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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 10:43

        Plusieurs courants de recherche co-existent et s'influencent d'ailleurs souvent réciproquement dans les recherches de la comptabilité critique anglo-saxonne. Plusieurs auteurs indiquent le contenu de ces courants tout en mettant souvent en garde contre des effets de mode et la superficialité de certaines études, plus dues à ces effets qu'à une réflexion sérieuse et procédant d'un programme de recherches. Mais cela n'est pas propre à ce domaine car actuellement dans beaucoup de sciences (physiques ou sociales), la recherche de la notoriété, source de subventionnement divers, provoque une course entre auteurs dans les publications, à celui qui fera le plus grand nombre d'articles, même si ceux-ci comportent beaucoup d'emprunts et peu d'avancées réelles... La remarque est sans doute aussi de plus en plus valable pour le champ de la critique francophone, quoique les études font davantage appel à des données de terrain plus qu'à des références auprès d'auteurs à côte élevée.

     Sur les recherches anglo-saxonnes, les recherches sont cataloguées en de multiples courants entre lesquels, avec peine, certains auteurs tentent de cerner les spécificités.

Ainsi BAXTER et CHUA (Alternative management accounting research - whence and whither, Accounting, Organization and Society, 2003) proposent 7 courants de recherche alternatifs (à partir des articles parus dans AOS en 1976 et 1999). COOPER et HOPPER (Critical Theorizing in Management Accounting Research, Handbook of Management Research, Elsevier, volume 1, 2007), de leur côté, identifient trois grands courants, en opérant des regroupements. Il est difficile de se faire une idée de la recherche réelle, car les recherches se font tout azymuts, ne forment parfois pas leur objectif principal dans une étude de la comptabilité et des pratiques autour, ne sont parfois pas suivies comme dans un long programme. Ce qui en ressort, c'est tout de même un ensemble de critiques qui font percevoir comme nécessaire une refonte des méthodes et des fondements de la comptabilité.

BAXTER et CHUA définissent ces 7 courants :

- L'école du design non rationnel s'intéresse à l'influence de l'ambiguïté des buts, à la nature politique des processus de prise de décision et à la nature locale et incrémentale des solutions mises en oeuvre. Elle s'appuie sur les travaux de CYERT et MARCHE, MARCH et OLSON.

- Le courant de la recherche naturaliste qui étudie les pratiques comptables dans leur environnement quotidien. Pratiques très différentes d'une organisation à l'autre et incorporant surtout des normes locales.

- Le courant de l'alternative radicale qui relie la comptabilité aux politiques d'émancipation. La comptabilité est perçue comme un moyen de perpétuer les inégalités. Elle n'est pas neutre mais est un instrument idéologique. Cette perspective s'appuie sur les travaux d'HABERMAS.

- Le courant qui s'appuie sur une théorie néo-institutionnelle et se focalise sur les règles sociales comme principal élément d'explication des pratiques. Les techniques comptables y sont souvent présentées comme des mythes rationnels qui confèrent de la légitimité aux actions.

- Le courant qui repose sur la théorie de la structuration sociale et insiste sur le rôle des actions individuelles (agency) et de lroduction des structures sociales. Suivant les perspectives décrites par GIDDENS, la comptabilité est décrite comme une structure permettant la répétition des pratiques.

- Un sixième courant reprend les approches foucaldiennes (de Michel FOUCAULT) et analyse les conditions qui rendent possibles les techniques comptables. Ce sont les pratiques organisationnelles et sociales et les ensembles de connaissances qui définissent l'action. Contrairement aux perspectives néo-institutionnelles, le présent n'a rien d'inévitable mais beaucoup de comportements en interaction et imprévisibles contribuent à le façonner. On y retrouve des études sur la disciplinarisation (Surveiller et punir) : la comptabilité est vue comme un instrument de discipline des salariés aux objectifs de la direction.

- Le dernier courant s'appuie sur les approches latouriennes (LATOUR) qui présentent les inscriptions comptables comme des constructions sociale au sein de réseaux d'acteurs. Les inscriptions fabriquées deviennent peu à peu des boites noires qui ont l'apparence de faits.

COOPER et HOPPEER définissent trois niveaux de regroupement de ces courants (ils pointent d'ailleurs leurs chevauchements) dont le nombre pourrait en fait être augmenté aisément :

- La perspective du labour process theory, s'inspirant du marxisme, qui s'intéresse au conflit portant sur la production et la répartition de la richesse créée. Une attention particulière est portée aux contradictions des processus sociaux, aux relations sociales récursives, aux façons dont le changement est mené par les contradictions et comment les équilibres obtenus sont finalement instables. 2galement aux mécanismes de reproduction des hiérarchies. La comptabilité a pour but dans un tel système de désigner qui en sont les "gagnants". C'est le langage idéologique utiliser pour imposer des "solutions" aux travailleurs et autres acteurs, ces "solutions" étant toujours remises en cause dans des rapports de forces complexes.

- La critical theory mobilise HABERMAS et BOURDIEU. Dans les deux cas, il s'agit d'étudier ce qui permet aux gens de comprendre, d'accepter et de planifier leurs actions. Il existe des institutions (marchés, Etat...) qui enferment la rationalité et privent les acteurs d'autres modes de rationalités issus du live-word.

- Le post-structuralisme s'appuie sur des théories du pouvoir et de l'identité. Des théoriciens qui trouvent trop rigides les deux grandes approches précédentes mobilisent alors FOUCAULT, dans son analyse des mécanismes de pouvoir et de disciplinarisation. Les chercheurs en comptabilité critique décrivent la comptabilité comme un moyen de rendre les sujets visibles et gouvernables. La dimension généalogique montre comment elle vient d'événements complexes, dispersés qui permettent l'émergence de nouveaux discours et savoirs qui n'ont pas qu'une seule origine. Il s'agit de savoir comment une forme de savoir conventionnel peut constituer une alternative. Certains vont plus loin et nient l'existence de structures profondes, comme par exemple LATOUR et l'Actor Network Theory. 

D'autres auteurs comme MACINTOSH (Accounting, Accountants and Accountability, Routledge, 2002) apportent d'autres visions : il part de l'idée que la comptabilité est en crise, une crise d'une magnitude sans précédent. La reconnaissance des immatéreisl en est une illustration ainsi que les récents scandales comptables. Il s'agit d'une crise de représentation. La comptabilité ne représente plus les choses en elles-mêmes mais s'est détachée de la "réalité". Cet auteur rappelle la dette des recherches tant en comptabilité financière qu'en comptabilité de gestion à l'égard des intellectuels français et insiste sur l'apport de 5 d'entre eux : LYOTARD pour son analyse du langage, DERRIDA pour la déconstruction du sens, BAUDRILLARD pour ses développement sur l'hypertextualité, FOUCAULT pour son analyse de la disciplinarisation et BARTHES pour son analyse sur la sémiotique. 

Parmi les nombreuses contributions qui classifient ces recherches anglo-saxonnes, retenons le travail de MACINTOSH et HOPPER (Accounting, the social and the political : Classics, Contemporary and Beyond, Elsevier Science, 2005) qui reprennent 35 textes "classiques" de la comptabilité critique.

 

    La recherche critique française repose moins sur le jeu théorique entre les auteurs et plus sur l'analyse du terrain, sur les pratiques, sur les dispositifs et les grands discours les supportant (efficacité, performance, responsabilité) et aux liens qu'ils entretiennent entre eux. Les recherches françaises en comptabilité critique occupent une place importante dans les publications françaises et à l'international, notamment avec les contributions de Michel CAPRON, Bernard COLASSE et Jacques RICHARD. Mais peut-être ne faut-il pas les surestimer, notamment sur le plan de l'impact de ces recherches françaises sur les pratiques internationales (Bernard COLASS, Dictionnaire de comptabilité, La découverte, 2015)... Elle peuvent être regroupées en plusieurs thèmes, toujours selon Nicolas BERLAND et Anne PEZET :

- L'évolution du métier et des institutions : séries de recherches divisées entre études sur les normes comptables et études du contrôle de gestion. Pour ce qui est des normes comptables, les changements institutionnels récents, avec le développement des normes internatinales (IFR) ont conduit à des réflexions sur les transformations institutionnelles (CAPRON et CHIAPELLO, 2005, par exemple). Ces études s'inscrivent dans une tradition ancienne de recherche visant à questionné les rapports entre la comptabilité et le capitalisme.

- L'évolution des pratiques, le changement et la société. Qeuls changements affectent les méthodes et les pratiques comptables et quelles en sont les conséquences? On citera les études de ALCOUFFE, BERLAND et LEVANT (The role of actor-networks in the diffusion of management accounting innovations, a comparative study of budgetary control, GP method and Activity-Based Costing in France, Management Accounting Research). 

- Réflexions épistémologiques et méthodologiques. L'aaproche critique est assez récente, dans un champ académique dominé par le mainstrean. Aussi un certain nombre d'auteurs s'attachent à des réflexions épistémologiques : BESSIRE (2002), MORICEAU (de 2001 à 2007), et FRONDA (2000). Ces considérations peuvent prendre la forme d'une interrogation poussée sur des "fondamentaux", généralement indiscutés, de la comptabilité et du contrôle : BOURGUIGNON, BESSIRE... 

- La RSE (responsabilité sociétale des entreprises), la gouvernance, l'éthique et leurs liens avec la comptabilité. De façon générale les deux ouvrages de CAPRON et QUAIREL (La responsabilité sociale de l'entreprise, collection Repères, La Découverte, 2007 et Mythes et réalités de l'entreprise responsable. Acteurs, jenjeux, stratégies, La Découverte, 2004) replacent les pratiques de RSE dans leur contexte et adoptent, parfois, un ton relevant des critical studies. Un certain nombre d'auteurs s'intéressent à la figure des parties prenantes (PESQUIEUX, MORICEAU). BERLAND (2007) se demande lui quel crédit il faut accorder aux indicateurs de la RSE et se livre à une analyse symétrique avec les indicateurs financiers et opérationnels plus traditionnels. BERLAND et LOISON (2008) revisitent l'histoire et le fonctionnement actuel d'un outil de pilotage de la performance environnementale et montrent comment cet outil se construit en réaction aux attentes de la société mais contribue également à les façonner. Cette approche outil est partagée par MOQUET et PEZET (2006) qui analysent les dispositifs de la RSE comme des véhicules matériels agissant entre les idéaux de la responsabilité et leur traduction sous formes de rôles sociaux. Enfin, LOISON et PEZET (2006) retracent l'histoire d'une controverses environnementale mobilisant activement des dispositif. Peuvent être incluesn des réflexions de BOURGUIGON (2007) sur l'éthique des systèmes de gestion, comme toutes les réflexions sur la gouvernance des entreprises et le rôle joué par la comptabilité dans cette gouvernance (PESQUEUX, LAMBERT et SPONEM). BESSIRE (2005) s'interroge sur la signification cachée de la montée du discours sur la transparence depuis quelques années.

  On remarquera avant d'aborder le bilan et les limites de telles études que les auteurs abordent rarement la question de la responsabilité sociale des entreprises à travers les usages de la comptabilité et se cantonnent - thème sans doute nettement moins "politique" et moins "taxé de marxisme" aux responsabilités sociétales (environnement surtout).

 

Nicolas BERLAND et Anne PEZET, Quand la comptabilité colonise l'économie et la société, Les études critiques en management, une perspective française, Presses Universitaires de Laval, 2009, archives-ouvertes.fr.

 

SOCIUS

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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