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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 10:40

   Loin d'en rester au discours convenu sur l'alcoolisme dans les armées ou aux divers Réglements de discipline qui le répriment, il semble bien que le rôle de l'alcool dans les affaires militaires en général et dans les troupes en particulier soit complexe.

De toute temps, l'alcool joue un rôle important dans le fonctionnement des armées, en cantonnement comme en manoeuvre. Dans le fonctionnement des armées, la proscription est loin d'être la règle, même si elle l'est dans les armées modernes (ce qui devrait être aussi objet d'inverstigation).

En cantonnement, la discipline passe par une certaine prohibition de l'alcool (différenciée d'ailleurs entre simples soldats et officiers). En tout cas, la circulation de l'alcool dans les troupes est souvent fortement contrôlée, ne serait-ce que celles-ci sont entourées, (suivies et/ou précédées) d'une foule de prestataires de biens et de services, pourvoyeurs tant de nouritures, de femmes que de boissons plus ou moins énivrantes. Elle est contrôlée à la fois pour maintenir une discipline et une hygiène dans les camps et pour procurer en cas de nécessité un exutoire à des troupes trop longtemps cantonnées, souvent par l'intermédiaire des permissions de sortie, très finement distribuées suivant les individus et les grades.

Dans les manoeuvres, l'alcool est généralement interdit sauf dans des situations où les taux de létalité dans les combats sont importants. Dérivatifs aux possibles désertions, désinhibiteurs au moment de passer à l'assaut fatal (pour l'attaquant le plus souvent...), les boissons alcoolisées, souvent fortes furent très utilisées dans les tranchées de la guerre de 1914-1918. Un phénomène très rapporté dans les chroniques historiques et très décrit dans la littérature fictive, est le combattant buvant une dernière rasade pour se donner le courage de l'ultime affrontement avec la mort. 

 

   Pour François COCHET, professeur à l'université de Metz, "peu de couples font autant sens, en apparence que les termes d'"alcool" et de "Grande Guerre". Le lien entre les deux semble aller de soit et être intranchable. La mémoire collective associe le "pinard" aux "poilus" presque aussi sûrement que ces derniers aux "totos". Au-delà de la réalité du phénomène, attesté par toutes les sources, ce lien relève aussi de systèmes de représentations tant civils que militaires. L'historien qui cherche à aborder de la manière la plus rigoureuse possible cette grave question des pratiques d'alcoolisation du front se heurte, comme souvent, à toute une série de difficultés, qui tiennent non seulement aux sources, mais aussi à la concrétisation mémorielle de convictions à la fois solides en apparence et emboîtées, loin d'être évidentes à démêler.

Le système de représentation de l'appareil militaire, à l'égard des consommations d'alcool, oscille entre un regard de connivence tacite par rapport à l'ivrognerie et une perception qui tend à leur attribuer tous les comportements déviants, par rapport à la discipline. A l'autre extrémité du spectre représentatif, les pacifistes des années 1920 et 1930 donnent de l'alcool une valeur d'"assommoir" qui masquerait la violence des officiers et permettrait de refouler la guerre.

Peut-on essayer de dépasser ces topoï et d'approcher une typologie de ce que furent les comportements d'alcoolisation aux armées entre 1914 et 1918? Le singulier s'impose-t-il lorsque l'on veut évoqueer le rôle de l'alcool au front? Les troupes au front ne constituent pas un ensemble parfait, ni dans leurs relations à la guerre, en intensité comme en temporalités, ni dans leurs conditions de vie matérielles et psychologiques. Pour approcher ces pratiques, il nous faut, tout d'abord, identifier des comportements, prendre en compte quelques pistes de pratiques différentielles, afin de rompre avec les stéréotypes ou, à tout le moins, d'essayer de les relativiser."

L'auteur constate des pratiques massivement attestées, sous les regards de la hiérarchie et des soldats. Il remet en contexte, des errements existants déjà largement dans la vie civile, où des pratiques sociales concernant l'alcool sont déjà bien ancrées, l'offre de boissons étant très abondante. Dans sa tentatives de typologie, il distingue une réponse au danger immédiat, l'alcool permettant une compensation individuelle chez les vrais combattants, d'un éthylisme d'ennui de l'arrière-front. 

"L'alcool rythme donc bel et bien tous les instants de la vie des soldats de la Grande Guerre, qu'ils soient de réels combattants ou non. Chez les combattants, l'alcool apporte un soutien mental de façade qui leur permet de tenir en refoulant leur quotidien. En cel, l'alcool joue un rôle de "béquille" pour le soldat. La dimension échappatoire et exutoire existe chez le "peuple des tranchées". Il s'agit d'un moyen de se soustraire à la réalité immédiate, faite de dangerosité. Elle peut être également un moyen de se mettre dans une bulle, de rompre avec la réalité du quotidien et de la hiérarachie militaire. En cela, l'ivresse est une soupape de sûreté. Il s'agit de se reconstruire sa part de liberté.

Le recours massif à l'alcool sur le front recouvre pourtant des pratiques et des buts différents. Des formes d'alcoolisation différentes attestent la complxité des mondes du front. En tout cas, les deux mythes fondateurs du recours à l'alcool durant la Grande Guerre (...) paraissent devoir être singulièrement remis en question, ne serait-ce que parce que, comme tout système d'images simplifiées, ils ont complètement sous-estimé l'alcoolisme d'ennui des arrière-fronts.

Si la part de convivialité induite par l'alcool ne doit pas être minorée, dans la mesure où la société  masculine du front reproduit des comportements festifs et compensatoires héritées du monde du travail et d'intériorisation de la culture du service militaire, c'est surtout la diversité des conditions de vie chez les soldats de la Grande Guerre (position combattants/non-combattants) qui ressort de notre proposition de typologie."  

     Pour l'auteur, chez les véritables combattants la consommation de décompensation semble largement l'emporter sur la consommation "incitative", c'est-àdire celle destinée à soutenir le courage des soldats au moment des attaques. Les processus de désinhibition comportent des transgressions qui peuvent prendre une multitude de visages et choisir des cibles très variées : pillage, viols, violences diverses. Les soldats ne sont pas des civils en uniforme, la vie aux armées et les combats changent profondément les personnalités : la culture militaire, que ce soit celle de la vie routinière ou celle des combats de la guerre 14-18 permet de multiples exactions de compensation, et ceci en dépit de tous les réglements de discipline. De manière générale, mentionne l'auteur, les situations d'ennuis (même au front) sont bien plus fréquentes que les situations de combat, et l'alcool permet de lutter contre la monotonie des jours. Les poussées d'angoisse sont bien plus fréquences que les fureurs de la guerre...

 

     Emmanuelle PRÉVOT, chercheure au Laboratoire Georges-Friedman, à l'Université Paris 1-Panthéon Sorbonne, élargit le propose du "boire militaire" à la cohésion, au contrôle, de l'intégration à l'exclusion par le biais des pratiques d'alcoolisation. 

"Le rapport à l'alcool n'est-il pas suceptible, écrit-elle, d'éclairer un autre pan (que l'attitude individuelle du soldat) des réalités militaires? Abordées du point de vue des usages sociaux plutôt qu'individuels, les conduites d'alcoolisation (selon la définition de GAUSSOT et ANCEL (Alcool et alcoolisme, Pratiques et représentations, L'Harmatan, 1998) : la manière de consommer de l'alcool sans connotation morale ni référence aux conséquences psychologiques ou physiologiques sur le corps humain) ne peuvent-elles pas nous informer sur les rôles et statuts dans ce corps professionnel?" L'auteure fait référence ici au cadre proposé par E C HUGHES (Le regard sociologique, Essais choisis, Textes rassemblés et présentés par J M CHAPOULIE, editions de l'EHESS, 1996). "En effet, lors d'une enquête sur le terrain d'un an dans un bataillon , d'une spécialité de combat, de l'armée de terre, dont 5 mois passés en ex-Yougoslavie (2001-2002), la question de la consommation d'alcool s'est immiscée, notamment pendant l'opération extérieure, du fait de son omniprésence dans les discours et les pratiques. Véritable enjeu de la gestion du groupe militaire et révélateur des relations en son sein, nous montrerons que la sociabilité (entendue au sens de Georg SIMMEL, forme et contenu des actions réciproques sur lesquelles se fonde l'existence de toute société ou de toute association) autour de l'alcoolisation éclaire le fonctionnement du système militaire. Dans un premier temps, l'interprétation de l'expérience opérationnelle, sous l'angle de la totalisation (GOFFMAN, Asiles, Etude sur la condition sociale des malades mentaux, Minuit, 1968), permettra de faire émerger une division morale du travail, dans laquelle l'alcool est l'objet, de contrôle par le commandement (grands chefs du groupement). De plus, cette approche donnera des repères sur le terrain d'investigation, nécessaires pour "planter le décor" de la relation à l'alcool. Dans un deuxième temps, nous nous intéresserons aux usages légitimés de sa consommation à des fins d'intégration et de formation d'une identité professionnelle. Enfin, le dernier temps sera consacré à la stigmatisation des EVAT (Engagé Volontaire de l'Armée de Terre), à partir du déni de leur "moralité" relayé par la surveillance dont ils sont l'objet et à leur réaction transgressive comme stratégie de défense (C DEJOURS, Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale, Le Seuil, 1998)."

  Le programme de recherche de l'auteure, s'il est restreint ici à des conditions particulières, mériterait d'être testé sur d'autres unités militaires, de manière diversifée, pour en tirer des conclusions de portée générale. Toujours est-il qu'elle dresse un portrait de cette unité en Yougoslavie qui renseigne sur les fonctions de l'alcoolisation dans l'armée. Dans un univers fait de confinement, de réglement et de surveillance, "le contrôle de la consommation d'alcool répond aux considérations utilitaires du commandement qui cherche à maintenir l'efficacité du Groupement pour exécuter (sa) mission (...). Le mot d'ordre est d'occuper les personnels, car l'ennui est susceptible d'engendrer des comportements "déviants", nuisibles à la cohésion, et donc, à la "capacité psychosociologique", terme militaire désignant l'influence du moral et de la motivation sur la "capacité opérationnelle".(...). Il s'agit de favoriser la cohésion, entre relâchement de la pression de groupe et veille permanente sur les possibles "dérapages". 

S'interroger sur le "boire militaire" revient à questionner la dimension sociale des pratiques d'alcoolisation, à se demander s'il existe des manières de boire plus légitimes que d'autres, auxquelles seraient associés des lieux et des moments particuliers, manifestations d'une convivialité professionnelle, mais, peut-être, plus largement, de l'affirmation d'une représentation du métier militaire. Il existe en effet deux types d'espace spatio-temporel, desquels la consommation d'alcool est partie prenante en raison de leur rôle respectif dans le groupe militaire. Tout en permettant la gestion du boire, "pots" et "popotes" s'enracinent ainsi dans une conception particulière de la profession et du lien qu'elle suppose entre ses membres. Appartenance et identification prennent dans ces cadres des traits différents."

L'alcool rapproche mais également facilite la distribution des rôles (les surveillés et les surveillants), globalement et précisément : de la stigmatisation des EVAT au renforcement des relations hiérarchiques, dans un contexte environnemental et affectif très particulier (éloignement et isolement géographiques, conditions physiques et psychologiques, danger plus ou moins permanent...). 

  Les études réalisées dans d'autres secteurs de l'armée donnerait sans doute le même tableau de contrôle et d'utilisation de l'alcoolisation pour maintenir le moral des troupes, notamment dans les périodes d'inactivité qui peuvent être parfois très longues. Ces études pourraient inclurent d'autres modalités de maintien du moral, utilisation de drogues par exemple par l'intermédiaire des services de santé ou même de manière illégale. 

   Mais elles sont réalisées dans des types d'armée où l'Etat a une longue expérience de cette alcoolisation et même d'utilisation de certaines drogues à des fins "médicinales" (notamment dans les milieux fortement confinés, on pense aux personnels des sous-marins par exemple...), et où ce contrôle se réalise effectivement, même pour des périodes relativement longues de non professionnels dans le cadre des services militaires (notamment en compte les périodes de rappels pour guerre ou danger). Elles ne prennent pas en compte, ou elles sont rares et/ou non rendues publiques, des armées où le taux d'alcoolisme est relativement élevé (36% des soldats de retour d'Irak et d'Afghanistan souffraient d'alcoolisme, selon certaines études ; des taux supérieurs ont pu être constatés dans les armées ukrainiennes ou soviétiques, dans les armées américaines au VietNam, ce dernier cas étant couplé avec l'utilisation massive de plusieurs drogues...), les cas où finalement ce contrôle s'avère soit lacunaire, soit inopérant, soit encore pire inexistant. Il serait même intéressant d'inclure un autre paramètre dans de telles études : les situations pourraients varier suivant la situation d'une armée, vainqueur ou vaincue... que cette victoire ou cette défaite soit simplement de la représentation ou effective sur le plan militaire... C'est dans les archives des différents services de santé des armées qu'il faudrait pouvoir investiguer pour commencer de telles études...

 

   Enfin et pas la moindre, mais là il faudrait se placer dans une perspective de longue durée, il serait intéressant d'étudier l'usage de l'alcool comme... arme. A destination du camp adverse, la mise à disposition de boissons alcoolisées plus ou moins camouflées en boissons habituelles, par des filières auparavant identifiées, pouvait servir, dans une guerre, notamment dans les guerres longues, à faire perdre de ses troupes par le commandement de ce camp. Affaiblir, endormir, voire empoisonner des troupes peut passer par le biais de boissons alcoolisées. Après tout, dans la littérature grecque ancienne, on trouve Ulysse ennivrant Cyclope pour lui percer l'oeil et s'évader de la caverne dans laquelle cette créature l'a emprisonné avec ses compagnons. Et dans la Grèce ancienne, la culture de la vigne est suffisamment répandue pour que l'idée soit venue, dans le cadre de long sièges notamment, de faire perdre les esprits à l'armée ennemie.... Il y a là sans doute un livre à faire. Mais il ne faut pas verser dans l'excès inverse, l'usage de cette arme ne saurait être banalisée, le vin gardant un aspect sacré dans bien des cultures...

 

Emmanuelle PRÉVOT, Alccol et sociabilité militaire : de la cohésion au contrôle de l'intégration à l'exclusion, dans Travailler, n°2/2007 (n°18) dans le portail cairn.info. François COCHET, 1914-1918 : l'alcool, aux armées, représentations et essai de typologie, Cairn.Indo n°19-32.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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