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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 10:14

  Le socialisme dans la partie nord du continent américain relève d'une tradition ancienne, antérieure à l'installation des colons européens, née de certaines utopies sociales et/ou religieuses exilées d'Europe, irriguée par une lutte des classes vivace (ouvrière et paysanne) même si elle est occultée par les médias, enrichie par l'apport des exilés socialistes européens, tenace car ancrée dans des mentalités fortement réticentes à tout centralisme et à tout autoritarisme, fut-ce l'autoritarisme patronal. Le socialisme américain, vivace dans surtout les zones rurales, est tout de même présent dans nombres de réviltes ouvrières urbaines. Souvent plus social que politique, le socialisme américain est toutefois régulièrement présent dans les joutes électorales locale, régionales (au niveau des Etats) et même nationale. Il n'est pas aussi détacher qu'on pourrait le penser du mouvement socialiste international et des luttes d'influences entre les divers courants socialistes. Même brimés et poursuivis pendant la guerre froide, les socialistes, et même les communistes n'ont cessé d'avoir une activité dans divers secteurs de la société américaine, jusque dans les luttes les plus saillantes aux Etats-Unis, les luttes de "race" et autour de la sexualité. Que ce soit à travers l'"épopée" américaine de Wilhelm REICH ou les multiples essais d'installation de communautés plus ou moins autarciques, le socialisme américain a toujours eu une influence (souterraine) sur la vie sociale, scientifique et politique des Etats-Unis.

Mais cette influence a des efets plus sporadiques que majeurs sur cette société américaine surtout travaillée par les questions raciale, religieuse et sexuelle et même ethnico-nationale que par la question sociale, d'autant plus qu'une forte mobilité régit les habitudes de vie des nord-américains. Sans doute un certain brouillage régit notre perception de la vie politique américaine. Centrée sur le régime électorale fédéral des Etats-unis, l'information reçue, notamment par les Européens, ne rend pas compte de la diversité et de la vitalité de la vie politique locale et des Etats. Le socialisme américain ne se réduit pas à la vie des petits partis nationaux des Etats-Unis, loin de là, et au niveau fédéral, la résultante des différentes dynamiques locales est émoussée par un jeu fédéral largement orienté vers l'extérieur. Symétriquement, les américains en large partie méconnaissent, ignorent et parfois méprisent ce qui se passe au niveau fédéral et en tout ignorent encore plus ce qui se passe en dehors des Etats-Unis, excepté lors de grandes crises ou de guerres.

     Marcel RIOUX (1919-1992), sociologue critique et écrivain québécois décrit bien cette situation du socialisme aux Etats-Unis : "Quand (Werner) Sombart (1863-1941, sociologue allemand) veut savoir pourquoi il n'y a pas de socialismes aux Etats-Unis, il ne veut pas dire qu'il n'y a aucune organisation ni aucun mouvement socialiste dans ce pays ; il ne parle que de la faiblesse électorale du parti socialiste aux USA. Au début du XIXe siècle, comme aujourd'hui, les USA se distinguaient par l'absence de députés socialistes. La plupart des pays européens, au contraire, comptaient un nombre imposant d'élus socialistes juste avant la guerre de 1914 (...). Seuls les Etats-Unis continuent, comme au temps de Sombart, à faire exception et à se présenter comme le dernier rempart du capitalisme. Pourquoi? Si le socialisme n'a pas une forte clientèle électorale aux Etats-unis, ce n'est pas faute d'organisations socialistes ; tous les types de socialismes, depuis les utopistes religieux jusqu'au trotskysme, ont pénétré dans ce pays et ont été proposés au public. L'apparition des différnts socialismes aux USA suit à peu près la même chronologie que celle des variétés européennes. En Europe comme aux USA, le socialisme suit la même évolution que la société elle-même : au XVIIIe siècle, les utopies pré-socialistes s'incarnent dans une Europe encore largement religieuse et sont elles-mêmes imprégnées de religion ; les rationalisme du XVIIIe siècle rend les mouvements de réforme plus profanes ; ce n'est qu'au XIXe siècle qu'apparait le socialisme dit scientifique."

Ce serait trop simmliste que de dire que seul le socialisme religieux a été influencé par le christianisme. la visée essentielle du socialisme, utopique et scientifique, celle de l'égalité de tous les hommes, de la perfectibilité de l'homme, de la justice pour tous, se retrouve dans le christianisme. Et il semble bien que dans les pays anglo-saxons la liaison entre le christianisme et le socialisme ait été particulièrement forte ; c'est cette caractéristique qui end compte, semble-t-il, du pullulement des organisations et des idées socialistes aux USA, mais aussi de leur faiblesse politique."

 

    Patrick LE TRÉHONDAT, animateur d'un encyclopédie sur l'autogestion, décrit bien l'aube du mouvement coopératif américain, mouvement qui influence largement le mouvement socialiste américaine dans son ensemble. Après avoir rappelé que des tribus amérindiennes développent nombre de traits propres au socialisme (ignorance de la propriété privée, partage des moyens de production, démocratie tribale à large échelle...), l'auteur relate l'organisation sous forme coopérative des premiers colons qui s'installent sur le sol américain qui devaient rembourser le prix de leur voyage à des sociétés de crédit. En passant, il pointe là un des nombreux problèmes importants de tous les immigrants venant de contrées lointaines (souvent négligés par les observateurs même à propos des conflits qui surviennent à ce propos). "Ils entrent ainsi rapidement en conflit avec les financiers londoniens qui voient d'un mauvais oeil leur autonomie croissante. Dès 1623, un gouvernement de rébellion est élus, selon le principe un homme (les femmes en sont exclues) une voix et gère la colonie. Cet esprit démocratique ne devait cependant pas perdurer très longtemps", sans doute au contraire du sentiment envers les anciens maîtres de l'Amérique du Nord... "Un siècle plus tard, en 1778, la première grève éclate sur le sol américain. Vingt tailleurs de New York cessent le travail en raison d'une réduction de salaire. Afin de résister à leur patron et aux briseurs de grève, ils fondent leur coopérative. En 1791, à Philadelphie, le même scénario se répète avec des charpentiers qui revendiquent la journée de dix heures. Au sein de la coopérative qu'ils fondent, ils appliquent la réduction du temps de travail revendiquée. La coopérative, dans l'esprit des grévistes, ne devait durer que le temps de la grève, et elle disparait effectivement avec la reprise du travail et et l'échec du mouvement. Une année plus plus tard, des cordonniers en lutte pour une augmentation de salaire créent une cooopérative de production. Organisés en syndicat, ils gagnent à leur cause la moitié des cordonniers de la ville et, contrairement à leurs prédécesseurs, ils obtiennent  satisfaction.

La création de coopératives comme moyen de lutte pour résister au patronat se développe. Jusqu'en 1840, alors que la production est basée essentiellement sur l'artisanat, la création de coopératives est relativement facile. L'investissement en machines ou en moyens de production est relativement faible. De leur côté, les consommateurs organisent également des coopératives dont le modèle de Robert Oxen est le prototype. Josiah Warren, après être passé par New Harmony, crée une coopérative d'échanges, Time Store, dont l'unité de compte est le temps de travail. Le magasin fermera cependant après trois années d'activités. Cette expérience inspeirera d'autres projets d'où toute monnaie était exclue. (...). Patrick LE TREHONDAT relative ensuite quelques grèves ouvrières marquantes, qui montre bien que la lutte des classes existe aux Etats-Unis.

        Le mouvement coopératif et syndical est marqué à la fois par la répression policière, le refus du patronat, surtout de la grande industrie et des chemins de fer, d'envisager des négociations avec des syndicats souvent créés ad hoc, la division entre plusieurs "grands syndicats" qui ne se soutiennent pas dans leurs revendications différentes (les Chevaliers du Travail et l'American Federation of Labor (AFL) en sont de bons exemples)... Puis après la première guerre, s'il y a alliances (surtout locales) entre coopératives et syndicats, le patronat refuse toujours toute discussion de manière générale, et la seule réponse aux grèves est d'abord la violence de l'armée et de la police.

Certainement en raison de l'hostilité gouvernementale (au niveau des Etats comme au niveau fédéral) envers des syndicats contraints parfois de s'allier avec le grand banditisme pour se faire entendre (Teamsters, le syndicat des camionneurs), la coopérative est souvent le moyen préféré de lutte de classes dans la citadelle du capitalisme. Ce mouvement coopératif marque encore profondément les divers mouvements d'émancipation. Dans le monde agricole (Californie), l'alliance du mouvement syndical avec le mouvement coopératif et les mouvements de consommateurs ont pu toutefois provoquer des victoires retentissantes des travailleurs syndiqués. A noter la grande connivence entre des gros syndicats et des grosses industries (dans l'automobile notamment) où le syndicat opère un contrôle des embauches et où le patronat garantit la paix sociale par la garantie de salaires importants et d'un système de retraite (lui-même chapeauté par des organisations à mi-chemin entre syndicat et patronat)... jusqu'aux crises industrielles...

    Howard ZINN, historien américain, montre bien l'ampleur du défi socialiste au système capitaliste aux Etats-Unis. "La guerre et le chauvinisme pouvaient différer, écrit-il, la colère de classe inspirée par les dures réalités de la vie quotidienne mais ne pouvaient par la faire disparaitre complètement. A l'orée du XXe siècle, cette colère éclata de nouveau; Emma Goldman - militante anarchiste et féministe dont la conscience politique avait été forgée, entre autres, par le travail en usine, les exécutions du Haymarket, les grèves de Homestead, le long emprisonnement de son amant et camarade, Alexander Berkman, la crise des années 1890, les luttes et les grèves de New York, enfin sa propre incarcération sur l'île de Blakwell - s'adressa à la foule au cours d'un rassemblement organisé quelques années après la guerre hispano-américaine : "Comme nos coeurs se soulevaient d'infignation devant ces cruels Espagnols! (...) Mais lorsque la fumée fut dissipée, que les morts eurent été enterrés et qu'il revint au peuple de supporter le coût de cette guerre par la hausse des prix des produits de premières nécessité et des loyers - c'est-à-cire quand nous sommes sortis de notre ivresse patriotique -, il nous est soudainement apparu que la cause de la guerre hispano-américaine était le prix du sucre. (...) Et que les vies, le sang et l'argent du peuple américain avaient servi à protéger les intérêts des capitalistes américains."  Cette prise de conscience traverse alors de larges pans de la société américaine, entrainant toute une littérature (Mark TWAIN, Jack LONDON, Henry JAMES, Upton SINCLAIR, Theodore DREISER, Frank NORRIS...), toute une série de luttes ouvrières dans l'industrie et dans l'agriculture, tout un faisceau de création de parits socialistes de différents courants, tout un foisonnement de syndicats locaux et nationaux. L'idée de l'action collective, écrit encore Howard ZINN, "était une idée extrêmement puissante. Au moment même où la croissance capitaliste devenait fantastique et les bénéfices énormes, et au cours des dix années captivantes qui suivirent sa création, l'IWW représenta une menace pour la classe capitaliste. Officiellement, l'IWW ne compta jamais plus de 5 ou 10 mille membres en même temps. Les gens allaient et venaient, mais on peut néanmoins estimer à cent mille environ le nombre total des membres de l'IWW. Leur énergie, leur persévérance, leur force de conviction, leur capacité à mobiliser des milliers de personnes en un lieu et à un moment précis leur conféraient un poids dans le pays sans rapport avec leur effectif réel. Ils voyageaient partout et nombre d'entre eux étaient des travailleurs itinérants ou sans emploi. Ils militaient, écrivaient, discouraient, chantaient et pour finir propageaient leur idéal et leur message."  Ces militant traversaient de multiples répressions, souvent violentes, tenaces, et beaucoup, au sein même des organisations politiques et syndicales, avaient la tentation d'user de sabotages et de violences envers par exemple les jaunes briseurs de grèves. Le système ne se faisait pas faute de montrer à l'opinion publique, via une presse souvent conservatrice, les fauteurs de désordre. Le mouvement progressiste mené par d'honnêtes réformateurs, au niveau fédéral, comme le sénateur du Wisconsin Robert La FOLETTE ou par des conservateurs non avoués comme ROOSEVELT, paraissait conscient de détourner en outre et d'affaiblir le socialisme, à coup de mesures sociales et économiques apparemment et immédiatement favorables aux travailleurs (augmentation de salaires, systèmes de retraite ou de caisses de solidarité, système d'assurances...), mais utiles à terme pour le capitalisme. Howard ZINN se demande si les socialistes comprenaient clairement combien les réformes maintenaient l'ensemble du système économique existant. Seuls des partis socialistes et des personnalités dénonçaient ces courtes victoires. En fin de compte, à l'orée de la première guerre mondiale, les réformes progressistes sont parvenues à stabiliser le système capitalisme en corrigeant ses pires défauts et à couper l'herbe sous le pied du socialisme, restaurant un consensus fort, une grande et longue trêve dans les luttes sociale, ce qui n'empêche pas l'éclosion, ici et là, de grèves sectorielles parfois violentes, la formation d'encore plus de coopératives de production et surtout de distribution, d'organismes de solidarité qui souvent veulent prendre le relais des organisations charitables ou hygiénistes. Si une solidarité réelle forte et parfois longue s'organise, le socialisme à l'américaine n'est pas majoritairement revendicatif d'une réforme globale et encore moiins d'une révolution, attitude qui subsiste toutefois dans certains partis socialistes ultra-minoritaires. 

 

    Enfin, il ne faudrait pas minorer l'apport des différentes vagues d'immigration sur l'esprit d'entraide collective (souvent entre membres d'une même communauté, qu'elle soit blanche ou noire, pour reprendre une distinction états-unienne), ni non plus celle de vagues d'exilés européens socialistes.

L'étude par exemple de Michel CORDILLOT montre bien l'importance de la vague d'utopistes et d'exilés français entre 1848 et 1880. "Il s'agit de cette cohorte d'émigrés politiques français au sein de laquelle se côtoyèrent "utopistes" de différentes persuasions, émeutriers vaincus de juin 1848, républicains en fuite après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, opposants politiques lassés de ruser avec les autorités impériales, et pour finir communards et internationaux traqués après la chute de la Commune (...) (Il s'agit de retracer) comment ces exilés se sont regroupés au sein de divers organisations de langue française se réclamant d'idéaux de progrès et de transformation sociale, comment, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'à la fin des années 1870, ils se sont efforcés soit de créer de toutes pièces une société nouvelle, soit d'agir au plan social, économique et politique, pour tenter d'améliorer la vie des plus défavorisés en contraignant la société américaine à offrir à ces déshérités un sort meilleur. Car il est important de redonner une existence à ce mouvement tombé dans l'oubli - et l'on sait combien la mémoire collective peut se montrer défaillante s'agissant des "classes subalternes" ou des vaincus de l'histoire -, tout en esquissant au passage une réflexion plus large à propos de certaines évolutions constitutives de l'identité américaine.".

L'auteur tente d'expliquer l'impact des événements européens sur la mentalité des Américains, dont les exilés eurent sans doute paradoxalement à pâtir, malgré ou en partie à cause de leurs engagements dans différents secteurs des Etats-Unis (lutte pour le suffrage universel, y compris pour les femmes, lutte émancipatrice des Noirs et des minorités, participation à la création de coopératives...). Il ne faut jamais oublier non plus l'impact conjoint de la guerre de Sécession américaine (1861-1865) et surtout de ses conséquences. La succession de bouversements socio-politiques et économiques ne manque pas d'avoir un impact sur la mentalité américaine.

"Ce bouleversement de l'idée que les Américains se faisaient des valeurs fondatrices de leur république, et donc de celle qu'ils se faisaient de leur identité nationale, allait avoir, avec un décalage de quelques décennies, des conséquences importantes. Alors qu'elle s'était longtemps vue en héraut d'un type nouveau de société montrant la voie au monde, l'Amérique s'abandonna progressivement à un repli identitaire. Confrontée à des mouvements sociaux de plus en plus durs, confontée aussi à la montée de l'immigration de masse, la société américaine se durcit. Les événements violents survenus à Chicago (4 mai 1886) dans le cadre de la lutte pour la journée de huit heures et leur épilogue tragique avec la pendaison des dirigeants syndicalistes anarchistes le 11 novembre 1887 montrèrent que les autorités n'hésiteraient pas à recourir à une répression impitoyable. Le mouvement syndical américain en tira les leçons, optant majoritairement pour une approche résolument réformiste et renonçant à remettre en cause le capitalisme. Si bien qu'après Haymarket, la gauche socialiste et révolutionnaire se trouva réduite, au sein du mouvement ouvrier américain, à un rôle de force contestataire, certes toujours active et parfois entendue, mais irrrémédiablement minoritaire. Plus généralement, le socialisme s'identifiait désormais dans l'imaginaire politique d'une opinion traumatisée à une idéologie condamnable, profondément incompatible avec les valeurs héritées des Pères fondateurs, et véhiculée par des agitateurs essentiellement étrangers. Marginalisés électoralement, les "rouges" se retrouvèrent également mis au ban de la communauté nationale."

 

Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours, Agone, 2002. Patrick Le TREHONDAT, L'aube du mouvement coopératif américain, dans Encyclopédie internationale de l'autogestion, 2016, www.syllepse.net. Marcel RIOUX, Le socialisme aux Etats-Unis, 1964, édition électronique, dans le site Les classiques en sciences sociale, www. uqac.ca. Michel CORDILLOT, Utopistes et exilés français aux Etats-Unis, 1848-1880, dans Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, n°124, 2014, dans un dossier Pour en finir avec le socialisme "utopique".

 

 

 

 

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