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19 février 2016 5 19 /02 /février /2016 07:52

 Il existe sans doute une manière un peu perverse de relier conflit et socialisme - et les propagandistes qui y sont opposés n'en ont pas manqué l'occasion - en argumentant sur le socialisme cause de conflit. A l'image des auteurs du livre noir du communisme, certains pourraient discuter des multiples et effroyables conséquences de proposer ou de tenter de mettre en application un socialisme ou un autre. Comme si les idées et les pratiques socialistes relevaient du domaine de l'anormalité (individuelle ou sociale), de l'incongru ou pire de l'insanité ou de la folie, de vouloir ainsi renverser ce qui semble être de la nature des choses, les réalités capitalistes du monde. En fait non seulement les idées socialistes ne se situent pas seulement en réaction du capitalisme, mais partout et dans toute l'histoire, le socialisme a été plus ou moins mis en oeuvre, sans être pensé ou théorisé, bien avant l'instauration du système capitaliste, ne serait-ce que sous la forme de pratiques communautaires villageoises ou urbaine. Non seulement, le conflit ne provient pas du socialisme qui bouleverserait un ordre "sain" du monde, mais tout simplement des relations injustes contre lesquelles des hommes et des femmes tentent de s'organiser. Le socialisme comme le capitalisme sont porteurs de conflits, mais certainement pas des mêmes types de conflit, et le capitalisme porte en son sein bien plus des promesses de conflits sanglants, de guerres éminemment destructrices que toutes les tentatives d'y substituer une autre organisation politique, économique et sociale. Plus concrètement, les acteurs puissants du capitalisme s'opposent de toutes leurs forces, jusqu'au suicide collectif, à tout ce qui pourrait le remplacer de manière durable et définitive. D'une certaine manière on pourrait rapprocher les destins de l'idéal démocratique et de l'idéal socialiste. L'un et l'autre sont en butte aux mêmes réactions, de celles qui consistent à leur dénier le droit d'exister réellement à celles qui entreprennent leur destruction. Révolution bourgeoise contre la Royauté et Révolution socialiste contre les propriétaires partagent cette triste histoire de destructions et de désolations.    

       Pour autant, on ne peut en rester à des généralités souvent abusives. Les tentatives d'établir un socialisme ou de maintenir un autre s'inscrivent dans des conflits sociaux à expression multiples, souvent violente, d'autant que se mêlent souvent des forces que presque tout sépare mais qui se trouvent alliées contre des ennemis communs à un moment de leur histoire, et que cela n'est jamais sans conséquence. La construction d'autres systèmes économiques et sociaux que ceux plus ou moins en vigueur depuis de longs siècles  n'est pas exempte d'erreurs de toute sorte, de conception ou d'exécution, et ne peut être séparée (même en idée) de la perpétuation de structures et de représentations séculaires. D'autant qu'interviennent dans la formation de systèmes alternatifs tous les niveaux de conflit, pas seulement de nature économique, mais aussi culturel et psychologique. Il n'est donc pas étonnant que de nombreuses constructions intellectuelles socialistes mettent en avant la constitution d'un homme nouveau, visant à substituer à l'Ancien monde un Nouveau. La conscience des obstacles à franchir nourrit souvent l'impatience des nombreux acteurs qui tentent "d'accélérer l'histoire" par la violence, jusqu'à forcer les masses à adopter "leur" système et "leur" façon de voir. Or, génération après génération, de nouvelles manières de voir et de vivre sont lentes à émerger, à s'établir et à perdurer. La réflexion sur des échecs d'établissement du socialisme ici ou là tient de plus en plus compte du facteur temps essentiel. Même si le spectacle de la misère humaine force de passer à l'action le plus vite possible, les mentalités et les structures sociales sont lentent à se transformer et la réalité est bien plus grise que ce que beaucoup de penseurs ont conceptualisé. Le parcours sur les idées socialistes montrent bien cette prise en compte diverse et variée des difficultés. Révoltes et révolution sont liées du fait même des résistances des tenants de l'ordre établi à la prise en compte des aspirations collectives. Le conflit se transforme souvent en combat. Et le combat se fait souvent brutal, à l'aune des injustices subies et refusées. Malheureusement, le combat violent, même s'il se veut progressiste, accouche de phénomènes déjà bien connus auparavant. L'enfer est, comme dirait la sagesse populaire, pavé des meilleurs intentions du monde. Parfois, beaucoup d'acteurs préfèrent cet enfer dans la diginité, plutôt que l'injustice et l'oppression, et c'est peut-être ce qui fait la force des idées socialistes. Les thèmes contemporains dans les sociétés occidentales à propos du socialisme (en prenant appui sur les expériences socialistes de l'Union Soviétique et de la Chine Populaire) ne doivent pas masquer l'ampleur du champ que recouvre les pratiques socialistes dans l'histoire. Les aspirations collectives ne sont décidément pas facilement mises à mal par toutes les tentatives des acteurs qui profitent du capitalisme. Sous un nom ou sous un autre, les pratiques socialistes se taillent souvent un chemin, et parfois sous des camouflages idéologiques qu'envieraient les conseillers en communication des tenants de l'ordre établi.

       Réaction contre l'injustice sociale ou forme historique déterminée de la société, les socialismes se définissent suivant des modalités très diverses : socialisme "utopique" (conceptuel) de la fin du XVIIIe siècle au début du XIXe siècle européen, socialisme scientifique élaboré à partir d'analyses de la société capitaliste (autour du marxisme notamment) en constituent les deux plus grandes branches, mais existent quantités de pratiques et de théories socialisantes... Dans leur tentative de définition du socialisme, Georges BOURGIN et Pierre RIMBERT pointent à sa base l'abolition de la propriété privées, source de toutes les inégalités et injustices sociales. Ils reprennent également la définition du socialiste anglais Bertrand RUSSEL :

"Le socialisme signifie la propriété commune de la terre et du capital sous une forme démocratique de gouvernement. Il implique la production dirigée en vue de l'usage et non du profit, et la distribution des produits, sinon également à tous, tout au moins avec les seulesinégalités justifiées par l'intérêt public" (d'après une citation de DEGUSIS, Les étapes du droit). 

Ces deux auteurs définissent, en s'inspirant notamment du Manifeste communiste  de MARX et d'ENGELS (collectivisation, propriété sociale) le socialisme comme une forme de société dont les bases fondamentales sont les suiventes :

- Propriété sociale des instruments de production ;

- Gestion démocratique de ces instruments ;

- Orientation de la production en vue de satisfaire les besoins des hommes. 

"La réalisation, écrivent-ils, d'une telle société implique non seulement la disparition de la propriété privée, mais aussi de la propriété nationale. Autrement dit, la disparition de la souveraineté nationale est la condition nécessaire du socialisme." 

Rédigée en 1949 et modifiée pour la dernière fois en 1973, cette définition reste trop précise pour inclure des tendances du socialisme qui ne supposent ni destruction de l'Etat, ni remplacement total de la propriété privée par la propriété socialiste. Il existe des formes de socialisme qui incluent des approches moins productivistes et centrées sur les instruments de production. Socialisme libéral, social-libéralisme, chartisme, saint-simonisme, travaillisme, autogestionnaire forme certaines variantes importantes (et parfois antérieures au socialisme scientifique) sans compter certaines déclinaisons culturelles comme le socialisme arabe, africain, mélanésien, islamique... Toutefois, la tendance pour tous ces socialismes est bien de rendre non privée la propriété, d'organiser une gestion démocratique des instuments de production (mais très généralement, pas seulement...) et d'orienter les activités économiques vers la satisfaction des besoins des hommes. 

      Sylvain AUROUX, docteur en philosophie et Yvonne WEIL, docteur en sciences humaines examinent une définition du socialisme qui prend bien plus en compte que BOURGIN et RIMBERT, une dimension utopique et même anarchisante. 

"Certains sotn riches, d'autres sont pauvres, tous sont inégaux ; cette inégalité peut convenir avec la conception traditionnelle de la justice (issue d'Aristote), puisque celle-ci consiste à répartir les biens selon les mérites de chacun. Deux critiques d'une société donnée sont en fait possibles :

- les biens y sont répartis indépendamment des ou contrairement aux mérites ;

- tous les hommes étant égaux par nature, il n'y a aucune raison valable pour que les biens et les services soient répartis de façon inégale."

   C'est dès le XVIe siècle, selon ces deux auteurs, que des systèmes politiques sont élaborés. Ils citent ainsi Thomas MORE, dans l'Utopie (1516), parmi ces système politiques "qui refusent l'inégalité et proposent de la supprimer en éliminant notamment la propriété privée". Le courant "communiste" a ses prolongations au XVIIIe siècle (Morelly, Mably, Meslier) et pendant la Révolution (Babeuf). 

"Le mot social n'apparait qu'au XVIIIe siècle, et le "socialisme" qui prolonge le courant "communiste", est un mouvement de pensée qui se fait jour au XIXe siècle face au libéralisme et en refuse l'individualisme économique, facteur d'inégalité et d'injustice." Ils citent alors des penseurs aussi différents que Henri de SAINT-SIMON (1760-1825), Charles FOURIER (1772-1837), PROUDHON (anarchisme), Robert OWEN (1711-1858)... qui proposent des systèmes qui, pour être différents, ont en commun l'idée que :

- une organisation collective de la production et de la consommation est nécessaire à la justice social ;

- le "travail" libre peut être source de joie ;

- la société doit garantir à chacun un minimum d'existence ;

- il est nécessaire de faire disparaitre les antagonismes sociaux, y compris celui du travail manuel et du travail intellectuel.

Les moyens proposés varient de l'action syndicale aux phalanstères, en passant par la fédération, la suppression de l'héritage et de la propriété privée. Engels critiquera ces conceptions dans leur ensemble sous le nom de socialisme utopique et leur opposera le socialisme scientifique de Marx, dont les propositions reposent sur une analyse "scientifique" de la société : le socialisme est alors une collectivisme par opposition à la propriété privée des moyens de production (mode de production capitaliste) ; en ce sens, on peut dire que la maxime A chacun selon son travail, dont l'Etat socialiste fait un droit, bien que corrigeant ce qu'a d'injuste l'exploitation capitaliste, est fondée sur l'inégalité (tous n'ont pas la même capacité de travail, ni les mêmes besoins ; la véritable justice, c'est-à-dire l'égalité sociale, ne sera réalisée que lorsque les biens pourront être répartis A chacun selon ses besoins. C'est la société sans classe et sans Etat permettant la réalisation de cette maxime, qu'il désigne (le plus souvent) comme société communiste."  De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins semble être une formule qui recueille l'adhésion de tous ceux qui se réclament du socialisme, même si des débats prolongés animent ces socialistes, sur la définition des capacités et des besoins...

 

Sylvain AUROUX et Yvonne WEIL,  Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie, Hachette Education, 1991. Georges BOURGIN et Pierre RIMBERT, Le socialisme, PUF, Que sais-je?, 1974.

 

 

PHILIUS

 

 

 

    

 

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