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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 10:25

  L'usage très ancien et important de l'archerie dans les armées s'avère souvent décisif dans les batailles. Pourtant, les traités de tactiques développent surtout les manoeuvres des fantassins ou des cavaliers, les écrits sur l'armement du soldat ou du guerrier mentionnent très peu les archers ou les arbalétriers. Au contraire des récits bien connus, d'auteur très étudiés, sur les batailles que l'on peu retrouver dans l'Antiquité ou le Moyen-Age, la majorité des stratégistes et des spécialistes en tactique ne donnent pas une place très importante à l'archerie. Si bien que c'est en creux qui l'on peut déduire cette importance. Si les boucliers sont fabriqués et utilisés ainsi, les rendant parfois mal conçus ou pas conçus du tout pour le corps à corps, si les soldats se placent souvent en blocs compacts, boucliers sur leur tête ou face à l'ennemi, si les agencements prévoient de parer aux projectiles de toutes natures, c'est bien pour éviter la pluie de flèches qui s'abat sur la troupe au début des engagements. Si les fortifications sont construites comme elles le sont, ce n'est pas seulement pour résister aux chocs des machines de combat, mais aussi pour prétéger les combattants de semblable pluie de flèches, tirées souvent depuis des tours mobiles des assiégeants. Tout est fait, dans les armées, pour préparer l'affrontement au corps à corps, pour le retarder, pour en faciliter le dénouement victorieux. Eclaircir les rangs de l'adversaire avant de l'affronter, tel a été, est et sera sans doute toujours l'objectif. Le tir de milliers de flèches comme le tir de centaines de coup de canons, comme l'envol de dizaines de missiles sont là pour ne pas donner seulement au corps-à-corps tout le poids du combat. Histoire aussi de garder une distance le plus longtemps possible d'avec l'adversaire tout en le détruisant le plus possible. Ce qui n'empêche pas l'utilisation de l'arc (plus que l'arbalète, car il faut nettement plus de temps pour replacer un carreau) dans les combats rapprochés, par un fantassin ou un cavalier.

   Si la littérature militaire est moins prolixe envers ces archers qu'envers ces fantassins alignés ou ces cavaliers, c'est moins parce que leur importance est faible que parce que les premiers sont mal considérés par la hiérarchie et par la soldatesque. La réputation de l'archer, comme de l'arbalétrier est celle d'une personne un peu lâche, ne voulant ou ne pouvant affronter son adversaire en face. Celle d'un maigre soldat qui d'une flèche peut tuer un roi ou un élément bien plus méritant à beaucoup de point de vue que lui. Dans l'armée romaine comme dans la troupe de la guerre de Cent ans, l'archer est méprisé, même si, devant leurs exploits victorieux dans maintes batailles, on a finalement, par expérience de plus en plus recours à lui. L'aspect moral de la guerre est détruit par sa présence. Si la chevalerie résistera longtemps au Moyen-Age, avec ces carapaces à n'en plus finir, c'est parce que dans la lutte entre la flèche et la cuirasse, cette dernière l'emportera souvent. Il faut attendre les flèches qui portent loin et forts et plus encore les carreaux des arbalètes pour qu'on renonce aux fantastiques armures recouvrant, parfois comme d'une seule pièce, monture et chevalier. Et in fine, la flèche, et plus tard le missile constitue l'arme  la plus redoutable et la plus décisive... Les perfectionnement des armes de jet individuels l'emportent sur tous les boucliers, et c'est devenu clair pour tous avec l'avènement d'armes à feu et de canons efficaces. Le retard de certaines armées à se doter d'archers ou/et d'arbalétriers, malgré de fortes déconvenues tient à la force des représentations morales et sociales des difféentes armes. Il est noble de combattre face à face à l'épée ou à la hâche ; il est lâche d'abattre un ennemi à distance. On peut même supputer, mais peu d'études fouillées existent sur ce sujet, qu'il existe de tout temps une tension conflictuelle entre la recherche pure et simple de l'efficacité sur le terrain et le statut rattaché aux différentes armes.

 

   Bernard SERGENT effectue une étude assez éclairante à ce dernier propos avec sa recherche anthropologique sur le statut de l'arc dans les différentes sociétés. P VIDAL-NAQUET et J Le GOFF n'ont fait que des remarques éparses à ce propos. "D'une part, en effet, Grèce ancienne et France médiévale s'accordent pour donner à l'arc un statut inférieur dans la hiérarchie des armes, qu'il soit réservé à une activité inférieure à la guerre, à savoir la chasse, ou qu'il soit mis entre les mains d'individus distincts de l'homme libre ou noble guerrier ; et d'autre part, ce faisant, elles s'opposent à l'Inde, dans laquelle l'arc est par excellence l'arme du guerrier qualifié. Autrement dit, l'arc comme signe change de sens selon les sociétés." L'auteur, à l'aide des textes historiques et mythologiques de ces peuples, met en évidence que tous les peuples indo-européens occidentaux (Celtes, Italiques, Germains) s'accordent avec elles sur le même sujet (il aurait pu ajouter les Romains à cette même enseigne), tandis que tous les peuples indo-européens orientaux s'accordent avec l'Inde. "La variation de signe coupe diamétralement le monde indo-européen.".

"Elle joue, dans l'un et l'autre cas, sur une série d'oppositions dichotomiques : jeunes/vieux, inférieurs/supérieurs, féminin/masculin, chasse/guerre, armes de jet/armes de main, guerrier à pied/guerrier monté..." .

Bernard SERGENT distingue aussi les sources "exoscopiques", fournies par des observateurs étrangers sur une société, et les sources "endoscopiques", fournies par une société sur elle-même. Les premières sont ambigües, et ne peuvent à elles seules être déterminantes dans la démonstration. Les secondes, par contre, consistant largement en mythes, révèlent d'emblée le système de valeur en vigueur dans telle ou telle culture.

Il y a bien une "opposition radicale entre les Indo-Européens de l'Est, pour qui l'arc est une arme noble, digne des grands guerriers, et ceux de l'Ouest, pour qui c'est une arme méprisable, reléguée aux marges de la société. Arme ici ambigüe toutefois, puisqu'à côté de son attribution aux niveaux les plus bas (esclaves, mauvais garçons, étrangers...), elle est aussi aux mains de certains rois et de certains dieux souverains. Sa puissance de mort - qui en fait, quant à sa vertu magique, l'homologue inversé de la femme, donneuse de vie - est celle du souverain sévère, lieur chez les Celtes, juriste chez les Germains, porteur de l'épidémie chez les Grecs. A deux exceptions près - les Baltes et Slaves à la "frontière" nord, les Hittites à la "frontière" sud - cette opposition coïncide avec celle entre les langues en satem et les langues en centum. (...)".

Cette opposition "n'a pas été toujours remarquée, malgré l'abondance des faits - et des silences (...). Cela tient (...) à deux causes.

L'une est que l'on n'a pas toujours pris garde à la notion même de valorisation, et à ce qu'elle implique. Il arrive qu'une société fasse un usage pour ainsi dire massif de l'archerie, et que pourtant son discours propre soit muet à ce sujet. On le soupçonnera pour l'Irlande du Nord du haut Moyen Age, on le sait pour une partie de l'histoire grecque. (...)."

 

   Une autre raison de la sous-estimation du rôle des archers résident dans la difficulté de trouver des preuves archéologiques sur leur rôle. En effet, les élements de leurs armes (arcs et flèches) sont constitués de matériaux périssables. Plus on avance loin dans le temps, moins on trouve de traces de leur présence, même ne ce qui concerne la chasse. S'il n'y avait pas les peintures dans les grottes de la préhistoire, les spécialistes ne feraient même pas d'investigation là-dessus. Ce n'est que lorsque les éléments de cette arme se trouvent emprisonnés dans des reliefs que l'on peut se rendre compte de son usage. On a retrouvé des traces des arcs et des flèches (surtout les pointes en silex) jusqu'à moins 25 000 ou 50 000 ans. 

Les armées de l'Antiquité font usage de l'arc avec abondance et doivent parfois à cette arme leur suprématie. Ainsi les armées de Mésopotamie utilisent l'arc dès 2370-2230 av JC. L'utilisation de l'arc, alors réservé à la chasse, représente une innovation importante dans les conquêtes de l'empire akkadien. Cette arme composite est faite de l'assemblage de pièces de bois de flexibilité  variable et renforcée de corne et de tendons ; l'adoption d'une poignée concave vient encore renforcer sa puissance de jet qui peut dépasser 400 m, permettant d'opérer de loin et de surprendre l'adversaire. L'apparition, aux XVIII-XVIIe siècles d'un char beaucoup plus léger, plus rapide et plus maniable révolutionne la stratégie. Dépourvu du haut tablier frontal sumérien, monté sur deux roues, placées plus en arrière, il est tiré par des chevaux. la cavalerie évolue par paires ; un écuyer tient à la fois ses propres rênes et celles d'un archer monté. L'infanterie est essentiellement composée d'archers et de frondeurs. Dans le temps, la cavalerie se modifie et le cavalier en arrive à évoluer seul, montant à cru son cheval, armé d'un arc et parfois d'une lance. Sans doute sous la pression de l'usage de l'arc dans les armées adverses, des armures apparaissent, ainsi que de hautes bottines lacées chez les fantassins. L'infanterie est composé depuis longtemps principalement d'archers, de frondeurs, de piquiers armés de pique légères, de javelots, avec leurs épées et leurs haches. 

Les armées de l'Egypte ancienne ont longtemps été formée principalement de fantassins, chacun protégé par un grand bouclier de cuir, armés de massues, bâtons de jet, haches et lances, mais déjà d'arc à flèches à pointe de silex, remplacé très progressivement par du cuivre et du bronze... L'armée du nouvel Empire emprunte aux Hyksos l'utilisation du char de guerre : entraîné par deux chevaux, il est monté par un conducteur et un combattant armé d'un arc et de javelots. La charrerie, constituée en escadrons de 50 chards, devient l'élément de décision de la bataille et fait figure d'aristocratie de l'armée. Plus tard, malgré l'apparition de nouvelles armes comme le glaive courbe et la longue épée des Shardanes, l'armement - arcs, javelots, dagues, reste inchangé, même si la tactique évolue en faisant jouer beaucoup plus de combattants à la fois, des divisions regroupant de grandes unités tactiques autonomes de 5 000 à 6 000 hommes, groupant infanterie, charrerie et services (Ramsès II).

En Grèce de l'époque mycénienne (XVI-XIIIe siècle), les guerrières utilisaient sourtout au combat de longues rapières en bronze, armes d'estoc, protégés par casque et grand bouclier. L'apparition de l'armement hoplitique ne laisse guère une grande place à l'archerie, même si la forme des boucliers laisse soupçonner que les armées grecques aient eu affaire à des archers ennemis. Les troupes légères apparaissent dès l'époque géométrique - archers et frondeurs en grand nombre. L'armement macédonien reprend surtout en l'améliorant l'hoplite grec (phalange macédonienne).

Les armées romaines ne méconnaissent pas la tactique de la préparation d'artillerie avant l'engagement du choc puis du corps à corps. D'autant qu'au fur et à mesure de leurs conquêtes, ils emprutent éléments d'armement, de tactique et même de stratégie aux peuples qu'ils rencontrent, engageant de plus en plus souvent (surtout sous l'Empire) des auxilliaires beaucoup utilisées pour leur habileté au jet de diverses armes, du javelot aux flèches. Surtout à partir du moment où de nombreuses armées ennemies se mettent à se battre "à la romaine", l'usage d'archers pour éclaircir les rangs se généralise. Cette préparation d'artillerie, notamment à l'aide de machines qui lancent des traits (javelots, flèches, dont certaines incendiaires, pierres, poutres), utilisées sur mer comme sur terre, pour soit couler des navires, soit pour détruire des murs lors des sièges. L'essentiel des batailles en rase campagne voit l'utilisation surtout des fantassins lourdement armés, des auxilliaires plus légèrement dotés et plus mobiles, et une cavalerie. le tout doit être très mobile, et une infanterie légère, notamment celle des archers et des frondeurs qui tuent de loin et qui sont dispersés devant l'armée, derrière elle ou sur les flancs. Une fois soigneusement mise en place, l'armée romaine commençait les hotilités par une préparation d'artillerie (catapultes, balistes) complétée au moment où les rangs de l'ennemi commencent à s'éclaircir et à se rapprocher par des archers et des frondeurs. 

Du bas Empire romain au Moyen-Age occidental, l'arc est employé diversement. Bien que les Francs et les divers Goths le connaissent, son utilisation ne se généralise pas avant la fin du VIIIe siècle. Les archers ne sont plus aussi prédominants à la guerre. Les archers étaient souvent les soldats les moins payés d'une armée ou étaient recrutés parmi les paysans. Sur le marché, l'arc est bien moins coûteux qu'une bonne armure et une bonne épée. Si on considère généralement que l'arc était rarement utilisé pour décider de l'issue d'une bataille, cela est dû à la nature des combats, faits surtout de corps à corps avec un nombre souvent limité de combattants. Toutefois, lors des invasions, les défenseurs utilisent l'arc ou l'arbalète pour tirer à plus ou moins longue distance avant que l'ennemi n'arrive aux remparts de la ville.

Ce n'est que lors de l'invasion de l'Angleterre par les Normands que les archers se multiplient dans les armées. pas seulement l'arc, mais surtout l'arbalète, capable de tirer plus loin et plus fort, jusqu'à entamer l'armure des cavaliers ou des fantassins. L'arbalète est si puissante, et peut se mettre entre toutes les mains (la mise en place du carreau se perfectionne et devient de plus en plus facile, de moins en moins lente...) qu'elle effraie la noblesse. Interdite par le Concile de Latran en 1139 par l'Eglise, elle n'est autorisé que contre les Infidèles. 

Durant la guerre de Cent ans, surtout les Anglais, les commandements des armées (et des grandes compagnies) ont appris à utiliser l'archerie comme élément de domination tactique, avec leurs arcs droits. Dans plusieurs batailles décisives, les archers défont les chevaliers. Au cours du XVe siècle, puis pendant la Renaissance, se développe en France et dans le reste de l'Europe, le tir à l'arc sous forme de jeu d'adresse. Dans sa réorganisation de l'armée, Charles VII crée les compagnies d'ordonnance, corps de cavalerie permanente. Chaue compagnie est composée de deux valets pou trois archers montés. Vers 1500, l'arrivée de l'arquebuse dans les armées provoque quelques lents changements (on verra des utilisations mixtes longtemps) et ce n'est qu'au XVIIIe siècle que le perfectionnement des armes à feu rend caduque les arcs de guerre.

  Ces armes à feu reprennent les fonctions de l'arc et des flèches : éclaircir les rangs des adversaires, semer l'effroi, désorganiser les divers éléments de l'ennemi, avec bien entendu plus d'efficacité meurtrière. Tout au long de l'histoire de son usage à la guerre, de multiples perfectionnements ont été apportés à ses divers composants = la corde, le repose-flèche, le Berger-button, l'accessoire qui sert d'amortisseur à la flèche lorsqu'elle est propulsée, le cliqueur qui permet de régler l'allonge du tir, le viseur, la visette, la stabilisation... De même les accessoires de l'archer sont devenus de plus en plus sophistiqué, lui assurant de plus en plus protection, agilité et rapidité et sûreté du tir... La flèche elle-même évolue, adaptée à l'arc ou plus courte à l'arbalète, adaptée également au type d'arc.

Dans ce domaine, le long arc anglais, évolution de l'ar gallois, est très puissant, d'environ 2 m de long. Apparaissant lors des guerres en Pays de Galles et en Ecosse, elle se révèle décisive pendant la plus grande partie de la guerre de Cent ans. De nombreuses solutions sont essayées par les Français, qui se refusent à adopter l'archerie comme élément important dans leurs armées : mise à pied des combattants montés, augmentation de la surface protégée par des plates dans les armures, protection des chevaux, neutralisation des archers. Avant de se résoudre, contre toutes les prévenances sociales et morales, à créer des compagnies d'ordonnance de francs-archers. Seule en fait l'artillerie de campagne met fin à la supréiorité de l'arc long anglais. 

 Mais seuls les plus fortunés pouvaient sans doute se procurer tous les avantages au fur et à mesure de leur apparition, et cela dans toutes les armées du monde, surtout lorsque l'homogénéisation de l'équipement du soldat n'est pas acquise (elle ne le sera pleinement qu'au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle)... 

    

    L'arbalète n'est rien d'autre qu'un arc pour lequel le maintien en tension de la corde est assuré non plus par la force physique du tireur, mais par une pièce rigide, l'arbrier, organisée pour supporter la flèche, retenir la corde et la libérer au moment du tir au moyen d'un mécanisme simple. Quelque soit la position du tireur, il peut utiliseer l'arbalète dont la puissance peut être augmentée jusqu'à des niveaux compatible avec le percement des armurs ou l'abattage d'un cheval. Si les modèles apparus pendant la guerre de Cent ans sont de conception perfectionnée, l'arbalète est connue depuis l'Antiquité, et est encore plus utilisée en Asie qu'en Europe. Plus que l'arc, l'arbalète est l'objet de l'attention des pouvoirs successifs, car si avec l'arc comme avec l'épée, il faut un certain entrainement pour bien l'utiliser, avec l'arbalète, une arme relativement puissante peut être mise aux mains des... brigants, voleurs, assassins de toute sorte, petits soldats de petite extraction...et des opposants...

 

Bernard SERGENT, Arc, dans Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens, n°1, volume 6, 1991. Dictionnaire de l'Antiquité, Sous la direction de Jean LECLANT, PUF, 2005. Yan Le BOHEC, L'armée romaine, Editions A. et J. Picard, 2002. Jean-Pierre VERNANT, Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, EHESS, 1999. Philippe CONTAMINE, La guerre au moyen Age, PUF, 1999.

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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