sciences morales et politiques.

    L'ouvrage, dont les 5 chapitres sont divisés généralement en deux parties, est dans la première critique et la seconde dogmatique, cette première partie étant de loin la plus commentée.

Après avoir servi à lancer la fameuse formule, empruntée d'ailleurs au girondin BRISSOT de la Révolution Française, le premier chapitre introductif entreprend, sur le constat de la prédominance dans l'entendement de l'habitude et des préjugés sur les catégories kantiennes, une généalogie de l'idée du juste qui, "mal déterminée et incomplète", explique "les mauvaises applications législatives, la politique erronée, le désordre et le mal social". Parmi les trois principes fondamentaux qui persistent encore malgré la Déclaration des droits de 1789 et la Charte de 1830, la souveraineté dans la volonté d'un homme, inégalité des fortunes et des rangs, propriété, c'est ce dernier dont il importe de démonter l'injustice, celles des deux autres en dépendant.

Au chapitre suivant, il s'agit de critiquer le Code Napoléon, qui, comme le droit romain, fait de la propriété un droit absolu d'user et d'abuser d'un bien. La propriété semble se situer "en dehors de la société", se distinguant des droits naturels (liberté, égalité et sûreté). Elle ne trouve pas de fondement ni dans la loi civile, ni dans l'occupation, contrairement à ce que soutient REID, Destutt de TRACY et DUTENS.

Le chapitre III s'attaque en trois temps à l'argument qui consiste à légitimer la propriété à partir du travail : d'abord, la terre, "bien indispensable à la conservation et donc chose commune", ne peut être appropriée ; ensuite, le consentement universel ne suffit pas à justifier la propriété ; enfin, la prescription n'est jamais acquise en la matière. Le travail n'a aucune puissance d'appropriation, conduit à l'égalité des propriétés et "détruit la propriété".

Le chapitre IV vise à la démontrer en dix axiomes. Ces dix axiomes sont :

- La propriété est le droit d'aubaine que le propriétaire s'attribue sur une chose marquée par lui de son seing ;

- La propriété est impossible, parce que de rien elle exige quelque chose ;

- La propriété est impossible, parce que là où elle est admise, la production coûte plus qu'elle ne vaut ;

- La propriété est impossible, parce que sur un capital donné, la production est en raison du travail, non en raison de le propriété ;

- La propriété est impossible, parce qu'elle est homicide ;

- La propriété est impossible, parce qu'avec elle la société se dévore ;

- La propriété est impossible, parce qu'elle est mère de la tyrannie ;

- La propriété est impossible, parce qu'en consommant ce qu'elle reçoit, elle le perde, qu'en l'épargnant, elle l'annule, qu'en la capitalisant, elle le tourne contre la production ;

- La propriété est impossible, parce que sa puissance d'accumulation est infinie et qu'elle ne s'exerce que sur des quantités finies ;

- La propriété est impossible, parce qu'elle est impuissante contre la propriété ;

- La propriété est impossible, parce qu'elle est la négation de l'égalité.

     Dans le dernier chapitre, PROUDHON ébauche, à partir de trois types de sociabilité (liée aux sentiments, à la justice et à l'équité), une philosophie de l'histoire où se succèdent la communauté (où l'égalité nivelle et la loi uniformise), la propriété (que le droit d'aubaine permet d'identifier à un vol) et un régime à venir et régi par la liberté.

 

  A la lecture de l'ouvrage, on se rend compte que nous avons plus affaire à une longue diatribe qu'à une démonstration scientifique. Pourtant, il s'agit bien de l'esquisse d'une théorie de la plus-value ainsi que l'apparition sous la plume de PROUDHON de l'expression "socialisme scientifique". Cet ouvrage demeure une grande référence ; Karl MARX lui-même consacre 60 pages élogieuses dans La Sainte Famille (1845). Par la suite, le fondateur du marxisme regrette le non aboutissement de cette critique dans Misère de la philosophie (1847). C'est surtout dans les milieux travaillistes et le militantisme syndical que l'ouvrage trouve un écho positif et durable. (Eric LETONTURIER)

 

 

    le dernier ouvrage paru de son vivant, en 1865, De la capacité politique des classes ouvrières, peut être considéré comme la synthèse de ses travaux antérieurs et l'ultime formulation de sa pensée politique. Si ce livre ne reproduit ni le détail des analyses économiques développées dans le Système des contradictions économiques (1846), ni l'ensemble de l'argumentation anti-étatique contenue dans l'Idée général de la Révolution au XIXe siècle (1851) ou dans les Confessions d'un révolutionnaire (1849), on y trouve, en termes condensés, les conclusions de ces analyses critiques. Il y formule aussi, avec précision, le modèle social qu'il n'a cessé d'élaborer et qu'il nomme alors "démocratie socialiste", "mutuellisme" ou encore "démocratie ouvrière". 

Il condense la réponse de la question de la mutation d'une classe économique en classe politiquement agissante, en trois points :

- Sur la "conscience de classe" : Une classe sociale accéderait tout d'abord à la "capacité politique", à condition d'être parvenue à une certaine conscience de soi, conscience de sa place et de son rôle dans la société, des intérêts qu'elle représente et de sa "valeur" propre. PROUDHON estime que les classes ouvrières on "acquis conscience d'elles-mêmes" et que l'année 1848 symbolise clairement la formation et la manifestation de cette conscience de classe ;

- Sur l'"idée de classe" : Une classe sociale accéderait à la capacité politique lorsqu'elle serait en mesure de formuler, conformément à sa conscience, la théorie de sa situation historique, de ses rapports avec la totalité social, et l'"idée", le projet central de son action. S'il estime que "les classes ouvrières possèdent une idée qui correspond à la conscience qu'elles ont d'elles-mêmes, et qui est en parfait contraste avec l'idée bourgeoise", PRODHON pense que la théorie ouvrière n'a pas été suffisamment systématisée ni suffisamment développées dans toutes ses conséquences ;

- Sur la "pratique de classe" : sur la question de savoir si la classe ouvrière a , en 1865, une pratique en tous points conforme à son projet et si elle serait capable, en cas de situation révolutionnaire, "de créer et de développer un nouvel ordre politique, PROUDHON répond négativement. Il en donne pour preuve les comportements électoraux où l'on voit des ouvriers voter pour les candidats bourgeois résolus à défendre une politique anti-socialiste.

  Il oppose, à l'économie capitaliste, aux rapports de classe, à la politique centralisatrice du Second Empire, l'économie mutuelliste, le modèle d'une société égalitaire et enfin le projet d'une société fédérale et décentralisé. 

  Le mutuellisme économique et social devrait avoir son complément et sa confirmation dans un régime politique résolument anti-centralisateur et confédéral. L'auteur construit avec ferveur le modèle d'une société plurielle dont la Commune serait le fondement et la Confédération le sommet. Les communes devraient avoir une large autonomie, le pouvoir d'organiser leur vie quotidienne, leurs écoles et leur police. Les provinces devraient constituer des zones d'autonomie, possédant leur mode de représentation et gérant leurs échanges avec les autres provinces, confédérales ou extérieures. Les anciens Etats disparaîtraient pour laisser la place à un échelon national de consultation et d'information. Les provinces conserveraient le droit de se retirer de la Confédération selon leur propre volonté. Un tel système réaliserait ce que PROUDHON appelle une "Démocratie ouvrière, mutuelliste et fédérative", destinée non seulement à libérer les classes ouvrières de l'aliénation capitaliste, à multiplier les échanges et les relations sociales, mais aussi à conjurer les menaces de guerres internationales.

   Cet ouvrage devient l'ouvrage théorique essentiel pour les ouvriers français de la Première Internationale, puis l'un des grands ouvrages de référence pour les théoriciens anarchistes. Par-delà les discussions inachevées sur la place de cet ouvrage et, plus généralement, sur le prolongement de la pensée proudhonienne dans le mouvement socialiste depuis la Commune de Paris jusqu'aux mouvements révolutionnaires du XXe siècle, on est frappé par la permanence des problèmes et des thèses formulés : critique du capitalisme et de ses conséquences sur les liens sociaux, critique des Etats centralisateurs, qu'ils soient capitalistes ou déclarés socialistes ou communistes, appel à une société mutuelliste (ou autogestionnaire), recherche d'une société où le socialisme et la liberté ne seraient pas incompatibles... (Pierre ANSART)

 

   C'est une descendance contrastée qu'a cette pensée proudhonienne :

- Elle influence, voire détermine l'éclosion, de nombreuses pensées qui se disent socialistes ou communistes, malgré la rageuse polémique, plus sur la question de la prédominance au sein du mouvement ouvrier que sur le fond, entre PROUDHON et MARX (heurté par ses conseils sur le dogmatisme autoritaire, le romantisme révolutionnaire et l'esprit d'exclusion...). Même dans sa préface de 1890 au Manifeste du Parti Communiste, ENGELS reconnaît l'étendue de cette obédience proudhonienne, qui imprègne l'Intalie, l'Espagne, la Belgique, l'Allemagne. En Russie, où se diffuse le plus largement la doctrine de PROUDHON (grâce à HERZEN et ses amis), s'en inspire largement l'anarchisme de BAKOUNINE ou de KROPOTKINE, et même la littérature de TOLSTOÏ.

Lors de la révolution russe, les proudhoniens ont une influence déterminante sur la formation des soviets de base, supprimés ensuite assez vite sous la pression de STALINE et de TROTSKI. En France, de JAURÈS à nos jours, toutes les nuances du mouvement socialiste et des démocrates réformateurs se reconnaissent dans ce socialisme libéral, ce pragmatisme travailliste et cette justice idéo-réaliste. Il influence la forme que prennent les différents syndicalismes. Cette influence va jusqu'au catholicisme social à travers PÉGUY, MOUNIER et des artisans de l'ouverture de l'Eglise catholique. Les idées d'autonomie ouvrière, de fédéralisme professionnel, de séparation de l'économique et du politique, du parti et de l'Etat, d'autogestion passent dans l'héritage syndicalistes avec les proudhonienes VARLIN, PELLOUTIER, GRIFFUELHES, SOREL, JOUHAUX, fondateurs, théoriciens et praticiens du syndicalisme français.

- Ses idées "révolutionnaires" mais non "bousculeuses", sa foi en l'action organisée d'un véritable "réformisme révolutionnaire" plus qu'à une "action révolutionnaire" gagnent également un courant réformiste et même un courant traditionaliste. L'inflation des couples antinomiques de sa descendance contrastée semble bien souligner cette dualité : syndicalisme et socialisme réformistes ou révolutionnaire, fédéralisme et régionalisme de droit ou de gauche, travaillisme et adeptes de la participation, anarchisme et partisans de l'autogestion... Cependant, dans ces oppositions si souvent perverties par de fallacieuses annexions, apparaissent, en fait disjoints, les deux éléments toujours accouplés de l'évolutionnisme révolutionnaire de PROUDHON : nécessité absolue des transformations continues (la révolution permanente) et refus de la violence arbitraire, sens du temps ("les révolutions durent des siècles").

Les idées filtrent peu à peu dans toute la société moderne, avec parfois de véritables détournements idéologiques ("anarchistes de droite").

 

Pierre-Joseph PROUDHON, Qu'est-ce que la propriété? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement. Premier Mémoire, Editions Garbier-Flammarion, 1966 ; De la capacité politique des classes ouvrières, Editions Rivière, 1924.

Une grande partie de l'oeuvre de PROUDHON est disponible sur le site de l'UQAC. 

Jean BANCAL, article Proudhon et proudhonisme et Eric LETONTURIER, article Qu'est-ce que la propriété?, dans Encyclopedia Universalis, 2004 ; Pierre ANSART, Proudhon, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

 

 

Par GIL - Publié dans : AUTEURS
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Mardi 11 juin 2013 2 11 /06 /Juin /2013 13:20

     Outre des sur-révolutionnaires ou anarchistes de gauche se trouveraient, mais pas forcément en face à face, des anarchistes de droite, qui partageraient avec les premiers une critique radicale et un rejet de toute autorité constituée, qu'elle soit politique ou religieuse. Notons qu'il n'existe pas à proprement parler un anarchisme de droite, ensemble de théories ou de positions cohérentes, qui serait le pendant d'un anarchisme de gauche. La critique des anarchistes de droite ne s'arrêtent pas, pour prendre leur propres expressions, à un aspect politique ou idéologique, contre les valeurs issues des Lumières. Elle s'attaque à une autre source du pouvoir démocratique : le conformisme des foules. Le refus des principes de la démocratie, véritable fiasco moral et politique pour eux, se couple avec le haine des intellectuels. Que ce soient des intellectuels de gauche ou de droite, aucun ne trouve grâce à leurs yeux, qu'ils fassent partie du pouvoir journalistique ou du pouvoir politique. La droite la plus bête du monde est une diatribe de Louis PAUWELS, 

Du fait même que les anarchistes de droite font partie surtout d'un mouvement littéraire, plus que philosophique, les contours de l'influence de ceux-ci est difficile à cerner. IL est même parfois difficile de qualifier d'anarchistes de droite des écrivains critiques à l'égard de la classe politique en général, qui ne se situent comme tels que subsidiairement et se classent plus comme écrivains d'extrême droite (la droite nationale ou la droite monarchique), parfois antisémites, parfois simplement polémistes (ni de gauche ni de droite). Les anarchistes de droite semblent proches d'un anarchisme individualiste, mais ne peuvent être confondu avec cette approche.

    Selon François RICHARD (né en 1939), les écrivains Léon BLOY (1846-1917), Edouard DRUMONT (1844-1917), Barbey d'AUREVILLY (1808-1889), Paul LÉAUTAUD (1872-1956), Louis PAUWELS (), Louis-Ferdinand CÉLINE (1894-1961), Lucien REBATET (), Jacques PERRET, Roger MINIER, Marcel AYMÉ, Michel-Goerges MICBERTH (1945-2013), le dialoguiste Michel AUDIARD et l'acteur Jean YANNE donnent force à ce courant qui plonge ses racines dans la pensée baroque et libertine de l'Ancien Régime. Il évoque également parfois Georges BERNANOS (1888-1948), Léon DAUDET (1867-1942), Jean ANOUILH (1910-1987), dans cette mouvance. Il n'est pas sûr que les personnes en question acceptent toutes d'être cataloguées comme anarchistes de droite, et le moins qu'on puisse constater est que leurs oeuvres ne se nourrissent pas toutes (parfois, on en retrouve des traces dans seulement l'une d'entre elles) d'un esprit anarchiste. La légitimation entreprise par François RICHARD ne semble pas très convaincante, et seuls certains d'entre eux peuvent réellement, car ils l'ont écrit noir sur blanc, relever d'une telle sensibilité. 

    Un anarchisme de droite soulève d'ailleurs deux questions liées :

- la révolte contre le pouvoir en tant que tel et le conformisme sont-ils compatibles avec des valeurs traditionnelles et humanistes, ou bien ces dernières les situent-ils à droite - et si oui, quelle droite?

- Ce courant peut-il revendiquer le nom d'anarchisme.

Ces questions restent ouvertes, et si dans ce blog nous étiquetons avec des pincettes à droite et à gauche (ce qui est une litote...), nous constatons qu'une grande partie de la mouvance anarchiste répond non à la seconde. La haine des intellectuels et de la démocratie ne relèvent souvent pas d'une conception très élaborée de la société...

Même en sortant de France, pour prendre les Etats-Unis, les clivages gauche-droite n'ont pas le même sens : on ne saurait qualifier tout le libertarianisme d'anarchisme de droite, même s'il adhère au capitalisme et ne discute pratiquement pas de socialisme.

 

    Toutefois, dans la littérature contemporaine, nous pouvons retrouver cette sensibilité - plus sentimentale que politique à proprement parler - chez un certain nombre d'écrivains :

- Jules Barbey d'AUREVILLY, écrivain français contribue à animer la littérature française de la seconde moitié du XIXe siècle. A la fois romancier, nouvelliste, essayiste, poète, critique littéraire, journaliste, dandy et polémiste à propos de presque tout, il exerce une profonde influence, par sa vision du catholicisme, sur l'oeuvre de BERNANOS. Il partage avec Joseph de MAISTRE ses vues contre les Lumières, mais il fait surtout figure de défenseur du dandysme, dont il se proclame le théoricien. Son dandysme précisément se rapproche il est vrai d'un anarchisme individualiste. Son oeuvre est surtout romanesque et poétique, mais de nombreux essais critiques, comme Les Prophètes du passé (1951) et Goethe et Diderot (1913), le placent sur plutôt une trajectoire d'opposant catholique à la République.

- Léon BLOY, connu surtout pour son roman Le Désespéré, est un polémiste célèbre à son époque et il entretient des amitiés intellectuelles avec le précédent auteur.

- Georges DARIEN se classe réellement comme écrivain français de tendance anarchique. Pamphlétaire le plus virulent de la fin du XIXe siècle, il collabore à plusieurs revues anarchistes, L'Escarmouche, L'ennemi du peuple, L'En dehors... Par ailleurs, il attaque violemment Edouard DRUMONT et les antisémites. Il s'essaie au combat électoral (élections législatives de 1906 et 1912) en tant que "candidat de l'Impôt Unique". A noter son écrit Biribi, discipline militaire, de 1890. 

- Michel-Georges MICBERTH est avec François RICHARD l'un des plus actifs intellectuels de l'après-deuxième guerre mondiale. Volontiers provocateurs, tout ou presque l'échiquier politique (y compris la droite et l'extrême droite) constitue sa cible. Aventurier, il mène surtout une vie d'éditeur (pas moins de 5 000 titres...) sur l'histoire locale de la France.

   Beaucoup d'autres auteurs ou presque sont difficilement classables comme anarchiste de droite, certains se ralliant même au régime hitlérien ou au régime de Vichy pendant la seconde guerre mondiale (Lucien REBATET, Léon DAUDET, Jacques LAURENT, Louis-Ferdinand CÉLINE...)... ce qui n'est pas la preuve d'un très solide esprit anarchiste... Quant à ceux agissant dans la vie culturelle, il s'agit surtout d'une sensibilité politico-philosophique, qui n'apporte pas grand chose à la crédibilité de l'étiquette "anarchiste de droite"... et relève souvent d'un appel à la réflexion individuelle contre les mondes médiatiques...

 

 

     Plus affirmé est le carrefour sorélien, à la suite de Georges SOREL (1847-1922) comme élément important de l'anarchisme. Ce courant se distingue particulièrement dans le courant anarchiste, et loin de se réclamer d'un apolitisme comme bon nombre d'anarchistes de droite ou de se réclamer d'un antimarxiste comme certains classés à gauche. 

Pascal ORY estime que "l'originalité de la pensée sorélienne tient en partie à celle d'une biographie. Sorel est en effet l'un des rares théoriciens politiques modernes qui ne soit de par sa formation ni un écrivain de métier (...), ni un tribun professionnel (...). Sur ce plan, comme sur à peu près tous les autres, il s'oppose nettement à la figure de Jean Jaurès. Vocation tardive de la doctrine (L'avenir socialiste des syndicats date de 1898) (...) il a sans doute beaucoup écrit pendant les 25 dernières années de sa vie ; mais ses études et sa profession furent celle d'un ingénieur, ancien élève de Polytechnique. (...) (Il croise le mouvement ouvrier dans sa phase la plus autonomiste). Et tout le sens de son travail (Introduire en France la pensée marxiste, rappelons-nous) sera de donner au prolétariat un corps de doctrine, distinct sans doute de l'idéologie libérale-démocratique dominante, qui affirme répondre à la "question sociale" par la méritocratie scolaire et la laïcité généralisée, mais aussi du socialisme "officiel" qui accepte l'intégration au système capitaliste en jouant le jeu de la démocratie parlementaire. 

Lecteur de Proudhon, Sorel est loin d'ignorer ou de mépriser Marx (Mous ne savons si l'auteur fait de la litote quand on sait le rôle qu'il joue dans la diffusion du marxisme en France...). Vers 1895, il collabore, voire anime (il anime, en fait...), les premières revues marxistes fançaises, L'Ere nouvelle, Le devenir social. Mais, comme à la même époque, un Edouard Nernstein ou un Antonio Labriola (le théoricien italien), il entend "réviser" la nouvelle orthodoxie. Il lui reproche un catastrophisme économique schématique et invérifié, une conception "blanquiste" de l'action politique et, surtout une définition des classes sociales insuffisamment soucieuse du rôle des "facteurs moraux" : "Le vrai marxisme considère toutes les questions contemporaines dans leurs rapports avec le développement de la conscience dans le prolétariat."

La lecture de l'historien italien Vico, attentif à la dimension psychologique du devenir humain, la découverte des travaux de son contemporain le "psychologue des foules" Gustave Le Bon mais aussi, et de plus en plus vers 1900 l'entretien de relations suivies avec des dirigeants de la CGT lui font porter tous ses espoirs sur non seulement l'autonomisme syndical mais "l'instinctif", le créatif et le poétique" mis en oeuvre au sein du prolétariat organisé par lui-même, sans l'aide des "intellectuels", sa bête noire. A l'utopie alinéante proposée par ces derniers, Sorel oppose le "mythe", qui ressortit au domaine de l'intuition, de la spontanéité. La violence révolutionnaire, culminant dans la grève générale, doit ainsi devenir la méthode vivante par laquelle la classe ouvrières échappera à l'absorption dans la démocraties (petite)-bourgeoise.

La richesse et l'ambiguïté de la synthèse sorélienne se perçoivent dans l'apparente sinuosité de ses dernières oscillations politiques, qui, selon qu'il espère ou désespère de la classe messianique, le rapprochent de l'extrême droite (le Cercle Proudhon, créé par l'Action française) ou de l'extrême gauche (il salue, à la veille de sa mort, la révolution "soviétique", qu'il traduit comme donnant pleins pouvoirs aux conseils ouvriers). Elles s'illustrent aussi dans l'étendue des relations intellectuelles qu'il entretient avec tout ce qui comptera dans la philosophie politique italienne, de Benedetto Croce à Vilfredo Pareto en passant par Robert Michels, et dans la revendication explicite que le fascisme fera de Sorel, après sa mort, par le biais d'une acception étroite du rôle positif du mythe et de la violence accoucheuse de l'histoire. La position finale de Sorel, qui est bien de retour à l'optimisme ouvriériste des grandes heures de la CGT, est, en tous les cas, très éloignée de cette combinaison d'un certain nationalisme et d'un certain syndicalisme antidémocratique qui est à l'origine des seconds Faisceaux, oeuvre de Mussolini. En France, à supposer même qu'il y ait d'autres "soréliens" que Sorel, l'analyse du destin du syndicalisme révolutionnaire montre à l'évidence que sa direction principale fut vers l'extrême, voire l'ultra-gauche, et que ses principaux apports théoriques (le thème de l'"autogestion" en particulier, à partir des années 1960, par exemple au sein de la CFDT) n'ont touché que cette famille politique." 

La postérité de sa pensée, pourtant,  dépasse bien largement celle d'une mouvance syndicale ou anarchiste. Son oeuvre influence en effet tant des syndicalistes révolutionnaires (Hubert LAGARDELLE, Edouard Berth, Arturo LABRIOLA, Agostino LANZILLO...), des gens d'Action française (Pierre LASSERRE...), des catholiques (René JOHANNET...), des libéraux (Piero GOBETTI...), des socialistes (Ervin SZABO...), des communistes (Antonio GRAMSCI, George LUKACS...), des marxistes indépendants (Maximilien RUBEL...), des écrivains anticonformistes (Curzio MALAPARTE...), des sociologues (Walter BENJAMIN, jules MONNEROT, Michel MAFFESOLI...), des théoriciens politiques (Carl SCHMITT...), des économistes (François PERROUX...). Sans compter sa lointaine postérité intellectuel dans le Tiers-Monde.

 

Pascal ORY, Nouvelle Histoire des idées politiques, Hachette, 1987 ; François RICHARD, Les anarchistes de droite, PUF, Que sais-je?, 1991.

 

PHILIUS

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