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16 avril 2015 4 16 /04 /avril /2015 16:43

 Une discussion sur le racisme, comme d'ailleurs sur le sexisme ou l'âgisme (anti-vieux ou anti-jeune), et sur l'esclavage, ne peut avoir lieu que lorsque les acteurs sociaux s'aperçoivent de son... existence. Avant le mot, la chose existe, mais elle ne revêt aucun caractère péjoratif. Et même au contraire, entre chrétiens par exemple, il était bon ton d'être antisémite il n'y a pas si longtemps, comme entre hommes, l'infériorité des femmes n'était pas plus discutable que l'infériorité des enfants (souvent même d'ailleurs anciennement mis sur le même plan...). Ce n'est que par la prise de conscience d'une inégalité doublée de violences physiques et/ou morales que des philosophes comme des politiques se mettent en chasse d'un racisme dans la volonté de l'éradiquer.

Ceci est bien entendu une dominance, qui souffre de grandes exceptions, dans un sens comme dans l'autre (le statut des femmes comme des esclaves d'ailleurs changent d'un espace ou d'un temps à l'autre...). Il a existé des philosophes depuis l'Antiquité pour contester le bien-fondé d'un traitement différent des hommes suivant la couleur de leur peau, comme il existe encore aujourd'hui des idéologies qui "établissent" des différences essentielles entre des "races". Si dans les relations sociales, des noirs sont opprimés par des blancs, le niveau de conflictualité s'élève au fur et à mesure que la condition des uns et des autres posent problème, et surtout que leurs statuts sociaux différentiels se met à varirer rapidement, pour de multiples raisons qui peuvent être uniquement socio-économiques ou religieuses.

Cela ne veut pas dire, et c'est d'ailleurs un des principes de la conflictologie que nous aimerions dégager, que ces conflits n'existaient pas auparavant, mais ils peuvent s'exprimer de manière de plus en plus ouverte, autant par la prise de conscience de ceux qui font partie des classes dominantes de l'injustice de l'état de fait que par le refus de ceux qui font partie des classes dominées de continuer à subir les mêmes injustices et les mêmes violences. Il faut qu'il existe certaines circonstances pour que l'état de fait soit contesté, pour ce qui restait caché aux yeux de tous se révèle, pour devenir une source de luttes sociales ou plus exactement pour reprendre une expression à la mode, de luttes sociétales. Celles-ci dépassent le cadre économique et complexifie d'ailleurs l'ensemble des champs conflictuels de la société, les différents types de conflictualité ayant tendance à se mêler. 

   C'est bien de la perception de qui est "raciste" et de ce qui est "violent" que nait un nouveau champ de conflits ouverts entre groupes sociaux. C'est par cette considération que commence la réflexion de Paul ZAWADZKI sur le racisme. "Où commence cette violence, quels en soint les contours? Porté par un champ lexical éclaté, le mot racisme souffre de surcharge sémantique". 

Gordon W ALLPORT (The nature of Prejudice, 1954) distingue plusieurs types de comportemens racistes, dans une société où précisément la "question raciale" est au premier plan. Rejet verbal, évitements, discrimination, atteintes physiques (émeutes raciales, lynchages, pogromes...), extermination. "Quel que soit le type de société, la violence de la destruction de personnes et des biens ne fait aucun doute pour ceux sur lesquels elle s'exerce. En revanche, s'agissant des trois premiers types, la violence se loge principalement dans l'écart entre le droit et le fait. Ainsi, les pratiques qui transgressent le principe de l'égalité de droit apparaissent "naturellement" comme violemment discriminatoires dans les sociétés égalitaires, à ceux du moins qui en partagent les fondements. Inversement, séparation fixe des places, des espaces et des honneurs, conduites de séparation ou d'évitement, croyance dans la supériorité fondée sur la nature ou le passé d'un groupe donné, semblent relever de la nature des choses dans des sociétés régies par le principe hiérarchique où "la notion générale de semblable est obscure" (Tocqueville). A l'échelle des siècles, la coexistence par emboitement hiérarchique est d'une étonnante stabilité, et rien n'interdit de penser que différents groupes ont vécu harmonieusement sous un régime juridique séparé tant que ce principe leur semblait naturel (validé, acceptable, évident...)" Le racisme comme problème nait dans les sociétés qui, refusant progressivement l'idée d'une différence naturelle essentielle, pensent les individus comme égaux, semblables. Les normes égalitaires s'imposent suffisement pour rendre illégitimes les pratiques discriminatoires fondées sur des différences physiques apparentes. Cette analyse est assez largement partagée (LEGROS, 1999 ; MESURE, RENAUT, 1999). C'est dans les descriptions des sociétés étausinienne et de l'Allemagne nazie qui se développe selon Pierre-André TAGUIEFF l'usage du mot "racisme". Mais bien auparavant, au sujet de l'esclavage, des débats de même type avant déjà surgit. La découverte des Amériques par les navigateurs européens a sans doute provoqué les premiers débats institutionnalisés : les "Indiens" sont-ils des hommes (des enfants de Dieu)? En tout cas, ce serait l'émergence, la transition à la modernité qui crée les conditions de possibilité des convulsions racistes. Pour Anna AREND (Les Origines du totalitarisme), "c'est précisément le nouveau concept d'égalité qui rend si difficile les relations modernes entre les races."

  Après les réflexions de TOCQUEVILLE (De la démocratie en Amérique), qui remarque la présence plus forte du préjugé raciste dans les Etats qui ont abolit officiellement l'esclavage, Louis DUMONT formule "l'hypothèse la plus simple (qui est de) supposer que le racisme répond, sous une forme nouvelle, à une fonction ancienne. Tout se passe comme s'il représentait, dans la société égalitaire, une résurgence de ce qui s'exprimait différemment, plus directement et naturellement, dans la société hiérarchique. Rendez la distinction illégitime et vous avez la discrimination, supprimez les modes anciens de distinction, et vous avez l'idéologie raciste".  Le ressentiment anti-égalitaire, comme le formule Norbert ELIAS est lié à la question "raciale".

Mais la question du passage à l'acte interroge. SI le racisme peut s'exprimer sous forme de préjugés, d'idéologie, de rationnalisation pseudo-scientifique, ou s'incarner dans des pratiques allant de la ségrégation au meurtre, il n'y aurait pas de relations de nécessité entre préjugés et pratiques de discrimination (expérience de Richard T LAPIERE de 1934 relatée dans Social forces, n°13). Outre que les raisons invoquées par les meurtriers individuels sont extrêmement variables, il est difficile de les traiter comme de simples rationalisations. Dans chaque des cas, des paradigmes de recherches différents sont mobilisés. Un ensemble de recherches mobilisent des concepts psychanalytiques et se rapproches de problématiques de frustrations et de bouc émissaires. L'étude des cas où des violences collectives sont faites éclaire le fait qu'ils se déroulent dans des situations de crises, où souvent l'Etat est défaillant ou encore qu'il canalise de cette manière des révoltes populaires.

 

    En tout cas, le racisme constitue un phénomène multiforme, où interviennent des éléments pas forcément connectés. Quoi de commun entre une foule de Blancs en délire qui lynche un Noir suite à un fait criminel dans une petite ville du Sud des Etats-Unis et l'extermination systématique froide, appuyé sur des concepts "scientifiques", de populations entière? On peut avoir affaire à des attitudes ou des pratiques racistes justifiées "scientifiquement" comme à des comportements guidés uniquement par le ressentiment psychologique dans des situations personnelles ou collectives dont les causes sont "identifiées" chez des personnes culturellement différentes désignées uniquement à travers la couleur de leur peau. Il semble bien que soit rassemblés sous le terme "racisme" des comportements bien différents que seul le recours à la couleur de la peau uniformise. Ce n'est pas en tout cas en accolant au racisme l'antisémitisme que le débat s'éclaircira. 

 

Patrick TORT propose une définition du racisme qui indique combien la gamme de comportements est étendue : "Peut être qualifié de raciste tout discours qui représente le devenir des groupes humains comme gouverné d'une manière prépondérante par des inégalités biologiques natives - fixées ou évolutives -, agissant sur lui à la manière d'un déterminisme inhérent, persistant, transmissible et induisant, autorisant ou prescrivant des conduites destinées à accomplir ou à favoriser les conséquences des hiérarchies initiales que ce discours postule." Le postulat d'inégalité biologique est constitué donc de propriétés bien précises. Le spécialiste de Charles DAWIN, dont il souligne d'ailleurs la pensée antiraciste, met en garde contre la faiblesse des antiracismes contemporains. il ne suffit pas de nier des différences entre groupes humains - il va jusqu'à mettre en garde contre la négation des races - opinion que nous ne partageons pas, dans une argumentation qui ne manque pas de justesse.  "Outre qu'aucun naturaliste sérieux, écrit-il (...) ne saurait soutenir que les races n'existent pas, l'étude des génotypes et l'hémotypologie ne sauraient en droit faire oublier le niveau des organismes, et l'anthropologie naturaliste, de même que le sens commun, s'y refuse avec raison. Le déni de réalité à l'endroit de l'existence de la race et des races se trouve en contradiction avec le fait trivial, mais non négligeable, que ce sont des phénotypes qui peuplent les sociétés humaines, et que ces phénotypes sont différents. De leur côté, les sciences de l'homme et de la société appréhendent des relations entre des individus humains socialement et culturellement organisés, et non des relations de plus ou moins grande proximité entre des groupes sanguins. Certes, le développement des échanges et de la mobilité des individus a favorisé un fort métissage, dont le progrès relativise en profondeur la validité de toute déclaration concernant la "pureté" des races, déjà relativisée en elle-même par le simple fait de l'évolution. Mais il demeure que subsistent des différences raciales appréciables qui constituent la beauté et la réserve de polymorphisme de l'humanité, et que l'on peut aimer en tant que telles au lieu de se mettre en devoir de les néantiser. La meilleure réponse à adresser à l'antiracisme pseudo-progressiste qui tend à incriminer le racisme comme non-sens à partie de la prétendue inexistence biologique de la race, prend ainsi la forme d'une question : et si la race existait, serait-il alors légitime d'être raciste?"

  Notre réserve provient du fait que le discours raciste en général est bien plus pauvre que toute cette réflexion sur le génotype ou le phénotype, à la limite parfois d'être une simple justification de faits criminels. C'est la simple juxtaposition de la perception du refus d'être inférieur (socialement surtout) manifesté par des groupes ou individus de couleur différente (car c'est là le critère essentiel) auparavant soumis et de la proximité (quasi-obligatoire) qui provoque chez certains groupes et certains individus des "réflexes racistes", beaucoup plus souvent d'ailleurs sous forme de propos (de "plaisanteries") que d'actes. Par ailleurs, la différence phénotypique ne saurait être assimilée à une différence génotypique (ce qui conduirait à discuter des races humaines et non de l'espèce humaine). Un critère essentiel, et c'est d'ailleurs ce qui rend des réactions racistes si furieuses, est que ces prétendues races se mélangent très facilement alors qu'elles devraient (selon eux) (biologiquement) être incompatibles... C'est, dans le racisme, même scientifique, le mélange du culturel et du naturel,  qui rend difficile toute approche univoque. Très souvent, par ailleurs, le racisme est foncièrement manipulé chez des populations culturellement peu éduquées (et informées des réalités du monde) par d'autres bien plus éclairées sur les difficultés manifestes de tenir un langage raciste scientifiquement fondé... et qui n'hésitent pas, de manière camouflée, à "goûter" de richesses (souvent charnelles) présentes chez les "autres races"...

 

Paul ZAWADZKI, Racisme dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Patrick TORT, article Race/Racisme, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996.

 

SOCIUS

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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