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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 13:05

  L'addiction est souvent analysée qu'en tant que phénomène polymorphe centré sur le fonctionnement physiologique de l'individu, avec toutes les réflexions sur les thérapeutiques  que (individuelles et collectives) que cela comporte. Plus rarement comme faisant partie d'un ensemble social qui à la fois la favorise et la combat, de la part d'acteurs aux vues (et aux intérêts) opposées en ce qui la concerner. Le conflit intra-psychique au coeur de l'addiction est bien plus étudié que les conflits sociaux dont lesquelles elle s'inscrit. On pourra préférer une vision restreinte de l'addiction à des phénomènes physiologiques et psychologiques de dépendance à des drogues dures ou douces, légales ou illégales (alcoolisme, toxicomanie...) ou une vision élargie à des problématiques sociopsychanalytique causés par certaines habitudes positivées par la société et relativement (ou absolument) négatives pour l'organisme (tabagisme, audio-visuel, jeu, argent, automobile...).

    Très précisément, ce sont les approches neurologiques qui occupent la majeure partie du champ discilinaire et la majeure partie des réflexions des spécialistes et des thérapeutiques, avec une tendance toutefois (relativement faible ou forte suivant les pays et les... fonds engagés...) à l'élargissement à des phénomènes de société et des considérations psycho-sociales.

Ainsi Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO décrivent l'ensemble des thématiques examinées de la manière suivante : "Le cerveau humain est uniformément recouvert d'une couche de substance grose contenant les corps cellulaires des neurones qui assurent des fonctions conscientes. Au-dedans de ces structures dites corticales, on trouve, au sein de la substance blanche interne du cerveau, ds structures grises profondes qui régissent notre vie inconsciente. Elles interviennent pour coordonner nos moyens d'action face aux situations évaluées comme critiques par le cortex cérébral. 

Dans cette partie du cerveau, que l'on appelle "cerveau basal" en raison de sa position anatomique, se trouvent des neurones qui produisent des substances chimiques stimulatrices ou inhibitrices agissant sur des systèmes neuronaux qu'elles contrôlent. Il en résulte des effets régulateurs donnant lieu à des équilibres éphémères sans cesse remis en cause pour ajuster l'acitivté vitale aux besoins de l'organisme.

La fragilité de tels équilibres est révélée par leur sensibilité aux drogues. Ces dernières ont un effet nocif sur les états chimiques du cerveau basal car elles interfèrent avec ce que les biologistes appelles le système hédonique, dont les lignes générales sont maintenant identifiées. Il en résulte une déconnexion du plaisir et des besoins qui génère peu à peu chez les consommateurs réguliers de drogues le manque et la dépendance. On appelle addiction cette situation pathologique que l'on qualifiait autrefois de toxicomanie. 

En juin 1998, le gouvernement français a décidé d'étendre les tâches de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) jusque-là réservées aux drogues "illicites", à la prise en compte des effets, à tous les niveaux, de la consommation de psychotropes licites (tabac, alcool). Cela s'est traduit par le lancement d'un plan triennal qui a permis de promouvoir des études cliniques, sociologiques, épidémiologiques et neurobilogiques sur le problème de l'abus de substances psychoactives. L'addictologie (étude et traitement des addictions) est devenue désormais une discipline bien établie. Ainsi, la Revue alccologie a modifié son intitulé, devenant la Revue alcoologie et addictologie. Il existe désormais un diplôme d'addictologie, un Collège national des enseignants universitaires d'addictologie (CNEUNA), des cliniques, des centres à l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris, des colloques, des revues... On peut espérer que cet effort sera poursuivi en dépit de la pression des lobbys, alcoolier en particulier."

 La définition de l'addiction varie en fonction des facteurs considérés comme l'indique Mathilde SAÏET, psychologue clinicienne, maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l'université catholique de l'Ouest. Elle constate d'abord le florilège d'addiction : dépendances classiques à des substances, drogues, tabac, alcool, psychotropes ; conduites entrainant des dépendances, sous la présence de toxiques, boulimie, anorexie, jeux d'argent et video (cyberdépendance), fièvre des achats, sexualité, travail, sport, relation amoureuse. Ou encore scarifications (automutilations), actes criminels en série, suicide, certaines formes de cleptomanie, ou de trichotillomanie (arrachage compulsif des cheveux)... Ce qui oblige à un effort de classification et de caractérisation à l'intérieur des addictions aux substances comme des addictions comportementales.

"Sans minimiser, écrit-elle, leurs spécificités, la similitude entre les différentes conduites saute aux yeux : même passion dévorante, qu'elle s'exprime pour une substance ou pour une activité, même contrainte de la répétition, même effet de tolérance, avec la nécessité d'augmenter les doses, même exclusivité qui entraînera des difficultés financières et/ou familiales, ainsi que des sensations de manque en cas d'abstinence... Similitude qui a justifié la désignation d'une entité psychopathologique, en tout cas le regroupement sous un terme fédérateur. Sur ce dernier point, des courants psychopathologiques, aussi divergents que le comportementalisme, la systémique et la psychanalyse (à l'exception, toutefois, du mouvement issu de la pensée lacanienne) se rejoignent : ainsi, la réunification autour du concept d'addiction, consensuelle, réussit le tour de force de faire rencontrer l'approche psychanalytique francophone et l'aproche psychiatrique nord-américaine qui soutiennent d'une même voix l'élargissement de la notion d'addiction au-delà des seules toxicomanies. Ce regroupement des différentes dépendances était d'ailleurs d'jà à l'oeuvre dans la langue qui avait regroupé différents comportement à tonalité addictive autour de dénominateurs communs, qu'il s'agisse des suffixes "-isme" ou "-manies" en français, ou "-sucht" dans la langue allemande - appétence, passion ou recherche (...). 

Les approches psychiatriques, dans un intér^et taxinomique, soutiennent ainsi l'utilisation actuelle du concept d'addiction, pour proposer, à partir de la méthode sémiologique descriptive, un nouveau regroupement transnosographique. D'autres approches, comme la psychanalyse, défendent l'intér^et d'un regroupement, davantage parce qu'une valeur psychopathologique commune permet de relativiser la place des produits au sein des dépendances. Avec ce terme "addiction", généralisé aux "toxicomanies sans drogues"", la conduite de dépendance, reléguée au second plan. Selon le modèle biologique, la dépendance psychique est en effet conçue comme le simple reflet d'une dépendance biologique, produite par les propriétés d'une substance. Pourtant, dans la boulimie par exemple, il est parfaitement exclu que les propriétés chimiques des aliments soient en cause. En élargissant la réflexion au-delà de la dépendance au toxique et de ses propriétés, il s'agit donc de mettre davantage l'accent sur la fonction de la conduite, de s'interroger sur l'économie psychique en jeu et d'en souligner les mécanismes communs. car le toxique ne fait pas le toxicomane : tous les sujets exposés à la drogue n'y succombent pas. (...). A l'extrême, on pourrait imaginer que tous les usages de drogues ne relèvent pas de l'addiction, le terme addiction étant réservé aux comportement dans lesquels apparait un type de fonctionnement psychique particulier.

Avec ce nouveau regroupement nosographique, l'éventail des addictions - dépendance à une substance, à certaines conduites (...), jusqu'à une forme de relation à l'autre - ne cesse de s'élargir, au prix d'ailleurs de quelques chevauchements, quand, par exemple, on veut l'étendre au trouble obsessionnel compulsif. Le risque, bien entendu, est celui d'une dilution du concept, que le champ addictif vienne se constituer en un nouveau leurre ou fourre-tout nosographique, comme parfois celui des états limites. L'acception, parfois trop large pour qu'elle puisse garder sa pertinences, peut en effet centraliser tout et n'importe quoi (le chocolat?), devenir une catégorie où seraient classées touts les "mauvaises habitudes"... Et qu'on aboutisse ainsi, paradoxalement, aussi bien à un appauvrissement du concept qu'à une pathologisation de toute l'activité relationnelle, avec tous les accents moralisateurs que cela peut impliquer. Certains auteurs ne voient pas d'inconvénients à conserver le prédicat, à la condition de le conserver dans les limites de ses potentialités, c'est-à-dire uniquement descriptives (Pierre-Laurent Assoun). Ainsi, parmi les dépendances, il y a deux façons possibles d'employer le terme, formant deux catégories : un noyau dur, comportant les addictions stricto sensu comme la dépendance aux substances, la boulimie, le jeu pathologique, et un autre groupe, dans lequel le terme addiction est davantage employé dans un usage métaphorique : suicide addictif, sexualité addictive, achats addictifs. Au-delà de ces critiques, le concept d'addiction pose un problème épistémologique et méthodologique : le regroupement avec d'autres troubles implique une réunification avec des pathologies actuellement dispersées dans la nosographie ; par ailleurs, si on édifie le concept psychopathologique "organisation addictive", comment la positionner par rapports aux troubles classiques : névroses, psychoses, perversions, états limites?"

En fin de compte, constate notre auteur, l'addiction, à la croisée de différents champs est davantage un état de rechercher et de remise en question qu'une entité bien établie. La "perte de  liberté de s'abstenir" semble être une voie qui pour l'instante sa préférence.

Il faut souligner que dans la justification de leur dépendance, le sujet se dit "libre" et lorsque s'amorce la remise en cause de cette dépendance (aux drogues ou comportementale) surgit la revendication de cette liberté, un des élément clé de l'addiction étant bien la puissance de l'inconscient, même dans la confrontation au spectacle de ses résultats (biologiques et/ou sociaux).

 On retrouve la même approche de l'addiction chez Patrick PHARO, directeur de recherches et enseignant à l'université Paris V.

"Il se trouve (...) que le langage ordinaire ne trahit pas vraiment les conceptions savantes, qui admettent aussi :

- une continuité entre les usages modérés ou occasionnels, abusifs et risqués, extrêmes et nocifs d'une substance psycho-active ;

- une parenté neurobiologique ente les abus de substances et ceux de certaines pratiques qui vont des conduites alimentaires aux pratiques sexuelles, en passant par le jeu, le travail, le sport, les achats... et qui incluent aussi les compulsions diverses et les impulsions non retenues.

On suppose en outre aujourd'hui que la recherche d'émotions positives et l'évitement des émotions négatives associés aux propriétés stimulantes ou sédatives de certains produits ou pratiques auraient pu constituer un avantage évolutif au cours de l'évolution naturelle de l'espèce (Saah, The evolutionary origins and signifiance of drug addiction, Harm Reduct Journal, 2005). Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'intensification toujours possible de n'importe quelle habitude susceptible de susciter du plaisir ou un sentiment de bien-être, dont témoigne d'une certaine façon l'usage courant du terme addiction. Et on peut s'inspirer de ce double usage savant et ordinaire du terme addiction pour essayer de comprendre les tendances et les destinées des consommations psycho-actives qui alimentent le bien-être des êtres humaines, tout en provoquant parfois un certain nombre de catastrophe individuelles." 

La problématique de l'addiction rejoint celle de l'aliénation, lorsque la dépendace fonctionnelle s'accompagne de contraintes qui vont au-delà du choix individuel supposé, "soit que les conditions du fonctionnement soient imposées de façon plus ou moins brutale ou insidieuse par une source extérieure, comme c'est le cas dans les différentes aliénations sociales ou politiques, soit que le fonctionnement lui-même entraîne une série de désagréments qui risquent de lui faire perdre ses propriétés de bien-être, comme c'est le cas précisément dans l'addiction à une substance psycho-actie ou à une pratique envahissante." Les pratiques qui entrainent une addiction peuvent être très diverses. Ces pratiques peuvent avoir, à un degré ou à un autre, des effets psycho-actifs. On peut considérer l'adiction "comme le passage d'une consommation psycho-active fonctionnelle, qui est l'ordinaire de n'importe quel sujet humain, à une consommation pyscho-active susceptible de satisfaire plusieurs des critères répertoriés dans les classifications psychiatriques de l'addiction. Il est en outre intéressant de remarquer que les conditions sociologiques d'un tel passage sont aujourd'hui considérablement favorisées par certains phénomènes tels que l'extrémisation des consommateurs ou l'accessibilité accrue à n'importe quel produit ou pratique." Il prend l'exemple de la prise d'alcool ou de drogues, autrefois très ritualisée et avec des formes moins dure, qui, dans les temps moderne voient apparaitre des préparations de plus en plus pures, que l'ouverture des sociétés et des marchés a en outre rendues disponibles bien au-delà des contextes restreints dans lesquelles ces produits étaient apparus. "Ces phénomènes d'extrémisation et de disponibilité élargie, auxquels s'ajoutent encore les poly-consommations qui aggravent la toxicité des produits pris séparément, concernent aussi bien entendu les produits alimentaires, avec des préparations riches en sucre, en graisse, en sel ou en vitamines, et de nombreuses pratiques courantes, comme par exemple les pratiques sexuelles ou les jeux associés à la libéralisation et à la marchandisation des moeurs, ou encore les sports et le travail intensifés par la recherche accrue des performances." Violences dirigées contre eux-mêmes, violences tournées vers les autres, délinquances d'appropriation constituent également des faits générés par les nombreuses addictions.

On pourra ajouter que la prise en compte des addictions génératrices de faits plus ou moins destructeurs contre la personne ou contre autrui dépend beaucoup de l'environnement culturel et économique qui lui-m^eme, favorise et récompense celles-ci. Les résistances multiples à leur analyse trouvent des sources économiques (et politiques) : les addictions sont parties inhérentes du fonctionnement social et économique. Tenter d'analysezr ces addictions et proposer des "remèdes" ne peut se faire souvent sans une remise en cause, plus ou moins radicale, du système socio-économique dans son ensemble. C'est d'ailleurs pourquoi il est difficile de lutter contre les addictions - malgré leurs effets dévastateurs, témoins en sont les mutiples activités qui tentent de réduire les consommations de substances psycho-actives comme les stupéfiants, l'alcool, le tabac... On retrouve à l'échelle de la société - mais de façon surmultipliée par les intérêts économiques en jeu - les dépendances individuelles. On trouve dans les écrits d'auteurs comme Patrick PHARO, l'écho de ces difficultés : dans une société qui se dit libérale, où exclure toute contrainte semble faire figure de credo, on ne peut stigmatisé les individus, premières victimes. On ne peut non plus contraindre aux soins. Limiter des libertés individuelles fait partie d'un dilemne, même s'il s'agit de rendre les individus à la liberté compromise par ces addictions. Ce serait priver à terme les individus de la recherche du plaisir.

On peut comprendre que, sans analyse d'ensemble, sociopsychanalytique par exemple, ou encore sans critiques profondes du système socio-économique lui-même, que les conséquences des addictions seules puissent être motrices de thérapeutiques efficaces à moyen et long terme... 

 

Patrick PHARO, Addiction, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Mathilde SAÏET, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2011. Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO, Assiction, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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