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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 13:58

Il est difficile de discuter de l'alcoolisme en anthropologie sans examiner de manière globale le rôle de l'alcool dans la société. Entre usages médicinaux et excès d'alcool dans des cérémonies religieuses, entre alccolisation "courante" dans la société et ivresses collectives plus ou moins organisées, l'objet du boire de l'alcool est encore un champ de recherches peu défriché. 

   Comme le constate Lionel OBADIA, les recherches en sciences humaines et sociales qui se réclament de l'alcoologie sont assez peu nombreuses en France, alors qu'aux Etats-Unis existe un vaste domaine, celui des Alcohol Studies : mais l'un et l'autre ont suivi, à peu de choses près, des lignes similaires. Ces études relèvent encore souvent des recherches sur les aspects biologiques et psychologiques du boire, et de plus, cette approche - très médicalisée - semble moins ancrée dans la psychologie expérimentale que dans la psychiatrie. "Née comme beaucoup  d'autres domaines scientifiques, de réflexions morales, nourrie un temps à la philosophie et aux sciences de l'invisible (confinant parfois à l'alchimie), puis aux sciences expérimentales triomphantes des XIXe et XXe siècles, l'alcoologie scientifique ne s'est que très progressivement et assez tardivement ouverte aux problématiques des science sociales. 

Les approches biologique et médicale en forment l'armature paradigmatique et conceptuelle initiale dans lesquelles les sciences humaines et sociales ont du trouver leur place, dans les années 1970 pour les Alcohol Studies américaines, dans les années 1980-1990 pour les sciences sociales françaises - ou du moins est-ce dans ces décennies que sont parues les premières publications qui ont donné une visibilité au champ d'un alcoologie "sociale" ou "sociologique". (Préface d'Alphonse D'HOUTAUD à l'ouvrage de T FILLAUT et ses collaborateurs, Histoire et alcool, L'Aharmattan, 1999). Cette prédétermination paradigmatique laisse de prime abord peu d'alternatives aux sciences sociales : soit elles s'alignent sur les orientations préexistantes de la recherche alcoologique (biologisantes), soit elles offrent des modèles alternatifs en conservant l'originalité de leur démarche et du niveau d'analyse qu'elles proposent. Les sciences humaines ont en effet depuis près d'un siècle largement dissocié le biologique du social et du culturel, pour en faire un substrat presque "inerte" soumis aux inflexions de ces deux dernières dimensions. Ce qui est le cas pour une partie importante de la psychologie, la mojorité de la sociologie et de l'anthropologie - à l'exception de quelques domaines localisés et qui se revendiquent comme "révolutionnaires" comme la sociobiologie, l'épistémologie naturaliste et le cognitivisme sous ses expressions les plus positivistes - et à plus fortes raison de l'histoire. La distinction entre sciences du biologique d'un côté, du social de l'autre, n'est toutefois pas l'opposition conceptuelle qui a le plus contribué à souligner la singularité des disciplines du social mobilisées dans le champ de l'alcoologie. La principale dichotomie qui structure le champ des études alcoologiques est bien celle - première ) dérivée des propriétés mêmes de l'alcool éthylique et formulée à partir de conceptions médicales : celle qui oppose un "mauvais" boire d'un "bon" boire, un boire "anonique" d'un boire "convivial", bref, ce qui sépare une conception (socialement et biologiquement) pathologique d'une conception hygiénique de l'alcoolisation." 

   L'anthopologie du "boire" permet de visiter des habitudes millénaires. La consommation de l'alcool, produit d'une manipulation intentionnelle, n'apparait qu'avec la civilisation humaine. "L'origine précise de sa découverte est néanmoins incertaine, poursuit Lionel OBADIA, les premières traces avérées d'usages de l'alcool ne remontent qu'au néolithique - elles sont consécutives de la sédentarisation des groupes humains, et de la découverte de techniques de transformation et de conservation des aliments. Les sagas et textes antiques des civilisations de la méditerranée donnent déjà des indications détaillées de la fabrication des boissons alcoolisées, ces mêmes civilisations qui ont conféré aux première boissons fermentées un statut particulier en les dotant de modes de production, technologies de transformation et de conservation, systèmes de distribution et modalités d'usages qui ne cesseront de se perfectionner. Parallèlement, la consommation d'alcool s'inscrit dans des récits mythiques, systèmes symboliques et pratiques culturelles sur les cinq continents, partout où l'invention ou l'emprunt culturel ont donné naissance à des usages alcooliques. Déjà, ce regard rétrospectif et comparatif signale la diversité non seulement des breuvages mais aussi des manières, contextes et significations des conduites d'alcoolisation. Pourquoi l'anthropologie ne s'est t-elle donc pas saisie de l'alcool comme l'un de ses "grands" sujets? Celui-ci satisfaisant aux critères conventionnels de la discipline : universel et particulier, il possède du sens pour les indigènes et son étude peut tout à fait ouvrir la voie à la compréhension d'une culture. L'alcool semble cependant avoir souffert, au même titre que d'autres objets potentiels de l'anthropologie, d'une image de trivialité."

   L'anthropologie ne s'est intéressée à l'alcool que très tardivement. On ne trouve d'ailleurs pas d'entrée alcool ou boire dans la plupart des dictionnaires d'anthropologie. Même si quelques travaux le précèdent, celui de Mary DOUGLAS de 1987 (Constructive Drinking : Perspectives on Drink from Anthropology) ouvre la voie à une entreprise de recherches dignent de ce nom. Par exemple, on peut compter aujourd'hui un numéro spécial de la revue Terrain (1989) avec des contributions d'ethnologues de premier plan et plusieurs ouvrages importants, comme ceux de Sylvie FAINZANG  (Ethnologie des anciens alcooliques. La liberté ou la mort, PUF, 1996), de Jean-Pierre CASTELLAIN ( Manières de vivre, manières de boire. Alcool et sociabilité sur le port, Imago, 1989) ou d'Eric JOLLY. L'alcoolisation commence à être considérée de manière globale, entre assignations primitivistes, symbolisme et religiosité, religion et alcools ente l'ivresse divine et les interdits incontournables, jusqu'à l'élaboration de véritables typologies des cultures selon l'articulation des paramètres religieux et du boire : cultures abstinentes (en pays musulman et hindouiste), cultures permissives (bassin méditerranéen, Amérique Latine), cultures ambivalentes qui oscillent entre tolérance et prohibition (Etats-Unis, Grande-Bretagne...). Il en ressort l'existence de véritables rapports institutionnels à l'alcool, mais il ne faut jamais oublier que les conduites des acteurs sociaux ne sont jamais totalement déterminées par des système symboliques prédominants... 

Lionel OBADIA toujours indique des voies diverses par où l'anthropologie peut traiter la problématique du boire :

- les explorations dans le domaine linguistique, des variations des terminologies ou des catégories sémantiques associées à l'alcoolisation ;

- l'analyse des représentations collectives et de leur distribution sociale ;

- les formes de la sociabilité du "boire" à travers les interactions "microscopiques", leurs rapports aux structures sociales, aux système de représentation, aux normes et les écarts à la norme que les acteurs sociaux se permettent - qui ne s'interprètent pas en anthropologie comme des déviances.

- la variabilité des significations rattachées au "boire" dans le temps et dans l'espace ;

- le vin, considéré comme médicament, devenu source pathogène : toute une anthropologie médicale liée à une anthropologie sociale qui s'intéresse aux temporalités, ryhmes, genres, interdits et licences, contextes, formes sociales, solidarité, réciprocité en jeu dans le boire, liée elle-même à une anthropologie politique : institutions, formes de pouvoir, luttes des idées et des hommes, mouvement anti et pro-alcooliques... Et une anthropologie de l'alimentation, qui s'article autour des thèses de Léo STRAUSS du "bon à penser, bon à manger".

 

      Claudine FABRE-VASSAS dessine les contours d'études d'ethnologie des boissons qui reste à entamer, face à une hégémonie des approches biologiques et médicales, qui, même si l'on prend en compte la fertilité d'une rencontre pour les sciences de la vie et les sciences de l'homme, tend à perdurer. Pour elle, "sociologie et épidémiologie des manières de boire sont nées ensemble et ont eu longtemps une histoire commune. l'une et l'autre sont héritières et porte-parole d'une conception de l'alcoolisme forgée dans les pays industriels préoccupés, au XIXe siècle, de leur "hygiène sociale". Faire d'emblée de la consommation d'alcool un trait pathologique, définir de ce point de vue une certaine altérité - celle des "travailleurs de force", des Indiens déculturés, des jeunes hooligans ou des Bretons -, c'est illustrer toutes les facettes de l'ethnocentrisme qui ont conduit à définir une "maladie de l'alcool". Or, l'alcoolisme stricto sensu n'est-il pas de fait inconnu des sociétés où l'ivresse est fréquente, valorisée et activement recherchée? Et partout où cette catégorie médicale s'est imposée, n'y-a-t-il pas opposition entre le bon et le mauvais boire, entre l'ivresse et l'ivrognerie, entre la conduite commune et la maladie réprouvée? Le premier souci de l'ethnologue sera donc de restituer le "point de vue indigène" sur la consommation d'alcool et donc le système des conduites et des valeurs sans-jacentes que ces façons expriment en les reproduisant. Mais cette prise de conscience - que Mary Douglas (Constructive Drinking. Perspectives on Drink from Antrhpology, Cambridge University Presse et Maison des sciences de l'homme, Paris, 1987) et Dwight Heath (A critical review of ethnographie studies of Alcohol use, dans Resarch Advances in Alcohol and Drug Problems, sous la direction de Gibbins et de ses collaborateurs, volume 2, New York, John Wiley and Sons, 1975 et A decade of Development in the Anthropological Study of alcool use, 1970-1980, dans le livre de Douglas, 1987) situent à la fin des années 60 - a eu un effet pervers incarné, à leurs yeux, par les sociologues de l'école de Chicago, disciples de David Reisman et, à travers lui, de Georg Simmel. Pour eux, l'objet de l'étude est devenu l'univers que secrètent ceux qui partagent le même alcool ; cette sociabilité des buveurs, la plupart du temps liée à des situations de domination et de misère, a donné lieu à des travaux sociologique engagés où l'on s'efforce d'évoquer - souvent avec moins de talent qu'un quelconque romancier - un monde clos, dans lequel l'observateur se fond jusqu'à disparaitre. En croyant échappeer au jugement péjoratif du sens commun, on n'élimine pas l'etnocentrisme, on le déplace du dehors au dedans et, au bout du compte, la description des interactions dans les pubs, les bars et les parties se referme sur elle-même. (A l'exception de l'ouvrage de James P Spradely et Brenda J Mann, traduit en français en 1979, Les bars, les femmes et la culture, PUF).

  "Comment échapper à ce piège de la singularité et de l'ethnographie fusionnelle?, poursuit notre auteure. Les chercheurs anglo-saxons ont abusé, pour ce faire, d'une notion, l'anomie, qui a du moins le mérite de poser une relation entre le code majoritaire d'une société et tel ou tel comportement personnel ou collectif. Pour les praticiens de la santé comme pour beaucoup de sociologues, l'alcool a, de maintes façons, partie liée avec l'exclusion. On constate qu'il la provoque ou qu'il l'accompagne. On va jusqu'à montrer que son absorption déclenche une levée des interdits et donne libre cours à des conduites de désordre. On admet généralement que des gestes violents et criminels découlent "naturellement" de cet effacement momentané du contrôle social. Ces rapports vont à ce point de soi que la première tâche de l'anthropologue reste, aujourd'hui encore, de les remettre en questions. D'abord, en s'interrogeant sur une notion comme l'anomie qui suppose que nos sociétés disposent d'un ensemble de normes unifiées et homogènes, partout et toujours présentes et efficaces. Or, ne sommes-nous pas sans cesse "sur le terrain", confrontés à une multiplicité contradictoire de règles? Chaque situation exige une mise en contexte, comparative si possible, pour que soient renversées les fausses évidences. Ainsi, en va-t-il du cas exemplaire des immigrés (...). Au-delà des facilités qu'autorise la notion, c'est donc le rapport nécessaire entre boisson et conduites asociales qui est en cause. L'ivresse elle-même avec toute sa démesure, engendre des comportements qui varient d'un groupe à l'autre, qui prennent sens dans une culture. Si l'on peut admettre  que le sujet ivre "ne s'appartient plus", c'est qu'il exprime non pas le surgissement instinctif d'un barbare état de nature, mais, tout au contraire, le code commun, les gestes et les mots prévisibles d'une ivresse qui est toute symbolique. Par là, l'anthropologue ne perd pas de vue la place cérémonielle qu'occupe le partage d'alcool dans bien des sociétés, loin de signifier la déviance, il réinstaure le lien social. Aussi doit-on prêter la plus grande attention non à la consommation d'alcool en soi, non à son abus défini dans l'absolu (...), mais à la position du buveur au sein de son groupe. Alors, selon Mary Douglas, de nouvelles questions surgissent : "Est-ce que celui qui rompt avec son milieu boit plus que celui qui reste dans un cadre admis, léfitime? De quel poids pèse l'attitude culturelle du milieu lorsqu'un sujet entreprend une cure? Quelles chances de réussite lui laisse-t-elle?" Mais, encore une fois, le plus juste des critiques peut générer une illusion. La volonté, qui meut l'ethnologue, d'expliciter fidèlement la pensée du groupe, le système jamais formulé de sa coutume, peut conduire à idéaliser la "communauté", à se référer trop facilement à son autorité latente, à sa solidarité, à la force de ses rituels. Or il arrive, dans la pratique, que la consommation d'alcool soit un instrument de discrimination interne, un moment de compétition agressive où toute régulation produit et confirme une hiérarchie ou, du moins, un affrontement dont l'issue est parfois mortelle."

Pour rendre plus compréhensifs ces comportements, il faudrait, si on suit Mary Douglas, ne plus faire de l'alcoolisme, défini comme quantité de degrés absorbés, l'objet essentiel de la recherche. Il faudrait s'attacher au contraire à toutes les boissons réelles, à leurs différences, à leurs rapports, aux conditions de leur adoption..., les saisir si possible dans le cycle complet de leur consommation puisque tel est l'espace de leur présence et donc de leur sens... C'est peut-être une voie qui permettrait de mieux distnguer les articulations et les ruptures entre l'alcoolisme, l'ivresse, l'ébriété... Et l'insertion de ces comportements de boire (différentes boissons, chaudes ou froides, dans des cadres sociaux différents...) dans les relations entre sexe, entre âge et entre classes sociales. En maitrisant, tant le nombre de boissons peut s'avérer important, les données quantitatives antant que qualitatives.

 

Claudine FABRE-VASSAS, La boisson des ethonologues, Terrain, revue d'ethnologie de l'Europe, n°13, numéro sur Boire, octobre 1989. Lionel OBADIA, Le "boire", Une anthropologie en quête d'objet, un objet en quête d'anthropologie, Socio-anthropologie, n°15, numéro sur Boire, 2004.

 

ETHNUS

 

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