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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 09:50

 Le mot tolérance s'avère d'un emploi bien plus large que celui acquis historiquement sur la lancée des guerres de religions européennes. Alors que ce mot, né donc au XVIe siècle, est d'abord réservé à la question religieuse, entre religions, à l'intérieur de la Chrétienté, il s'étend aux relations avec toutes les religions et au XIXe siècle, avec la libre pensée. Emerge alors à côté de la tolérance religieuse, la tolérance civile, la tolérance vis-à-vis d'opinions politiques différentes. 

  Le conflit est de toute façon là, entre tous les êtres humains, mais tout dépend de la manière dont il s'exprime, notamment face aux nécessités de la coopération. Il peut être dissimulé pour de multiples raisons, il peut être nié, même si physiquement il est bien souvent présent sous formes d'injustices. Il peut être nié car ces injustices peuvent être considérées comme... justes, car les individus (croient qu'ils) naissent avec des attributs précis et des fonctions précises, parce que c'est nécessaire ou par qu'il s'agit d'un destin. D'un destin décidé par Dieu souvent, par les dieux parfois, et tant qu'on y est parce que l'âme a transmigré (voyageant dans des véhicules plus ou moins socialement dotés) (hindouisme, boudhisme), ou réside là par punition ou pour subir des épreuves. Très souvent dans l'histoire, la tolérance (qui va vers l'acceptation, l'adhésion) par rapport à sa condition est liée à des représentations religieuses/spirituelles.

   Mais ce genre de réflexion est peu usité, et dans les temps où les conflits religieux revêtent une acuité puissante, il s'agit surtout de savoir si les relations humaines sont sous le signe de l'intolérance ou de la tolérance religieuses.

Alors la réflexion s'oriente plus vers la question du réglement de ces conflits religieux.

L'intolérance par rapport à des doctrines et des fois différentes se manifeste particulièrement dans les religions monothéistes où la question de l'individu, du salut individuel, revêt une importance de premier plan. Dans un univers mental où l'individu ne peut se dissocier de la communauté dans lequel il vit, la question ne revêt pas la même urgence existentielle. Dans un univers mental où n'existe pas de Dieu personnel, où les dieux sont accolés à des puissances naturelles, où il existe autant de dieux que de possibilités d'intercéder auprès d'eux pour acquérir au quotidien le plus de fortune ou le moins d'infortune possibles, dans l'univers de ce qu'on a appelé, par opposition aux religions monothéistes, les religions polythéistes, en oubliant parfois des religions/spiritualités où n'existent au maximum que des esprits voisinant avec les humains, la question de la tolérance ou de l'intolérance n'apparait même pas...

A partir du moment où se pose la question de l'existence de Dieu comme personne et souvent comme créateur, où un peuple se dit celui de ce Dieu, étant par essence précisément le peuple élu, il ne peut y avoir place pour plusieurs croyances en même temps et dans un même lieu. Et alors se pose la question de la relation jalouse entre ce Dieu créateur et maitre de toutes choses et de sa créature. Plus ou moins libre, plus ou moins difficile, cette relation est toujours interprétée, puis cette interprétation est figée dans des textes sacrés (on discute alors d'alliances...). Et ce qui est adoré, prié, honoré est le Dieu d'une classe religieuse, quel que soit son nom, qui possède dans la société un rôle dominant, déterminant, concentrant à la fois le savoir et le pouvoir spirituels, lesquels ne peuvent que s'appuyer sur des puissances "temporelles", elles-même bénies et honorées.

Tant que l'on reste entre hommes d'un même Dieu, la question de l'intolérance et de la tolérance ne se posent toujours pas, sauf pour quelques exceptions très liées d'ailleurs à la notion de tabous, d'actes défendus. Mais très rares - on n'en connait pas! - sont les peuples qui ne cotoient pas d'autres aux croyances religieuses autres. Que ce soit les Hébreux au contact des Egyptiens et autres peuples non élus, que ce soit les sectaires de tout bord qui pensent posséder seuls la Vérité, apparaissent clairement les limites respectives de la tolérance et de l'intolérance. Les peuples environnant Israël, on doit penser par là parce qu'il n'y a guère d'autres possibilités historiquement, ont vite appris le caractère "spécial" de la relation de ce peuple et de ce Dieu. L'intolérance par rapport aux croyances religieuses de peuples qui très souvent l'asservissent, asservissement qui conforte d'ailleurs sa croyance en un destin exceptionnel, se manifesten physiquement par des désobéissances plus ou moins étendues envers les lois des maitres égyptiens, lesquels d'ailleurs manifestent une indifférence moqueuse par rapport à ces croyances d'un Dieu unique personnel accolé à tout un peuple tout aussi unique.

On retrouve souvent ensuite ce schéma dans les relations entre peuples vainqueurs et peuples soumis à identité religieuse forte (N'oublions pas que "normalement" dans l'Antiquité, la souplesse des croyances permet au peuple vaincu d'adopter les dieux des vainqueurs, vu que manifestement ils sont les plus forts!).

Les persécutions contre les Chrétiens sous l'Empire romain sont le fait beaucoup plus des jalousies/concurrences entre Juifs et Chrétiens, des recherches permanentes de boucs émissaires face aux malheurs, de désobéissances aussi à l'autorité civile, que d'une volonté de détruire l'idée d'un Dieu personnel, que les Romains païens ne comprennent tout simplement pas... Les persécutions à l'intérieur de l'Empire devenu chrétien touchent tous ceux qui n'adhèrent pas à la nouvelle spiritualité, et elle est, semble-t-il, beaucoup plus féroce et systématique que les persécutions inverses précédentes, car s'appuyant de plus en plus solidement sur des textes, des exégèses savantes, et sur une organisation spirituelle matériellement bien soutenue par des armées bénies. Sans entrer dans le détail de l'histoire qui inclu aussi bien d'autres aspects qui interfèrent entre eux, l'intolérance aux croyances hérétiques, divergentes à l'intérieur de la Chrétienté a pu s'exprimer de manière souvent sanglante, avant qu'une grande contestation puisse s'y manifester, moins facile celle-là à oblitérer.

     On remarque un entrevêtrement de rivalités princières, dynastiques, de contestation sur le caractére vénal des charges ecclésiastiques, de considérations bien matérielles sur des impuissances de puissances spirituelles sur les malheurs du monde (pensons à la Grande Peste par exemple, mais aussi aux mauvaises récoltes...), de découvertes scientifiques qui vont tout simplement à l'encontre des Ecritures telles qu'elles sont alors interprétées, pour donner un cocktail d'intolérances réciproques. Lesquelles donnent aux conflits une coloration sanglante, car sont liées des enjeux spirituels et des enjeux matériels de puissance bien temporelle... 

   Pourquoi des croyances différentes en ce qui concerne le salut personnel et collectif provoquent de telles manifestations d'intolérance? Sans doute faut-il chercher du côté de la psychologie du croyant en un Dieu personnel. Comme la croyance ne repose que sur la foi, celle-ci n'étant supportée que par des habitudes de pensées (sur le corps notamment) et par des interprétations précises de textes sacrés, comme il n'existe pas de possibilités de preuves visibles de l'existence de Dieu ni même d'un monde en dehors de l'existence terrestre, toute contestation de cette foi la fragilise, la questionne, la rend particulièrement angoissée. L'opposition à cette foi d'une autre foi qui "prétend" en plus reposer sur les mêmes textes sacrés, provoque psychologiquement quelque chose d'assez intolérable, justement... Plus que de se coltiner un conflit interne, intellectuellement et psychologiquement parlant, il est tout de même moins fatiguant et plus sûr de se débarrasser de toute cette contestation, d'autant plus que celle-ci a des conséquences matérielles immédiates sur les situations sociales... 

    Pour faire face aux conséquences de cette intolérance, un cortège sans fin de massacres, de guerres et de persécutions, tous événements où personne ne semble emporter la décision, beaucoup d'intellectuels, dans tous les camps, proposent et parfois tentent d'imposer - par monarques interposés - un régime de tolérance. On ne remet pas en cause la possibilité d'autres interprétations des textes sacrés ou d'autres façon de pratiquer en direction du même Dieu, si à la fois n'est pas mise en cause la possibilité de pratiquer sa foi comme avant, et... certains dirons surtout, dans l'immédiat,... si les équilibres socio-économiques ne sont pas directement menacés... Ce sont les conséquences des conflits religieux, qui existent de toute façon, dans une Europe où les forces matérielles ne peuvent l'emporter l'un sur l'autre de manière définitive, qui provoquent l'apparition de régimes politiques tolérants envers des religieux différentes (avec plus ou moins d'écarts) même si elles se refèrent au même Dieu.

On ne voit pas dans l'histoire de l'Islam d'événements semblables, car chaque région adopte dans les terres musulmanes des régimes d'intolérance (qui se manifestent matériellement à plusieurs niveaux, notamment fiscaux) où, dans chacune de ces régions, il n'est pas possible de contester ouvertement les Vérités. Shiisme et sunnisme établissent de véritables frontières géopolitiques qui s'accentuent avec le temps, tandis qu'en Europe, ces frontières vont s'y estomper, même si des guerres de religions vont encore exister, de manière plus ou moins claire (entendons par exemple les conflits religieux d'Irlande du Nord par exemple). 

  Toutefois, même en Europe, il ne s'agit que d'une tendance, qui à chaque période historique, se confirme ou s'infirme. L'Espagne et la France catholiques vont longtemps s'opposer aux Provinces Unies et Royaumes Allemands protestants... L'intolérance et la tolérance, souvent imposées d'en haut, des autorités centrales politiques ou religieuses, se partagent villes, villages, régions, pays, Etats...

    Le combat restera si vif que de nombreux fauteurs de troubles religieux sont envoyés ailleurs, dans les colonies, pour exercer leur sectarisme dans des régions "sauvages", car il n'est pas l'apanage de pouvoirs centraux, de moins en moins en tout cas, mais de multiples communautés plus ou moins tolérantes entre elles et intolérante (la relation est parfois très réciproque et dynamique) avec le pouvoir central. Ce ne serait rien si cela se réduisait à des batailles intellectuelles qui peuvent très bien faire rage pour faire avancer les idées (mêmes scientifiques!) dans les Universités et autres écoles de savoir... mais souvent cela débouche sur des insurrections, des émeutes, des pillages et des viols, qui n'ont d'ailleurs, de plus en plus, de religieux que le prétexte. La volonté de pouvoirs centraux de différencier les impôts non seulement suivant la classe mais aussi la religion fait le reste...

  Mais avec le développement des découvertes scientifiques, de plus en plus détachées d'explications religieuses, le développement du niveau d'instruction de différentes classes sociales, ayant dès lors accès directement aux textes sans passer par l'intermédiaire des différentes classes religieuses, le développement de l'esprit individuel, la prise de conscience que l'on peut vivre de plus en plus longtemps et de mieux en mieux sans devoir faire des incantations religieuses ou suivre des rites religieux, le spectacle aussi de ces combats meurtriers au nom de la foi, tout cela fait déplacer de plus en plus le sens du mot tolérance.

    Il ne s'agit plus seulement de tolérer des idées religieuses différentes, lesquelles d'ailleurs intéressent de moins en moins de monde, mais aussi des idées politiques, sur l'organisation de la société, chose qui sous le siècle des Lumières apparait souvent en conjonction avec la tolérance envers l'irreligion, l'indifférence religieuse, l'agnosticisme et l'athéisme.

  Au début du XXe siècle apparait alors, ce qui est accéléré avec le contact de spiritualité non chrétienne et non musulmane, un autre déplacement de l'idée de tolérance, orientée cette fois à l'inverse vers la religion en tant que tel. Il s'agit de respecter la foi, quel que soient les ressorts - indifférence, simple curiosité intellectuelle, attitude morale - de ce respect.

  Plus encore, les esprits qui séparent de plus en plus "choses matérielles" et "choses individuelles", ces dernières étant de plus en plus cantonnées comme "croyances individuelles", on a du mal à concevoir des conflits religieux sanglants. Ce contre quoi s'élève pratiquement toute l'élite intellectuelle contemporaine, comme d'ailleurs l'ensemble des populations, ce sont les violences religieuses. La manifestation d'irrespect, même si elle n'atteint pas la dernière intensité, envers la croyance de quelqu'un est de plus en plus marquée d'un opprobe qui n'est pas seulement intellectuel, mais aussi moral. Le point d'appui de toute réflexion sur la religion n'est plus un texte sacré mais la mise entre paranthèse de la foi, censée brouiller les esprits. Cette position est plus ou moins appuyée sur une conception exempte de religion, la laïcité à la française, avec la séparation nette, institutionnalisée entre religion et affaires publiques. Mais cette laïcité n'est qu'un bout d'un continuum d'attitudes plus ou moins encore connotées par des représentation spirituelles plus ou moins sous-jacentes. La laïcité ou la séparation de pouvoirs spirituels et de pouvoirs temporels, conquise de haute lutte, dans beaucoup de pays, appelle à une vigilance continue, plus ou moins bienveillance, à l'égard des différentes religions. Sur les réflexions religieuses elles-mêmes mais surtout leurs éventuelles manifestations tout à fait matérielles comme préférences confessionnelles, constructions d'édifices de cultes, circuits alimentaires spécifiques, formes d'habillement distinctives. Les différents pouvoirs politiques veillent, même en dehors de l'Occident, à ne pas attiser les conflits religieux, à ce qu'ils ne débordent pas le domaine du culte discret, et surtout à ce qu'ils ne se transforment pas en forces armées (mais là, beaucoup d'échecs), pouvant appuyer de multiples revendications confessionnelles...

  Les domaines de tolérance et d'intolérance civiles varient suivant les contrées (beaucoup parfois) mais il s'agit en général d'abord des initiatives du pouvoir civil. Ce modèle occidental n'est pas forcément suivi partout, même si institutionnellement il s'est imposé, et se retrouve dans les conventions et organisations internationales. Il est même mis en péril par maints conflits religieux à connotation politique et conflits politiques à connotation religieuse. La tolérance elle-même est souvent un combat.

  En fin de compte, il n'existe pas de tolérance absolue, notamment parce que la tolérance suppose une réciprocité que beaucoup de communautés refusent. De tolérer précisément certaines croyances et certains rites, et même certains comportements (notamment sexuel, alimentaire et vestimentaire). La différence culturelle d'appréciation des rôles masculins et féminins, de considération du corps recouvre parfois entièrement la différence de croyances spitituelles et là, il est difficile de voir s'instaurer un régime de tolérance. A un moment ou à n autre, des comportements s'avèrent insupportables de part et d'autre. Pourtant, l'occidentalisation, jusque dans les domaines vestimentaires (pour les hommes surtout au début...) et les habitudes d'utiliser des technologies issues de l'Occident, grignote petit à petit la légitimité de beaucoup de comportements injustes, discriminatoires ancestraux. On tente alors de dissocier acculturation technologique et habitus. Beaucoup de civilisations s'y sont essayés, ont échoué, ce qui conduit d'ailleurs nombre de communautés à s'enfermer davantage et à développer encore plus fermement, jusqu'à la violence, leur intolérance. 

    On a discuté de l'intolérance et de l'intolérance religieuses, mais l'intolérance et l'intolérance politiques est tout aussi importante. D'ailleurs, si l'on regarde l'évolution à long terme des sociétés occidentales, même en n'oubliant pas des accidents catastrophiques et sanglants, on constate une évolution vers à la fois un libéralisme religieux et un libéralisme politique. Mais ce libéralisme se frotte souvent avec le capitalisme le plus sauvage et les résultats en sont une remise en cause de cette évolution. Témoins ce qui s'est passé à l'Est de l'Europe au XXe siècle avec des séquelles interminables sur le plan des institutions politiques (Russie). Les pouvoirs religieux et les pouvoirs politiques ont causé tellement d'injustices, souvent justifiées doctrinairement, que les uns et les autres ont été condamnés au profit d'intolérances inversées. Les religieux et les "dissidents" ont été persécutés et beaucoup massacrés dans d'horribles conditions. Ce qui n'est pas un argument pour retomber dans les mêmes travers : redonner trop de pouvoirs au domaine religieux, en échange de son soutien à un système politique injuste. 

     Le régime de tolérance religieuse et d'impartialité politique des Etats est le fruit et l'objet d'un combat permanent. En aucun cas, nous devons penser qu'il est acquis une fois pour toute. Le souvenir d'atrocités datant de guerres de religions n'est pas suffisant pour éviter de retomber en régime d'intolérance. Il faut encore que les situations matérielles évoluent s'améliorent pour tous, sinon la recherche de leaders providentiels ou de miracles spirituels reprend de façon massive, et le cycle d'intolérance reprend de plus belle.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans ESSAIS
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brandenburg 24/04/2016 10:40

"Tolérance et apathie sont les signes de la mort d'une civilisation"-Aristote.

GIL 13/05/2016 10:24

Toujours pas de référence de cette citation qu'on retrouve un peu partout, sans explication aucune (quelle civilisation?)

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