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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 14:02

Des attentats meurtriers ciblés ou non, causant la mort d'une ou plusieurs personnes - souvent civiles et en milieu urbain - ou/et des dégâts matériels, peuvent-ils entrer dans un stratégie? Une stratégie peut-elle comporter un volet "attentats" et de quelle manière? Le terrorisme peut-il être en soi une stratégie?

Pierre DABEZIES, dont les vues sont orientées en grande partie selon une optique instrumentale anti-terroriste, voire anti-insurrectionnelle, estime que "le terrorisme présente de toute façon deux grandes faiblesses : gestion limitée et technocratique de la violence, il n'a pas, sauf cas particulier, de véritable base populaire, ce qui réduit son efficacité et accroît sa vulnérabilité. N'est-ce pas une des raisons pour lesquelles les communistes - Trotsky en tête - n'ont de cesse de s'en méfier! Seconde faiblesse : à l'inverse de la guérilla, d'essence rurale, qui peut jouer du temps et de l'espace pour enrôler les masses et s'imposer, le terrorisme, voué normalement à n'être qu'une guérilla de ville, subit les contraintes citadines, piège où il finit souvent par succomber. Le cas de l'Amérique Latine des années 1970 est là symptomatique : on sait que la guérilla initiée par Cuba y échoue pour avoir visé un développement révolutionnaire sans mobilisation populaire. Le terrorisme prend alors la suite. Mais voilà que, du fait de son caractère urbain et de la clandestinité de ses membres, il manque, lui aussi, de racines si bien qu(...)'il se fait éliminer.

Que la guérilla et la guerre subversive aient finalement une autre ampleur et d'autres assises n'empêchent, il est vrai, que leur exercice suppose tout un ensemble de conditions qu'on ne peut partout réunir. Autant, à ce titre, les pays en voie de développement fournissent a priori un cadre idéal, autant on voit mal aujourd'hui l'expansion de la guérilla dans les démocraties occidentales. S'ajoute que la guérilla c'est quand même la guerre et qu'au regard de ce "glaive" pesant, on peut, en parodiant Clausewitz, dire que le terrorisme se présente comme une "épée légère et maniable" à souhait. Par là même, de simple succédané, cette technique, cette "action psychologique" poussée au paroxysme, tend non seulement à s'autonomiser, mais à se substituer à la guerre, coûteuse, encombrante et d'une légitimité de plus en plus contestée. Guerre sans visage, guerre sans frontière, facilitée par la transformation du paysage inter-étatique, les effervescences régionales et les solidarités transnationales de toutes sortes, trafics, maffias, fanatismes religieux ou autres... Nouvel avatar! Dans ce contexte, en effet, le terrorisme côtoie ce que l'on appelle aujourd'hui la "grande criminalité" ou la "criminalité organisée" ; certes, celle-ci ne cherche pas comme lui la publicité et vise généralement d'autres cibles. Mais il y a des analogies et des connexions, notamment entre terroristes et criminels en quête de fonds, ou tout simplement sous-employés."

Le stratégiste constate un changement avec le terrorisme contemporain, qui se caractérise par "une large transnationalité."En premier lieu, non seulement les attentats du World Trade Center à New York (1993), d'Oklahoma City (1995) ou de Nairobi (1998) suggèrent un changement d'échelle dans l'usage de la violence, mais l'attentat au gaz sarin perpétré par la secte Aum dans le métro de Tokyo (1995) montre le danger que peut représenter à l'avenir l'utilisation de substances nucléaires, biologiques ou chimiques. On (l'auteur parle pour lui-même bien entendu) n'y croyait guère jusqu'ici, le nombre des victimes du terrorisme étant resté, d'ailleurs, réduit. Mais le radicalisme de certains acteurs et le désordre russe (l'auteur écrit en 2000) font qu'on ne peut manquer désormais de s'interroger.

Le transnationalisme tient, de son côté, aux mutations techniques et géopolitiques survenues ces dernières années. Les premières tendent à multiplier les moyens d'action et les cibles, via, par exemple le trafic aérien et le tourisme, voire (sur un autre plan) l'informatique, susceptible tout aussi bien de faciliter les liaisons clandestins à grande distance que de permettre la contamination ou le piratage des réseaux. Quant au "retournement du monde, il découle conjointement, on le sait, de la désagrégation du communisme et de son Empire, source de l'affaiblissement de l'Etat-nation, menacé à la base par toutes sortes de particularismes ou d'irrédentisme, et menacé au sommet par un glissement de la société inter-étatique vers un monde galactique, parcouru de flux financiers, médiatiques, idéologiques et religieux pour le moins mal contrôlés. S'ajoute un autre phénomène, la privatisation de la violence légitime qui cesse d'être l'apanage de l'Etat pour devenir tout à la fois un substitut du marxisme, un acte de foi pour les fanatiques, un mode de vie pour les sous-urbanisés, bref une sorte de culture tendant, dans un monde éclaté, à se généraliser. Le terrorisme repose finalement sur tours piliers. Les "séparatismes" de type ethnique, régional ou religieux, la mouvance islamique, enfin les "zones grises" où nul Etat n'impose plus vraiment sa loi. (...)".

Stéphane TAILLAT, dans sa réflexion sur les stratégies irrégulières, situe le terrorisme comme, en ciblant les non-combattants, comme cherchant "à utiliser la peur comme levier pour atteindre ses objectifs alors que la guérilla conteste par les armes le contrôle effectif du territoire et des populations par les forces régulières. A cette distinction, il faut ajouter les degrés de hiérarchisation et de centralisation des mouvements : le choix d'une stratégie terroriste implique et est conditionné par une organisation en cellules isolées là où l'insurrection repose sur une montée en puissance des foyers de guérilla. Dans la pratique, les deux peuvent être combinés ou alternés dans la poursuite des objectifs politiques ultimes. Une organisation davantage tournée vers le terrorisme aura besoin de se transformer en insurrection si elle veut s'emparer du pouvoir, tandis qu'une guérilla menacée dans sa survie aurait davantage à revenir à une stratégie terroriste. On note cependant une évolution, que souligne par exemple Robert Pape (Dying to Win, The Strategic Logic of Suicide Terrorism, NY, Random House, 2006) pour les stratégies terroristes des trois dernières décennies. Selon ce dernier les actions terroristes utiliseraient l'aversion des démocraties libérales pour les pertes et leurs réticences ou leur maladresse dans la répression pour obtenir des concessions territoriales ou le retrait d'un corps expéditionnaire. De la même façon, il semblerait que la conquête et le contrôle de territoires par des mouvements insurgés soient rendus plus difficiles en raison de la sophistication croissante des stratégies contre-insurgées. Mais du fait des opportunités présentées par le web 2.0, le passage d'une stratégie terroriste à une stratégie d'insurrection ne serait plus nécessaire à l'organisation irrégulière dans la mesure où sa survie serait garantie. Enfin, il est tout à fait possible d'envisage Al-Qaïda comme une insurrection globale mêlant cellules terroristes et groupes de guérilleros." En tout cas, si la survie d'une organisation terroriste parait aujourd'hui plus aisée qu'auparavant, gardant une certaine capacité de nuisance, ce n'est pas une condition suffisante pour assurer une victoire. La politique du chaos reste une politique du chaos, elle ne peut devenir une politique d'établissement d'un ordre nouveau - objectif affiché par nombre d'organisations terroristes - qu'au prix de changements dans la mentalité des combattants et dans les moyens d'action. Changements qui, précisément, constitueraient parfois un reniement historique aux logiques à l'origine de l'organisation terroriste...

C'est aussi l'opinion d'Ariel MERARI : dans les stratégies d'insurrection, terrorisme et guérilla sont tout à fait distincts, malgré des confusions - parfois volontairement entretenues - dans maints milieux journalistiques. "La stratégie terroriste ne cherche pas à contrôler matériellement un territoire. Indépendamment du fait que les terroristes tentent d'imposer leur volonté à l'ensemble d'une population et d'agir sur son comportement en semant la peur, cette influence n'a pas de lignes de démarcation géographiques. Le terrorisme en tant que stratégie ne s'appuie pas sur des "zones libérées" comme étape de consolidation et d'élargissement de la lutte. En tant que stratégie, le terrorisme reste dans le registre de l'influence psychologique et est dénué des éléments matériels de la guérilla." D'autres différences, tactique et pratiques, existent entre ces deux formes de guerre : taille des unités, armes et type d'opérations sont très différents.

"Dans la pratique, écrit plus loin le professeur invité à Harvard en sciences politiques, l'inventaire des opérations menées par les terroristes est plutôt limité. Ils placent des charges explosives dans des lieux publics, assassinent des opposants politiques ou lancent des attaques au hasard avec des armes légères, prennent des otages en détournant des avions ou en se barricadant dans des immeubles. Dans la plupart des cas, leurs moyens sont plutôt minces." Faire peur, effectuer une propagande par l'action, visant souvent à tout simplement se faire (re)connaitre, Intimider dans le cadre d'opérations plus larges, provoquer afin d'augmenter la répression gouvernementale, qui ne manque pas de lui aliéner des soutins (voir le Mini-manuel de la guérilla urbaine, de Carlos MARIGHELLA écrit en 1969), entretenir le chaos, dans le but d'insécuriser des populations, effectuer l'usure des forces ennemies ou déclarées telles... constituent les différentes facettes du terrorisme, qui se colore très différemment suivant les conflits armés dans le temps et dans l'espace. Ariel MERARI estime que la stratégie d'usure est le "seul cas où le terrorisme est considéré comme un moyen suffisant pour obtenir la victoire plutôt que comme le complément d'une autre stratégie ou son prélude." En situation d'infériorité, des insurgés peuvent vouloir user les forces du pouvoir qu'ils combattent, par des actions de harcèlement. Le problème est que les gouvernements opèrent rarement d'après une analyse des coûts et des profits et une évaluation lucide et méthodique de la situation. Du coup, cette stratégie d'usure risque de rencontrer devant la seule stratégie anti-terroriste, parfois avec des moyens disproportionnés et dont le coût est parfois nettement supérieur aux dégâts occasionnés.

Dans son évaluation de l'efficacité du terrorisme, le même auteur estime qu'en ne considérant que les insurgés qui ont utilisé le terrorisme comme stratégie principale, seuls quelques groupes anticolonialistes ont atteint pleinement leur objectif. Il cite la lutte contre l'autorité britannique du Ethniki Organosis Kypriahou Agoniston (EOKA) à Chypre et des Mau-Mau au Kenya, et celle du FLN algérien contre la France. "L'écrasante majorité des milliers de groupes terroristes qui ont existé au cours de la seconde moitié du XXe siècle a misérablement échoué. Ce n'est pas un hasard si les succès du terrorisme ont été limités à la catégorie des luttes anti-coloniales. Ce n'est que dans cette catégorie que l'enjeu est bien plus important pour les insurgés que pour le gouvernement. Ce qui explique ce phénomène. Lorsque la lutte de l'organisation terroriste a pour objectif le changement de la nature politico-sociale du régime, comme c'est le cas des insurgés de droite ou de gauche, le gouvernement en place lutte pour sa survie et est prêt à prendre toutes les mesures nécessaires pour écraser l'insurrection. Pour les gouvernements français, italien ou allemand, la lutte contre respectivement, Action directe, les Brigades rouges ou la Fraction Armée Rouge, c'est tout ou rien. Il n'y avait pas place pour un compromis si le succès des terroristes aurait signifié la mort du gouvernement. (...)" Néanmoins, l'auteur indique que les terroristes, à l'inverse des insurgés à objectif plus large et à assise politico-militaire incomparable n'utilisant que de manière très complémentaire le terrorisme, ont plus souvent réussi à atteindre des objectifs partiels : recrutement d'un soutien interne, sensibilisation de l'opinion internationale, acquisition d'une légitimité internationale, obtention de concessions politiques partielles de la part de leur adversaire. C'est surtout dans les formes mixtes de soulèvements où se distinguent difficilement terrorisme et guérilla que des résultats stratégiques peuvent être atteints, mais avec des succès souvent à court terme ou dans une stratégie d'usure : IRA d'Irlande du Nord, Sentier Lumineux du Pérou, Diverses organisations israéliennes ou palestiniennes.

Souvent la description et l'évaluation de l'efficacité du terrorisme est surtout le fait des Etats... dans le cadre de la lutte anti-terroriste précisément ou de milieux universitaires défavorables pour leur très grande majorité au terrorisme (même si certains peuvent défendre les mêmes causes...). Or, dans la littérature ou dans les écrits de maints insurgés ou seulement "terroristes", on trouve un tout autre point de vue, d'ailleurs souvent, il faut l'écrire largement invalidés par l'Histoire. Toutefois, une présentation de ces points de vue est nécessaire, ne serait ce pour mieux comprendre les ressorts des terrorismes.

Ariel MERARI, Du terrorisme comme stratégie d'insurrection, dans Histoire du terrorisme, de l'Antiquité à Daech, Sous la direction de Gérard CHALAND et Arnaud BLIN, Fayard, 2015. Stéphane TAILLAT, Modes de guerre, dans Guerre et stratégie, Approches, concepts, PUF, 2015. Pierre DABEZIES, Terrorisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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