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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 10:48

 Premier grand théoricien politique de la Chine moderne, Kang YOUWEI systématise une longue lignée d'érudits, passant par WEI YUAN et GONG ZIZHEN, pour dénoncer la version officielle des classiques et proposer une nouvelle interprétations de CONFUCIUS fondée sur les "textes en écriture nouvelle", tels qu'on pouvait les reconstituer grâce aux commentaire de GONGYANG du IIIème siècle. A mille lieue de la vision communen le véritable sens du confucianisme est d'innover sans cesse pour faire progresser l'humanité vers l'âge d'or qu'il décrit dans Le Livre de la Grande Unité, ébauché dès 1885 et publié intégralement en 1935. Son utopie sociale inspire MAO TSE TOUNG avec l'abolition de la famille, des nations, de la propriété privée, et l'institution d'un gouvernement mondial. Il faut d'abord industrialiser - à l'occidentale, mais cela ne doit pas être trop dit pour ne pas effaroucher des oreilles chinoises - et introduire la monarchie constitutionnelle. Ses nombreuses pétitions appuyées par l'opinion lettrée, les conséquences de la défaite de 1895 et de la pénétration étrangère (occidentale et japonaise) convainquent l'empereut de faire appel à ses services en 1898. L'échec de la réforme des Cent jours le contraint, suivi de son disciple LIANG QICHAO, à l'exil, où il s'efforce durant 15 ans, d'organiser le soutien des Chinois d'outre-mer au mouvement constitutionnel. Resté fidèle à la dynastie, il appuie la tentative de restauration en 1917. Ses idées monarchistes et confucéennes l'opposent à la révolution intellectuelle du 4 mai 1919. Il perd alors son audience, se réfugiant dans la littérature et la cosmologie, avant d'être redécouvert tardivement, de nos jours et d'être reconnu comme une des figures intellectuelles les plus importantes de la Chine.

     Le lettré, expert dans l'art de discerner dans la tradition classique les précédents susceptibles d'en justifier l'adaptation aux temps présents, prend comme point de départ l'école du Nouveau Texte, au sein de laquelle les lettrés Qing avaient mis en cause l'authenticité des classiques issus de l'Ancien Texte, sur lesquels toute l'orthodoxie néo-confucénenne reposait depuis l'époque Song. "Cette affaire, écrivent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, se situait à un niveau de complexité semblable à celui des doctrines chrétiennes de la Trinité et de la prédestination. On ne saurait lui rendre justice par un simple résume, aussi habile soit-il. Quoi qu'il en soit, ce qui nous importe aujourd'hui, c'est le fait que les versions du Nouveau Texte avaient été établies sous les Han antérieurs (avant JC), alors que les versions de l'Ancien Texte étaient devenues les références sous les Han orientaux (après JC). L'autorité de ces derniers perdurait encore pour les philosophes Song, à qui l'on devait cette synthèse que nous appelons néoconfucianisme (et que les Chinois appellent école Song). Ainsi, en répudiant les versions de l'Ancien Texte au profit de celles du Nouveau Texte (qui étaient d'ailleurs plus anciennes), on se donnait la possibilité d'échappeer à l'étau du néoconfucianisme et d'interpréter la tradition à nouveaux frais. Or, l'école de pensée du Nouveau Texte croyait en la possibilité d'adapter les institutions aux temps présents et favorisait de ce fait, de façon générale, la réforme."

KANG YOUWEI représente alors, consciemment ou non, l'intérêt croissant de la gentry pour la réforme de l'Etat. En 1891, il publie son Etude des classiques falsifiés au cours de l'époque Xin (9-23) : "Les classiques vénérés et interprétés par les lettrés Song sont pour la plupart d'entre eux falsifiés et ne sont pas de Confucius". Cette prise de position fracassante est le fruit d'un esprit érudit et très persuasif (bien qu'elle soit encore aujourd'hui contestée). Il cite les sources classiques du Nouveau Texte afin d'étayer sa théorie des trois âges : l'âge du désordre ; l'âge de la paix prochaine et de la petite tranquillité ; l'âge de la paix universelle et de la grande unité. Le monde est en train selon lui d'entrer dans le second âge, conformément à une progression qui suppose d'ailleurs une doctrine du progrès. Bien qu'il puise la plupart de ses idées dans les ouvrages d'auteurs précédents, KANG YOUWEI avance en toute indépendance. C'est ce qui lui permet d'introduire subrepticement les idées d'évolution et de progrès dans la tradition chinoise classique, et cela au moment même où elles gagnent le monde entier. 

Il adopte avec son disciple LING QICHAO le darwinisme social des années 1890. Ils écrivent des ouvrages sur le triste destin de nations aux idées étroites (Turquie, Inde...) et sur les succès remportés, dans la survie des nations les plus aptes (Russie de Pierre Le Grand, Japon de l'ère Meiji). Ardents nationalistes, ils espèrent que les Qing peuvent encore faire le salut de la Chine. En s'appuyant sur l'exemple donné par les missionnaires protestants, ils font appel à la presse et aux sociétés d'études, lesquelles ont pour habitude de soutenir les discussions portant sur les questions d'intérêt général par des imprimés et des rassemblements publics. KANG YOUWEI défend même l'idée de faire du culte de CONFUCIUS une religion nationale organisée. Mais son grand espoir est d'avoir l'oreille de l'empereur et de réformer la Chine de haut en bas.

Pendant ces 100 jours, entre le 11 juin et le 21 septembre 1898, l'empereur GUANGXU publie sur ses conseils quelques quarante décrets visant à la modernisation de l'Etat, de l'éducation, de la loi, de l'économie, de la technologie, de l'armée et de la police. Mais ces réformes radicales, vu la déliquescence de l'administration impériale et l'attentisme de la Cour, ne sont pour l'essentiel par appliquées. Les fonctionnaires attendaient de voir l'action de l'impératrice douairière, qui avait pourtant délégué l'essentiel de ses pouvoirs. Comme l'ensemble de l'establishment se sentait menacé par les changements proposés, il soutint un coup d'Etat militaire, avant que le pouvoir mandchou se décide à soutenir activement la société secrète paysanne des Boxers dont la révolte de 1898-1901 signe la faillite intellectuelle de la dynastie...

   C'est avec une méthode assez contestable sur le plan de l'histoire textuelle que KANG tente d'opérer la réforme radicale de l'Etat et de la société chinoises. dans son Étude critique de Confucius comme réformateur des institutions (1897), comme dans d'autres de ses ouvrages, il tente de recentrer toute la tradition chinoise sur la personne de Confucius, transfigurée de manière à rivaliser avec les figures de proue des autres grandes religions, le Boudha, le Christ ou Mahomet. "En exaltant Confucius, écrit Anne CHENG, comme le plus grand saint et le plus grand réformateur de tous les temps, Kang se voit sans doute lui-même sous les traits d'un sage, d'autant qu'il est salué par ses pairs comme le "Martin Luther du confucianisme". Mais paradoxalement, l'universalisation d'une nouvelle religion confucéenne allait en réalité dans le sens d'une déconfucianisation de la tradition."

 

Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002. John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Tallandier, 2013. Marianne BASTID, Kang Youwei, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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