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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 12:27

   On peut considérer que le babouvisme et le néo-babouvisme constituent, aux côtés, et sans doute un peu de manière originale, de tous les socialismes réformistes et républicains du début du XIXe siècle, l'éclosion d'une philosophie communisme qui s'en distingue par sa radicalité. L'itinéraire révolutionnaire de Gracchus BABOEUF (1760-1797), l'aventure de la Conjuration des Egaux (1795-1796), la reprise par des écrivains et activistes des années 1840-1850 de l'essentiel de son projet politique et social, l'inspiration qu'y trouve, entre autres, Karl MARX, tout cela fait considérer le néo-babouvisme comme un pré-communisme, terreau sur lequel peut se bâtir ce que l'on a appelé le socialisme scientifique.

Loin de voir seulement l'action conspirationniste de la fin de la Révolution française, beaucoup ont considéré le projet socio-politique élaboré pendant des années par BABOEUF. Si dans l'historiographie de l'épopée révolutionnaire, le babouvisme est perçu comme extrémisme violent, il est d'abord un système idéologique cohérent. Par la mise en action de la Conjuration des Egaux, et avant que le mot soit inventé, il effectue une praxis, une liaison entre théorie et pratique, jusque dans la composition sociale de la conspiration. Si dans l'histoire du socialisme, on fait apparaitre comme extrême là-aussi, la théorie et la pratique de ses continuateurs, leurs idées mènent au marxisme combattant. Dans son activité révolutionnaire, Karl MARX ne manque pas d'y faire référence, même s'il peut critiquer des approximations et des manques.

    En tout cas, ces idées sont revisitées régulièrement. Les études babouvistes, stimulées par la révolution de 1917, ont connu en France, un renouveau à partir de 1960 et du colloque qui leur fut consacré à Stokholm, à l'occasion du XIe Congrès international des sciences historiques...   Dans les années 1980, caractérisée par la montée en puissance d'une historiographie  de la Révolution française concurrente de celle qui dominait jusque-là, influencée par le marxisme. De cette nouvelle manière de comprendre l'histoire de la Révolution sort uniquement dans un premier temps que la réédition par les éditions Sécher et Brégeon du pamphlet La guerre de Vendée et le système de dépopulation, bourré d'inexactitudes, qui date de la période où BABOEUF dénonce la "dictature de Robespière". Puis, surtout le volumineux Dictionnaire critique de la Révolution française publié en 1988 sous la direction de François FURET et de Mona OZOUF. L'article consacré à Baboeuf cherche à minimiser l'envergure de ses idées et l'impact historique de la conjuration (pourtant retentissant à l'époque...). Cet article reprend la fausse information selon laquelle le "Manifeste des Egaux" de Sylvain MARÉCHAL fut adopté comme charte par les conjurés, charte qui veut sacrifier les arts et les sciences à la cause de l'égalité sociale et qui fut refusé précisément par eux à cause de cela...La présentation des deux auteurs de ce Dictionnaire est reprise par les réalisateurs Robert ENRICO et Richard KEFFRON dans leur mise en scène de La Révolution française de 1989, et dans les manuels scolaires...Les grands contre-feux n'arrivent qu'en 1990-2000, avec une "troisième voie pour la lecture de la conspiration des égaux" (dixit Michel VOVELLE) : un déplacement de l'interrogation, de la personne de BABOEUF vers les babouvistes, les individus, leur enracinement social, leur pratique politique, leurs idées. Ainsi Jean-Marc CHIAPPA s'intéresse dans sa thèse publiée en 2003, à la conjuration comme mouvement politique inscrit dans son temps et non comme chaînon de transition entre ROBESPIERRE et MARX. Ainsi encore, l'ouvrage de Alain MAILLARD sur les néo-babouvistes.  Aujourd'hui encore, le regain de l'attention accordée aux premiers socialistes suscite également un nouveau regard sur le babouvisme et le néo-babouvisme.

 

      Dans l'histogriaphie marxiste critique (LABICA-BENSUSSAN), Danielle TARTAKOWSKY, historienne, met en relief l'influence des idées de BABOEUF sur l'oeuvre de Karl MARX. 

"(...) La pensée politique de Baboeuf, pouvons-nous lire, qui se développe au feu de la pratique révolutionnaire demeure assurément marquée par l'égalitarisme, le pessimisme économique caractéristique du XVIIIe siècle finissant et l'état de développement des forces productives. Elle ne s'en inscrit pas moins en rupture théorique et pratique avec le mouvement jacobin et montagnard dans la filiation duquel elle se situe pourtant. Baboeuf est en effet seul parmi ceux qui mettent comme lui l'égalité au centre de la réflexion politique à tenter de dépasser la contradiction inhérente à l'idéologie jacobine entre l'affirmation du droit à l'existence et le maintien de la propriété privée et de la liberté économique. D'abord partisan d'une loi agraire, et en cela proche des aspirations de la petite paysannerie, il admet bientôt que l'égalité ainsi établie ne durerait "qu'un jour" et dépasse ce qui n'était qu'un communisme de répartition pour préconiser l'abolition de la propriété des fonds et la mise en commun "des biens et des travaux" dans le cadre des "fermes collectives" régis par une organisation commune du travail. L'expérience révolutionnaire le conduit à intégrer la production artisanale et manufacturière à sa réflexion puis à se rallier, après Thermidor toutefois, à un nécessaire contrôle national de l'économie. Ce qu'exprime le "Manifeste des phébéiens" publié par Le Tribun du peuple en frimaire an IV.

Mais le babouvisme n'est pas seulement un système idéologique. Confronté à cette tentative de stabilisation bourgeoise qu'est le régime issu de Thermidor et à la misère populaire des hivers 1794-1795 et 1795-1796, Baboeuf tente de faire entrer dans la réalité politique un communisme demeuré jusqu'alors du domaine de la rêverie utopique. Sa pratique politique s'inscrit en rupture avec les pratiques de démocratie directes ayant caractérisé le mouvement sans-culotte et annonce les formes d'action du mouvement révolutionnaire qui va naître des contradictions de la société nouvelle. La Conspiration des égaux (1796) repose en effet sur l'action conspirative d'un groupe dirigeant, le comité insurrecteur, appuyé sur un nom restreint de militants sûrs. Elle tend au renversement du régime et à l'instauration d'une dictature révolutionnaire chargée d'assurer la refonte de la société et la mise en place d'institutions nouvelles après la prise du pouvoir.

Cette tentative ultime pour réorienter à gauche le cours des événements révolutionnaires peut certes n'apparaître que comme un épisode sans lendemain. La conspiration est démantelée, ses instigateurs guillotinés en prairal an V et, jusqu'en 1830, les masses populaires s'effacent de la scène politique. Mais c'est à l'échelle du XXe siècle que le babouvisme prend toute son importance (A SOBOUL). "Chainon entre l'utopie communiste moralisante du XVIIIe siècle et le socialisme industriel de Saint-Simon", il constitue le lien qui unit les luttes populaires à la pensée et au mouvement révolutionnaire du XIXe siècle. La conspiration pour l'égalité dite de Baboeuf rédigée en 1828 par Buonarroti depuis son exil de Burxelles permet en effet aux sociétés secrètes de la Restauration et tout particulièrement à Blanqui d'en recueillir l'héritage. En Allemagne, à la suite de Lorenz von Stein, Moses Hess se réapproprie le thème babouviste de l'inachèvement de la Révolution (notation de son Tagebuch). Il introduit également une distinction essentielle qui lui servira à établir le développement historique en trois moments du principe communiste : communisme "babouviste" - ou "grossier", "chrétien", "monacal" (Philosophie der Tat, dans Philosophische und Szialisstische Schriften, Berlin, 1961) - puis communisme "abstrait" et communisme "scientifique" enfin. Dans les Manuscrits de 1844, Marx reprendra strictement et développera cette tripartition. Si le babouvisme nomme alors la forme "orréfléchie" ou "grossière" du "communisme de caserne", Marx et Engels ont toutefois constamment placé la figure de Gracchus Baboeuf du côté de ceux qui, au sein des "grandes révolutions modernes", surent "formuler les revendications du prolétariat". 

 

   Avant l'élaboration de l'oeuvre de Karl MARX, le néo-babouvisme se développe en Europe et en particulier en France. Un groupement des "communistes néo-babouvistes" déploient une activité do'rganisateurs parmi les ouvriers parisiens, avec des journaux complètement rédigés par des ouvriers. A la tête de ce groupement figurent :

Filippo Giuseppe Maria Ludovico BUENARROTI (Philippe Buonarreti) (1761-1837), d'abord activiste en Toscane (entre autres publication d'une Gazetta universale favorable aux troubles révolutionnaires) puis en France dès 1789 (en Corse, il considère l'ile comme un conservatoire des formes primitives de communautarismes et d'égalitarismes agraires). Commissaire national à Corte, il se lie avec les Bonaparte et s'oppose à Pascal PAOLI. Lié à la Charbonnerie, il est protégé par Fouché et participe à la conspiration du général Malet. Son rôle dans des sociétés secrètes lui vaut d'être explusé entre 1813 et 1814. Il ne rentre en France que sous la Restauration, où il fonde plusieurs loges maçonniques. Il est l'un des principaux instigateurs des mouvements révolutionnaires des années 1830, intervient à la Société des Droits de l'Homme et joue un grand rôle dans la formation politique de RASPAIL, Louis BLANC ou d'Auguste BLANQUI. Parmi ses écrits les plus importants, citons Histoire des sociétés secrètes de l'armée (1815), Conspiration des égaux (1828), Histoire de la Conspiration pour l'Egalité dite de Baboeuf (1828), Observations sur Maximilien Robespierre (édité en 1912), La conjuration de Corse, réédité en 1997 (Editions Centofani, Bastia).

Albert LAPONNERAYE (1808-1849), historien, essayiste politique, journaliste, admirateur de Robespierre dont il édite les oeuvres. Promoteur de l'instruction populaire (fondateur de la "Société de la jeune France"), il fonde un périodique en 1837, L'Intelligence, journal de droit commun, devenu par suite de déboires financiers journal de la réforme sociale, avant de disparaitre en 1840 (13 numéros). Son activité de journaliste se déroule successivement dans plusieurs journaux, entre plusieurs livres, dont une Histoire complète de la révolution depuis 1789 jusqu'en 1814 publiée en 1838, suivie d'ailleurs de beaucoup d'autres Histoire de la Révolution française, de la France, des grands capitaines (on peut même dire que beaucoup s'y essaient dans cette période)... et une Oeuvres de Maximilien Roberspierre (1840)... Egalement entre autrs un Catéchisme républicain (Avignon, Peyri, 1848). 

Richard LAHAUTIÈRE (1813-1882), avocat, journaliste. Rédacteur à L'Intelligence, journal de la réforme sociale, il collaborre à plusieurs autres journaux et rédige De la loi sociale (1841). Sous le Second Empire, il se retire de la vie politique pour ses activités d'avocat, se consacrant plutôt à la poésie dans ses écrits. A noter sa participation à la brochure Boulets rouges aavec Etienne CABET, qui lui s'exprime dans le courant plus pacifique et spiritualiste dans le Populaire.

Jean-Jacques PILLOT (1808-1877), écrivain, athée, personnalité de la Commune de Paris. A partir de 1839, alors qu'il a renoncé à être prêtre, il fait de la propagande pour les idées de Baboeuf. Arrêté à la suite de l'insurrection de la Société des saisons (12-13 mai 1839), enfermé. Une fois sorti, il devient directeur de la Tribune du peuple, organise avec Théodore DÉZAMY et Corneille HOMBERG, le premier banquet communiste à Belleville le 1er juillet 1840, en réplique directe aux banquets socialistes. Condamné à six mois de prison en 1841 pour affiliation à une secte communiste, il est condamné à la déportation après le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, et s'échappe au Brésil. Il se lance dans les affaires une fois revenu en France (dentifrice et dentiers) et participe ensuite à la Commune. Il est cité par Karl MARX parmi les "communistes matérialistes", avec Jules GAY et Théodore DÉZAMY. Parmi ses écrits notons surtout Le Code religieux, ou le Culte chrétien (Valant, 1837), Histoire des égaux ou moyens d'établir l'égalité absolue parmi les hommes (Bureaux de La Tribune du Peuple, 1840), Ni châteaux, ni chaumières, ou état de la question sociale en 1840 (Imprimerie Bajat, 1840) et La communauté n'est plus une utopie! Conséquence du procès des communistes (autoédition, 1841). Pour plus d'informations consulter le Dictionnaire de la Commune, de bernard NOËL (Flammarion, 1978).

Théodore DEZAMY (1808-1850), tôt associé à Auguste BLANQUI, écrivain, enseignant, journaliste. D'abord au Populaire avec CABET avec lequel il rompt à cause de désaccords théoriques, puis au journal qu'il crée en 1840, L'Égalitaire, dont la parution s'arrêt au bout de quelques mois, comme beaucoup de publications à cette période. Il publie plusieurs ouvrages, de 1840 à 1848, dans lesquels il développe des thèses très radicales. Après avoir formulé de vigoureuses critiques à l'égard du catholicisme social dans M Lamennais réfuté par lui-même, il expose son propre projet d'organisation politique dans le Code de la communauté, divisé en 19 chapitres et contenant 47 articles de foi (1842). Il y stigmatise les lignes de fore de son opposition aux conceptions de CABET (qui avait fait paraitre le voyage en Icarie deux ans plus tôt). Il dirige surtout ses attaques contre la distinction entre la "phase de transition" et la "phase de constitution" de la société nouvelle, et dénonce l'idée d'une collaboration possible avec la bourgeoisie. Pour lui, il s'agit de substituer immédiatement à la société bourgeoise, dont il fait une analyse impitoyable, la "communauté", qui représente le "mode naturel et parfait de l'association". Les principes essentiels de cette communauté, longuement détaillés dans le Code, sont la propriété collective et l'égalité totale, matérielle et morale, des deux sexes. Il met l'accent sur la nécessité de donner une part prépondérante à la vie communautaire, et de faire que la plupart des activités soient exercées de façon collective et égalitaire, car "la communauté ne connait que des égaux". S'il s'affirme matérialiste, il professe un communisme fondé sur une vision profondément humaniste : "mon criterium, ma règle de conduite, c'est la science de l'organisme humain, c'est-à-dire la connaissance des besoins, des facultés et des passions de l'homme". Après avoir prit part à l'organisation du "banquet communiste" (juillet 1840), il anime avec Auguste BLANQUI, la Société républicaine centrale, et prend part activement aux journées de juin 1848. (Christine BARTHET). Dans ses oeuvres, on note aussi Le Jéuitisme vaincu et anéanti par le socialisme... (1845) et Organisation de la liberté et du bien être universel (1846). 

Auguste BLANQUI (1805-1881), journaliste, adhérent à la Charbonnerie, souvent arrêté et enfermé pour sa participation à de multiples sociétés secrètes et de nombreux complots (dès 1827...). Il revendique un "socialisme pratique", prône la prise du pouvoir par la révolution et une période transitoire de dictature populaire parisienne. Il est empêché de participer à la Commune juste après  avoir lancé son journal La Patrie en danger après la chute de Napoléon III. En 1880, il lance un journal, Ni Dieu ni maître, qu'il dirige jusqu'à sa mort. S'il est connu surtout pour son activisme et son livre sur les barricades, il est aussi l'auteur d'un livre, Critique sociale, publié après sa mort (1885). Le blanquisme constitue une philosophie politique à part (celle qui se dit la plus révolutionnaire) chez les néo-babouvistes. L'oeuvre de Auguste BLANQUI est dispersée, notamment dans ses écrits dans les journaux. Il n'a pas une analyse fouillée du capitalisme. Dans sa conception du capital et de l'exploitation capitaliste, il reste au niveau des utopistes de la première moitié du XIXe siècle. Pour lui, le capital, on le voit bien dans Critique sociale, est synonyme d'usure : il voit la source du profit capitaliste dans la non équivalence de l'échange. Sa critique du capitalisme repose principalement sur un jugement de caractère moral et rationnel. L'ordre existant ne répond pas aux exigences de la joustice, de la logique, du bon sens. Or "la justice, déclare-t-il, est le seul criterium vrai applicable aux choses humaines". Son application conduit inévitablement au socialisme. L'économie politique bourgeoise est indifférente à la morale et son "indifférence morale lui ôte toute puissance de critique, son scepticisme la frappe d'impuissance." Sa conception de l'exploitation capitaliste est liée au fait qu'il assimile le prolétariat à tout l'ensemble des groupes sociaux vivant de leur travail sans exploiter le travail d'autrui. Il tend à assimiler les différentes formes d'exploitation et le pouvoir despotique de l'Empereur Ecu (argent) a commencé dès les temps les plus reculés. (V P VOLGUINE) Doté d'une analyse politique et économique restreinte (il y en a une, même si ce n'est pas la plus développée des socialistes "utopiques", inférieure en tout cas à celle d'un Saint-Simon), il s'attache surtout à réaliser la révolution qui permettra le déploiement de tous les efforts pour construire une société socialiste. Le texte de Critique sociale est disponible sur le site de la BNF, et une présentation (de V P VOLGUINE est disponible également, avec des extraits importants sur le site Les classiques en science sociales.

 

Stéphanie ROZA, Situation de la connaissance du babouvisme, Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, n°115, 2011. Albert SOBOUL, Babouvisme, dans Encyclopedia Universalis, 2015. Daniel TARTAKOWSKY, Babouvisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1992. 

 

PHILIUS

 

 

 

 

 

    

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