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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 11:02

     On peut définir la tolérance suivant trois sens :

A- Manière d'agir d'une personne qui supporte sans protestation une atteinte habituelle portée à ses droits stricts, alors qu'elle pourrait la réprimer ; manière d'agir d'une autorité qui accepte ouvertement, en vertu d'une sorte de coutume, telle ou telle dérogation aux lois ou règlements qu'elle est chargée de faire appliquer. Référence au Code civil, article 2232, qui dispose que les actes de simple tolérance ne peuvent fonder ni prescription, ni possession... 

B- Ecart maximum permis d'avance par la loi, ou établi par l'usage, par rapport à des mesures numériques assignées (par exemple, et spécialement, sur le titre et le poids des monnaies)...

C- Disposition d'esprit, ou règle de conduite, consistant à laisser à chacun la liberté d'esprimer ses opinions, alors même qu'on ne les partage pas (voir JACOB, Devoirs, chapitre XI, "La liberté de pensée et le devoir de tolérance". Ed GOBLOT définit très nettement l'idée moderne de la tolérance en disant qu'elle consiste "non à renoncer à ses convictions ou à s'abstenir de les manifester, de les défendre ou de les répandre, mais à s'interdire tous moyens violents, injurieux ou dolosifs ; en un mot à les imposer.

D- Quelquefois : respect sympathique des croyances d'autrui, en tant qu'on les considère comme une contribution à la vérité totale.

Comme toutes définitions d'une notion importante en philosophie, elle fait l'objet d'une critique, au sein même du Dictionnaire sous la direction d'André LALANDE qui les propose. 

"On a souvent protesté contre l'impropriété du mot tolérance au sens C, ou à plus forte raison au sens D, et contre le mélange de réprobation et de condescendance qu'il semble impliquer pour l'opinion ou la croyance tolérée.

Les auteurs citent CONDORCET (Tableau historique, VIIIe époque) : "Dans les pays où il avait été impossible à une religion d'opprimeer toutes les autres, il s'établit ce que l'insolence du culte dominateur osa appeler tolérance, c'est-à-dire une permission données par des hommes à d'autres hommes de croire ce que leur raison adopte, de faire ce que leur conscience leur ordonne, ect. 

Ils citent aussi RENOUVIER (Science de la morale) : Le respect de la liberté religieuse "est très mal appelé tolérance, car il est stricte justice et obligation entière".

Mais cet import péjoratif est aujourd'hui si effacé que l'objection n'a plus guère aucun fondement. "Le mot tolérance, écrit M DUGAS (Cours de morale), a été critiqué. Höffding l'appelle une vilaine désignation d'une belle chose ; il a paru faible pour désigner le respect de droits reconnus et admis. Mais c'est assez peut-être qu'il soit consacré pour que le philosophe en use, en prenant soin seulement d'avertir du sens précis qu'il lui donne. Ce mot a d'ailleurs l'avantage d'exprimer le respect des croyances sous sa forme caractéristique et extrême, d'indiquer que ce respect doit d'étendre jusqu'aux opinions qu'on réprouve, qu'on juge fausses et dangereuses."

  Le mot et le concept de tolérance, qui apparaissent tardivement dans la civilisation occidentale, ne vient pas d'une quelconque amabilité soudaine dans les relations entre les gens... Il désigne une conception des relations sociales forgée dans les conflits les plus sanglants. Dans les conflits religieux entre catholiques et protestants, plus précisément, du XVIe siècle européen. La question de la tolérance se pose aussi à l'intérieur des deux autres religions monothéistes, le Judaïsme et l'Islam, mais en de termes différents. Elle se pose également sur les relations entre les religions monothéistes et les autres spiritualités. Et enfin à l'intérieur des religions diverses et variées, y compris celles qui se marquent comme polythéistes, dans des termes là encore différents suivant les époques. L'intolérance constitue un mode de relations finalement très partagés, nonobstant les adhésions formelles aux différentes chartes internationales. 

    Pour en revenir au contexte européen, depuis des lustres, c'était (et c'est encore dans de nombreux endroits et de nombreux temps) l'intolérance qui était valorisée. Le mot ne figure même pas dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie!. Pourtant, dans toutes les religions - surtout monothéistes ) l'intolérance est un devoir pour sauver les âmes de tous, non seulement des croyants, mais des incroyants dont il faut réduire le nombre, éradiquer la terre entière, et pourchasser jusqu'à la fin des siècles, faute de quoi l'humanité ou le peuple élu pourrait ne pas être sauvés... Cela n'est pas seulement réalisé, toutes les guerres de religion le montrent, qu'elles s'appellent guerres ou multiples inquisitions, mais aussi théorisé fermement (voir BOSSUET par exemple). Si aujourd'hui, les différents Dictionnaires ou Vocabulaires de la Théologie ne mettent plus en avant les intangibilités de dogme et leur défense absolue ou encore le combat contre les divers apostats, hérétiques, mécréants..., il n'en est pas moins vrai, qu'au cours de nombre de doctrines, se trouve une intolérance inquiète, d'autant plus inquiète dans un monde régi (au moins officiellement) par la raison scientifique que beaucoup ne reposent que sur la foi partagée. Et si elle ne l'est plus, cela pose un très grand problème dans les esprits des fidèles, d'autant que peu aujourd'hui ne peuvent pas ne pas entrer en contact, proche ou lointain, avec des cultures différentes. On reviendra plus tard sur les effets socio-psychologiques d'un tel voisinage, mais l'intolérance possède des ressorts tout à fait différents, selon qu'on a affaire à une société fermée à forte hégémonie religieuse d'une spiritiualité quelconque ou à une société ouverte à faible hégémonie ou à hégémonie fortement partagée entre plusieurs spiritualités...

     C'est au moment des Lumières en Europe que s'affirme la nécessité, le devoir, la possibilité d'une tolérance religieuse, alors que le XVIIe siècle, notamment français, est dominé par une classe écclésiastique monarchomaniaque intolérante.

C'est ce que décrit Barbara DE NEGRONI : "Si la tolérance est définie par Furetière (1619-1688) comme la "patience avec laquelle on souffre quelque chose", elle devient dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire "l'apanage de l'humanité", "le seul remède aux désordres du genre humain". Pour Furetière, le tolérable est ce qui se peut supporter, et les exemples qu'il donne - la douleur, le péché et les licences poétiques - sont tous négatifs, et ne sont bien entendu supportables que dans certaines limites ; pour Voltaire le tolérable est ce que nous devons apprendre à supporter, à savoir les caractéristiques de notre nature humaine, la faiblesse, l'inconséquence,la mutabilité et l'erreur. De condescendance, voire de lâcheté, la tolérance accède au rang des vertus fondamentales. C'est précisément cette transformation qu'il faut interroger : à quelles conditions, au siècle des Lumières, la tolérance devient-elle une valeur? Quelles sont les limites de l'exercice de la tolérance? Quelles frontières a-t-on pu assigner à l'intolérable? 

Dans l'Europe des Lumières, pousuit la professeur au lycée La Bruyère de Versailles, la problématique de la tolérance se définit dans un contexte théologico-politique marqué essentiellement par les affrontements entre les catholiques et les Eglises réformées. Les guerres et les persécutions qui ont embrasé l'Europe pendant plus de deux siècles constituent la toile de fond sur laquelle se détache la question de l'intolérable : l'actualité la plus récente renforce le caractère crucial de ce problème : l'horreur des mesures qui acompagnait la révocation de l'édit de Nantes conduisent de toutes parts à s'interroger sur le bien-fondé de la politique de Louis XIV. Exils et dragonnades sont-ils un signe de l'apothéose du Roi-soleil ou d'une conception obsolète du pouvoir absolu? 

Les polémiques qui opposent constamment philosophes et théologiens mettent en jeu une distinction entre deux formes de tolérance, conduisant à deux conceptions de l'intolérable. L'intolérance théologique repose sur l'idée que la croyance en certaines vérités religieuses est uns condition indispensable du salut et que tout homme qui professe un autre credo est nécessairement damné. Laisser ses semblables croupir dans l'erreur signifie alors être lâche ou indifférent : la persécution se nomme zèle ; la contrainte est une des voies de la charité. Mais l'exercice même de ce zèle charitable suppose des instruments politiques : à l'intolérance théologique peut s'ajouter l'intolérance civile qui interdit dans un Etat la pratique de certains cultes, voire la croyance en certains dogmes. Il reste que si théoriquement ces deux ntolérances doivent marcher de concert, le théologien définissant ce que le politique va appliquer et livrant au bras séculier les hommes qu'il faut châtier, elles ont fréquemment été dissociées et analysées dans des perspectives différentes. Se dessine alors un échiquier complexe sur lequel s'oppose toute une série de thèses."

Se croisent alors un certain nombre de positions de l'Eglise catholique, telles qu'elles sont présentées par exemple paer BOSSUET, des interprétations de théologiens catholiques comme l'abbé BERGIER, des travaux comme ceux de Pierre BAYLE ou d'Henri et Jacques BASNAGE de BEAUVAL du sein de la Réforme, des réflexions philosophiques comme celles de VOLTAIRE, de SPINOZA et de ROUSEAU, en l'espace de plus de deux siècles. Là les pamphlets, les édits et les prédications ont parfois plus de poids que les constructions théologiques ou philosophiques. La littérature qui vulgarise et qui diffuse les conceptions autour de la tolérance ou de l'intolérance est souvent plus virulente et plus tranchée que les écrits des autorités religieuses et intellectuelles... 

   Bien entendu, dans notre époque d'un soit disant regain de l'esprit religieux et de polémiques fortes, comme d'instrumentalisation des textes fondateurs, que ce soit dans la Chrétienté ou dans l'Islam par exemple, les diverses conceptions de la tolérance et de l'intolérance sont encore bien vivaces. Des auteurs comme Brian LEITER s'efforcent d'éclaircie, conjointement aux réflexions d'auteurs contemporains, en quoi consiste la tolérance. S'appuyer notamment, mais pas seulement sur John Sturt MILL, John RAWL, il propose une investigation philosophique et juridique sur la tolérance envers la religion, et in fine, sur l'organisation plus ou moins laïque des sociétés occidentales.

 

Brian LEITER, Pourquoi tolérer la religion?, editions markus haller, 2014. Barbara DE NEGRONI, Tolérance, dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010. Sous la direction d'André LALANDE, Vocabulaire tecnique et critique de la philosophie, PUF, 2012. 

 

PHILIUS

 

   

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