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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 10:25

Comprendre les liaisons entre agressivité, violence et alcoolisme existe d'abord de regarder globalement la place de l'alcool dans la société et notamment les modalités d'alcoolisation (prise régulière de boissons alcooliques) des différentes catégories de la population. Or, très peu d'études globales existent et les biais de recherches sont surtout d'ordre criminologique et médical, centré sur la responsabilité individuelle ou la pathologie des patients. Il n'est pas inutile du coup de rappeler comme le fait F A WITHTLOCK, professeur honoraire de psychiatrie à l'Université de Queensland en Australie, ce que recouvre exactement la toxicomanie.

"Pour la plupart des gens, le concept de drogue ou de toxicomanie est dominé par les images de la dégradation physique et mentale due à l'emploi de l'héroïne et de la cocaïne. On oublie généralement que les drogues les plus utilisées sont la céféine (dans le thé et le café), la nicotine et l'alcool ; et que les meilleurs dealers de drogue sont les buralistes et les limonadiers. Naturellement, la grande majorité des consommateurs de ces drogues ne sont pas nécessairement toxicomanes, si l'on entend par toxicomanie l'association d'une tendance à  la consommation excessive d'une drogue, d'un état de besoin lorsqu'on ne peut s'en procurer ; et du développement de divers symptômes physiques et psychiques en cas de sevrage brutal.

Toxicomanie est un terme difficile à définir, et une commission d'experts de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) lui a substitué en 1970 l'expression de dépendance chimique. Celle-ci se caractériste par des symptômes psychologiques comme la sensation de besoin et une compulsion à consommer la drogue de manière continue ou régulière, et par des effets physiques qui apparaissent en cas de sevrage ou lorsque la drogue ne peut être obtenue. (...) La plupart des drogues ne provoquent pas de symptômes de dépendance physique en cas de sevrage brutal, et ce sont leurs effets psychologiques qui représentent la principale motivation de la poursuite de leur consommation. L'inhalation de colle ou de solvants volatiles par les enfants sont probablement accrus par le bruit que l'on fait autour.  Aucune de ces substances ne peuvent être considérées comme entrainant une dépendance ; en dehors des risques d'atteinte hépatique par les solvants, leur principal danger est l'asphyxie, lorsque le consommateur place le tube de colle dans un sac en plastique dont il recouvre la tête. L'inhalation de colle est une forme de comportement qui cesse habituellement à l'adolescence, peut-êtr en raison de l'accès légal à la consommation d'alcool.

Bien que les préoccupations des gouvernements se concentrent surtout sur l'usage illégal de l'héroïne, le nombre des drogués connus est relativement faible par comparaison avec le très grand nombre des sujets dépendants de l'alcool. Il est difficile d'obtenir des chiffres précis, mais dans la mesure où les ventes de boissons alcoolisées ont considérablement augmenté au cours des dernières décennies (l'auteur écrit en 1993), il doit en être de même du nombre des alcooliques. Une formule bien connue met en relation le nombre estimé d'alcooliques dans une société avec la consommation annuelle d'alcool pur par membre de la population. Plus de 6 millions de Français sont alcooliques et il en meurt de nos jours 70 000 par an (corrhoses hépatiques, cancers de voies aéro-digestives supérieures, mais également suicides, psychoses et accidents de la route). La dépendance alcoolique se manifeste à partir de 1 litre de vin à 10° par jour. Dans le passé, l'alcoolisme et l'excès de boissons étaient surtout des attributs masculins, mais au cours des dernières décennies, on a constaté une brutale augmentation du nombre des femmes atteintes par l'intempérance. Ce phénomène est probablement lié à la facilité qu'il y a à acheter des alcools forts dans les supermarchés et les autres magasins de détail, et à les cacher.

Le problème de la dépendance à l'alcool n'a rien de particulier au XXe siècle. Les Romains promulguèrent des lois pour contrôler les conducteurs de char ivres, et la philanthropie victorienne connaissait bien les démons de la boisson. Maintenant comme alors, l'excès de boisson a des conséquences médicales et sociales néfastes. En Grande Bretagne et en Australie, les recherches ont montré que 10 à 15% des lits d'hôpitaux étaient occupés par des patients souffrant de pathologies ou de blessures directement ou indirectement dues à une trop grande complaisance pour l'alcool. Avec l'augmentation de sa consommation ont également augmenté les décès dus aux cirrhoses de foie et aux autres maladies qu'elle provoque, tandis que les hôpitaux psychiatriques sont familiers des psychoses aigües et chroniques qu'elle entraine. Les dégâts sociaux ne sont pas toujours admis et reconnus. En Grande Bretagne et en Australie et aux Etats-Unis par exemple, quelque 50% des décès et des blessures par accident de voiture peuvent être attribués aux effets de l'alcool, ainsi que 20 à 40% des autres morts accidentelles, notamment par chute, par noyade et par incinération. Il est impossible de parvenir à des chiffres précis sur le rôle de l'alcool dans les accidents de travail, mais il existe une frappante corrélation entre le nombre des patients admis à l'hôpital et atteints d'alcoolisme et celui des patients suivant un taritement pour des blessures survenant au travail. La contribution de l'alcool aux comportements antisociaux est bien connue : la violence dans les rues, lors des matches de football et à la maison ; les femmes et les enfants battus sont des exemples familiers de ce phénomène. Les comportement criminels tels que les viols et les homicides peuvent souvent être attribués à l'intoxication de l'agresseur et dans certains cas, de sa victime également. Néanmoins, en Occident, l'alcool continue d'être une drogue largement promue. (...)".

   Les études scientifiques sur les agressions et les violences dues à la consommation d'alcool tendent à prendre de plus en plus en compte les dynamiques socio-psychologiques. Des législations de plus en plus contraignantes sur cette consommation ont émergé, notamment en Europe, depuis les années 1980. Mais les différentes voies de distribution d'alcool demeurent et comme toutes les prohibitions, à la consommation légale et contrôlables de l'alcool se substitue une consommation cachée et difficilement chiffrable. L'interdiction simple de la publicité sur l'alcool et la restriction des périodes de distribution, plus efficaces que la prohibition pure et simple (qui, elle a tendance à faire exploser la criminalité violente comme aux Etats-Unis dans les années 1930), ne limite pas de manière importance l'alcoolisme (même si elle la limite en définitive...). Tant qu'on ne s'attaque pas aux causes profondes de l'alcoolisme, on ne réduit pas les violences et les agressions qu'il engendre. On en reste très souvent aux traitements des symptômes (individuels) et aux effets les plus visibles.

   Nombreuses sont les études qui mettent en évidence le rôle de l'acool dans de nombreux comportements agressifs ou violents, l'alcool n'étant souvent pas au centre du dispositif d'investigation. 

Ainsi les études sur les agressions sexuelles et les agressions domestiques révèlent-elles une rôle important à l'alcoolisme. 

Le lien entre la consommation d'alcool et l'agression sexuelle semble quelque peu paradoxal. Malgré les résultats de certaines études témoignant de l'état d'ébriété relativement fréquent des agresseurs sexuels et de leur victime au moment de l'événement agressif, CROWE et GEORGE (Alcohol and human sexuality, Pysychological Bulletin, 1989) ont constaté que l'alcool désinhibe l'éveil exsuel sur le plan physiologique mais supprime également les réactions physiologiques nécessaires au passage à l'acte. Ainsi, même si l'individu est sexuellement éveillé, son corps ne répond à cet état d'éveil. Toutefois, il ne faut pas négliger l'importance des croyances de l'individu en ce qui concerne la consommation d'alcool. Les individus qui escomptent des effets de la consommation d'alcool sur le comportement regardent plus fréquemment des films érotiques, de même, ceux qui croient avoir consommés de l'alcool regardent plus fréquemment des films violents et érotiques. Pour expliquer le lien entre consommation d'alcool et agression sexuelle, BARON et RICHARDSON (Human Aggression, Plenum Press, 1994) disent que les inhibitions contre les agressions sexuelles sont relativement plus fortes que les désirs de s'engager dans un tel acte. Cepdant, les idées concernant le viol et la consommation d'alcool peuvent renforcer ces désirs lorsque l'individu est en état d'ébriété. Les attentes concernant les effets de l'alcool et sa consommation effective pourraient contribuer à la concrétisation d'une agression sexuelle (BARON et collaborateurs, 1994). (Les comportements agressifs)

La consommation d'alcool peut aussi contribuer à l'abus conjugal. Les effets de l'alcool sur le comportement agressif ont été abondamment documentés. Un nombre important d'études montre que la consommation d'alcool est un des facteurs majeurs de la violence conjugale. Cependant, les mécanismes qui la conjugent à d'autres facteurs déclencheurs de l'agression n'ont pas été analysés en détail. Les études expérimentales menées par TAYLOR et ses collègues (Aggressive behavior and physiological aroud as a function of provocation and the tendancy to inhibit aggression, Journal of personality, 1967) montrent que la consommation d'alcool et certaines drogues pertirbent les processus cognitifs (BERMAN, TAYLOR et MARGED,  LMorphine and human aggression, Addictive behaviors, 1993). Après avoir consommé une certaine quantité d'alcool, les capacités des individus à interpréter les signaux sociaux subtils diminuent. Cette insensibilité cognitive peut amener les individus à répondre davantage aux signaux situationnels (foule, chaleur, bruit, auxquels l'agression peut généralement être liée et moins aux informations concernant les intentions de la victime ou les contraintes de la situation. (Les comportement agressifs)

La législation française traite des alcooliques dangereux. En adoptant le 15 avril 1954 une loi relative au traitement des alcooliques dangereux pour autrui, le Parlement se proposait de faire soigner de façon obligatoire les alcooliques dangereux qui ne sont pas délinquants et ceux qui ne présentent pas de troubles mentaux justifiant d'un internement. En effet, de nombreux alcooliques, bien que n'entrant dans aucune de ces deux catégories, n'en présentent pas moins un danger pour leur entourage ou la société. Toutefois, la loi ne définit pas en quoi consiste cette dangerosité. Or, chez l'alcoolique, l'effet désinhibiteur de l'alcool et son rôle de faciliteur dans le passage à l'acte font que la dangerosité est toujours potentielle. De plus, il faut tenir compte des facteurs situationnels et sociaux dans l'appréciation de cette dangerosité. Ces facteurs restant le plus souvent contingents, il est donc particulièrement difficile de porter le diagnostic d'alcoolique dangereux.

 

     Des études d'ensemble sont périodiquement commanditées par les différents organismes gouvernementaux de protection ou de répression contre l'alcoolisme. Ainsi l'Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool commanditée par la Direction Générale de la Santé du ministère français de la santé, et réalisée en 2006 par Laurent BEGUE, de l'Institut Universitaire de France et à l'Université Pierre Mendès-France à Grenoble et le groupe VAMM (de plusieurs chercheurs).

  "Diverses recherches internationales indiquent que l'alcool représente la substance psychoactive la plus fréquemment associée aux violences entre les personnes. Son poids est plus importants que tous les autres produits psychoactifs cumulés. L'enquête épidémiologique Violence Alcool Multi-Méthodes (VAMM) avait pour but de décrire pour la première fois de manière approfondie en France l'association entre les consommations d'alcool et les violences agies et subies en population générale. (...). (Une) technologie innovante (d'investigation) a été employée afin de garantir une plus grande fiabilité des réponses aux questions sensibles et de favoriser l'accès à un échantillon diversifié."

Les chercheurs donnent des résultats chiffrées et effectuent une analyse et recherche théoriques.

Pour les chiffres, ils distinguent les violences actées (agresseurs) et des violences subies (victimes) :

- 40% des sujets ayant participé à une bagarre dans un lieu public avaient consommé de l'alcool dans les deux heures précédantes. La quantité d'alcool consommée en une occasion constituait l'une des prédicteurs statistiques les plus importants de la participation à des bagarres (avec le sexe, l'âge, le niveau d'étude et l'agressivité chronique).

- 25% des auteurs d'agression ayant eu lieu hors de la famille avaient consommé de l'alcool dans les deux heures qui précédaient. Idem pour les prédicteurs.

- 35% des auteurs d'agressions dans la famille avaient consommé de l'alcool dans les deux heures précédantes. Contrairement à d'autres enquêtes internationales, aucun lieu significatif n'a été observé entre l'alcoolisation habituelle et les violences dans la famille (qui sont davantage le fait des hommes et des personnes aux tendances agressives chroniques ayant un faible autocontrôle). Il se pourrait que cette absence de relation réelle résulte du très faible nombre de violences intrafamiliales engestrées dans l'enquête.

- En ce qui concerne d'autres formes de délinquance, 32% des destructions intentionnelles avaient été précédées d'une consommation d'alcool. Concernant les vols, de l'acool avait été consommé dans 20% des cas.

Sur les violences subies :

- 23% des répondants avaient été victimes d'agressions . Parmi ceux-ci (sur deux ans). Parmi ceux-ci, 29% pensaient que l'alcool avait été consommé par l'agresseur (34% pensaient que cela n'avait pas été le cas, tandis que 37% ne pouvaient se prononcer). Lorsque les victimes affirmaient que l'agresseur avait bu, 54% d'entre elles indiquaient qu'il avait consommé 5 verres ou plus...

  Plus intéressants sont les éléments d'analyse et de recherches théoriques avancés par les auteurs de l'étude. Ils reflètent une prise de conscience globale du rôle de l'alcool, pas seulement en terme d'alcoolisme élevé aux moments des violences mais aussi en terme d'alcoolisation globale facilitant eux-mêmes des comportements violents au moment des pics d'absorption.

Ils s'interogent sur le rôle de l'alcool comme marqueur ou cause de la violence :

"L'alcool constitue un facteur de risque important dans le domaine des violences, sans qu'il n'en représente une cause nécessaire ou suffisante. Rappelons que l'association statistique entre l'alcoolisation et les violences ne signifie pas en soi que l'alcool représente une cause des agressions. Il est ainsi fréquent que l'alcoolisation se déroule en des lieux où divers catalyseurs de violence sont également présents, ce qui pourrait être à l'origine de la relation alcool-violence : bars ou boites de nit bondés, bruyants, parfois enfumés ou surchauffés, et dont les normes de conduite sont souvent permissives qu'ailleurs. En outre, les facteurs individuels qui sont conjointement liés à la propension à boire de l'alcool et aux inclinations violentes, également nombreux, peuvent produire une association non causale. Par exemple : les déficits cérébraux légers, l'impulsivité, le trouble de personnalité asociales, l'exposition à des parents alcooliques, la précarité économique, le malaise social, la valorisation d'une indentité hypermasculine, ou l'appartenance à un groupe délinquant pour lequel s'enivrer est un critère d'intégration. De tous ces facteurs de comorbidité peut résulter la corrélation alcool-violence. Pour élucider le statut causal de la consommation d'alcool sur les violences, la psychologie expérimentale a étudié en laboratoire les effets de l'ingestion par des volontaires humains de doses d'alcool sur leur réaction agressive. On a mesuré par exemple l'intensité ou la durée de chocs électriques ou de sons désagréables administrés à un faux participant, généralement provoqué, en fonction des doses d'alcool consommées. Les méta-analyses réalisées sur ces études concluent à un effet causal et linéaire de l'alcool sur les conduites agressives des hommes et des femmes, notamment en phase ascendante de l'alcoolémie (en pente descendante, un effet sédatif domine). Les recherches expérimentales soulignent également l'importance des variables contextuelles dans les agressions ébrieuses : lorsque l'on n'est pas provoqué à agresser, l'alcool n'a souvent aucun effet sur l'agression."

Ils étudient l'effet perturbateur sur le fonctionnement cérébral et dégagent la notion de myopie alcoolique :

"L'effet pharmacologique de l'alcool sur l'agression est essentiellement indirect. L'alcool perturbe le fonctionnement cognitif exécutif (FCE), qui comprend des capacités associées au cortex préfrontal comme l'attention, le raisonnement abstrait, l'organisation, la flexibilité mentale, la planification, l'auto-contrôle et la capacité à intégrer un feedback extérieur pour moduler le comportement. Diverses recherches étrangères ont montré que le FCE est déficient chez les auteurs d'agressions graves. On sait par ailleurs qu'il est altéré par la consommation d'alcool. Selon certains travaux, le lien alcool-agression est non seulement médiatisé par le FCE (consommer de l'alcool altère momentanément le FCE, ce qui augmente la probabilité de réponse agressive) mais est également modulé par le FCE de base des consommateurs. Ainsi, ceux ayant un déficit de FCE réagissent beaucoup plus agressivement que les autres sous l'influence de l'alcool. L'altération du FCE lors de l'ébriété induit une "myopie alsoolique", c'est-à-dire une focalisation attentionnelle excessive sur les informations les plus saillantes dans la situation (comme l'irritation d'avoir été contrarié durant un échange social) au détriment d'informations correctrices et inhibitives (l'évaluation de l'intentionnalité d'un comportement qui nous contrarie, ou les conséquences à long terme d'une action), ce qui extrémise les conduites et les rend potentiellement plus agressives (ou plus amicales, selon le contexte). L'effet de l'alcool sur la cognition concerne également la conscience de soi. Ainsi des personnes alcoolisées à qui l'on demande de s'exprimer mentionnent moins fréquemment des pronons comme je, moi-même, moi. Dans la mesure où une altération de conscience de soi précède fréquemment les agressions en diminuant la référence à des normes de conduite personnelle et en rendant plus réceptif aux normes de situation, son effet pourrait être comparé à celui du phénomène de désindividualisation. Dans une méta-analyse basée sur 49 études expérimentales indépendantes, on a observé que les différences de niveau d'agression entre des personnes alcoolisées et des personnes non-alcoolisées étaient fortement atténuées lorsqu'on augmentait leur conscience de soi (par exemple en plaçant un miroir dans le laboratoire)."

Les études mettent en évidence un concept d'alcool qui active automatiquement des idées agressives :

"La perspective insistant sur les perturbations cognitives liées à l'alcool reste néanmoins insuffisante pour expliquer tous les phénomènes comportementaux associés à ce produit.l'alcool est également associé à l'agression de manière implicite, sans que les consommateurs n'en aient toujours conscience. Dans le cadre de l'étude VAMM, on a présenté un court instant (300 millisecondes) aux participants sur un écran d'ordinateur des stimuli iconographiques neutres ou des stimuli iconographiques liés à l'alcool ou agressifs. Les participants percevaient donc une série d'images de boissons alcoolisées, d'armes ou de boissons non alcoolisées. Chaque image était immédiatement suivie d'un mot agressif, non agressif, ou d'un non-mot (suite de lettres sans signification). Les mots-cibles étaient des mots agressifs (par exemple frapper, tuer), des mots neutres (par exemple bouger, imaginer), et des non-mots (par exemple frider, foclager). La tâche des participants était d'indiquer le plus rapidement possible si le mot était un mot de la langue française ou non, en appuyant sur une touche située à droite ou à gauche de leur clavier (tâche de décision lexicale). Les résultats ont indiqué que la présentation d'images de boissons alcoolisées ou d'images d'armes facilitait de la même manière l'identification des mots agressifs. Ainsi l'exposition à des stimuli reliés sémantiquement à l'alcool permet d'augmenter l'accessibilité en mémoire des pensées agressives, et cela même en l'absence d'une consommation effective d'alcool. Ces résultats suggèrent donc que les effets de l'alcool sur les agressions peuvent également s'expliquer par certains aspects extra-pharmacologiques, et en l'occurence par les significations agressives implicitement associées aux boissons alcoolisées. D'autres travaux publiés démontrent que l'effet de l'alcool est loin de se limiter à ses propriétés pharmocologiques. Par exemple, des recherches en laboratoire indiquent qu'à dose d'alcool constante, la vodka ou le wisky sont plus fortement liés à l'agression que la bière et le vin. Si le lien alcool-agression résulte également de significations sociales associées à l'alcool, on devrait observer une augmentation des conduites agressives chez des personnes qui croient qu'elles ont consommé une boisoon alcoolisée même si elle ne contient pas d'alcool. ceci a également été démontré antérieurement dans le cadre des recherches menées à Grenoble : des hommes consommant un placebo, ayant un goût d'alcool étaient d'autant plus agressifs face à un autre participant qui les provoquait (en réalité un acteur) qu'ils pensaient que la boisson qu'ils buvaient était fortement alcoolisée. Cet effet placebo peut être interprété comme l'effet de l'activation automatique de concepts agressifs. Il peut également être interprété comme une stratégie volontaire de la part des participants qui, sachant qu'ils ont consommé de l'alcool, considèrent qu'il est moins inacceptable de se montrer agressif face à quelq'un qui les provoque."

Cette argumentation nous fait penser irrésistiblement à quantité d'expériences à plus ou moins grande échelle réalisées par des firmes publicitaires (évaluation d'impact notamment) pour augmenter la consommation d'alcool commercialisé par leurs clients. Il serait intéressant de "piocher" dans ces expériences pour avancer dans la même approche. La valorisation virile, l'assimilation du verre à la force et même à l'exposition d'un caractère affirmé... fait partie des éléments de l'arsenal publicitaire visible sur les affiches ou dans les médias (singulièrement à la télévision... l'alcool révélateur du héros en chacun de nous...).

Ce qui précède amène les chercheurs à considérer l'alcool comme possible excuse :

"Dans le cadre du programme VAMM, nous avons étudié le rôle de l'alcool dans le jugement social porté sur un auteur d'agression en fonction de trois caractéristiques du contexte : la dose d'alcool consommée par l'agresseuravant l'acte violent, son état psychologique précédant l'agression (tendu ou détendu) et le niveau de gravité des conséquences pour la victime. Nous avons présenté aux participants des scénarios ressemblant à des faits divers dans lesquels les circonstances de deux types d'agressions (altercation dans un bar et agression sexuelle sur une personne mineure) étaient décrites. En faisant varier certains segments des histoires, puis en recueillant l'avis des participants sur la responsabilité de l'auteur, il nous été possible d'identifier le poids de l'alcool dans l'attribution du blâme et de tester l'hypothèse selon laquelle l'alcool aurait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement d'une agression. Nos résultats ont suggéré que l'alcool avait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement se sens commun. Qu'il s'agisse d'une agression dans un bar ou d'une agression sexuelle perpétrée sur une personne mineure, plus les auteurs avaient consommé d'alcool, plus l'agression appararaissait comme une issue prévisible. Lorsqu'il s'agissait d'évaluer la responsabilité de l'agresseur, les choses étaient un peu moins claires : tandis que dans le cas d'une agression sexuelle sur une personne mineure, l'alcool diminuait la responsabilité de l'agresseur,  dans le cas d'une agression dans un bar, l'alcool ne diminuait la responsabilité que lorsque l'agression était grave. Lorsque l'agression était de gravité limitée, l'alcool constituait une circonstance aggravante, tandis qu'il n'exerçait aucune influence lorsque l'agression était de gravité était de gravité intermédiaire. On pourrait résumer ces observations en concluant que dans le cas d'agressions graves, l'alcool contribue à atténueer la percpetion de responsabilité des auteurs dans la pensée de sens commun."

Les auteurs de cette étude estime que "l'importance des phénomènes extrapharmacologiques intervenant dans le lien alcool-violence suggère qu'une délégitimation de l'idée selon laquelle l'alcool justifierait ou excuserait les conduites transgressives pourrait constituer une voie de prévention à étudier. Celle-ci complèterait utilement les mesures plus classiques de diminution de l'accès à l'alcool dont l'efficacité sur la diminution des violences a été attestée par plusieurs études internationales."

Références (disponibles sur demande à psychologie@upmf-grenoble.fr :

BUÈGUE et SUBRA, Alcohol and Agression. Perspectives on Controlled und Uncontrolled Social Information Processing, Social and Personality Psychology Compass, 2008. 

BÈGUE et collaborateurs, A message in a Bottle : Extrapharmacology Effects of Alcohol on Agression, Journal of Experimental Social Psychology, 2008. The role of alcohol in female victimization : fondings from a french representative sample. Substance Use and Misuse, 2008

SUBRA et BÈGUE, le rôle modulateur des attentes relatives à la consommation d'alcool, Alcoologie et Addictologie, 2008.

 

BEGUE et groupe VAMM, Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool, Direction Général de la Santé, 2008. Jacques POSTEL, Dictionnaire de la psychiatrie, Larousse, 2003. Whitlock, Toxicomanie, dans Le cerveau, un inconnu, Sous la direction de Richard L GREGORY, Robert Laffont, collection Bouquins, 1993. Farzaneh PAHLAVAN, Les conduites agressives, Armand Colin, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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