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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 15:06

     L'énigme historique en forme d'anomalie qui traverse la Chine des Song étudiée par John FAIRBANK et Merle GOLDMAN constitue-t-il un cas-type de militarisation? Rappelons que la militarisation d'une société consiste en une orientation des ressources vers le domaine militaire en même temps qu'un regimentement des corps et des esprits dans une discipline collective orientée vers la consolidation et le maintien d'un ordre social hiérarchisé. La Chine des Song n'est pas une société guerrière (au sens où tout homme est un guerrier), mais une société où le soldat (voir les études d'Alexandre SANGUINETTI sur les différences entre soldat et guerrier...) est quotidiennement présent, soit stationné dans des points stratégiques, soit en mouvement d'une région à l'autre.

L'énigme en question réside dans le fait que "d'un côté, durant les trois siècles (et même depuis 907 pour aller jusqu'en 1279) de dura leur règne, la Chine connut une ère de grande créativité qui la mit au-dessus des autres civilisations du monde, du point de vue tant des inventions technologiques, que de la production matérielle, de la philosophie politique, du gouvernement et de l'élite culturelle. L'imprimerie, la peinture et le système de recrutement des fonctionnaires par concours, par exemple, manifestent assez bien la prééminence de la Chine. D'un autre côté, c'est justement au cours de cette période d'épanouissement que les tribus d'envahisseurs en provenance d'Asie centrale s'emparèrent progressivement du pouvoir militaire et administratif de l'Etat. Cela signifie-t-il que les réalisations de la Chine des Song doivent être rapportés, en dernière analyse, à la domination exercée par ces peuples non chinois? Bien qu'il ne soit pas simple d'y répondre, il s'agit d'une question cruciale." On ne peut pas se contenter de constater, en la matière, que ces envahisseurs se soient "sinisés", qu'il aient finalement été assimilés par une immense culture chinoise.

De 960 à 1126, sous les Song du Nord, la Chine connait l'une de ses périodes les plus créatives, au moment où encore les peuples européens pataugent dans des guerres féodales et dans des querelles religieuses plus ou moins absconses. Croissance de la population, essor de grandes villes, montée d'une industrie minière, développement d'un art de la guerre supporté par des innovations technologie (porliocétique, poudre à canon) permettant de véritables prises de villes,  système éducatif et système administratif ramifiés permis par le livre imprimé, sont les caractéristiques de cet empire-là. Mais basé, sur la conquête armée, cet empire se voit reprendre par ses ennemis du nord (les Jürchen), sa propre technologie militaire. Les envahisseurs s'établissent alors en Chine du Nord (Kaifen est prise en 1126), les Songs se réfugiant au Sud, avec une nouvelle capitale, Hangzhou. Ils y résistent jusqu'en 1279, quand les Mongols conquiert ce territoire à son tour. L'armature idéologique de l'empire Song est fournie par ce néo-confucianisme évoqué également ailleurs.

Nos deux auteurs écrivent que "le confucinanisme déterminait les critères d'une conduite parfaite et désintéressée. Mais comme le déclin et les retours en arrière étaient aussi communs en Chine que partout ailleurs, les confucianistes en appelaient périodiquement à la réforme. Et à vrai dire, la plupart des fondateurs de dynastie arrivaient au pouvoir afin de remédier aux maux de la société. Une fois le système des examens établi, et comme les bureaucrates Song avaient en commun une même formation classique, ce fut naturellement parmi eux que des esprits réformateurs émergèrent. Pour étudier ce phénomène récurrent dans l'histoire du confucianisme, deux observations s'imposent : la volonté de réforme de certains fonctionnaires s'accompagnaient habituellement de l'espoir que l'empereur leur donnerait le pouvoir de la mettre en oeuvre. ils reconnaissaient donc que l'autocratie impériale était à l'origine de tout pouvoir politique. Ils pouvaient bien chercher à la renforcer ou à s'en servir, jamais ils ne songeaient à la contourner ou à solliciter une autre forme d'autorité à l'intérieur de l'Etat ou de la société. Par ailleurs, les esprits réformateurs voyaient dans la masse du peuple ordinaire une sorte de réceptacle passif où le despotisme qu'ils cherchaient à guider n'avait qu'à déverser sa bienveillance. Ils tenaient pour acquis que les marchands avaient le vice de la cupidité, et les militaires, celui de la violence. leur tâche en tant que réformateurs était de maintenir ces hommes à leur place et de farantir que l'unité du pouvoir central, représenté par l'empereur, s'appliquerait avec sagesse. Ainsi conçue, la réforme représentait une noble vocation, car c'était par elle que celui-ci pouvait servir le peuple tout en continuant à le contrôler." 

A mesure que le développement de la Chine s'accélère sous les Song, commence à s'établir une structure sociale qui allait perdurer jusqu'au XXe siècle dans ses grandes lignes. "La domination exercée sur la vie chinoise par les familles de la classe supérieure devint alors si grande que les sociologues en sont venus à qualifier la Chine de cette époque d'"Etat-gentry". Les auteurs se fondent alors surtout pour décrire cette société sur des études qui concernent une époque postérieure (époque Qing, 1644-1912), mais la formation de cette société en est bien antérieure. C'est pourquoi ils estiment que cet Etat-gentry, qui se dégage d'un système féodal proprement dit, constitue bien la caractéristique clé de la période Song. Elle a pour fondement l'institution de la famille, à l'intérieur de laquelle les hommes dominaient largement. La finalité de cette société est de conserver le statut de la famille et son appartenance à l'élite (lettrés diplômés). "Le néoconfucianisme vouait les jeunes lettrés à une formation où la discipline était rude depuis l'enfance, et où les liens affectifs étaient sans doute moins présents. La maitrise de soi, de durs exercices intellectuels visant à cultuver un état d'esprit désintéressé, tendaient à évacuer la frivolité et les pulsions sexuelles, à empêcher le développement musculaire et même la spontanéité." Les familles de la gentry, qui vivaient principalement à l'abri des murs des cités, formaient la classe des propriétaires terriens, "située entre, d'un côté, la masse des paysans liés à la terre, et de l'autre, cette matrice fluide d'activités où se mêlaient les fonctionnaires aux commerçants." En tant que classe dirigeante, la gentry a pour tâche d'administrer le système de la loi et le droit coutumier qui régissent la possession et l'usage de la terre. Activité complexe tant les types de propriétés et d'agricultures se complètent. Leur activité publique couvre beaucoup de domaine, de la collecte des impôts (en passant par le calcul des contributions...) à la supervision des marchés locaux. Se tisse autour de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant, quelle que soit sa condition, un réseau d'obligations nombreuses (et de rites) très codifié et très contrôlé. "Au bout du compte, le plus frappant, c'est le haut degré de surveillance auquel tout le monde était soumis, y compris le maître. L'opinion du groupe n'était d'ailleurs pas la moindre des instances à exercer son contrôle moral. A la différence de l'idéal philosophique d'adgérence absolue au principe, il est recommandé au maître d'une famille de la gentry de toujours anticiper sur les événements, de considérer tous les côtés d'un problème, et d'être toujours prêt au compromis."

   L'une des faiblesses des Song, poursuivent-ils, "résidait dans l'hypertrophie d'une bureaucratie grevée par des dépenses militaires nécessaires à la défense du pays." Paul J SMITH considère même que "sous les Song du Sud, l'Etat était devenu un parasite". Le dédain confucéen pour les militaires allait jusqu'à penser la société en quatre groupes dont ils étaient exclus : lettrés, paysans, artisans et marchands. Cette quadripartition (Derk BODDE), jamais énoncée par CONFUCIUS ou MENCIUS, apparut probablement pour la première fois parmi les auteurs légistes de la fin de la dynastie Zhou et du début de la dynastie Han. Pourtant, le pouvoir militaire fondait les dynasties et l'establishment militaires était habituellement puissant, et il y a là une espèce de tour de passe-passe idéologique dans la mesure où les lettrés-fonctionnaires pouvaient, à un moment ou à un autre, commander des armées, étant eux-mêmes soumis à des examens spéciaux, des entrainements militaires poussés. On voit bien les forces armées professionnelles faire irruption sans cesse dans l'histoire chinoise. Mais les Songs du Sud, en particulier préféraient s'appuyer sur des troupes mercenaires, recutées dans les bas-fonds de la société, médiocrement disciplinés et trop peu fiables pour qu'on leur confie un pouvoir militaire effectif. Ce faible goût pour la chose militaire des gouvernements civils des Song cadre mal avec la résistance dont ils ont su faire preuve face aux Mongols denus du Nord. C'est que le pouvoir civil détenu par les familles de la gentry s'aide d'un pouvoir militaire concentré en l'empereur, sa famille et la noblesse proche de lui, entourés des forces armées, des troupes de garnison, des eunuques et de tout le personnel attaché à sa personne. Un partage des fonctions s'affirme sous les Song, nonobstant l'idéologie générale (donc le mythe...) professée par les confucéens. "Quasiment depuis ses origines, le gouernement de la Chine a été le lieu d'une coexistence de ces deux fonctions souveraines. Les tribus guerrières d'Asie centrale contribuèrent, en tant que modèle du nomadisme pastoral et militaire, à la constitution du pouvoir impérial. Quand à la seconde fonction, elle était représentée par les fonctionnaire chinois élevé dans le confucianisme. Les dynasties étaient militaristes à l'origine, mais une fois établies, leur bureaucratie était civile. L'idéologie de chacune d'entre elles était conforme à ses besoins. Les hommes de violence qui fondaient les dynasties croyaient au mandat du Ciel;, lequel était réputé leur revenir à partir du moment où toute résistance prenait fin." Le fondement historique et l'existence de ce double pouvoir permet de mieux comprendre comment le glissement du pouvoir politique peut glosser aux mains d'une dynastie étrangère, pratiquement sans a-coup autre que celui de combats entre soldats d'allégeances opposées. Du coup aussi, le terme de "sinisation" des envahisseurs n'est pas adéquat pour décrire ce que cherchaient les souverains Jürchen. Plutôt que "se faire chinois", ils cherchaient au contraire à renforcer leur rôle de gardiens de l'ordre civil, inchangé, au système de tribut en cascades égal à lui-même, à la hierarchie socio-économique maintenue et parfois même renforcée. Ce furent même les Jürchen qui élaborèrent les fonctions théoriques d'un empire multi-ethnique que leurs descendants manchous allaient porter à son développement maximal. Quasi naturellement, pendant toute une période, les envahisseurs mongols pouvaient considérer la Chine comme une de leurs nombreuses acquisitions terrirotirales, dans un ensemble que des observateurs pouvaient qualifier d'empire mongol... 

   On peut décrire une société de ce genre comme une société militarisée, les militaires demeurant en fin du compte les arbitres de l'ordre social, et la discipline sociale s'apparentant à un régime militaire imposé à tous les corps et tous les esprits. Et à un moment ou à un autre, pour les besoins de la défense de la dynastie, les impôts, les tributs, les participations aux travaux publics, qu'ils soient volontaires ou forcés, locaux ou régionaux, peuvent être mobilisés. Et ceci avec l'acceptation (et même la défense sourcilleuse) du rôle de chacun à sa place. 

Interpréter l'époque Song, pour John FAIRBANK et Merle GOLDMAN ne peut toutefois pas se faire en termes simples, comme pour toute grande civilisation (on le voit aussi pour l'empire romain, au système militaire très développé mais avec des principes civils - de droit notamment - très élaborés). L'historien japonais Naito KONAN reconnait dans l'acitivité de la dynastie Song, la naissance de la "Chine moderne", soit la Chine qui se développa jusqu'à la fin de la dynastie Qing, au début du XXe siècle. Il distingue deux niveaux de pouvoir : "d'un côté, l'empereur autocrate avec son entourage et ses sous-fifres", et de l'autre , sous l'autorité des bureaucratesn nommés par le pouvoir central, "la société chinoise locale". Ce nouvel âge se caractérise, pour la majorité du peuple chinois, par la diminution de l'importance du gouvernement, parallèlement à l'importance au contraire croissante de la culture. (...) Ce processus sous-tend également la transition (...) qui fit passer la Chine d'un gouvernement soumis à une oligarchie d'aristocrates, au pouvoir d'un unique clan impérial et dynastique secondé par une bureaucratie de fonctionnaires diplômés et une élite locale. Désormais placé à l'écart de tout commerce quotidien et informel avec ses anciesn pairs, l'empereur se fit plus autocrate encore." Denis TWITCHETT estime qu'il "en résultat un élargissement du fossé entre l'empereur et le société, et entre l'empereur et les fonctionnaires par l'intermédire desquels il gouvernait." En des termes plus ou moins différents, les auteurs qui se penchent sur cette période de l'histoire chinoise décrivent une évolution en trois phases :

- la Chine ancienne a créé un Etat en tant qu'organisation politique destinées à assurer le contrôle central du pouvoir, et cela en se servant à la fois d'une bureaucratie aux méthodes philosophiques de persuasion, et d'un usage impérial de la violence ;

- les envahisseurs étrangers d'Asie centrale devinrent des membres à part entière de la politique chinoise grâce à leurs exploits militaires et à leurs talents d'administrateurs ;

- le régime impérial sino-nomade qui en résulta perpétua la primauté du pouvoir politique central, continuant d'exercer son contrôle à la fois sur le processus subornné du développement économique et sur la vie culturelle. 

  Le pouvoir central change de main et en changeant de main, toute la morale néo-confucianisme renforce son emprise sur la société. L'emprise du système social sur l'individu, avec son réseau d'obligations et de rites, avec à la clé en dernier ressort la répression impitoyable (car toute résistance est une résistance au Ciel), servie par un appareil militaire présent à la fois pour contrôler l'économie et la fiscalité, et pour s'assurer la docilité de chacun, du haut en bas de la société. Il s'agirait alors d'une militarisation des corps et des esprits, qui interdit toute évolution vers un monde autre qu'agricole et autosuffisant, toute évolution des connaissances qui remette en cause le système, toute évolution également de la littérature, des arts et de la culture, qui ne soit pas des illustrations des bienfaits que dispensent le Ciel par l'intermédiaire du pouvoir politique central. Les évolutions qui se produirent prennent donc une allure vite violente, d'autant que les luttes politiques s'expriment surtout par les armes, les troupes armées étant souvent prioritaires dans l'allocation des ressources. Si les guerres civiles sont évitées un temps grâce à ce système, des fissures de plus en plus béantes apparaissent, colmatées avec l'apparition de dynasties encore plus militarisées, telle celle des Ming.

John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Tallandier, 2013.

 

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