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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 07:55

   L'oeuvre de Max WEBER (1864-1920), économiste et sociologue allemand auteur notamment de l'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, est souvent mise à contribution, sous le nom générique et un peu vague de vulgate wébérienne pour appuyer une conception de l'idéologie, entre autres mises en avant pour contrer celle du marxisme. Cet "enrôlement" parait curieux quand l'on sait que le sociologue n'a produit sur l'idéologie aucun texte systématique, qu'il n'a jamais abordé le problème de front et que ses écrits, à des degrés divers, ne présentent pas une unité de conception évidente. Alors que vers la fin de années 1980, dans la foulée précisément de recherches pour contrer la notion d'idologie chez Karl MARX, de nombreuses traductions sont étudiées, beaucoup s'aperçoivent que ses analyses sont loin d'être aussi tranchées qu'on le concevait.

Revenir à l'oeuvre de Max WEBER semble donc intéressant pour cerner ce que l'on peut entendre par idéologie dans celle-ci, d'autant qu'à travers elle on peut mesurer l'ampleur du projet sociologique et ses résultats quant à ce qui guident l'action des hommes avec (mais de manière subtilement distincte) leurs conditions de vie matérielles. 

    Vu le fait qu'il n'y a pas dans son oeuvre d'exposé théorique sur l'idéologie, Colette MOREUX, sociologue à l'Université de Montréal,  est obligée pour cerner cette fameuse vulgate webérienne, de porter l'analyse au niveau de que "nous nommons idéologie, en ponctionnant chez l'auteur des concepts dont nous supposerons qu'ils présentent des connotations voisines de celles de notre acception". Ce qui l'amène à cerner la position de ce dernier en deux points :

- l'idéologie relève du domaine de la connaissance, c'est un savoir, un systèmes d'idées ;

- ce savoir ne peut prétendre à l'universalité ; "vrai" jusqu'à l'absolu, pour certains, ils est abhorré par d'autres comme l'expression même de l'errance cognitive.

"Ainsi défini, l'idéologique est, pour Weber, partout ; il caractérise bien entendu les savoirs sociaux, c'est-à-dire, selon sa terminologie, les "idées", les "finalités", les "valeurs", les "normes" qui, au-delà de la conviction, du sentiment d'évidence de leurs porteurs, ne sont jamais que des "représentations", des "points de vue" qui "flottent dans la tête des hommes réels" (Economie et société) sans aucun rapport évaluable avec une réalité quelle qu'elle soit. Aucun individu, aucune classe sociale, aucun groupement humain ne peut légitimer la revendication d'un statut d'exception ; l'imaginaire exerce sur l'espèce humaine une emprise universelle ; le social, c'est l'illusion partagée. Prétendre, même avec bonne foi, échapper à l'idéologie, c'est tout simplement la remplacer par une autre."

Notre auteure estime que Max WEBER va beaucoup plus loin dans le relativisme cognitif, car l'accès à la vérité, même "scientifique" est interdit à l'esprit humain. L'homme est constamment le siège de multiples sensations, sensorielles, idéelles ou émotives. En cela Max WEBER est très proche de KANT. Le sociologue français ne se fait aucune illusion sur la soit-disante "rationalité" de l'Occident. Pour lui sciences de la nature ou sciences humaines font appel aux mêmes mécanismes cognitifs et se développent dans le même climat relativiste, avec toutefois des handicaps supplémentaires pour les secondes. "Cette clôture énergique du domaine des sciences sociales montre déjà ce qu'a de naïf le passe-temps universitaire toujours à la mode qui consiste à tenter de prendre notre auteur en flagrant délit d'idéalisme : quelles qu'aient pu être ses convictions intimes sur la nature et les fonctions de l'idéologie, il a porté le seuil de sa vulnérabilité bien au-delà des postulats, généralement marxiens, au nom desquels on croit l'atteindre."

  Quel que soit l'ambition de ses études et de ses orientations théoriques, Max WEBER les containt toujours par ses positions méthodologiques. Sa sociologie dite "compréhensive" se donne pour objectif la connaissance de la signification culturelle d'activités sociales présentes ou passées, telle qu'elle est ou a été perçue par les acteurs impliqués. Sa préoccupation théorique majeure s'attache aux spécificités de la culture occidentale, dont cette fameuse "rationalité", qui selon qu'elle s'exerce dans les domaines économique, politique, religieux, scientifique, artistique... s'est exacerbée dans le capitalisme monopoliste, la bureaucratie, le protestantisme, la musique contrapuntique, etc.

La problématique reste toujours de trouver des lois sociologiques, à l'image, mais à l'image seulement des lois physiques dans les sciences naturelles. Max WEBER est convaincu que ces lois existent et toute la tradition sociologique s'attache à les découvrir. Mais ce projet théorique reste un projet... Car il existe une prolifération de données, parlées, agies, matérialisées en objets ou en institutions et toujours produites par l'activité humaine, passée, présente ou en attente de réalisation ; les mêmes contraintes s'imposent : réduire la pluralité des données, les classer et enfin les interpréter.

La démarche sociologique met en présence deux protagonistes ; d'un côté l'acteur, seul ou en groupe ; de l'autre, l'observateur direct et indirect qui influe lorsqu'il observe, sur l'observé, lequel, quand il se sait observé peut opérer une modification de ces données... Or l'ambition de Max WEBER, est de saisir la "signification", le "sens" qui concerne à la fois l'observé et l'observateur, à l'inverse d'autres sociologies qui s'efforcent de ce centrer sur l'un ou sur l'autre, souvent afin d'en tirer une stratégie d'action. Du coup, tout fait brut comporte déjà en lui une "polysémie". Il est impossible de faire le choix parmi les sens proposés par qui que ce soit ; il n'y a pas de sens "vrai" ou du sens "faux", de sens "meilleur" ou de "moins bon". 

"Unis au départ, écrit encore Colette MOREUX, par leur commun intérêt pour l'attribution d'une signification aux activités sociales, observé et observateur se séparent très vite : le premier, engagé sans recul dans ses pratiques, concerné émotivement par elles, est congénitalement inapte à donner ou seulement à rechercher une quelconque des significations qu'il leur donne ; universellement, le fait de l'attribution du sens par l'acteur est non fondée, idéologique. L'observateur, de son côté, n'est pas susceptible d'appréhender davantage le sens vrai, pour la bonne raison qu'il n'y en a pas, mais forcé d'en choisir un pour "comprendre" l'acteur, il ne lui concède qu'une fonction intellectuelle, celle d'une "lecture", d'un "modèle" interprétatif suggéré par celui de l'agent social, mais avec lequel il ne se confond pas. Pourvu qu'ils satisfassent à certaines conditions d'intelligibilité (...) tous les idéaux-types se rapportant à une activité observable donnée s'équivalent et plus ils sont "utopiques", plus ils sont spéculativement intéressants. A défaut d'atteindre à la validité empirique, comme les sciences exactes, les "sciences de la réalité concrète" se démarquent désormais des savoirs sociaux spontanés ; ils ne savent ni mieux ni plus qu'eux, mais ils sont, au moins, dans le cas de Weber et du sociologue weberien, conscient de leurs carences ; sans être scientifiques, ils ne sont pourtant pas idéologiques."

Maw WEBER distingue quatre "orientations" de l'activité sociale telles qu'elles sont perçues par les acteurs et non telles qu'elles sont effectivement. A idéologie, mot qu'il utilise peu, est préféré celui de "fins ultimes" ou de "valeur-idée" :

- l'orientation à la tradition, qui procède par répétition insconciente ou semi-consciente de schèmes comportementaux culturellement transmis, ne parait faire appel à aucune significativité ; l'acteur, sollicité de donner une explication, ne voit simplement pas pourquoi il cesserait de faire "ce qui s'est toujours fait" ou "comme il faut". 

- l'orientation affectueuse, perçue à première vue comme une "réaction sans frein à une excitation insolite". "Sublimations", "rationalisations" sont prêtes à jaillir dès que le sujet doit s'expliquer, se justifier de son action. Le sens donné à l'acte émotif varie au gré des valeurs de l'individu.

- l'orientation en finalité, imprégnée d'une prétention à la "rationalité". Les comportements sociaux quotidiens, à caractère instrumental, économique, professionnel, tous orientés vers la recherche des moyens les plus adéquats à la réalisation de finalités à court terme généralement utilitaites, paraissent bien indemnes de valeurs-idées. Mais comme WEBER s'est particulièrement attaché à le démontrer pour les plus "rationnelles" des activités sociales, les activités juridiques, les postulats sur lesquels s'enchainent la rationalité formelle sont bien eux-mêmes des valeurs-idées : seules leurs revendications d'universalité, dont le meilleur exemple est celui du droit français, peut réussir à masquer le caractère idéologique de leur soit-disant "rationalités substantive". Les activités sociales scientifiques n'échappent pas davantage aux finalités axiologiques.

- l'appel aux "valeurs-idées" lors des grands choix et des grandes perturbations de l'existence individuelle et collective. Reléguées à l'arrière-plan de la conscience dans la vie quotidienne, elles sont sollicitées, sur-exploitées, mises "à toutes les sauces". 

  Dans ses analyses, Max WEBER, toujours à la recherche d'une explication des phénomènes sociaux dans leur ensemble, phénomènes traités comme des phénomènes naturels, est constamment ouvert à la multicausalité de ceux-ci. De plus, il ne sépare pas ces phénomènes sociaux des phénomènes naturels. Mais in fine, étant donné leur complexité et leur caractère fortement évolutif, le social s'explique par le social.

"Contre "l'indéracinable tendance moniste" (Essais sur la théorie de la science), écrit-elle encore, de son époque, Weber accueille à titre de "conditions", occasions", "entraves", "facteurs" (Economie et société) tous les éléments observable des différents domaines du social qui peuvent "favoriser ou entraver l'activité humaine". Au cours de ses différentes oeuvres, on le voit s'intéresser à la causalité démographique (rôle des concentrations urbaines), structurelle (rôle des majorités et des minorités), infrastructurelle (rôle des voies de communication), etc. Mais, on le sait, ses causalités de prédilection s'enracinent dans les phénomènes économiques et politiques : pour l'"inventeur" de la sociologie de la domination, celle-ci est "le fondement le plus important de presque toutes les activités de groupe" (Essais sur la théorie de la science) ; pour le soit-disant adversaire de Marx, il ne fait aucun doute que la nature matérialiste de l'homme et ses expressions sociales infrastructurelles ne soient "la cause profonde" de la socialisation elle-même et de ses formes culturelles."

  Très loin de dévaloriser les discours tenus par les acteurs sociaux, Max WEBER tient à prendre les prendre en considération, car ils sont une clé précisément pour la compréhension des phénomènes. Ces discours sont pris comme n'importe quelle autre donnée empirique. Il s'agit d'établir dans quelle mesure et sous quelles conditions les causes perçues par les agents sociaux ("motifs") présentent une validité empirique. Dans quelle mesure, parmi une mutitude d'autres déterminants possibles, les idéologies peuvent-elles être validées comme causes des actoivités sociales?

Pour Colette MOREUX, cette question se situe au coeur du problème de l'"idéalisme" webérien. L'étude d'une oeuvre comme L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme" nous donne un aperçu de ce que Maw WEBER perçoit de la valeur de l'idéologie. Notons la précision du titre : il s'agit bien pour lui d'étudier les interrelations entre ces deux éléments. Ouverte est la question même d'une interrelation, ouverte est le sens de la causalité, ouvert est le champ (dans le temps et dans l'espace) de cette relation. Il ne méconnait ni l'intériorité historique du capitalisme au protestantisme, ni le sens même que les acteurs protestants donnent à leur capitalisme. Comme bon sociologue qui sait qu'il n'a peut-être pas toutes les données importantes en main, ses conclusions sont très loin de certaines exégèses et critiques. Même s'il ne quantifie pas réellement les influences du protestantisme ni celles du capitalisme dans leur émergence, il en sait suffisamment pour signifier l'importance d'une corrélation de la présence du protestantisme en terre d'éclosion du capitalisme moderne. En tout cas, il le comprend suffisamment selon lui pour émettre l'idée que le discours idéologique est un instrument fort de standardisation comportementale.

 

Colette MOREUX, Weber et la question de l'idéologie, Sociologie et Sociétés, volume XIV, n°2, octobre 1982, Les Presses de l'Université de Montréal, édition électronique dans Les classiques en sciences sociales, 2003.

Max WEBER, Essais sur la théorie de la science, Plon, 1965 ; L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Plan 1964 ; Economie et société, tome 1, Plon, 1971.

 

PHILIUS

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