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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 10:26

  La théorie positive de la comptabilité et ses critiques concernent surtout la comptabilité financière des grandes entreprises, celles dont les évolutions des marchés ont pour points de mire, même si certaines de ces grandes entreprises tentent d'échapper à une trop grande visiblité pouvant nuire à leurs résultats. Mais la réflexion sociologique sur la comptabilité est nettement plus ancienne que cette théorie positive, et est même contemporaine de l'émergence de la sociologie elle-même. La comptabilité est en effet un objet central de ses débuts (MILLER,  Management Accounting and Sociology, dans Handbook of Management Research, Elsevier, 2007). C'est sans doute à la faveur des crises financières qui mettent en évidence les contradictions profondes du capitalisme que la comptabilité attire de nouveau l'attention.

     La comptabilité façonne l'économie et la société. Comme le font remarquer Nicolas BERLAND (Université Paris-Dauphine, DRM) et Anne PEZET (de la même université et du même département) à qui nous empruntons largement les informations qui suivent, "les chercheurs à l'origine de ce renouveau d'intérêt sont parfois étrangers au champ de la comptabilité." Il s'agit, entre autres, d'ARGYRIS (The impact of Budgets on People, Cornell University, 1952) , d'HOFSTEDE (The game of budget contral, Assen, The Netherlands, 1967), CALLON (Agir dans un monde incertain - Essai sur la démocratie technique, avec LASCOUMES et BARTHE, 2001), FLIGSTEIN, de GRANOVETTER... lequels entendent souvent "comptabilité" au sens du mot accounting en anglais, couvrant les champs français de la comptabilité, du contrôle et de l'audit (CCA).  "Ce mouvement continue aujourd'hui car la comptabilité financière, le contrôle et l'audit investissent de plus en plus de champs nouveaux. La réforme de la gouvernance publique (la "culture de résultat") ou encore la RSE (l'audit des rapports développement durable, la fixation d'objectif de la réduction des gaz à effet de serre) en sont de bons exemples." POWER (1999) qualifie ce phénomène de "colonisation" de pans entiers de l'économique et de la société par la comptabilité.

     Pour Max WEBER, la comptabilité est le coeur de la rationalité de l'économie capitaliste, notamment sur la perception de la réalité économique. SOMBART (Der Modern Kapitalismus, München, Leipzig, Duncker and Humbolt, 1916), poursuit sur la même lancée, estimant que le capitalisme n'aurait pas de sens sans la comptabilité. Karl MARX voit dans la comptabilité un moyen central dans le développement et la reproduction des relations sociales liés au capitalisme (ce qui est rappelé par CHIAPELLO, Accounting and the birth of the notion of capitalism, Critical Perspectives on Accounting, 2007).

Le sociologue et historien allemand Werner SOMBART écrit dans son ouvrage Le capitalisme moderne (1902) que "L'ordre tout à fait caractéristique des affaires ne peut s'instaurer et favoriser l'épanouissement du système capitaliste que grâce à la comptabilité systématisée. Le capitalisme et la comptabilité en partie double ne peuvent absolument pas être dissociés : ils se comportent l'un vis-à-vis de l'autre comme la forme et le contenu. Cette thèse a fait débat en son temps parmi les historiens, mais il est vrai pour Bernard COLASSE, professeur émérite de sciences de gestion à l'Université Paris Dauphine, que la comptabilité a évolué au cours du temps en étroite relation, s'adaptant successivement au capitalisme commercial, au capitalisme industriel et aujourd'hui au capitalisme de marchés financiers. "La comptabilité moderne, dite en partie double, participe, à la fin du Moyen-Age, à la naissance du capitalisme commercial en fournissant aux marchands italiens, vénitiens et génois l'instrument dont ils avaient besoin pour contrôler leurs agents et mesurer le résultat de leurs expéditions maritimes. A partir du XVIIIe siècle, elle évolue en relation avec l'émergence du capitalisme industriel. La confection systématique d'un compte de résultat et d'un bilan peermet aux entrepreneurs capitalistes de suivre l'évolution de la fortune qu'ils ont investie dans leur entreprise, désignée sous le vocable "capitaux propres", et de traiter avec leurs partenaires privilégiés, les banques. A la fin du XXe siècle, elle poursuit son évolution avec l'avènement du capitalisme de marchés financiers. La conception et le contenu du bilan et du compte de résultat évoluent de nouveau en relation avec la montée en puissance des investisseurs qui deviennent les destinataires privilégiés des rendus de comptes des entreprises ; un nouveau docuement fait son apparition : le tableau des flux de trésorerie."

   Après les années 1910, il semble bien qu'aucune étude majeure ne maintient l'intérêt sur ce moyen central. 

Ce n'est que dans les années 1950 que la comptabilité en tant que pratique sociale - les aspects techniques, eux, sont sur-étudiés - revient dans les écrits. Mais la comptabilité garde encore les traces aujourd'hui tant dans une partie de son enseignement que dans la perception qu'en ont le grand public et les autres disciplines de gestion. Quand la comptabilité fait de nouveau l'objet d'études, le centre d'intérêt s'est déplacé d'une perspective macro-sociale à une perspective micro-centrée sur la constitution des groupes. La comptabilité participe à la création de groupe sociaux. Mais ces groupes en retour résistent à la pression induite par les pratiques comptables et fournissent ainsi un nouveau domaine d'étude. Ces influences réciproques, quoiqu'inégales, sont étudiées par ARGYRIS (1952), BECKER et GREEN (1962), HOFSTEDE (1967) et HOPWOOD (Accounting and human behaviour, Prentice Hall Inc. New Jersey, 1974).

Ce dernier est le fondateur d'un programme de recherche entièrement consacré à une perspective socio-orsationnelle sur la comptabilité, source de nombreuses autres études. La comptabilité n'est plus vue comme simple outil technique mais comme objet organisationnel et comportemental. Par la suite, POWER, LAUGHLIN et COOPER (2003) cultivent ce terreau fertile pour les critical studies, domaine encore très large, qui aborde des aspects économiques, sociaux, politiques...

   Ces critical studies mettent l'accent sur le pouvoir et le conflit dans les organisations. Nos auteurs, Nicolas BERLAND et Anne PEZZET peinent à définir ces critical studies, qui mobilisent un grand nombre de théories. Mais peut-être (COOPER et HOPPER, Critical Theorizing in Management Accounting Research, dans Handbook of Management Accounting Research, Elservier, 2007), est-ce de la nature de ce champ de recherches, par essene pluridisciplinaire. Nos auteurs reprennent les caractérisations de LAUGHLIN (1999) :

- la prise en compte des conséquences sociales, politiques et économiques des choix issus de la comptabilité ;

- l'engagement à des fins d'amélioration ou plus modestement de changement des pratiques et de la profession comptable ;

- l'étude dans les recherches comptables, d'un double niveau micro (individus et organisations) et macro (sociétal et profession) ;

- l'emprunt de cadres théoriques issus d'autres disciplines.

    A partir de là, il s'agit de voir les résultats et les perspectives de ces recherches et quels sont les projets de connaissance et d'amélioration de nos sociétés portés par elles.

Avant d'entrer dans les considérations qui s'en dégagent, il est utile de rappeler comment se structurent les recherches, autour de revues et de cycles de conférence, étapes indispensables à l'établissement d'un corpus solide :

Trois revues et trois conférences concentrent l'essentiel des recherches :

Ces trois revues qui supportent activement ce nouveau champs de recherche sont :

- Accounting, Organizations and Society (AOS) créée en 1975.

- Accounting, Auditing & Accountability Journal (AAAJ) créée en 1988.

- Critical Perspectives on Accounting (CPA) créée en 1990.

La matérialisation la plus évidente de la création du nouveau champ disciplinaire a sans doute été la création d'AOS par Anthony HOPWOOD. La qualification de "critique" ne traduit pas totalement la nature réelle de la revue. Cependant, elle a permis aux différentes approches critiques de se développer à partir d'une bae socio-organisationnelle. La revue est restée éclectique et tolérante, accueillant des publications de toute nature. Au contraire, CPA se donne pour projet d'accueillir des études exclusivement critiques. Plus modérée, AAAJ se situe dans un champ plus alternatif au mainstream que purement critique.

Ces trois conférences, cycles tous les 3 ans chacune, sont les tribunes principales, mais non exclusives, de la comptabilité critique :

- interdisiciplinary Perspectives on Accounting Conferences (IPA) créée en 1987, se tenant en Europe ;

- Critical Perspectives on Accounting Conferences (CPA), liée à la revue du même nom, créée en 1994, a lieu à New-York ;

- Asia Pacific Interdisciplinary Research in Accounting (APIRA), liée à AAAJ, créée en 1995 à Sydney, se tient dans la zone Pacifique.

 

Nicolas BERLAND et Anne PEZET, Quand la comptabilité colonise l'économie et la société, HAL, //hal.archives-ouvertes.fr, 2010. Bernard COLASSE, Dictionnaire de comptabilité, collection Repères, La Découverte, 2015.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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