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19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 10:11

La véritable invasion technologique des écrans dans les sociétés du monde entier, invasion voulue et subie par les différents acteurs sociaux, qu'ils soient producteurs d'images ou simples spectateurs passifs, toutes les variantes intermédiaires existantes, n'a pas encore suscité de grandes réflexions globales, ; celles qui les concernent ne se concentrant pour la plupart que sur un seul aspect : télévision, informatique, internet, télécommunications... Avec l'avènement de la télévision, à la fois ouverture au monde et nouvelle représentation de la réalité, une véritable révolution dans la manière de percevoir l'environnement pris au sens large se réalise déjà ; avec la multiplication des "porteurs" d'images, des écrans de toutes tailles, présents dans n'importe quel lieu, des portables aux écrans géants de certains cinémas s'ouvre une nouvelle ère où la perception de l'environnement n'est plus simplement immédiate, à travers les sens de l'être humain, mais médiate, médiatisée par autant d'écrans. Lesquels ouvrent et ferment à la fois tout homme et toute femme aux réalités. Ils ouvrent en ce sens que les images vues, presque vécues, proviennent d'environnements non immédiats, à des réalités qui n'auraient jamais été même imaginées. Ils ferment en ce sens que tout un dispositif technique s'interpose entre l'homme et la femme et son propre environnement immédiat. Une caricature de ce fait existe dans l'activité principale des voyageurs des transports en commun : les yeux rivés sur une petite boite ou les oreilles ouvertes sur des embouts, ces voyageurs ne voient même plus ce qui se passe devant et derrière eux...

Le plus clair des effets de cette invasion technologique est que nous changeons. Elle change notre rapport à la réalité, au temps et à l'espace d'une manière qui ne se percevra sans doute qu'à long terme. Mais, contrairement à certaines déformations, philosophiques ou non, la réalité elle-même ne change pas. Notre perception de la réalité change, mais sans que les aspects de cette réalité change. Avec ou sans nous, cette réalité demeure. C'est peut-être là que notre opinion diverge un peu de celle de certaines réflexions philosophiques qui tendent à faire comprendre que la multiplication des écrans modifie cette réalité. Ce qui change certainement c'est notre vie dans cette réalité, c'est notre capacité à rendre opérationnelles nos activités. Et il faudra un certain temps pour savoir si les multiples intermédiaires qui se mettent en place rendra plus opérationnelle ces activités ou au contraire...

C'est pourquoi nous prenons avec précaution la réflexion d'une philosophe comme Valérie CHAROLLES, même si nous la trouvons particulièrement vivifiante.

"Avec le cinéma, l'ordinateur et enfin les réseaux, écrit-elle, une part de plus en plus grande de notre rapport à la réalité passe par la représentation, en l'occurrence la représentation visuelle. Notre mode d'accès à la réalité a été reconfiguré mais peut-être aussi la réalité elle-même."

L'entrée dans ce qu'on appelle l'ère du silicium recombine en effet l'espace et le temps dans lesquels nous évoluons : elle nous donne une capacité de projection spatiale sans précédent à une telle vitesse. C'est une mutation technique comparable à celle qui nous a fait passer de l'âge du bronze à celui du fer. La reconfiguration de la réalité qui en résulte repose sur des mécanismes d'écho et de miroitement. Ces mécanismes sont au coeur de la manière dont fonctionnent tant les médias que les réseaux ou encore les places boursières. C'est là un phénomène significatif à l'échelle de l'histoire des civilisations : il nous fait passer de l'univers infini, du monde naturel tel que l'on décrit philosophes et physiciens à partir du XVIIe siècle, à un système réfléchi. La vision d'un monde que nous n'aurions pas fabriqué y est radicalement dépassée. Ce faisant, les modes de résolution des problèmes dont la philosophie des Lumières constitue en quelque sorte l'aboutissement pour l'ère de civilisation précédente deviennent, pour une large part, inopérants ; et les questions philosophiques sont déplacées.

Il y a en particulier deux questions essentielles sur lesquelles on pouvait estimer que la modernité avait apportés des réponses presque définitives, en termes de principes du moins : celle de la régulation de ;la sphère marchande et celle de la distinction entre espace public et espace privé. Or, sur ces deux points, l'avènement d'une civilisation d'écrans apparait à ce point important qu'il remet en cause ce qui a pu être pensé avant. Sur ces deux terrains (...), on voit bien en effet que les solutions que nous avons forgées au cours de l'histoire en sont pas aujourd'hui d'un secours suffisant pour aboutir à des modes de régulation des conflits apaisés."

L'écran joue un rôle accélérateur des actes et des actions et la rationalité des activités humaines change. "Pour savoir comment manipuler sur le plan logique ce qui se présente à nous, on se trouve alors face à une série de questions assez simples, mais aussi assez différentes de celles auxquelles l'histoire nous a habitués et qui résultent de la topographie du monde d'aujourd'hui et du type de connaissance qui nous est utile. Elles tournent autour des modalités ou catégories suivantes : durable/non durable, nécessaire/contingent, réversible/irréversible."

Valérie CHAROLLES, Philosophie de l'écran. Dans le monde de la caverne, Fayard, 2013.

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Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
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