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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:22

      Le sociologue allemand, professeur à l'université de Munich, connu surtout pour son ouvrage La société du risque (1986), s'est positionné en faveur d'un Etat supranational et d'un Parlement mondial ; il s'est exprimé dans la presse en faveur de l'approbation de la Constitution européenne proposée au vote des Français en 2005, et surtout, sans s'étendre sur des aspects économiques néo-libéraux,s'est montré favorable à une Europe post-nationale, en participant à la création du Groupe Spinelli au Parlement européen.

Ses écrits indiquent une volonté de dépasser la théorie du conflit de classe, explication sans doute d'une certaine popularité chez les sociologues désireux de se démarquer du marxisme. Il est l'auteur par ailleurs de plusieurs ouvrages plus politiques que sociologiques : Pouvoir et contre-pouvoir à l'ère de la mondialisation (Aubier, 2003 ; Flammarion, 2008), La vérité des autres. Une vision cosmopolitique de l'altérité, dans Cosmopolitiques (Editions de l'Aube, Pratiques cosmopolitiques du droit, décembre 2004), Qu'est-ce que le cosmopolitisme? (Aubier, 2006), Pour un empire européen (Flammarion, 2007), Non à l'Europe allemande, dans Autrement, 2013.

Sociologue parmi les plus connus, Ulrik BECK, collaborateur d'Anthony GIDDENS pendant sa longue direction de la London School of Economics, il a accepté peu avant sa mort de diriger un des premiers programmes du Collège d'études mondiales, aux modestes moyens, fondé avec Alain TOURAINE et Michel WIEVIORKA. Il s'est engagé notamment dans la lutte contre la montée actuelle des nationalismes, du racisme et de l'antisémitisme. Fondamentalement, il s'agit pour lui de penser les nouveaux risques majeurs (liés aux changements climatiques entre autres) dans une société  mondiale caractérisée par une irresponsabilité de plus en plus grande, notamment parmi les élites.

Dans son dernier livre, World at Risk (Policy Press, 2008), il propose l'analyse des trois grands risques contemporains : les changements climatiques, le terrorisme et les crises financières. Dans ce contexte d'inégalité globale et de vulnérabilité locale, le cosmopolitisme n'est plus seulement une notion politique, comme à l'époque des Lumières. Il devient une méthode de travail et d'analyse qui doit permettre de dépasser un nationalisme méthodologique inadapté à ces risques globaux. On pourrait d'ailleurs rapprocher ce nationalisme de l'individualisme méthodologique qui enracine les politiques économiques dans des présupposés néo-libéraux.

 

   Sa thèse exposée dans La Société du risque déclasse de manière radicale la théorie du conflit de classe. On peut au passage regretter que les diverses explications sociologiques ont tendance à se penser comme se subsituant les unes aux autres plus anciennes, alors que les conflits évoqués précédemment perdurent, si les conditions et les rapports de force ne changent pas fondamentalement, et c'est souvent le cas à l'intérieur des entreprises, mais il est vrai que la poussée des techniques et des risques induits par la science sur l'environnement étudiée par Ulrich BECK revêt un caractère d'urgence. Ce n'est plus la seule usine qui expose ses salariés et les populations environnantes, "c'est la vie sur cette terre que les risques menacent, et ce dans toutes ses formes". Se modifient selon lui du coup les situations de classes, elles deviennent des situation de risques. Car il n'y a pas une "classe" des non-exposés au risque, s'opposant à la "classe" des exposés : l'opposition aujourd'hui entre "ceux qui sont exposés aux risques et ceux qui en profitent", mais aussi entre ceux qui les dénoncent et ceux qui les minorent et les occultes. La "société du risque" recèle donc en son sein de nouvelles sources de conflits et de compromis à propos de ces risques, de leur définition et de leur traitement. "L'enjeu de ces conflits est de déterminer si nous pouvons continuer à exploiter abusivement la nature (y compris la nôtre), et si les notions de "progrès" et de "prospérité" et de "rationalité scientifique" ont encore un sens dans ce cadre". Ulrich BECK conclut que "les conflits qui éclatent ici prennent la forme de guerres de religion civilisationnelles dans lesquelles il s'agit d'opter pour le bon chemin vers la modernité."

Ce passage de la société (industrielle) de pénurie (avec sa logique de répartition inégale des richesses) à la société (post-industrielle) du risque (et sa logique de répartition égale du risque - "une entité unique, regroupant bourreaux et victimes") a une conséquence pratique : la modernité devient réflexive, car c'est en son sein - et non contre la tradition, ou du fait de menaces externes (Dieu, la nature) que survient la rupture. La science et la technique, loin de nous protéger, génèrent les risques que nous redoutons ; la frontière entre nature et société s'estompe, et les risques liés à cette modernisation "déploient aujourd'hui une dynamique de conflit qui s'émancipe de l'organisation schématique de la société industrielle". Les priorités s'inversent : si risques et inégalités étaient compatibles dans la société industrielle, les secondes prédominant les premiers, dans la société du risque, répartition des richesses et répartition des risques sont désormais en concurrence - et ce sont les premiers, les risques, qui mènent le jeu. A ce stade, nous devons souligner que dans nombre de régions du monde (Inde, Chine, par exemple) les risques, loin de se substituer aux conflits "classiques" s'y surajoutent. Par ailleurs, l'exemple de nombreux dirigeants soucieux de se préserver des risques indique l'éclosion d'une foule de technologies visant à les isoler des conséquences de leurs propres politiques économiques. Jusque dans les logiques de cette société du risque se mêlent des dynamiques auparavant à l'oeuvre dans les société industrielles occidentales et qui sont le lot de millions de travailleurs dans les pays qualifiés autrefois de Tiers-monde, en Asie notamment. 

  Pour poursuivre ce qu'écrit Ulrich BECK, ce qui était stable devient mouvant, et l'"incertitude s'est immiscée jusque dans les cathédrales des arcles de foi économiques", les entreprises. Il estime que "les analyses fonctionnalistes, la sociologie des organisation et le néomarxisme raisonnent encore sur les "certitudes" de la grande organisation et de la hiérarchie, du taylorisme et de la crise qui sont depuis longtemps minés par les évolutions et les possibilités du monde de l'entreprise". Il en déduit "une surabondance de possibilités de changement structurels" du monde économique et du fonctionnement des entreprises et l'apparition de "nouvelles configurations organisationnelles", moins pensantes, plus petites, aux objectifs "contrôlables" et où les ordres et l'obéissance sont remplacés par "l'auto-coordination" électroniquement contrôlée de "responsables" qui obéissent à des objectifs de rentabilité et d'intensification du travail prédéfinis". Emergeront alors, mais il semble bien que ce soit plus un voeu politique qu'une réalité présente dans l'esprit de la majorité des responsables d'entreprise,  des "entreprises transparentes" emplies "d'autonomie horizontale" et où l'information sera un "médium central de cohérence et de cohésion de l'unité de production". Dans les conflits qui agiteront les entreprises, les luttes de pouvoir pour la répartition et les clés de répartition des flux d'information seront une source d'affrontement essentielle. Conséquence : l'entreprise se "politise". Mais cette politisation n'est pas une réédition des luttes de classes. "Dans les années à venir, les conflits entre management, comité d'entreprise, syndicats et personnes risquent de porter sur les décisions entre "modèles sociaux" internes à l'entreprise." Se propageront et s'expérimenteront, mais là encore il semble s'agir d'un souhait de la part de l'auteur, des modèles différents de production et d'organisation ; les mondes du travail et les formes de travail, plurielles, vont se faire concurrence ; et l'entreprise, plus qu'elle ne l'a jamais été, sera soumise, à "la pression de la légitimation". Pour l'instant, étant donné l'état des luttes "écologiques", il semble bien que cette pression viennent encorre plutôt de l'extérieur que de l'intérieur des entreprises...

 

www.college-etudesmondiales.org

Christian THUDEROZ, sociologie du conflit en entreprise, PUR, 2014.

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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