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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:19

      Pour mesurer l'évolution des problématiques de sorties de conflit dans la période contemporaine, il faut se replacer dans les mentalités des autorités politiques et militaires antérieures. Ces mentalités se placent dans la perspective même des buts de guerre qu'ils ont poursuivies. Si la guerre est la politique menée par d'autres moyens (CLAUSEWITZ), la politique après la guerre en poursuivait également souvent les mêmes objectifs : détruire l'ennemi pour de bon, établir des frontières sûres et reconnues, éliminer une concurrence économique, remplacer les valeurs de l'adversaire par les siennes... Dans l'organisation même des rapatriements des troupes, "gentiment" réalisée également chez l'ennemi vaincu parfois n'étant même pas en mesure de le faire, dans la reconstruction de l'ossature administrative et souvent les équipements majeurs dans les territoires soumis à rude épreuve, se mettait en place un contrôle plus ou moins effectif de ce qu'allait devenir l'ennemi. Au même titre que toutes les opérations post-guerres sur leur propre territoire, les autorités victorieuses soutenaient des politiques économiques qui renforcent leur propre camp, avant de songer aux sorts des populations des pays vaincus... 

   Beaucoup d'études se concentrent soit sur le sort des troupes armées soit sur la politique d'ensemble menée sur son propre territoire ou le territoire du vaincu ou du vainqueur. Or le sort de l'ensemble des "services" aux armées est également concerné. N'entendons pas là ce que recouvre la dénomination officielle (approvisionnements en munitions ou en carburants par exemple ou dans le passé en fourrage pour les chevaux), mais toute la "population" qui gravite autour des campements militaires, ces prestataires de services plus ou moins divers ou tout simplement de groupes non officiels qui, d'une manière ou d'une autre, facilitent le passage des troupes : agents de renseignements occasionnels pris dans la population et souvent parmi les élites, prostituées de passage ou professionnelles, pourvoyeurs de biens et de services les plus divers qui facilitent la vie des soldats, tous ceux qui dans les temps anciens se déplaçaient avec les armées et qui dans les temps modernes existent toujours avec un rôle rétréci (notamment lorsque les commandements décidèrent de ne plus se "fournir" parmi les habitants des contrées traversées.) Toutes ces populations ont leur importance et leur sort après la guerre influe sur les événements, suivant leur importance économique, sociale ou politique... 

   Comme l'écrivent Jacques FRÉMAUX, professeur à l'université Paris-Sorbonne et Michèle BATTESTI, docteur habilitée en histoire, "les groupes auxquels on peut s'intéresser sont de plusieurs sortes. On pense d'abord, bien sûr, aux guerriers démobilisés, en particulier les soldats sous les armes. Il faut réorganiser leur retour, souvent dans des conditions difficiles. Tous doivent se réadapter. Mais la fin des conflits n'est pas non plus sans conséquence pour les civils. Les déplacements forcés, fréquents durant les guerres, sont le plus souvent présentés et vécus comme des replis provisoires. Lorsque les guerres se terminent, certains, chassés, de chez eux par les opérations, peuvent songer au retour, comme les réfugiés français de la Grande Guerre (...). D'autres au contraire sont contraints de quitter leur pays natal." Ce qui compte autant que les réalités tragiques, ce sont les représentations des innombrables expériences de la guerre, qui perdurent et influent sur le cours des après-guerre. Reconstruire et réconcilier (surtout à l'issue de guerres civiles), c'est réorganiser à la fois les moyens matériels de l'existence et assurer la cohésion du pays. "Sortir de la guerre, n'est-ce pas, écrivent-ils encore, pour une nation comme pour un homme, se reforger un nouveau destin?"

Il faut souligner, et ces auteurs ne le font pas, que la reconstruction se fait parfois dans les pires conditions : les épidémies après la Grande guerre ont fait plus de destructions et de victimes que la guerre elle-même. Par ailleurs, toutes ces réflexions portent la marque d'une longue maturation sociale et intellectuelle que n'avaient souvent pas les contemporains des guerres évoquées. Si les plaintes sur les malheurs ne manquent pas, inspirant de nombreux chants tristes, les réflexions sur leurs causes et les remèdes pour y pallier ne viennent que surtout après la première guerre mondiale qui marque tant les esprits et qui provoque la mobilisation de bien des énergies pour faire en sorte qu'on "ne revoie plus cela". Même si déjà, les guerres du XIXe siècle (des "épopées" napoléoniennes à la première guerre franco-allemande (Prusse) de 1870-1871, sans oublier la guerre de Sécession américaine, avaient inspirés de nombreuses réalisations, notamment sur le plan humanitaire et sur le plan médical (épidémies de plus en plus importantes, même si cela ne "vaut" pas la Grande Peste du Moyen Age européen), il faut attendre réellement la fin de la seconde guerre mondiale pour voir apparaitre sur le même plan reconstruction et réconciliation, et cela au-delà des frontières. 

    Valérie TOUREILLE, dans son étude sur la guerre de Cent ans, met bien en relief la relation entre fin de guerres et brigandages massifs. "(Une) antienne du XVe siècle révèle qu'au Moyen Age, le retour des combattants peut être synonyme de temps difficiles. Cette lointaine plainte qui s'élève au moment où s'achève la guerre de Cent Ans témoigne de la crainte ancienne des populations à l'égard des soldats. Elle traduit également les difficultés de certains hommes qui revenus de la guerre ne retrouvent pas leur place dans la société. La fin de la guerre rime alors acec précarité, voire en l'occurence avec criminalité. Peut-on pour autant appréhender ce moment singulier, souvent montré comme une rupture douloureuse? Est-il possible de saisir ces hommes dans un passé aussi lointain, souvent muets sur la violence qu'engendre leur délicate réinsertion?" La maitre de conférences  (HDR) à l'uniersité de Cergy-Pontoise, se situant dans une historiographie, qui émerge après la Grande guerre, qui analyse les guerres à partir du point de vue des combattants individuels, notamment pour mieux situer l'impact de celles-ci dans le mental des hommes, s'attache surtout à "ceux dont la réinsertion sociale fut douloureuse ou synonyme de violence". "Une fois la guerre terminée, ces soldats n'ont trouvé d'autre issue que de la poursuivre à leurs fins personnelles et à leurs médiocre niveau. Ces individus sont ainsi devenus par l'expérience de la guerre, des criminels. Mais ils appartiennent à la pire espèce : les brigands, c'est-àcide ceux qui n'hésitent pas à user ouvertement de violence pour voler, à tuer pour piller au grand jour. Cette conversion pervertie, loin d'être systématique, est en tout cas fréquente. Marcher dans le pas des "enfants égarés de la guerre" n'est pas chose aisée. Il faut admettre que les obstacles méthodologiques sont nombreux et ils expliquent en partie cette longue indifférence au problème." Elle cherche dans les sources judiciaires les informations sur ce sujet et les sources littéraires les complètent : c'est dans la répression de ce phénomène, qui laisse plus de trace que le phénomène lui-même que l'on peut l'évaluer. Le phénomène des grandes compagnies durant la guerre de Cent Ans, qui se forment régulièrement après les grandes batailles se soldant par des trêves, et siingulièrement vers la fin de celle-ci, pèse lourdement sur le destin de la monarchie française. Les sources littéraires décrivent cette accoutumance  de la violence, de cette violence tolérée qui devient violence condamnée.

   Combattre les brigands ou mieux les utiliser, comme ce sera le cas des grandes compagnies, à des fins de guerres extérieures, les détournant du territoire à stabiliser, est une péoccupation royale de premier plan. Pour aller plus loin que l'auteure, La perméabilité de la frontière entre le soudard et le brigand, entre le chef d'armée et le capitaine de compagnie, entretient la haine du soldat qui se cristallise à partir du Moyen Age et qui est sans doute, plus que la guerre elle-même, à la source d'un grand mouvement de rejet des valeurs guerrières à la Renaissance, lequel rejet s'inscrit ensuite dans l'évolution des sociétés occidentales.

Le phénomène qui fait du combattant individuel rompu aux techniques de la guerre un perpétuel professionnel dans ce domaine n'est pas sans doute propre au Moyen Age. On le rencontre même de nos jours : des bandes armées sans contrôle étatique voient régulièrement le jour dans les guerres civiles, de véritables brigands mènent des activités criminelles, notamment en Afrique. De manière plus générale, les emplois les plus prisés par des soldats de longue durée (on ne parle ici que des volontaires engagés et non pas bien sûr des appelés aux obligations militaires nationales...) se trouvent dans des sociétés privées de sécurité (mercenariat international) ou des groupes para-militaires, des entreprises de gardiennage ou de police privée, voire dans des services armés de renseignements des Etats. Les perspectives de trouver des emplois de ce genre sont codifiées et des réeaux permettent à ces individus de ne pas tomber dans le banditisme pur et simple. 

 

Michel KERAUTRET, directeur à l'Assemblée Nationale, analyse la situation de la Prusse après sa défaite au lendemain de la bataille d'Iéna (1806), et les politiques mises en oeuvre dans l'urgence, qui, après autocritiques, aboutissent à la reconstruction. Dès 1813, aux côtés de la Russie, elle figure au premier rang, résultat de ces politiques, véritable aggiornamento dans les domaines sociaux, administratifs, fiscaux, culturels et surtout militaires.

"Rarement, défaite militaire aura joué, à terme, un rôle aussi constructif, même si l'on fait abstraction du dénouement heureux de 1814, où le hasard eut sa part. Comment expliquer cette capacité de la Pruesse à "rebondir"? La qualité des individus n'est pas seule en cause, même si le groupe des réformateurs est d'une trempe supérieure à la moyenne. Il y eut sans doute un phénomène de génération : les réformes avaient été méditées depuis longtemps, dans l'ordre militaire, mais aussi dans le domaine civil. Sans doute faut-il y voir également, si paradoxal que cela puisse sembler à première vue, un héritage de Frédéric Le Grand. Le germe de fierté, à certains égards "nationale", qu'il avait semé en Prusse ne permettait plus à celle-ci de sombrer corps et biens en 1806 comme elle aurait pu le faire en 1762, au plus noir de la guerre de Sept ans. Et la liberté intellectuelle dont il avait créé les conditions, dans une certaine couche sociale éclairée, avait fait le terreau de la génération qui se vouait désormais à réformer les structures mêmes qu'il avait laissées en héritage. Mais pour admettre que continuer Frédéric, c'était rompre avec les formes figées que d'autres défendaient obstinément en son nom, ainsi que mirabeau l'avait compris dès 1786, il fallait peut-être passer par l'épreuve terrible du désastre de 1806." 

Cette analyse n'est pas nouvelle dans les études d'évolution nationale en Europe, mais elle indique que la défaite d'un pays peut être l'occasion d'un renouveau, bien plus qu'une reconstruction. Une étude longitidinale de l'évolution de plusieurs pays, ayant connu la victoire ou la défaite après une guerre plus ou moins longue pourrait confirmer ou infirmer l'analyse qui précède. Si une grande victoire conforte des élites dans un pays, c'est peut-être le danger de stagnation qui guette, les yeux se fermant sur les erreurs possibles, tandis qu'une grande défaite peut remettre tout en cause, y compris le type de régime en place. En tout cas, la sortie de guerre a toujours un effet profond sur l'évolution d'un pays, et il n'est pas sûr que l'emporter sur le plan militaire soit parfois la bonne "solution" pour l'ensemble de la population... Une défaite militaire décisive, en revanche, peut être l'occasion pour des forces jusque là réprimées de l'emporter sur le plan politique. Cette problématique bat de toute façon en brêche l'idée que la guerre victorieuse est automatiquement bénéfique pour un pays, du moins dans les temps où le pillage et la destruction ne sont pas les motifs premiers de la partie victorieuse...

 

François LAGRANGE étudie les mouvements d'inidiscipline collective de 1917, qui marque, au vu de la documentation examinée sous un oeil nouveau (ni propagande antimilitariste, ni réaction justifiée du haut commandement), un avant et un après dans le déroulement sur le sol européen de la première guerre mondiale. Au sein même de l'état-major français, des points de vue divergents s'expriment, en dehors des communiqués officiels. Se fondant sur les souvenirs, les discours et les écrits de circonstance des hauts responsables, mais sans avoir consulté tous les fonds d'archives, le docteur en histoire distingue deux groupes. "D'un côté Nivelle, Mangin, Joffre, Foch, Poincaré et, vraisemblablement Briand, perçoivent la crise de 1917 comme un accident (plus ou moins provoqué) qui ne doit pas remettre en cause les principes de direction de la guerre ayant jusqu'ici prévalu. (...) De l'autre, Pétain et Painlevé considèrent que le mouvement de désobéissance signe la faillite d'une gestion erranée de la guerre. (...) Seul Clémenceau échappe à ce clivage (...)." 

"Pétain insiste sur la complexité de l'accès qui frappe le moral des combattants. Il en décèle trois grandes causes convergentes. Il mentionne d'abord le laxisme gouvernemental envers la propagande pacifiste à l'intérieur, qui influence les permissionnaires et, par suite, le front. Il reproche à la presse ses indiscrétions sur les opérations et sur la Révolution russe. Il ne se différencie guère là de Mangin. Mais il ne s'arrête pas à la responsabilité de l'intérieur et se sépare ici radicalement de ses collègues militaires. 

Pétain établit un lien entre les activités défaitistes à l'intérieur et la lassitude (physique et morale) des combattants (...). Il énumère les nombreux sujets d'insatisfaction dans les rapports du contrôle postal : "irrégularité des permissions (fondamentale pour Pétain), insuffisances de l'alimentation. Il note les conséquences démoralisantes des méthodes du haut-commandement ; incessantes actions de détail (qui) ne rapportent que des succès éphémères, coûtant fort cher.", vaines tentatives de percée. Il conclut sur le doute qui s'est emparé de certains cadres, tandis que d'autres ont le tort d'"abuser de l'héroïsme des combattants pour rechercher des succès de détail hors de proportion avec les risque encourus".

Troisième ordre de causes de la crise : les erreurs des dirigeants politiques et militaires. Pétain stigmatise la réunion imposée par les politiques, le 6 avril à Compiègne, qui affaiblit le haut-commandement, déplore les entraves apportées par le pouvoir civil à la justice militaire. (...) Les reproches contre le haut-commadement, bien plus concis, sont d'une extrême dureté : "Les plans d'opérations que notre influence a réussit à faire admettre par nos alliés s'inspirent plus que jamais d'exaltations fébriles, de prétentions stratégiques exorbitantes". 

L'analyse de pétain, même si sur le moment elle n'est pas partagée par ses collègues, laquelle d'ailleurs ne passe pas par un clivage entre civils et militaires, sur les causes d'une mutinerie importante, faisant figure là de crise, nous rappelle que nombre de guerres, celles qui se soldent par une longue durée des combats et par des hécatombres, connaissent ce genre d'insubordinations collectives, plus ou moins relayées à l'arrière et dans la population en général. Le cas russe d'ailleurs fait figure là d'archétype : la succession de défaites et de mouvements insurrectionnels aboutit en 1917 à un changement de régime politique, à une révolution. Si toute mutinerie, même massive n'aboutit pas (d'ailleurs c'est rarement le cas) à ce genre de résultats, elle influe non seulement sur la conduite de la guerre et les conditions de sa sortie pour un  ou plusieurs belligérants. Là encore, la fin d'une guerre ne peut être neutre sur l'évolution politique, qu'elle conforte ou détruit le pouvoir en place. Cette analyse indique qu'également au plus haut niveau des commandements ayant à subir de telles mouvements plus ou moins massifs, il existe un débat souvent crucial, parfois capable de faire changer les stratégies adoptées. Dans le cas de la première guerre mondiale, Pétain et Painlevé ne parviennent pas à imposer un changement dans la conduite de la guerre, même si indirectement ces mutinuries amènent les responsables politiques et militaires à changer les méthodes de commandement après la fin de la guerre. 

 

    La question du déplacement des populations après une guerre est examinée à travers le cas du retour des déportés de la seconde guerre mondiale par Christine LEVISSE-TOUZÉ, directrice du mémorial Leclerc - musée Jean Moulin. Elle rappelle qui sont les déportés. "sont considérés comme "déportés" les personnes déplacées contre leur volonté hors des frontières nationales par l'occupant et ses alliés, puis dirigées vers le système concentrationnaire ou les prisons du Reich et de ses alliés. Prenant encompte la diversité des motifs d'arrestation et des logiques ayant conduits les nazis à utiliser la déportation en France, la Fondation pour la mémoires de la déportation distingue deux types de déportation :

- La déportation "par mesure de persécution" comprend les hommes, les femmes et les enfants persécutés par les autorités françaises et allemandes pour leur appartenance à une "race" juive ou tzigane (qui selon les nazis devaient être éradiqués, car nuisibles à la "race aryenne") et déportés dans des camps d'extermination nazis ; s'y ajoutent des homosexuels masculins des départements annexés d'Alsace et de Moselle (où s'appliquent la législation allemande) internés en camp de concentration au nom de "la protection de la race "germanique. (...).

- La déportation "par mesure de répression" rassemble des personnes arrêtées sur le territoire de la France ou du Reich ; des hommes, des femmes, adultes ou adolescents, arrêtés en raison d'activités, d'opinions, de propos, jugés dangereux pour les nazis ou leurs collaborateurs ou parce que soupçonnés d'en être les auteurs ou les complices (résistants isolés ou appartenant à des réseaux ou à des mouvements, otages, communistes arrêtés comme tels, membres de brigades internationales, etc) ; ainsi que des raflés, des auteurs de délits de droit commun et, marginalement, des dénonciateurs au service de la Gestapo, etc. (...)."

Même si le chiffrage (déjà important) est moindre que celui à l'échelle de l'Europe toute entière, la problématique soulevée par leur retour après la libération des camps est similaire. Non seulement ce retour pose de gros problèmes de transports et de ravitaillements, mais la réintégration de ces populations déportées est très difficile. Non seulement matériellement, mais aussi moralement, "car la redécouverte de la liberté nécessitait une réadaptation".

Depuis la seconde guerre mondiale (mais le phénomène des camps de concentration se posait déjà en Afrique du Sud à cause des autorités britanniques), périodiquement reviennent ces deux causes de déportation, même si elles sont loin d'être aussi massives. Et la situation après la guerre est souvent marquée par cette question du retour des populations déplacées. 

 

       Corinne DEFRANCE, directrice de recherche au CNRS (IRICE) et Claude d'ABZAC-ÉPEZY, docteur en histoire, examinent chacun dans un registre différent le sort des vaincus : que faire de l'Allemagne après le IIIe Reich pour l'une et épuration dans l'armée française de l'autre.

  Alors que très longtemps dans l'histoire, la maxime appliquée fut très souvent "Malheurs aux vaincus", elle n'est plus de mise au moment où les économies européennes deviennent largement dépendantes les unes des autres. De plus dans un continent ruiné, aux autorités politiques largement déconsidérées, les possibilités de guerre civile prolongeant la guerre inter-étatique ne sont pas que pures hypothèses. La présence de l'armée américaine sur une partie du territoire européen (on se rappelle de la défiance envers l'esprit de revanche inter-européen outre-atlantique qui s'était déjà manifesté après la première guerre mondiale), de l'armée soviétique dans l'autre, la perspective d'une guerre froide qui se dessine déjà, contribuant à réunir des familles politique autrefois ennemies, tout cela va dans le sens d'un désir de reconstruction globale, avec aggiornamento idéologique à la clé dans les pays vaincus.

   Dès avant la fin des combats; de multiples réflexions se font jour en particulier sur l'avenir de l'Allemagne. Corinne DEFRANCE rappelle les ouvrages de deux auteurs, aux ouvrages parus en 1943 et 1945, au même titre Que faire de l'Allemagne? (Francis GÉRARD et Pierre GRAPPIN). Ils "estimaient que l'avenir de l'Allemagne allait dépendre du succès ou non de la rééducation du peuple allemand et en particulier de la démocratisation de la nouvelle génération. Ils s'interrogeaient donc sur la politique que les vainqueurs devraient mener dans la future Allemagne occupée. Définir cette "politique d'occupation" fut l'une des perspectives pour aborder le problème. Il y en eut une autre, à laquelle s'attelèrent les principaux responsables français à Londres, à Alger, puis Paris : que serait l'Allemagne dans l'Europe d'après-guerre? quelle serait sa forme politique et territoriale? quelle devrait être la "politique allemandeé de la France?". Dans sa conclusion, elle écrit : "En comparaison des deux autres occupants occidentaux, la préparation de la France à sa politique allemande d'après-guerre et à sa politique d'occupation a été beaucoup plus brève et superficielle. Comment aurait-il pu en être autrement en raison des incertitudes sur le statut de la France libre et sur la participation de la France au titre de puissance victorieuse, à l'occupation de l'Allemagne vaincue? Malgré toutes ces incertitudes, malgré le manque de communication avec les Alliés et d'information sur leurs propres projets, malgré le manque de personnel, de documentation, d'outils statistiques, c'est plutôt la diversité et la qualité des réflexions menées au sein des milieux de la Résistance depuis 1943, qui retiennent aujourd'hui l'attention des historiens. certes, bien des formules étaient ambiguës, des concepts flous, mais cette imprécision des terms - tels ceux de fédération, de morcellement, d'Etat rhénan, etc. - n'était-elle âs volontaire et même indispensable pour réserver l'avenir? Certains de ces plans envisageant une fédération ouest-européenne ont moins directement influencé la politique menée par de Gaulle dans l'immédiat après-guerre, marquée par un retour à la diplomatie fondée sur les alliances traditionnelles, que la politique européenne et allemande au tournant des années 1940-1950, depuis les discussions sur le plan Marshall jusqu'à l'annonce du plan Schuman. La connaissance des plans de la France libre a permis de reconsidérer la thèse de la "révision déchirante" de la politique allemande et européenne de la France en 1947-1948 qui avait dominé l'historiographie française vers le milieu des années 1980. Elle a permis de montrer que la politique élaborée dans l'entourage de De Gaulle, et même la politique du Général lui-même en 1945, n'était pas une simple politique de revanche, que les questions territoriales, économiques et sécuritaires étaient étroitement imbriquées et que le but n'était pas seulement d'anéantir ce qui pouvait rester de la puissance allemande, mais aussi et surtout de servir l'intérêt de la France du point de vue de la reconstruction et de la modernisation.

De 1943 à 1945, on assiste à un durcissement progressif des plans français concernant l'Allemagne dans son ensemble. Les projets relatifs à la politique d'occupation, élaborés surtout en 1945, vus ici à l'exemple de la rééducation, témoignent d'une approche assez répressive et pessimiste sur les chnces de démocratiser l'Allemagne, estimant ne pas pouvoir compter sur les Allemands dans ce processus. Malgré d'incontestables exactions commises dans les premiers mois d'occupation, et l'image négative de l'occupant auprès de la population allemande de zone française, la pratique de l'occupation devait rapidement conduire les responsables français, dans tous les secteurs, à une politique plutôt pragmatique, combinant aspects répressifs et constructifs.".

        Claude d'ABZAC-ÉPEZY insiste sur les difficultés d'écrire une histoire de l'épuration en France. Il détaille la mise en place et le travail des commissions chargées surtout d'enquêter sur les activités des responsables militaires et politiques durant l'occupation allemande. La première épuration, intervenue en 1945-1946, fut relativement clémente, une seconde (1946-1947) concerne surtout les cadres militaires, entreprise dans un cadre plus général de réduction des effectifs (de moitié). Les résultats chiffrés sont imprécis et "l'épuration n'a pas été aussi impitoyable que (des) chiffres globaux le suggèrent et le tableau ne rend pas compte des différences à l'intérieur des armées." Si à la fin de 1945, le discours d'épuration est impitoyable, "l'attention accaparée par l'instruction des grands procès d'officiers généraux de Vichy, mais l'épuration administrative proprement dite est relativement clémente, car il faut des cadres opérationnels pour terminer la guerre." A l'inverse, entre 1946 et 1949, alors que le discours est plutôt consensuel et "résistantialiste", la réalité de l'épuration est impitoyable, le nombre de cadres rayés des listes militaires est assez élevé. Mais plus tard, vu la conjoncture internationale, le réarmement français, on assiste à un retour important dans l'armée d'officiers écartés, lesquels diffuseront plus tard une sorte de "légende noire" selon laquelle l'épuration, menée sur des critères politiciens, aurait décapité l'armée et l'aurait dépossédé de ses vraies valeurs. Et l'on devine, même si l'auteur n'en parle pas, que cette légende noire fut très utile pour expliquer en partie les déboires de l'armée en Indochine dans le début des années 1950... Périodiquement, d'ailleurs, l'édition est envahie de livres sur la fin de la seconde guerre mondiale, sur l'occupation et surtout, précisément sur l'épuration, qui, selon les uns aurait été très imparfaire, permettant à des cadres politiques et militaires "fascisants" de rester en place, et selon les autres, terrible par son injustice et ses conséquences organisationnelles... Le cas de l'épuration française est à rapprocher de nombreux autres cas et une impression générale domine : si des cadres politiques et militaires sont écartés, il s'agit souvent de réduire les rangs, et souvent très peu le sont de manière définitive. Cela se comprend : l'armature d'un Etat, dont l'ensemble des corps exécutants a collaboré avec l'ennemi finalement vaincu, ne peut se permettre de réduire trop drastiquement son format, former de nouveaux cadres prend du temps, et dans l'urgence, est bien obligé d'avoir une attitude plutôt clémente, sous peine de laisser un vide politique propice à des guerres civiles. L'exemple a contrario de pays où l'épuration a été massive (comme en URSS) devrait permettre de dégager des schémas-types de comportements et de conséquences de ces comportements.

 

    Michel BODIN, docteur ès lettres et ès sciences humaines, aborde la difficile question, documentation faible, du retour d'Indochine (1946-1955) des combattants français. La problématique qu'il expose pourrait se retrouver dans nombres de guerres coloniales menées par les puissances occidentales, après leur défaite devant le grande mouvement de décolonisation des années 1950-1960. "Les retours de guerre posent des problèmes innombrables, difficiles à étudier et, de ce fait, mal connus. Ces phénomènes touchent toutes les guerres, mais ils deviennent cruciaux pour les hommes qui ont "fait l'Indo", car c'était des professionnels. Ces derniers faisaient une guerre lointaine, déconnectée de la nation, une guerre de décolonisation avec toutes les connotations négatives qui entourent ce genre de conflit. Aussi les rapatriés du corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient (CEFEO) se construisirent-ils une mentalité particulière qui généra des réactions spécifiques à leur retour. On peut parler d'un type d'anciens combattants particuliers, cat ils tiraient des leçon de leur vie en Indochine et de leur guerre. Beaucoup revenaient animés d'une espèce d'indiscipline intellectuelle inhabituelle parmi les militaires et nourrie de leurs expériences. A leur retour, comment pouvaient réagir des hommes déçus par leur pays qui les attristait, qui ne faisait rien pour eux, qui ne les protégeait pas ou peu contre les attaques des communistes, alors que dans les derniers temps de leur campagne, on leur avait dit qu'ils combattaient l'offensive communiste contre le Monde libre, donc contre la France. Ces réations prennent toute leur importance dans la perspective des événements du Maghreb et plus particulièrement ceux de l'Algérie. Autrement dit, pour les Français, la rizière et la jungle furent-elles vraiment à l'origine du 13 mai 1958, du putsch d'avril 1961 et de l'OAS? Mais pour les Maghrébins qui avaient entamé un lent processus de maturation politique, l'Indochine fournit-il des méthodes d'action ou tout simplement des idées? Les combattants d'Indochine natifs des pays colonisés rapportèrent-ils des modes de pensée qui concoururent à leur propre décolonisation? L'Indochine sema-t-elle les germes de la révolte?". 

    Dans le même ordre d'idées avec des variantes bien compréhensibles, Laurent CESARI, professeur à l'université d'Artois, examine le cas des anciens combattants américains de la guerre du Viet-Nam. Celui-ci commence d'ailleurs par l'imaginaire des Américains sur les anciens combattants, imaginaire en partie façonné par le cinéma. Va-t-en guerre (Rambo) ou bons à rien antimilitaristes (selon les hommes politiques conservateurs), ces vétérans sont en fait de mauvais soldats, en fin de compte... "En fait, ces constructions paradoxales résultent de l'interaction entre plusieurs logiques contradictoires. D'une part, l'Etat fédéral, appuyé sur les associations d'anciens combattants de la seconde guerre mondiales, a fait porter aux anciens appelés la responsabilité de la défaite, leur a longtemps mesuré les prestations, et leur a opposé la figure héroïque du prisonnier de guerre. D'autre part, les anciens appelés, qu'ils soient hostiles ou favorables à la guerre, se retrouvent unis pour condamner l'Etat fédéral (les premiers pour avoir entamé les opérations, les seconds pour ne pas les avoir menées jusqu'à la "victoire"), et pour luiréclamer des bénéfices accrus. Les anciens appelés du Viet-nam et ceux de la guerre d'Algérie présentent donc des cas comparables : ils se sont longtemps heurtés à un "refus de payer", motivé par les similitudes entre les deux conflits. En effet, Algérie et VietNam n'étaient pas exactement des guerres au sens juridique du terme. Ils ont suscité la réprobation d'une bonne partie de l'opinion extérieure et intérieure (y compris chez les combattants), et se sont soldés par un échec de la puissance "coloniale". (...). Pour dénouer cet écheveau qui mêle données objectives, revendications d'ayant-droit, dénis de rsponsabilité et traditions de la psychiatrie américaine", l'auteur se pencher d'abord "sur les caractéristiques sociales des vétérans et leurs symptômes psychologiques" avant d'exposer "leurs revendications envers la société et l'Etat américain" et de s'intéresser "au mythe persistant des prisonniers de guerre prétendument conservés par Hanoï après 1973, bel exemple du "style paranoïaque de la vie politique américaine" discerné jadis par Richard Hofstader." L'auteur balaie en fait surtout les caractéristiques psychologiques et sociales des vétérans, qu'ils soient appelés ou volontaires, simples soldats ou officiers. Il ne pousse pas plus avant une réflexion qui devrait sans doute s'attacher beaucoup plus à l'analyse politique de ces mythes persistants dans l'opinion publique, dont l'un des éléments, pas le moinde, est ce discours contre une (bonne) partie des classes politiques du moment et du lieu, de "traites poignardant dans le dos". Mais aussi à l'analyse du poids de ces vétérans dans la vie publique après ces guerres coloniales. Son étude n'est toutefois pas à mésestimer, car il s'efforce de quantifier d'abord ces combattants et ensuite ceux qui présentent des sequelles psychologiques, qui se traduisent aussi sur le plan social, voire politique. Il cède finalement un peu trop à cette mode qui fait pencher les analyses vers les problématiques du deuil. 

 

Sous la direction de Jacques FRÉMEAUX et Michèle BATTESTI, Sortir de la guerre, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2014.

 

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