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11 octobre 2015 7 11 /10 /octobre /2015 16:19

Le premier travail des sociologues désirant comprendre le terrorisme dans ses facettes sociales et psychologiques est de lutter contre la véritable propagande contre le terrorisme, qui tend à lui donner une importance stratégique démesurée et à minorer ou occulter le combat de la très grande majorité des organisations qui luttent pour une autre organisation du monde, quelles que soient leur orientation idéologique. La connaissance des mécanismes de recueil de l'information sur le terrorisme est donc le premier objectif préalable. Après l'aspect cognitif, le second problème qu'ils affrontent est relatif au jugement moral. Pour Antoine MÉGIE et Luis MARTINEZ, par exemple, "cette dimension alimente, toujours, aujourd'hui, nombre de débats et de controverses dans le champ académique, notamment entre une école estampillée "constructiviste" et ses détracteurs."

L'auteur rappelle que l'école "constructiviste" tente de comprendre le terrorisme à travers les logiques bureaucratiques et les discours, soit les éléments du... contre-terrorisme. "Dans cette perspective, commente t-il, l'objet d'étude est la labellisation de l'ennemi et les mécanismes qui l'orientent. Une telle démarche se fonde sur un refus du genre terroriste, estimant que ce dernier ne constitue pas un objet objectif du fait de sa forte dimension discursive : "Les terroristes sont toujours désignés par les autres.". Les aspects psychologiques qui entourent tout discours sur le terrorisme sont si prégnants, que le débat sur le terrorisme tourne assez vite à la confusion des genres entre analystes de l'action publique et acteurs engagés dans les politiques publiques. Du coup, le monde universitaire, prenant acte de l'imprécision de l'objet, s'investit très peu dans son étude. Cette attitude est renforcée, par la floraison de travaux et de tentatives de définition suivant les attentats du 11 septembre 2001, travaux qui donner aux événements de ce type une importance majeure au terrorisme dans les relations internationales. Il existe un déséquilibre fort (dans la quantité et dans la prise en compte par le public ou les responsables gouvernementaux) entre production littéraire "journalistique" et production scientifique. Les premiers bénéficient de toute l'attention de responsables politiques dont la réélection dépend des émotions populaires alors que la connaissance scientifique du ou plutôt des phénomènes terroristes ne progresse pas beaucoup. Cette école "constructiviste", du coup, puisque les travaux réellement scientifiques ne sont pas suffisamment pris en compte, opte pour une étude sur les discours et positions. Elle a le mérite essentiel de mettre en évidence l'accroissement général du pouvoir coercitif de l'Etat, et ce à destination d'une catégorie bien plus large de la population que celle des poseurs de bombes. Elle a aussi le mérite de montrer une certaine dérive dans la caractérisation du terrorisme, assimilé à la défense d'une religion précise, l'islam.

La confusion est entretenue entre radicalisme politique et basculement dans la violence terroriste, puisque la liitérature "journalistique" s'attache beaucoup plus aux phénomènes violents qu'aux autres. "L'engagement dans un parti ou mouvement, islamiste radical diffère (pourtant) du basculement dans une organisation armée clandestine. Les facteurs qui expliquent l'engagement d'un individu dans une organisation politique de type islamique (parti, association, syndicat) sont hétérogènes et ne se ramènent pas à une cause unique. Les causes peuvent être psychologique (colère, frustration), économique (pauvreté), démographique (zones urbaines, banlieues), religieuse (un idéal de société vertueuse) et politique (Etat islamique). Parmi ces facteur, il est exceptionnel qu'un individu s'engage dans une organisation politique de tendance islamique pour pratiquer de façon délibérée des assassinats ou des attentats, sauf si celle-ci a un statut à la fois de parti et le milice à l'instar du Hezbollah au Liban ou du Hamas en Palestine. Sans quoi, l'individu opte pour une organisation armée clandestine (Al-Qaïda, Groupe salutiste pour la prédication et le combat, etc) qui est plus appropriée pour fournir une idéologie et une croyance nécessaire au passage à l'acte ; une infrastructure pour assurer sa promotion mais aussi son contrôle, et une dynamique de groupe créatrice de lieu de fidélité impérative à la survie de l'organisation. En somme, un individu peut avoir de nombreuses raisons de rejoindre une organisation politique de tendance islamique sans pour autant avoir la moindre envie de basculer dans une logique de violence. Or ce malentendu provoque une grande confusion dans les explications sur la violence des groupes terroristes dans le monde arabe-musulman." Il faudrait être plus attentif aux phénomènes qui dépassent le cadre de l'islam politique et s'attacher aux mécanismes qui amènent un individu au soutien ou à la pratique d'attentats.

Plusieurs approches vont dans ce sens, fondant une lecture du terrorisme, auparavant centrée sur les violences terroristes d'obédience révolutionnaire et ethno-nationalistes dominantes dans les années 1970 et 1980, actuellement beaucoup plus sur celles issues du monde arabe-musulman :

- l'approche culturaliste et psychologique qui interroge le lien entre culture ou sous-culture et le recours à la violence politique. Cette approche est pertinente lorsqu'elle s'accompagne d'une dimension sociologique importante qui prend en compte le contexte dans lequel agissent les différents protagonistes. Il n'existe pas de pathologie terroriste ou de personnalité terroriste, contrairement à ce que certains manuels des services secrets décrivent (la manie du profilage...). En fait, le basculement dans une organisation terroriste n'apparait pas comme le résultat d'une anomie ou d'une frustration, mais davantage comme le choix de rejoindre "l'élite des combattants. N'en déplaise aux férus de la recherche des personnalités pathologiques violentes, il s'agit de politique et d'opposition - souvent très argumentée - à un système idéologique... (voir par exemple l'étude de Nasra HASSAN sur les militants du Hamas et celle de Marc SAGEMAN (2004) sur les prisonniers de Guantanamo)

- l'approche stratégique définit le terrorisme à travers le type de lutte, les instruments militaires et le mode d'organisation. La violence terroriste, d'après les déclarations mêmes des chefs ou porte-paroles d'organisation, eux-mêmes, est une technique low cost utilisée par des groupes dotés de ressources limitées (Bruce HOFFMAN). Il s'agit bien alors d'une "guerre asymétrique". Deux types d'approche de ce genre structurent le champ académique.

D'une part, l'analyse qui se focalise uniquement sur l'attentat lui-même, strictement à partir de trois dimensions : action violente, civils blessés et pression politique, généralement les trois retenues par le monde journalistique. Si cela conduit à une réflexion sur la violence, elle reste limitée dans ses résultats.

D'autre part, l'analyse considérant la dimension matérielle de la violence comme point de départ. Il s'agit d'analyser précisément la dimension stratégique et matérielle du recours à la violence, afin de montrer dans quelle mesure chacun des éléments s'inscrit dans des processus politiques et sociaux. Plus féconde, cette analyse est souvent effectuée par des études stratégiques qui sont plutôt portées à l'attention d'un public spécialisé.

- l'approche par l'idéologie interroge le lien entre l'idéologie et le recours à la violence politique. Souvent utilisé dans les années 1970 pour décrire les actions de l'extrême gauche, beaucoup moins de l'extrême droite, elle donne actuellement lieu à de nombreux ouvrages sur la relation entre l'islam et la violence. Ce qui permet de ne pas rappeler les liens généraux entre terrorisme et religieux dans l'Histoire. Les études récentes restent trop centrées sur l'islam - alors qu'il existe aussi par exemple un terrorisme hindou dans d'autres parties du monde que le Moyen-Orient.

Dépassant la problématique moyen-orientale et ses répercussions dans le monde entier, Michel WIEVIORKA (Sociétés et terrorisme, Fayard, 1988) développe ce qu'il appelle l'approche en terme d'inversion (1988). Il voit le recours au terrorisme comme la dénégation de toute idéologie. Il s'agit alors d'interroger le lien entre groupe terroriste et mouvement social. Ici, l'acteur utilise abusivement, en la distordant à l'extrême, une revendication sociale, nationale ou autre. Ce concept d'inversion permet d'élargir la vision instrumentale qui se focalise uniquement sur la stratégie des acteurs et de s'intéresser aux interactions qui influent fortement le niveau de violence.

Nos auteurs ont tout à fait raison lorsqu'ils écrivent que "Saisir les phénomènes terroristes conduit à interroger de manière microsociologique les cadres sociaux et politiques qui engendrent le recours pour certains groupes à la violence terroriste. En d'autres termes, il s'agit de saisir toute la complexité des mobilisations collectives et individuelles qui structurent les interactions entre société et groupes terroristes". Vaste programme qui n'est entamé que par quelques approches qui restent minoritaires dans toute la littérature.

Des auteurs étudient "les structures sociales et organisationnelles qui peuvent promouvoir, dans un moment donné, l'attentat-suicide" (GUITTET, Les missions suicidaires, entre violence politique et don de soi?, Cultures et conflits, 2006), étant donné que pour HOFFMAN et SILKE (2008), ce basculement dans la violence n'est pas le produit d'une frustration ou d'un symptôme psychologique. L'attentat-suicide, par exemple, est un véritable instrument de guerre (HOFFMAN, Inside Terrorism, NY, Columbia University Press, 1998), avec un but variable suivant les circonstances.

Si une abondante littérature s'intéresse aux mécanismes susceptibles d'expliquer comment certaines personnes s'engagent dans la violence terroriste, un champ d'analyse questionne parallèlement l'efficacité des organisations terroristes (par exemple DAVID et GAGNON, Repenser le terrorisme, Université de Laval, 2007).

Xavier CRETTIEZ, Maître de Conférences en science politique à l'Université Paris II - CECP estime que "tout en pointant les usages sociaux dont il fait l'objet (stigmatisation, dénonciation) et les effets qu'il peut impliquer (bannissement, intériorisation du stigmate), le terme "terrorisme" n'en conserve pas moins une pertinence, si l'on substitue à la quête d'une définition stricte, la recherche d'une définition située et mouvante." . Il présente de son côté plusieurs approches dans le champ universitaire, que celles-ci soient utilisées ou non par les forces de répression du terrorisme, soit le modèle stratégique, les modèles de l'inversion terroriste, le modèle psychologique, le modèle rupturiste et le modèle de la "configuration d'affrontement".

Le modèle stratégique, le plus utilisé actuellement, repose sur l'analyse du sens de l'action violente et de sa qualification de de terrorisme qui doivent interprétés au regard du répertoire d'action mis en oeuvre. L'attentat constitue l'essence du terrorisme. Ce modèle, limité, a le mérite d'encourager le chercheur à un fastidieux et nécessaire travail "policier" d'analyse sur les modalités opératoires des groupes violents (armements, cibles, pratiques de lutte). Cela permet de mesurer le degré d'enracinement social de la lutte entreprise. Alex SCHMID et Albert JONGMAN (Political Terrorisme : A new guide to Actors, Authors, Concepts, Data bases, Theories and Littérature, New Brunswick, Transaction Books, 1988) définissent le terrorisme comme étant "en premier lieu un extrémisme de moyen et non de fin". Ce modèle présente le risque d'engendrer une illusion pragmatique, soit d'interpréter l'action violente au regard de son mode d'expression, sans tenir compte de l'environnement politique et culturel, idéologique et interaction où évolue l'organisation clandestine. Si ce modèle est tellement prisé, c'est qu'il permet de créer un consensus contre ce type d'organisation sans soulever les embarrassantes questions de leur origine. On rencontre la qualification vague d'extrémisme autant dans des ouvrages de Gérard CHALLIAND (Terrorismes et guérillas, Editions Complexe, 1988) , Jean SERVIER (Le terrorisme, PUF, Qsj?, 1992), Walter LAQUEUR (Le terrorisme, PUF, 1979), Claire STERLING (Le réseau de la terreur, Edition Lattès, 1981) ou d'Edouard SABLIER (Le fil rouge, Plon, 1983). Les thèses d'internationales qui fomentent des complots de décennies en décennies peuvent alors fleurir, au grand bonheur des mentalités complotistes....

Le modèle de l'inversion terroriste, proposé d'abord par Michel WIEVIORKA (Sociétés et terrorisme, Fayard, 1988) repose sur l'analyse d'un passage d'une violence politique légitime (enracinée dans un mouvement social) à une logique d'action terroriste clandestine caractérisée par la négation des principes initiaux. Ce modèle élargit beaucoup le champ d'investigation par rapport au modèle stratégique, mais prend imparfaitement en compte les variables macro-sociologiques que sont le type d'Etat, le modèle législatif... Il constitue tout de même une perspective très différente d'une approche constructiviste, telle que celle de Didier BIGO (Etudes polémologues, n°30 et 31, 1984), qui considère surtout la représentation des actes plutôt que leur matérialité. Il définit le terrorisme non pas à travers l'action violente, la dynamique conflictuelle ou le discours révolutionnaire, mais en prenant en compte les logiques bureaucratiques policières de construction d'une menace diffuse. Il y a de la part d'instances étatiques la formation d'une catégorie "terrorisme" qui peut être plus ou moins large suivant leurs orientations idéologiques. L'accent exclusif mis sur un aspect ou sur un autre (inversion ou construction) éloigne certains travaux d'une analyse sociologique qui doit pouvoir dégager les multiples composantes du réel.

Le modèle psychologique veut substituer à une analyse faisant intervenir de multiples paramètres (sociaux, culturels, historiques, identitaires), une interprétation causale et directe de la violence politique. Les actes terroristes sont l'oeuvre d'individus violents. Puisant une lointaine inspiration dans la psychologie collective de Gustave LE BON ou Gabriel TARDE, des auteurs comme Jean SERVIER (Essai d'un sociopsychologie du terrorisme européen, dans Le terrorisme) étudient les vecteurs criminogènes qui aboutissent aux actes terroristes. On retrouve cette tendance chez des auteurs comme Friedrich HACKER (Terreur et terrorisme, Flammarion, 1976), James POLAND (Understanding Terrorism, Groups, Stratégies and Responses, Sacramento, Prentice Hall, 1988) ou Xavier RAUFER (Terrorisme, violence, Carrere, 1984). Ce dernier explique que "le terroriste archétype se matérialise le plus souvent sous la forme soit de l'intellectuel frustré soit du militaire frustré". Certains autres auteurs, bien que mettant l'accent sur certains types de personnalité, à l'expression favorisée par un milieu clandestin fermé, comme Ted Robert GURR (Why Men Rebel, Princeton, University Press, 1972)ou James DAVIES ("frustration relative") ou Madeleine GRAWITZ (Psychologie et politique, Traité de science politique, tome 3, PUF, 1985) et Michel WIEVIORKA, se focalisent moins sur la seule psychologie de l'acteur, mettant en évidence l'influence de la vie en petits groupes. Pour Philippe BRAUD (Le jardin des délices démocratiques, FNSP, 1991),"la recherche des dimensions émotionnelles de l'efficacité politique ne s'inscrit nullement dans la perspective d'une psychologie de l'acteur, mais dans celle - toute différente - d'une psychologie de la situation" entendue comme "l'observation d'individus entrant, avec d'autres individus, dans des séries déterminées d'interactions, organisées autour d'enjeux déterminés par des règles". Il faut observer l'influence sur le groupe violent et dans l'interaction avec les pouvoirs publics et les media des variables psychologiques. Pierre MANNONI (Un laboratoire de la peur. Terrorisme et media, Marseille, Hommes et perspectives, 1992) pense qu'il ne faut pas considérer le terrorisme comme l'expression radicale d'une pathologie, mais comme un instrument politique destiné à provoquer, rationnellement, une peur irrationnelle. Ce "laboratoire de la peur" qu'est la logique sociale du terrorisme est alors susceptible d'attirer certaines personnalités pathologique séduites par la promesse d'une vie aventureuse et l'accès légitimé aux instruments de la violence.

Le modèle rupturiste, d'inspiration néo-marxiste, met en avant les ruptures historiques et économiques qui marquent le passage d'un type de société à un autre. La violence apparait lors des étapes de transition et s'articule autour du changement social. Ce peut être le désir de participation d'acteurs marginalisés par le progrès économique qui motive le passage à la violence. C'est l'optique par exemple de David APTER (entre autres Marginalisation et primordialisme, Etudes polémologues, n°37, 1986). Selon lui, "le terrorisme a toujours pour objectif la reposerions de soi-même et de la société par ceux qui n'ont d'autres alternatives". . Modèle qui permet une bonne compréhension des prénommes de violence politique, son caractère généraliste le rend trop peu précis pour donner du sens à chaque modalité particulière de violence terroriste.

Le modèle de la "configuration d'affrontement" refuse une lecture univoque de la violence politique à travers laquelle une cause déterminée produirait les effets étudiés. Les mises en scène des relations conflictuelles par les acteurs ne sont pas des données immuables, résultant uniquement de décisions personnelles ou d'influences culturelles, mais le fruit des rapports évolutifs qui se forgent dans l'échange de coups. La violence politique, plus qu'elle ne résulte d'un état de fait historique, économique, culturel ou politique, procède de la configuration d'affrontement en même temps qu'elle l'oriente. Norbert ELIAS (Qu'est-ce que la sociologie? Editions de l'Aube, 1991) estime que tout conflit est structuré et ne saurait se réduire "à l'émanation de la méchanceté personnelles (ou à) la conséquence de l'idéalisme propre à (des) groupes." L'objet de l'analyse est de repérer, dans chaque conflit, le type d'acteurs en présence, leurs poids respectifs dans la configuration, leurs interactions, les enjeux déterminant la lutte et le niveau d'intégration fonctionnelle des organisations clandestines. La difficulté réside dans l'articulation de plusieurs variables réparties en trois niveaux : micro-sociologique (interne aux organisations), dimensions locale de la contestation, macro-sociologique (face à face terrorisme-contreterrorisme). S'il semble impossible de parler d'un "genre terroriste", on peut tenter de mettre en relation les ressemblances et les différences au sein même d'un type apparent de contestation violente.

Antoine MÉGIE et Luis MARTINEZ, Terrorisme, sociologie des violences terroristes, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Xavier CRETTIEZ, politique et violence : comprendre le terrorisme, Cahiers de la sécurité intérieure, n°38, 2000.

SOCIUS

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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