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2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 11:45

Du ressort de la criminalité pure et simple sans intention politique à l'anarchisme (un certain anarchisme), le terrorisme individuel est aussi diversifié que le terrorisme d'Etat ou le terrorisme religieux ou ethnique. Entre la propagande par le fait et le désir de vengeance, la marge est très grande. Si on s'intéresse plus à cette fameuse propagande par le fait qu'à la criminalité (même celle qui se revendique faussement d'intentions politiques), il y a plus que des nuances entre le crime anarchiste (la glorification du crime politique n'appartient pas seulement à la mouvance anarchiste), la nietchaïevstina (Russie), la philosophie "active" de la propagande par le fait, le terrorisme anarchiste de la Belle époque, les attentats contre le Parlement (affaire Vaillant du 9 décembre 1893, par exemple) ou un président (Assassinat de Sadi Carnot de 1894)...

Henri ARVON estime que "il y a une différence fondamentale entre le crime politique et le crime anarchiste proprement dit. Le crime politique qui répond à la tyrannie, est, au moins dans l'esprit de celui qui l'exécute, un acte juste dont l'illégalité apparente est excusable, sinon justifiable du fait que la tyrannie rend impossible tout recours à une justice régulière. Au mépris de sa propre vie et sans vouloir retirer de son acte le moindre avantage personnels, le justicier, héroïque et désintéressé, s'érige en vengeur de tous les opprimés en supprimant le tyran dont la cruauté et l'injustice s'opposent au bonheur et à la liberté générale. Il en est tout autrement du crime anarchiste. Peu importe que la victime soit coupable, fût-ce aux yeux de son meurtrier seul. On dirait même que le crime anarchiste est d'autant plus parfait que la victime est innocente. Ce qui compte en effet, c'est de frapper par la terreur l'imagination de la foule. Plus la position sociale de la victime est élevée, plus ce but semble atteint. D'ailleurs, raisonnent les terroristes anarchistes, pour faire brèche dans l'édifice social, il faut frapper à la tête. Ne mettant pas leurs espoirs dans les actions de masse, mais estimant que c'est l'individu qui pousse la roue de l'histoire, ils espèrent grâce à des gestes de révolte spectaculaires tirer les masses de leur apathie et de leur engourdissement, bien plus, ils comptent déchaîner par le caractère odieux même de leurs actes les mauvaises passions, la barbarie latente de la foule afin de faire naître un climat révolutionnaire qui soit propice à leurs desseins. (...) Instruments aveugles de la Révolution, les terroristes choisissent leurs victimes exclusivement en fonction de l'utilité que leur meurtre présente pour la propagande. Toute préoccupation morale ou simplement humaine est absente de cette "propagande par le fait" assurée par des gestes que leurs auteurs qualifient eux-mêmes d'insensés. Il ne semble pas qu'on ait jamais poussé plus loin le mépris de la vie humaine ni le cynisme inhérent selon lequel la fin justifie les moyens."

Outre que l'auteur mésestime l'inhumanité d'autres activités qui surpassent de loin les "méfaits" des anarchistes terroristes, il fait l'impasse sur les conditions d'émergence, dans la littérature comme dans les faits, d'une véritable saga romantique sur le terrorisme au service de l'humanité. D'ailleurs, comme l'explique Olivier HUBAC-OCCHIPINTI, "le terrorisme anarchiste bénéficie d'une représentation positive dans l'imaginaire populaire. A l'instar de ses homologues russes, le terroriste libertaire est perçu comme un révolté idéaliste et romantique. La littérature classique explique en partie la sympathie dont bénéficient les auteurs de ces crimes pourtant d'un extrême violence. En effet, certains écrivains, tout en condamnant les attentats, ne peuvent s'empêcher d'éprouver une sorte de fascination pour l'action anarchiste." Il cite Emile ZOLA et MALLARMÉ en exemple. "S'arrêter à des considérations esthétiques ne permet pas pour autant d'expliquer ou des comprendre les motivations qui ont poussé des individus à user de la bombe comme moyen de propagande, inaugurant par là le terrorisme moderne. On ne peut comprendre davantage l'importante vague terroriste anarchiste durant la seconde moitié du XIXeme siècle sans appréhender la doctrine dont elle est issue et sans replacer ce mouvement politique dans le contexte historique qui est le sen." Ainsi les conditions des bouleversements économiques et sociaux et leurs conséquences sur les conditions de vie de la majeure partie de la population, les systèmes autocratiques qui ne permettent pas l'expression pacifique des oppositions politiques constituent des causes bien connues des historiens de l'émergence de ce terrorisme. Des auteurs (et souvent militants) comme Pierre Joseph PROUDHON (1809-1895), Mikhaïl BAKOUNINE (1814-1876), Karl MARX...dans leur critique du capitalisme, de la société bourgeoise, du parlementarisme, leur mise en évidence parfois de l'importance de l'individu dans le projet collectif inspirent des théories encore plus radicales, dans une ambiance de répression des expressions ouvrières et paysannes, comme celles de Pierre KROPOTKINE (1842-1921) avec Elisée RECLUS (fondation du journal Le Révolté), de Carlo CAFIERO (1846-1892) et Enrico MALATESTA (1853-1932) en Italie, de Giuseppe FANELLI (1827-1877) qui introduit ces idées en Espagne, de Johann MOST (1846-1906) aux Etats-Unis... En France, le développement de la doctrine anarchiste en France est indissociable de l'histoire de l'insurrection parisienne de la Commune (1870-1871), dans ses différentes composantes d'ailleurs, prônant l'action de masse ou l'action individuelle... Emile HENRY, un premier temps opposé au recours à la dynamite et condamnant les attentats de Ravachol, bascule après la répression de la grève des mineurs de Carreaux d'Août 1892, dans la promotion du terrorisme. Suite à de nombreux attentats, souvent sanglants, l'ensemble de la mouvance libertaire remis en cause l'efficacité de ces moyens violents. Avec l'adoption des thèses "anarcho-syndicalistes" par les différentes fédérations, c'est l'abandon de tout termes anarchiste qui devient la règle. D'ailleurs, bien avant le tournant du siècle, même en Russie, le terroriste individuel n'existe pratiquement plus : le terrorisme russe n'est plus l'affaire d'un homme seul (Yves TERNON). Même les vagues suivantes (à la Belle époque par exemple) sont le fait de véritables organisations qui empruntent ses méthodes au banditisme organisé.

De nos jours, le terrorisme individuel (auquel on peut rattacher selon nous le récent attentat contre le journal Charlie Hebdo) se dissimule (de manière très suspecte) sous une allégeance très lâche à une idéologie (ici l'islamisme dit radical des "réseaux" inspirés d'Al-Qaïda ou autres...) ou une autre, quand il ne s'agit plus que de criminalité pure et simple (à but lucratif ou par vengeance). Cela n'empêche évidemment pas des services étatiques et des pouvoirs politiques de prendre comme prétexte des attentats individuels pour mener des entreprises contre des organisations et d'augmenter dans le même mouvement les capacités de leur arsenal répression et de contrôle...

Henri ARVON, L'anarchisme, PUF, Que sais-Je?, 1971. Olivier HUBAC-OCCHIPINTI, Yves TERNON, dans Histoire du terrorisme, de l'Antiquité à nos jours, Sous le direction de Gérard CHALAND et Arnaud BLIN, Fayard, 2015.

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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Gaël 14/10/2015 17:11

En tout cas merci pour ce partage plus qu'intéressant d'autant que le terrorisme est un sujet d'actualité. Cet article nous éclaire davantage sur ce qu'est le terrorisme individuel.

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