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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 14:00

  Loin d'être d'une conception moderne, le char n'est que la tentative de réalisation d'un vieux rêve militaire ; celui du retour du chevalier invincible, comme variante de l'arme absolue. Depuis que la chevalerie a disparu, faute de pouvoir conférer à la cuirasse du cavalier toute sa glorieuse puissance invincible (à cause d'ailleurs des armes de jet, qui soit conduisent à l'anéantissement du chevalier, soit à le transformer en défense statique figée). C'est principalement pour rompre la logique des tranchées et des retranchements, comme celui des rafales de balles ininterrompues, que pendant la première guerre mondiale, est mise en oeuvre un engin blindé armé capable de franchir en une vitesse raisonnable une certaine longueur de terrain, devant les fantassins qu'il protège, avant les manoeuvres de "déblaiements". 

   Pour comprendre l'invention des véhicules blindés, il faut revenir à la période préindustrielle de l'Europe, au cours du XVIIIe siècle, marqué en sa fin par de grandes inventions, comme la machine à vapeur de Watt, les ballons des frères Montgolfier, le télégraphe de Chappe, inventions à applications militaires (du moins sur le papier dans un premier temps) immédiates. Reposant sur le principe inventé par l'ingénieur français Nicolas Joseph Cugnot en 1770, les premiers véhicules automobiles performants ne voient régulièrement le jour qu'au lendemain de la guerre de 1870. En Allemagne, la société Otto et Langen développe un moteur à essence et bientôt les commandements sont séduits par les potentialités d'un véhicule militaire. Les premiers véhicules automobiles suscitent de grands intérêts en France et aux Etats-Unis, mais leur lenteur (dix kilomètres par heure) en réserve l'usage aux missions de liaison. Plus tard, lors de la guerre de Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, l'armée britannique étudie un système mis au point par le colonel Dundonald consistant en une mitrailleuse Maxim montée sur une bouclier blondé sur un chariot à deux roues tracté par un cheval. De nombreuses tentatives couplent un peu partout le cheval et la mitrailleuse... (Patrice VENTURA)

    La conception du char n'est pas vraiment nouvelle et la fonction qu'en donne Léonard de Vinci en 1482 reste valable : "Je fabriquerao des chars couverts et inattaquables qui entreront dans les lignes ennemies avec leur artillerie et enfonceront toutes formations de troupes, si nombreuses soient-elles. L'infanterie pourra suivre, sans pertes et sans obstacles." Trois paramètres du char de combat apparaissent dans ce texte : la mobilité, la puissance de feu et la protection. Le projet, comme tant d'autres, restera dans les titoirs, parce que, jusqu'à la découverte du moteur à explosion, le problème du rapport poids-puissance reste sans solution. (Hervé de WECK)

   En France, vers 1902, l'armée crée un détachement d'automobilistes militaires, commandé par le capitaine Genty, chargé de prendre en compte tous les problèmes liés aux automobiles militaires, tant dans l'instruction de conduite que dans l'entretien, la maintenance et l'emploi. Lorsque la société Panhar et Levassor produit une automobile de 24 chevaux atteingnant 70 kilomètres par heure, le capitaine Genty en achète une pour le compte du détachement d'automobilistes et y adapte, à l'arrière, une mitrailleuse Hotchkiss : c'est la première automitrailleuse légère française. Très peu de temps après, en 1906, poursuivant des études dans le domaine du blindage, la société Charron, Girardot et Voigt (CGV) propose un véhicule entièrement blindé, surmonté d'une tourelle fermée et armée d'une mitrailleuse. Peu adapté aux déplacements en tout terrain, inconfortablement pour l'équipage confiné, ce véhicule a un coût près de huit fois supérieur à celui d'une automobile normale. La Russie en acquiert une douzaine, dont deux sont saisis par l'Allemagne sous couvert des douanes. (Patrice VENTURA)

  L'emploi des automitrailleuses est important dès le début de la première guerre mondiale et très rapidement les équipages recouvrent leurs voitures de plaques de blindage afin de se protéger des tirs ennemis.

   Afin que les fantassins puissent progresser, sans trop de pertes, dans le terrain bouleversé qui s'étend entre les tranchées de départ et l'objectif de l'attaque, sur un front figé dans une guerre de position, Anglais et Français, chacun de leur côté, étudient un véhicule blindé et chenillé, capable de combattre à courte distance les positions ennemies qui auraient résisté à la préparation d'artillerie. C'est l'artillerie d'assaut, complémentaire de l'artillerie de l'arrière. 

La Royal Navy dirige les premières recherches en Angleterre, ce qui explique d'ailleurs la trminologie utilisée dans les formations blindées (tourelle, équipage...). Grâce à l'appui de Winston Churchill, premier Lord de l'Amirauté, les prototypes, testés à partir de septembre 1915, débouchent sur la construction du premier tank dont 30 exemplaires se trouvent sur la Somme en septembre 1916. Entre la mise au point des premiers plans et l'utilisation par la troupe, il ne s'est écoulé que quatorze mois, ce qui explique les lacunes des chars et des équipages. En France, il faut toute l'énergie du Colonel Estienne, l'appui du Général Joffre pour que 130 "canons d'assaut" combattent au Chamin des Dames en avril 1917. Pourquoi faut-il des appuis si puissants pour aboutir, alors que l'urgence dure depuis au moins deux ans sur le terrain. C'est que le corps de cavalerie, dans toutes les armées du monde, ainsi que toute l'organisation derrière, s'oppose à la mise en oeuvre de ces "chevaux avec essence". Tant et si bien que celle-ci déploie elle aussi des efforts pour proposer ses propres chars tirés par des chevaux et que ses réalisations font l'objet de démonstrations qui accaparent beaucoup de temps dans les états-majors. Ce mélange de mépris à moitié aristocratique et la volonté de sauvegarder bien des situations sociales et économiques constituent les plus forts remparts contre l'évolution technique des armées. C'est le même schéma des mentalités qui s'opposèrent auparavant à l'abandon de la chevalerie malgré les progrès foudroyants des armes de jet et des armes à feu. Plus tard, on voudra, décidémment les schémas mentaux ont la vie dure, discuter de la place de ces chevaliers de métal dans l'armée...

   Les engins anglais ou français, en nombre insuffisant, subissent des pertes terrifiantes, ce qui les empêche de créer la surprise stratégique. Ces échecs rendent les Allemands sceptiques : en 1918, ils ne disposent que d'une soixantaine de blindés. L'industrie française lance tout de même un engin plus léger, le Renault FT, le premier à comporter une tourelle à révolution complète. Jusqu'à la fin du conflit, elle ne produit plusieurs milliers. Pourtant, la défaite de l'Allemagne ne s'explique pas par l'apparition des chars d'assaut qui restent encore peu fiables (trouables et peu manoeuvrables...).

   Après 1918, l'Angleterre opte pour des blindés qui reprennent les missions traditionnelles de la cavalerie. Les faveurs du commandement vont à des chars adaptés à la guerre coloniale, mais peu crédibles face à des armes modernes. En mai 1940, l'armée anglaise, n'aligne qu'une division blindée et 300 chars. Estienne et Fuller, qui insistent alors sur le rôle stratégique de la nouvelle arme sont oubliés. En France, les blondés servent surtout d'appuis à l'infanterie. Le colonel De Gaulle critique cette doctrine, mais n'est pas suivi, bien qu'en 1938, les autorités décident la constitution de divisions cuirassées. En mai 1940, elles sont au nombre de trois. Les chars sont très nombreux (et d'ailleurs l'Armée allemande n'en aligne qu'un nombre tout à fait voisin, soit  3 000 environ), mais dispersés dans les unités alors que les Allemands les concentrent dans des divisions blindées en bonne et due forme qu'ils lancent profondément en territoire adverse, devant attendre souvent plusieurs jours pour que l'infanterie les rejoigne. Ces chars allemands ont été testés en secret en Union Soviétique malgré les dispositions du Traité de Versailles. L'URSS a donc obligeamment (comme ses fournitures en matérieux et minerais d'ailleurs) permis à l'armée allemande d'acquérir la technicité et les tactiques nécessaires à sa propre invasion plusieurs années plus tard. Chose qui devrait tout de même inspirer les divers gouvernements qui livrent, pour des raisons économiques exclusivement, des armements à tout va qui se retrouvent dans les mains ennemies plus tard...

   La concentration des forces de choc, le binôme char-avion, la souplesse du commandement sont les raions des triomphes initiaux de la Wehrmacht. Ensuite ses adversaires s'adaptent : en 1942 le combat mécanisé change. Avant de lancer les chars en rupture, une coordination entre artillerie et aviation s'organise et rend plus compliquée - et plus sanglante - les victoires allemandes. Les progrès des armes anti-chars provoquent un resserrement de l'infanterie portée sur l'échelon blindé. Le rapport défavorable des forces oblige la Wehrmacht à adopter une stratégie défensive. Ses formations mécanisées apprennent à déclencher des ripostes ou des contre-attaques destinées à rétablir la situation dans les secteurs tenus par l'infanterie, ce qui devient de plus en plus aléatoire, à mesure que l'adversaire renforce sa supériorité aérienne.

   Les belligérants mettent au point des engins plus performants et mieux armés. La pièce de 88 mm du Tiger tire des munitions dont la vitesse initiale dépasse 1 100 m par seconde. Son poids atteint 57 tonnes, 22 de plus que le Sherman dont 49 000 exemplaires sortent des chaînes de production pendant la guerre. Les Américains, champions de la standardisation, monte ce char en trente minutes, à partir des éléments préfabriqués, compensant par le nombre la relative faiblesse de son canon et de son blindage. D'autre part, les blindés se diversifient pour mieux remplir leurs missions : chars de combat destinés au duel mécanisé, chasseurs de chars, en fait des pièces antichars mobiles, véhicules transporteurs de troupe chenillés ou semi-chenillés, engins de reconnaissance utilisant la roue ou la chenille, chars de dépannage, chars du génie. Les rapports poids-puissance, les blindages s'améliorent ; la pièce du Sherman est stabilisée ; des chars amphibies ou équipés de schnorchel peuvent franchir un cours d'eau dans la foulée. Le char moderne date du deuxième conflit mondial. Malgré son coût, il reste vulnérable, parce que résultat d'un compromis entre la protection, l'armement, la vitesse, l'autonomie et le coût.

   L'avènement des moyens de destruction massive, en particulier des armes nucléaires tactiques, susceptibles d'être engagés sur le champ de bataille, valorise toutes les catégories de blindés qui fournissent une bonne protection contre le douffle, l'effet thermique et le rayonnement gamma. Les équipages, dans leur compartiment de combats étanche, se trouvent aussi à l'abri des toxiques de combat. En revanche, le blindage traditionnel n'est pas efficace contre les neutrons de la même du même nom, qui sont mieux arrêtés par des atomes légers contenus dans les céramiques ou les plastiques des blindages multiples. A cause de leur mobilité les formations blindées peuvent rester dispersées jusqu'au moment où elles passent à l'action, ce qui leur évite de "justifier" un feu nucléaire. Enfin, seuls les véhicules chenillés conservent la possibilité de faire mouvement dans des terrains bouleversés par l'arme atomique. 

   C'est pourquoi l'ensemble des formations, sur les théâtres européens du moins, devant collaborer avec les chars de combat disposent d'engins qui assurent la protection nucléaire-bactériologique-chimique : véhicules transporteurs de troupes ou véhicules de combat d'infanterie le plus souvent amphibies, obusiers blindés, chars de DCA, cgars poseurs de point, chars de sapeur, blindés porteurs de missiles nucléaires tactiques. Il faut dire, qu'à travers manoeuvres inter-armées et simulations électroniques, les ingénieurs-concepteurs de véhicules blindés sont mis à forte contribution pour imaginer ce que peut être une bataille en "ambiance" nucléaire... sans que, heureusement, cela ait été expérimenté à échelle et situation réelles...

   C'est d'ailleurs les réelles batailles, comme pendant la guerre du Kippour en 1973, au cours de laquelle les belligérants subissent d'énormes pertes en blindés, qui remettent les spécialistes dans la réalité. Les missiles antiaériens ou antichars dominent alors les champs de bataille, remettant en cause le rôle prépondérant du char et de l'avion et même toutes les constructions tactiques autour du couple char-avion. L'armée israélienne, qui croit encore trop aux vertus de la guerre éclair, se fait alors surprendre par l'engagement massif de ces moyens. Leur généralisation rend indispensable la collaboration interarmes. Avec l'appui de l'artillerie et de l'aviation, l'infanterie mécanisée peut encore détruire ces missiles qui restent peu mobiles, avant que les chars de combat n'opèrent leur poussée... du moment que ces missiles ne deviennent pas mobiles, tirables simplement à partir d'un ou deux fantassins, bien plus légers et surtout... moins coûteux!

   Le char de combat continue - c'est son rôle depuis 1916 - à garantir sur le champ de bataille la mobilité tactique d'une arme lourde et de ses servants.

Quatre facteurs expliquent que le canon reste son arme principale, dont le calibre oscille entre 105 et 120 mm :

- Seul un chasseur de chars peut tirer un missile qui met plusieurs secondes pour atteindre sa cible et doit être guidé pendant son vol ;

- Le missile coûte beaucoup plus cher qu'un obus ;

- Le canon convient bien aux combats entre 2 000 et 2 500 mètres, distances d'engagement habituelles en Europe ;

- L'obus-flèche lui donne une efficacité encore plus grande.

   Si le blindage multiple augmente la protection, des appareils de conduite de tir (des micro-ordinateurs), des télémètres à laser assurent un touché au premier coup, que le char roule ou fasse un arrêt de feu. De nuit, des dispositifs infrarouges, des amplificateurs de lumière ambiante permettent d'y voir comme en plein jour. Sur route, le char de combat atteint une vitesse proche des 70 kilomètres à l'heure. Son autonmie est de 500 kilomètres. Bien qu'il nécessite toujours plus d'équipements électroniques et informatiques sophistiqués, son équipage n'est pas en voie de se faire remplacer par la machine, mais des projets existent dans ce sens. (H de WECK)

   Dans l'ensemble des recherches concernant l'armement terrestre, le char se taille la part du lion, mais une véritable course technologique est encore en cours entre le char de plus en plus coûteux et le missile de plus en plus performant. Nous sommes toujours dans la course entre l'épée et le bouclier, mais avec la différence que le char veut concentrer à la fois les capacités défensives et offensives. 

  Depuis la fin de la guerre froide et la chute de l'empire soviétique, l'affrontement des divisions blindées dans les grandes plaine d'Europe centrale et orientale est dépassé. La question de la pertinence des engins blindés dans une armée moderne se trouve de plus en plus posée. D'une forme de combat où s'affrontent face à face des unités blindées, on est plutôt passé à une forme de combat en zone urbaine, dans un style proche de la guérilla où l'ennemi est mobile, polyvalent et de mieux en mieux doté en armement. Mais le véhicule blindé reste une arme d'une puissance de feu redoutable encore indispensable, l'expérience dans plusieurs récents combats l'indiquent. (Patrice VENTURA)

    Mais surtout sans doute, le véhicule blindé est un excellent outil d'occupation d'une zone que l'on veut "sécuriser". Il protège un certain espace, de manière mobile, ses instruments à vord pouvant être modulé soit pour des situations de combat, soit pour des situations de surveillance. Et de plus, le char garde un impact psychologique certain, auprès de populations des zones occupées, comme le montre son usage dans des territoires au Moyen-Orient. 

 

Patrice VENTURA, Blindés (matériels) dans Encyclopedia Universalis, 2014. Hervé de WECK, Blindés, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

ARMUS

   

   

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Published by GIL - dans ARMEMENT
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