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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 10:18

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, dans l'étude des soubresauts de la société chinoise qui aboutissent et qui résultent du Mouvement du 4 mai 1919, forgent le concept de "sinolibéralisme" (au sens politique Et économique), sans être d'ailleurs beaucoup repris sur ce thème. Le thème de la société civile chinoise par contre fait l'objet de nombreuses études, soit en partant (références obliges) des influences occidentales, soit en tentant de trouver dans la société chinoise elle-même, les ferments souvent bridés de celle-ci. 

Il faut à ce stade rappeler ce qu'on entend justement par société civile. Ni impliqués complètement une activité politique, ni à part entière dévolus une activité économique, les éléments d'une société civile se construisent et se pensent à l'écart et souvent contre un pouvoir central. Ils forment un tissu plus ou moins lâches de personnes et d'associations (même si elles n'en portent pas le nom) d'entraide, d'échange (souvent non marchand), d'aide humanitaire, de pensée sociale et politique (presse notamment), de savoirs universitaires ou non, ces personnes et associations désirant se mettre souvent à l'abri d'incursions étatiques ou des élites. Cette société civile peut être traversée par des préoccupations qui la mène parfois à entrer en lutte ouverte contre le pouvoir central, souvent sur des aspects très précis et limités, peut également se former et exister aux limités de la légalité, voire être le lieu d'expressions de violences multiples. Cette description large de la société civile n'est pas forcément admise par tous (elle hérisse même certains hauts fonctionnaires...). Le concept de société civile, comme le rappelle Daniel MOUCHARD, est tantôt un objet scientifique dont le périmètre peut s'avérer varaible, tantôt un concept politique connoté positivement ou négativement (plutôt positivement dans les sociétés occidentales.

"Si on excepte le cas spécifique, écrit-il, des premiers économistes libéraux (Adam Smith, Bernard de Mandeville), il faut attendre le début du XIXe siècle et Hegel pour trouver une conceptualisation systématique de cette division (entre société civile et Etat), qui deviendra centrale dans la réflexion politique moderne. On le sait, cette distinction est au coeur du système politique hégélien : la société civile étant la sphère du privé, du particulier, du travail et des échanges économiques, distinguée de l'Etat, lui-même compris comme le lieu de l'universel et du général. Cependant, distinction ne significe pas séparation radicale : selon la célèbre formule de Hegel, l'Etat est la "condition de possibilité de la société civile" ; autrement dit, celle-ci ne peut exister sans que les antagonismes qui existent en son sein ne soient dépassés par l'institution étatique. C'est précisément cette distinction que Karl Marx reprend, en la radicalisant et surtout en l'inversant. En tant qu'instrument de la classe dominante (la bourgeoisie), l'Etat est ici, au contraire de la construction hégélienne, conçu comme le "parasite" de la société civile, et celle-ci doit impérativement se débarrasser de celui-là pour réussir son émancipation.

Le parcours historique de la notion de société civile débouche donc sur l'opposition potentiellement conflictuelle entre société civile et Etat, qui va constituer l'une des grammaires politiques essentielles du XXe siècle, notamment à la faveur du développement d'Etats totalitaires - ou autoritaires - dont l'une des caractéristiques est justement d'étouffer, voire d'absorber, leur société d'enracinement. En un sens, cette opposition n'est pas que spéculative ; elle est aussi chargée d'enjeux politiques immédiats, comme on peut le voir dans la période la plus récente."

  C'est dans cette logique que John FAIRBANK et Merle GOLDMAN recherchent ce qui peut être une société civile chinoise. "L'émergence de la société civile était un phénomène inhérent à l'expansion du savoir et à la division du travail, grâce auxquels des spécialistes étaient en mesure de revendiquer leur autonomie dans leurs sphères respectives de compétences. Cependant, cette autonomie semblait toujours menacer l'ordre et l'unité de l'Etat, dont les dirigeants considéraient qu'elle dépendait de sa capacité à s'immiscer, de manière omniprésente dans la vie des individus. Le problème social universel de l'équilibre entre, d'un côté, l'autonomie de l'individu - le libéralisme politique - et, de l'autre, l'unité et l'ordee imposés par l'Etat se posait en Chine de façon inhabituellement aigüe et persistante." La raison en réside, au-delà des contingences de la structure de la pensée chinoise elle-même.

"Dans la pensée chinoise, individualisme et libéralisme étaient strictement limités par la prépondérance de la collectivité. L'individu était subordonné au groupe. Les lois chinoises avaient moins de pouvoir d'injonction que les assertions d ela moralité. Certes, le concept occidental de société civile avait un véritable équivalent dans la pensée chinoise, mais il lui fallait encore être défini. Ainsi, par exemple, l'expression et la propriété individuelles, attributions essentielles du libéralisme de l'ère victorienne, ne pouvaient-elles être goûtées en Chine qu'avec la bénédiction de l'Etat.

Ces limitations étaient apparures de façon évidente dans la pensée chinoise de la fin de la dynastie Qing. Bien que le système de croyance néoconfucéen eût été contraint d'accepter des "éléments étrangers" (la modernisation) et un nouvel enseignement, car ils étaient au moins utiles au gouvernement, il s'avèra impossible pour la dernière génération Qing d'abjurer complètement le confucianisme. Comme on pouvait s'y attendre, nombreux furent ceux qui, au contraire, s'efforcèrent de trouver  dans les modèles étrangers la possibilité de réaffirmer certaines valeurs traditionnelles chinoises. Les réformateurs japonais engagés dans la modernisation avaient proposé de combiner "l'éthique orientale et la science occidentale. En Chine, Zhang Zhidong, principal maitre à penser de son époque, mit au point sa famause formaule : "Le savoir chinoise pour la substance (....) et le savoir occidental pour la fonction (...). C'était habile, mais incohérent, car le ti (substance) et le yong (fonction) désignaient dans la philosophie chinoise les aspects corrélatifs de n'importe quelle entité singulière. Ainsi, le savoir chinois et le savoir occidental avaient-ils, chacun de leur côté, leur propre substance et leur propre fonction. Néanmoins, parce qu'elle semblait donner la priorité aux valeurs chinoises, et condamner le savoir occidental à ne représenter qu'une simple boîte à outil, la formule connut un franc succès. Des Japonais dotés d'un tour d'esprit confucianiste offrirent un autre concept utle : le parlement de type occidental pouvait, selon eux, établir une certaine harmonie entre le dirigeant et les dirigés. Le tout était de lui appliquer une logique différente. La pensée politique occidentale avait élaboré la notion d'intérêt particulier, qui recouvrait les désirs et les objectifs d'individus, ou de groupes d'individus, se trouvant en compétition les uns avec les autres. Puisqu'ils motivaient l'activité de chacun, depuis le souverain jusqu'au simple porcher, les intérêts particuliers étaient vus en Occident comme des acteurs politiques à part entière. Quant au gouvernement représentatif, il constituait un moyen de parvenir au compromis entre les multiples intérêts concurrents. Les choses se passaient différemment en Chine. Les intérêts particuliers y éaient, par définition, perçus comme égoïstes. Et la morale confucéenne condamnait l'égoïsme comme mal antisocial. C'est l'idéal d'harmonie qu'elle portait aux nues. Or, les réformateurs espéraient justement pouvoir y attendre grâce au gouvernement représentatif.

Un autre concept libéral, déformé à mesure qu'il gagnait l'Asie depuis l'Occident, était celui d'individualisme. (...). Liang Qichao, le plus influent des réformateurs, défendait l'idée que plus les individus développaient égoïstement leurs propres capacités, plus l'Etat se trouvait renforcé et enrichi. C'est de cette manière seulement que les individus pouvaient contribuer au bien-être de leurs concitoyens. A l'appui de cette idée, Liang citait le juriste suisse Johna Caspar Bluntschli : les individus naissent pour l'Etat, et non l'Etat pour les individus. De ce fondement étatiste, à partir duquel les adeptes du confucianisme avaient toujours appris à réfléchir, résultait que les droits les plus divers devaient être accordés ou refusés par l'Etat, conformément à son intérêt. Certes, toutes les constitutions chinoises mentionnent de nombreux droits, mais seulement en tant qu'idéaux programmatiques, et non pas nécessairement comme lois déstinées à être appliquées.

A l'arrière-plan de cette interprétation chinoise du "libéralisme", il y avait le présupposé que le pouvoir du souverain était illimité et autocratique. Toutefois, pour accroître la stabilité de l'Etat et son pouvoir de contrôle, l'art de gouverner du souverain pouvait évoluer, jusqu'à inclure une constitution, un parlement et des droits civiques (mais aussi des devoirs). Si les droits étaient garantis "dans les limites de la loi" cela voulait dire par autorisation du souverain. Les constitutions chinoises ne jouèrent donc jamais le rôle de fonts baptismaux de la loi, comme ce fut le cas aux Etats-Unis. Elles étaient plutôt à l'image des programmes des partis politiques américaines : l'expression d'idéaux et d'espoirs.

Ce caractère partiel du libéralisme à la chinoise pousserait donc à parler de protolibéralisme, ou de sino-libéralisme. Il s'enracine dans le côté we du concept chinois de gouvernement, celui en vertu duquel les fonctionnaires-lettrés, sans être généralement dotés de la responsabilité ou du pouvoir de les mettre en oeuvre, rédifeaient des propositions de loi sous forme d'essais ou de mémoires. Sous ce régime dit sino-libéral, la liberté d'expression était limités dans la mesure même où l'on ne pouvait se permettre d'attaquer un gouvernement local sans risquer de violentes représailles de la part de la composante wu de ce même gouvernement. Plus sérieusement encore que cette prudence nécessaire, la façon de penser des Chinois les empêchait de s'affranchir, pour reprendre les termes de Vera Schwarcz, du "culte de la subordination ritualisée" et de l'"éthique de l'asssujetissement" que l'idéologie néoconfucianiste inculquait aux individus, dès leur plues jeune âge, au sein des familles.

Enfin, sous le régime des lois chinoises, le libéralisme à l'occidentale se trouvait entravé par le système des traités inégaux. L'âge des seigneurs de la guette, c'est-à-dire les années 1910 et 1920, coïncida avec l'apogée de l'influence étrangère. Or, comme les étrangers conservaient leurs canonnières à portée de main, les armées des seigneurs d elguerre, en guise de représailles, pillaient les territoires situés à l'extérieur des ports. Ainsi non seulement la société civile à la chinoise se modelait en partie sur les institutions occidentales, mais elle était aussi protégée par cette même présence impérialiste, qui provoquait pourtant l'essor d'un nouveau nationalisme chinois.

Au fond, nous ferions bien de conserver à l'esprit la différence des valeurs entre l'Occident et la Chine, différence qui provient elle-même d'expériences historiques différentes. Mais nul n'est besoin de renoncer à l'espoir de voir se développeer l'individualisme libéral dans le cadre d'une société civile chinoise. On peut parfaitement reconnaître à la fois l'antique efficacité du collectivisme autoritaire de la Chine et la tâche écrasante qui pèse sur les épaules des intellectuels de ce pays, à qui il revient de trouver la juste mesure."

Si nous reproduisons ce long passage, c'est bien parce qu'il indique une constante structurelle chinoise que l'on retrouve à chaque étape de son histoire, y compris après les succès du Mouvement du 4 Mai 1919, à travers l'expérience socialiste et même à travers les événements du XXIe siècle commençant. La société civile, même si par exemple l'existence des réseaux sociaux d'Internet lui donne une résonnance mondiale, demeure en lutte avec des idéologies et des cadres de pensées séculaires.

 

 

 

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Thalandier, 2013. Daniel MOUCHARD, Société civile, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PHILIUS

 

 

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