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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 10:45

  Si se battre sur l'eau (au lac ou sur mer) requiert des conditions spéciales par rapport aux combats terrestres, longtemps à part le fait de tenter de couler les navires adverses, les soldats s'y battent avec les mêmes armes que sur terre. Le tout est souvent d'immobiliser au moins deux navires ami et ennemi et de faire manoeuvrer sur des ponts parfois improvisés entre eux des troupes. De plus, il faut compter avec des aspects plus ou moins hostiles des environnements aquatiques : vents et tempêtes, animaux marins plus ou moins agressifs, le tout avec le fait qu'il faut d'une certaine manière, même durant un court temps, habiter sur ces embarcations...

  A toutes les époques, le navire de guerre apparait comme un compromis s'efforçant de concilier avec plus ou moins de bonheur rayon d'action, habitabilité, protection et capacité offensive, que celle-ci repose sur l'éperon, sur des armes de jet, des canons, des torpilles, des aéronefs ou des missiles. Les bâtiments de combat s'intègrent également dans une hiérarchie, en raison des exigences de certaines missions ou de l'apparition d'armes nouvelles. Dans la marine ancienne, frégates et corvettes assurent l'éclairage des escadres, les liaisons, prêtent appui aux vaisseaux en difficulté ou se chargent de la répétition des signaux. Au cours de la première guerre mondiale, les cuirassés ne sortent qu'escortés de destroyers destinés à repousser ou à prévenir les attaques de torpilleurs ou de sous-marins. Les porte-aéronefs des flottes actuelles exigent un "environnement" de bâtiments aptes à la lutte aérienne et anti-sous-marine.

 

Philippe MASSON, chef de la section Etudes du Service historique de la Marine, constitue ici notre guide principal.

 

      Avant d'en arriver là, de l'Antiquité jusqu'au XIXe siècle, deux types de bâtiments constituent l'épine dorsale des marines de guerre, en fonction d'aires géographiques spécifiques : la galère d'origine méditerranéenne et le navire à voiles à capacité océanique, mais d'apparition tardive. De fait, la galère, sous des formes variées, est présente sur près de deux millénaires. En Méditerranée, elle constitue le bâtiment de combat dominant pendant toute l'Antiquité, le Moyen Age et sa carrière ne s'achève qu'à l'aube de l'époque contemporaine.

  Les galères, navires "longs", étroits, mus essentiellement à la rame et dotés d'une quille proéminente renforcée à l'avant de plaques de bronze, apparaissent chez les Phéniciens. Elle est dotée également d'un grand mat avec sa grand-voile et d'une plus petite à un autre mat. Mais ces voiles ne servent qu'à naviguer au gré du vent (pas de louvoiement) et la force des rames est largement préfére pour mouvoir par exemple la trirème. Durant le combat, on ne hisse la voile que...pour fuir!  Une légende tenace assimile les rameurs des galères à des galériens (le rapprochement ne vaut en fait que beaucoup plus tard, pendant la Renaissance en Occident...). Or le recrutement se fait avec soin : il vaut mieux utiliser des rameurs expérimentés faute de quoi, voguer sur ces galères serait plutôt pour le commandement... galère!  En Grèce comme à Rome, des professionnels sont donc rémunérés (soldes) sur le long terme (jusqu'à 25 ans...) pour tout ce qui concerne la manoeuvre des navires, sauf en cas d'urgence, où les citoyens possédant des esclaves sont "invités" à les mettre à disposition de la marine. Ce n'est qu plus tard que des galères, surtout marchands d'ailleurs, utiliseront des condamnés ou des esclaves en quantité. Les galères, selon des experts contemporains, s'apparentent à des... phoques! "En effet, écrit  J TAILLARDAT, les équipages perdaient la terre de vue le moins souvent possible parce que la trière était, en définitive, un vaisseau peu sûr ; au moindre coup de vent, on cherchait un abri sur la côte même. En outre, la trière, vite et légèrement construite, était incapable de tenir longtemps la mer sans carénage ; pour la calfatrer, pour l'entretenir, il fallait souvent toucher terre. Enfin, il y avait à bord d'une trière un extraordinaire tassement d'hommes et de matériel : on ne pouvait donc pas y embarquer de vivres pour très longtemps ; d'autre part, conséquence de l'entassement à bord, l'équipage ne pouvait vraiment se reposer qu'à terre et il passait les nuits, aussi souvent que possible, sur le rivage." Il explique aussi que la nécessité de garder le contact avec la terre, qui demeure jusqu'à l'Empire romain, a de graves inconvénients : accroissement des risques de perte par naufrage, impossibilité de tout blocus maritime, obligation de s'appuyer sur des bases nombreuses, obligeant pour la suprématie des mer, à contrôler le plus grand nombre d'iles possibles. 

    Avec les Grecs, l'épéron est associé aux pentokontores, des galères de 50 rameurs dont 25 de chaque bord, avant de constituer l'armement majeur de la birème apparue au VIIIe siècle avant J-C et de la trirème, née au milieu du siècle suivant, remarquable navire que l'on retrouve jusque sous l'Empire romain.

Une trirème d'Athènes, une des plus grandes puissances maritimes du monde grec, mesure au Ve siècle 38 mètres de long, 5 de large, avec un tirant d'eau de 1 mètre environ. L'équipage compte alors 170 rameurs, 13 matelots chargés de la manoeuvre des voiles, 7 officiers et une troupe de débarquement ou d'abordage composée d'une dizaine d'épihates. Compte tenu de l'imprécision des sources, la répartition des rameurs sur 3 niveaux, fait encore l'objet de débats entre experts. L'archéologie expériementale notamment tente de déterminer ce qu'avait pu être ces trirèmes. En tout cas birèmes ou trirèmes sont prévues uniquement pour l'attaque à l'éperon, une technique singulièrement délicate et aléatoire qui exige une habileté de manoeuvre importante, ne serait-ce que pour éviter à l'abordeur d'être abordé!  

En mer plus que sur terre, les manoeuvres fraticides, lorsque entre en jeu plusieurs navires de chaque côté, sont courantes. Ce qui explique d'ailleurs, que dès l'époque hellénistique, cette méthode de combat s'efface devant l'abordage préparé ou non par le tir d'armes de jet. Même si le gros des effectifs des flottes des Macédoniens ou des Ptolémées d'Egypte reste composé de trirèmes, cette orientation contribue certainement à l'apparition de navires de gros tonnage, voire même de géants des mers, à 6, 12, voire 20 ou 30 rangées de rameurs. D'après Athénée et Plutarque, le record semble appartenir à un monstrueux bâtiment à deux coques, sorte de catamaran, construit sur l'ordre de Ptolémée IV à la fin du IIIe siècle. Ce tessarakontores de 128 mètres de long aurait comporté 40 ranges de rameurs, soit 4 000 hommes sans oublier 2 850 soldats et 400 matelots! Les spécialistes ont du mal à y croire. 

   

  Jusqu'à ce qu'on tente de pratiquer l'abordage et le combat dans les navires eux-mêmes de manière systématique, la manoeuvre consiste surtout à se disposer en une seule file autour de l'adversaire en cherchant à resserer le cercle et attendre que le désordre s'installe chez l'ennemi avant d'aqquer à l'éperon, ou encore à se déployer les proues face à l'adversaire (Athènes), et à avancer afin de détruire ses avirons, de faire ensuite volte-face et d'attaquer par derrière ou de flanc, toujours à l'éperon...

   Indépendamment d'une meilleure tenue à la mer, les grands bâtiments se trouvent en mesure de recevoir un armement puissant à base de balistes et de catapultes. L'attaque à l'éperon s'efface complètement devant l'abordage précédé du tir de l'artillerie. On suite une évolution analogue à celui des armes et du combat terrestres. A la recherche du corps à corps après éperonnage succède les tirs à distance les plus intenses possibles pour éclaircir les rangs de l'ennemi ou mieux pour couler les navires adverses.

   Dans la Rome antique, au cours des guerres puniques, on recourt également à l'abordage, à partir de trirèmes ou de quadrirèmes dérivées de celles utilisées par Syracuse. Cette tactique est associée à une innovation technique, le corvus, une passerelle rabattable doté de grappins et destinés à s'abattre sur le pont du navire adverse, permettant ainsi l'assaut d'une solide compagnie de légionnaire. Comme le souligne Polybe, on trouve là une transposition de combat terrestre préféré des Romains. Quoi qu'il en soit, il reste plus difficile de se battre sur l'eau que sur terre, avec des taux d'attrition bien supérieurs. De bonnes capacités de manoeuvriers sont requises. 

Par une tendance que l'on retrouve à maintes reprises par la suite, l'Empire romain remet en cause le gigantisme, vu les résultats de bataille navale mettant en prise des gros mastodontes et des navires légers, comme à Actium. 

Pendant les cinq siècles de la paix romaine, la marine impériale, à l'exception de quelques mastodontes de prestige, utilise essentiellement de légères et rapides liburnes, à un ou deux rangs, chargés de la police des mers, de la répression de la piraterie et du maintien de lignes de communications vitales.

   A la chute de l'Empire Romain d'Occident, l'Empire byzantin assure sa suprématie sur la Méditerranée en faisant évoluer la galère vers le Dromon, autre bâtiment léger. Ces navires offrent  un bon compromis entre la puissance et la maniabilité. Relativement légers et rapides, ils sont dotés de 50 avirons de chaque bord répartis en deux rangées superposées. Le dromon dispose d'un éperon au-dessus de la ligne de flottaison. Mais le rôle de l'éperon n'est pas utiliser, comme auparavant à détruire le navire adversaire, mais à faciliter l'abordage préparé par des tirs d'armes de jet

 Pour contrer les forces arabes qui apprennent à fabriquer les mêmes navires, les Byzantins utilisent le feu grégois et pour ce faire les agrandissent. Ce célèbre feu grégois utilisé au moyen de siphones - lance-flammes - ou d'amphores projetés sur les ponts adverses par des catapultes. Les Byzantins utilisent surtout alors des birèmes. Progressivement, la voile alla trina d'origine arabe remplace la voile carrée.

   A partir du XIIe siècle, les galères utilisées par les cités italiennes dérivent de ce type de bâtiment. Les seules innovations notables concernent la propulsion. Avec l'adoption de la nage alla sensile, au XVIe siècle, ce dispositif cède la place à la nage a scaloccio où plusieurs hommes, de 5 à 7, n'actionnent qu'un seul aviron.

  Pendant toute l'époque médiévale, la galère reste le navire de combat dominant de la Méditerranée, de la Mer Noire ou de la Mer rouge. Elle répond parfaitement à des conditions de navigation spécifiquement liées à l'absence de marée, de vents et de courants réguliers. Indépendamment des engagements, la galère se prête admirablement aux opérations combinées, à la défense ou à l'attaque des ports, ainsi qu'à la lutte contre les communications, sans compter l'attaque des navires marchands...

   Les batailles ressemblent de plus en plus à des rencontres terrestres (Preveza, Lépante). Avec une aile appuyée à la côte, les deux flottes se présentent en ligne de front. L'art des amiraux consiste à obtenir une rupture au centre ou à tenter un débordement sur le flanc exposé à la haute mer. Quant à la tactique, elle ne diffère guère de celle utilisée depuis l'Antiquité, même si l'armement comporte à partir du milieu du XVe siècle trois ou cinq pièces de canon, placées à l'avant et tirant en chasse. Précédé du feu de ces pièces associé au tir des armes portatives, arcs, arbalètes, arquebuses, bref toutes les sortes d'armes à projectile qu'on a pu monté à bord, l'abordage consiste toujours la finalité d'une rencontre qui se solde par un combat au corps à corps. Pour faciliter l'assaut, l'éperon a complètement disparu et cédé la place à une plate-forme triangulaire.

   A la fin du XVIe siècle et au début du siècle suivant, la galère connait sa dernière évolution, avant de disparaitre (lentement quand même). Le développement de la puissance de feu se traduit par une augmentation sensible du tonnage et des effectifs. Un bâtiment ordinaire mesure 47 mètres de long, 6 de large et 2 ou 3 tirant d'eau. Il porte deux voiles latines de maniement extrêmement difficile et 25 paires d'aviron actionnées par une chiourne de 250 rameurs, au lieu de 144 un demi-siècle auparavant. L'équipage comprend encore 120 matelots destinés à la manoeuvre et à la navigation et une compagnie d'abordage d'une cinquantaine de soldats. Mieux avec certaines unités de prestige comme à Lépante pour la Real de don Juan qui porte 420 rameurs et 400 arquebusiers... Il faut noter que bien plus que sur terre le rapport soldats/servants est relativement faible, plus faible même, compte tenu de toutes les contraintes que pour, à terre, le rapport chevalier/servants... Car outre les rameurs, il faut compter tous les autres hommes d'équipage, et même en augmentant la taille des navires, il est relativement difficile de parvenir à de meilleurs rapports. Car l'enconbrement prend des proportions énormes. Tout accroissement de 50% du tonnage entraine une hause de 100% de l'équipage avec des résultats douteux. Pour un renforcement relatif de l'artillerie, les galères perdent leurs qualités de rapidité, de légéreté et de souplesse, pour devenir des bâtiments lourds, peu maniables et de faible rayon d'action.

Le cas est encore plus net avec les galéasses. Mus à la rame et accessoirement à la voile, ces navires sont dotés d'une artillerie latérale qui s'ajoute aux pièces installés en chasse. A Lépante, bataille navale ché dans l'histoire de la marine de guerre, ils jouent un rôle défensif et contribuent à briser les attaques de galères ottomanes. Mais, à l'usage ; ces navires hybrides, lourds, peu manoeuvrables et dotés finalement d'une puissance de feu limitée, se révèlent singulièrement décevants (par rapport aux calculs des constructeurs, des ingénieurs et aux attentes des commandements...). Tout comme les galères traditionnelles, ils se montrent incapables de rivaliser avec le vaisseau de ligne né dans les mers du Sud. 

 

Philippe MASSON, Navires, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. J. TAILLARDAT, La trière athénienne et la guerre sur mer aux Ve et IVe siècles (av JC), dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Editions de l'EHESS, 1999.

 

ARMUS

 

   

 

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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