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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 10:13

La militarisation, loin d'être un état donné de la société, est beaucoup plus un processus, rapide ou lent, souvent lent, réversible, et très lié aux logiques de conflits armés ou de guerres extérieures et civiles. Si la guerre ne produit pas forcément une militarisation globale des activités d'une société, la militarisation, à coup presque sûr, suit des guerres et en prépare d'autres. Le processus de militarisation qui marque la société chinoise vient de loin lorsque la République est proclamée. Il a pour origine une conjoncture historique bien précise et ne constitue pas une fatalité. Pendant très longtemps, la majeure partie de la société chinoise se tient et est tenue à l'écart des entreprises guerrières, souvent courtes mêmme si elles sont terriblement destructrices. Puis, lors de la dynastie mandchoue s'opère progressivement une orientation globale (via la fiscalité et la présence permanente de troupes sur le territoire) des ressources vers des activités militaires. Les dynasties qui se reposent que sur la force militaire (même si l'idéologie confucéenne maintient un grand respect des hiérarchies et des ordres venant "d'en haut") ont tendance à faire cela

On pourrait faire un parallèle fort avec l'évolution de la Russie (et même de la France au tournant des XVIII-XIXe siècles), d'autant plus fort que les révolutions marxistes donnent naissance, en prenant appui sur ces traditions de militarisation, à des sociétés elles-mêmes militarisées, et ce de manière spectaculaire vu les nouveaux moyens de communication et de propagande mis à la disposition des régimes politiques, eux-mêmes marqués par la guerre, nés souvent dans la guerre et... ne trouvant parfois la survie que dans la guerre civile, avec des évolutions bien spécifiques. Sans doute ces processus de militarisation sont-ils plus prononcés et plus apparents  (présence de troupes, commandement militaire d'entreprises, de services, priorités d'allocations des ressources sous forme d'acheminement de nourriture ou autres produits, collecte de l'impôt sous protection militaire...) aux frontières au cours ou après une guerre étrangère, ou encore pendant et après une guerre civile où tous les territoires d'une région, villes et campagnes, peuvent alors faire l'objet d'une présence permanente, visible et ostentatoire. 

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN décrivent un tel processus avec la liquidation de la rebellion Taiping après 1850 par la militarisation. "Il s'agissait de maintenir l'ordre au sein d'une population rirale aussi rétive que croissante. Il en résulta un problème d'ordre institutionnel : comment le pouvoir dynastique pourrait-il maintenir son contrôle sur l'armée, l'élément wu de l'empire? Les dynasties avaient renoncé à la conscription de masse depuis l'empereur Qin. Pour étoffer leurs troupes, les Han et les régimes ultérieurs avaient fait appel à des prisonniers et à des indigents aussi bien qu'à des mercenaires et à des professionnels (souvent combattants de père en fils). Sous les Qing, les garnisons des bannières, aux fonctions stratégiques, avaient été supplantées par des forces de l'ordre dispersées. Les unes et les autres s'étaient avérées incapables d'empêcher l'ascension de la secte du Lotus blanc. Dans les premières décennies du XIXe siècle, l'augmentation du désordre local avait suscité la prolifération de milices locales." Citant Philip KUHN (Rebellion and Its Ennemies in Late Imperial China : Militarization and Social Structure, 1764-1864, Harvard Université Press, 1976), nos auteurs continuent : "les rangs des milices étaient composés de soldats à mi-temps - "ni purement militaire, ni purement civils", mais un peu des deux. Ainsi (dixit Frederic WAKEMAN Jr) a décrit comment la gentry de Guangzhou organisa les villages, au cours des décennies 1840 et 1850, pour contrer les Britanniques. Les fonctionnaires Qing se trouvaient pris dans un dilemme : le fait de s'opposer au sentiment xénophobe de la population pouvait  se retourner contre la dynastie, mais la favoriser pouvait provoquer des réprésailles britanniques. En tant que force militaire aux mains du peuple ou, à tout le moins, aux mains de la gentry locale, la milice était une arme à double tranchant. Pékin ne souhaitait plus confier à l'élite locale le soin d'organiser et de financer les milices, à moins qu'elles ne fussent strictement placées sous l'autorité de magistrats locaux dans le cadre d'un système "à la fois contrôlé par l'Etat et administré par la gentry". Sur cette base, des centaines de villages se virent affecter des milliers de miliciens, organisés de façon à pouvoir répondre, sur de vastes zones territoriales, aux ordres de l'Etat transmis par l'intermédiaire de vastes associations issues de la gentry.

Une telle mobilisation put s'appuyer sur les divers réseaux déjà en place. L'un d'entre eux était le registre haojia, qui recensait tous les foyers et ceux de ses membres aptes à servir de main-d'oeuvre. Un autre était formé par les puissants lignages, qui liaient les individus par parenté, communauté de propriété et de culte des ancêtres. Un autre encire était le marché commun formé par les villages d'un territoire donné. Mêlé à tous ces différents réseaux - administratifs, sociaux, économiques -, le système des milices était en mesure, non seulement de contrôler les zones rurales, mais aussi de supplanter le contrôle exercé sur eux par le gouvernement. En conséquence de quoi, au cours des années 1850, Pékin confia à des fonctionnaires de confiance, comme Zeng Guofen, le soin d'organiser les milices dans leurs zones natives, mais leur emploi devait constituer uniquement un dernier recours pour affronter les situations désespérées. La viabilité du réseau des milices reposait sur la possibilité d'identifier et de localiser tous les combattants qui les composaient. Les sociétés secrètes comme les Triades, qui opéraient parmi les contrbandiers le long des routes de transport et parmi les réfugiés que l'on voyait déferler sur les routes en temps de famine - ou à l'occasion d'autres désastres, comme les inondations et les invasions -, étaient des entités étranges et difficiles à contrôler. Les plus dangereuses d'entre elles étaient des sectes rebelles, comme les Taiping, animées par un foi singulière dont découlait leur cohésion. Deux éléments étaient donc nécessaires si l'on voulait maîtriser leur fanatisme. Le premier consistait à faire revivre l'idéologie confucéenne, pour laquelle l'ordre social dépendait des relations personnelles entre les généraux et les officiers, et entre les officiers et leurs hommes. Pour le dire brièvement, si on voulait qu'elle fût efficace, la chaîne de commandement devait s'appuyer sur des rapports personnels de loyauté, sur le respect de l'autorité et le comportement exemplaire des dirigeants. Des études portant sur la province du Hunan montrent que les lettrés-généraux, comme Zeng Guofan, durent tâtonner avant de résussier à former ce qui allait devenir l'armée du Hunan et d'autres troupes régionales similaires qui vinrent à bout de la rébellion. Simples milices locales à l'origine, ces troupent finirent par acquérir le statut de forces combattantes à part entière (...).

Le second effort qu'il fallait entreprendre pour réussir à maitriser les insurgés dut de créer de nouveaux impôts. Il s'agissait de financer l'effort de guerre. Dès lors qu'ils avaient consciemment embrassé la part idéologique du conflit, il fallait s'assurer que les contributions financières des membres aisés de la gentry fussent payées. En dehors de cette source principale de financement, le pouvoir central pouvait compter sur la vente d'offices et de diplômes - avec le statut social qui y était à chaque fois attaché. La dynastie en était donc réduite aux dernières extrémités. Après 1853, ce pendant, le recours principal fut l'imposition d'une nouvelle taxe sur le commerce, prélevée sur les marchandises stockées ou en transit. Comme son taux était très bas, elle se fit connaitre sous le nom d'impôt du "millième". Cette nouvelle taxe prospérait grâce à un commerce intérieur en pleine progression (...).

Il faut souligner que (ce millième) fut d'abord mis en place sous contrôle provincial et local, et non pas central. (...) Pour le dire brièvement, (ces) taxes, tout comme le système des milices et les armées régionales qui en dépendaient, étaient des institutions de l'Etat, mais en termes symboliques seulement. Il en résultait un nouvel équlibre du pouvoir entre le gouvernement central et les gouvernements des provinces, que le temps fit progressivement pencher en faveur de ce dernier. 

Les armées régionales qui exterminèrent les Taiping furent organisées par des hommes qui non seulement partageaient un même façon de voir, une même idéologie, mais faisaient en outre - notamment par leurs liens de parentés, par les liens de professeur à étudiant, par les liens entre étudiants d'une même promotion - partie intégrante de la classe dirigeante chinoise." Reprenant encore Philip KUHN, ils poursuivent : "l'étroite intégration de l'élite du Hunan" était due à la fois "au système académique des Qing et au réseau de patronage et de loyauté qui traversait toute la bureaucratie". Sous la menace de l'hétérodoxie et de l'invasion étrangère, la classe dirigeante subsistait en demeurant loyale envers l'ordre confucéen. Après les années 1860, son unité de pensée et d'action commença progressivement à se dissiper.

Entre temps, les armées régionales devinrent des forces provinciales régulières et de nouvelles académies navales et militaires commencèrent à former des officiers que le statut de soldats-lettrés auréolait de prestige. Ils devinrent des officiers de métier spécialisés au sein d'une organisation militaire moderne. Les meilleurs d'entre eux se retrouveraient, entre 1916 et 1927, à la tête d'une génération de chefs militaires républicains."

Plus loin, nous pouvons lire, sur ce processus de militarisation qui mêlent ici des éléments clefs pour le comprendre et en faire même un cas-type plus ou moins transposable dans d'autres lieux et d'autre temps. "Parmi les forces en présence lors de la révolution de 1911, les plus puissantes dans chaque province étaients, d'une part, le gouverneur militaire, chef de la nouvelle armée, et, d'autre part, l'élite urbaine réformiste qui formait la nouvelle assemblée provinciale. Ces deux éléments se trouvaient à la tête de chaque province sécessionniste. D'une façon générale, le gouverneur militaire représentait la troisième génération issue du mouvement de militarisation qui avait vaincu les Taiping, tandis que l'assemblée provinciale émanait de son côté de la gentry de la génération précédente, dont les membres, à la fin de la dynastie Qing, avaient dirigé des entreprises d'intérêt public. Le constitutionnalisme était devenu le mot d'ordre du jour, mais l'étroitesse d'esprit et l'égoïsme des princes mandchous restés au pouvoir après la mort de l'impératrice douairière, en nombre 1908, rendaient impossible l'établissement d'un régime monarchique constitutionnel. (...). 

La République chinoise commença son histoire en étant dotée de certains attributs du libéralisme politique : une presse libre ; des assemblées élues représentant les élites locales dans de nombreux comptés, préfectures ou provinces ; et un parlement national essentiellement organisé par le nouveau Parti national (le Kuomintang). Malheureusement, l'autocratie impériale n'avait pas été déracinée, et on ne trouvait rien qui fût susceptible de prendre sa place de manière adéquate." Se formèrent alors ces "seigneurs de la guerre" directement issus des autocraties de province, tous appuyés sur les réseaux de solidarité décrit précédemment. Les nouvelles assemblées furent dissoutes et les élites locales perdirent leurs moyens de contrôle sur le système militaire-fiscal-entreprises publiques. Même si des réformes de tout genre sont édictées, les projets de modernisation n'aboutissent pas, car ils devaient être mis en oeuvre par une bureaucratie centrale en état de décomposition. Ayant hérité "de la gentry le pouvoir qu'ils exerçaient sur la société, les gouverneurs militaires et les assemblées provinciales de 1911-1912 en avaient également hérité une grande aversion pour les désordres prolongés, déclencheurs d'insurrections paysannes." Ils favorisaient la stabilité et l'autocratie impériale allait dans le même sens entre limitation de pouvoir réel et d'initiatives du peuple (malgré les rhétoriques dominantes) et frein dans l'oppression de ce même peuple par les élites locales. L'élite provinciale préfère accorder sa confiance en une dictature personnelle (celle de YUAN en l'occurence, mort en 1916) que de forcer le changement. "C'est ainsi que le conservatisme contrecarrait toute révolution sociale. Les gouverneurs militaires, dont le pouvoir émanait des forces armées, lesquelles avaient récemment augmenté leurs effectifs, ne pouvaient prétendre à un autre destin que celui de généraux de province ou de seigneurs de la guerre. L'idéologie conservatrice de la gentry n'était pas en mesure de ranimer la foi confucéenne par laquelle les nouvelles classes urbaines auraient pu soutenir le nationalisme chinois. Bien au contraire, les élites locales avaient brisé le moule de la gentry, et les lignages s'efforçaient à présent de préserver leur domination locale par toutes sortes de moyens" : commerce, industries de la soie et du sel, force des armes, possession d'entreprises et hégémonie culturelle globale. 

   Les élements de militarisation, ainsi mis à jour dans l'histoire de la révolution chinoise de 1911, s'agencent de manière dynamique afin de drainer les ressources à des fins militaires ou entre les mains de possesseurs de la force armée, en s'épaulant d'une armature idéologique séculaire. Fiscalité finançant en priorité des programmes militaires ou militarisés, Bureaucratie de contrôle des choses et des hommes (jusqu'à l'observance des rites...), traditions hiérarchiques d'ordre matériel et moral (entre hommes, mais aussi entre femmes et hommes...), forces armées omniprésentes (qui organisent à la fois la police et la "défense" et qui surveillent le déroulement d'opérations fiscales), Entreprises publiques, commerce, justification idéologique (et même cosmologique) des inégalités, forment une dynamique qui s'oppose à tout changement. Ce changement qui semble ne pouvoir intervenir qu'à la faveur d'un désastre de premier ordre (une invasion étrangère massive par exemple, ici par l'intermédiaire des moyens de communication que constituent le chemin de fer et le télégraphe) qui rebat tous les éléments de cette militarisation. De cette redistribution, à travers la République chinoise, période qui s'étend de 1912 à 1949, découle d'autres formes de pouvoir ou d'anciennes formes rhabillées idéologiquement, d'autres équilibres de pouvoir ou une autre forme de militarisation...

 

SOCIUS

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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