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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 14:00

 

  Rappelons d'abord les éléments essentiels de cette sociologie "compréhensive" telle que l'expose Max WEBER lui-même. Ces éléments entrent dans ses écrits d'une manière ou une autre dans les différentes sociologies, religieuse, politique...

"Comme tout ce qui advient, le comportement humain (qu'il soit "extérieur" ou "intérieur") présente en son déroulement des connexions, ainsi que des régularités. Ce qui, en revanche, ressortit uniquement au comportement humain du moins au sens plein, ce sont des connexions et des régularités dont le déroulement peut être interprété de façon intelligible. Quand elle est acquise en recourant à l'interprétation, une "compréhension" du comportement humain recèle en prime abord une "évidence" qualitative spécifique, mais d'un degré très variable. Le fait qu'une interprétation possède cette évidence à un degré particulièrement élevé n'est encore nullement, à  soi seul, une preuve de sa validité empirique. En effet, un comportement qui est identique en son déroulement extérieur comme en son résultat peut reposer sur les constellations motivationnelles les plus hétérogènes, dont la plus évidente en terme d'intelligibilité n'a pas toujours été celle qui était effectivement en jeu. Au contraire, avant qu'une interprétation, si évidente soit-elle, ne devienne l'"explication intelligible" valide, la "compréhension" de la connexion doit toujours être contrôlée, autant que possible à l'aide des méthodes usuelles de l'imputation causale. Le degré maximal d'"évidence" est l'apanage de l'interprétation rationnelle en finalité. On appelera comportement rationnel en finalité un comportement qui est exclusivement orienté d'après des moyens qu'on se représente (subjectivement) comme adéquats au regard de fins appréhendées (subjectivement) de façon univoque. L'action rationnelle en finalité n'est en aucune manière la seule qui nous soit intelligible : nous "comprenons" aussi le déroulement typique des affects et leurs conséquences typiques sur le comportement. Ce qui dans les disciplines empiriques, est "intelligible" comporte des limites fluides. L'extase et l'expérience mystique, tout comme, au premier chef, certaines formes de connexions psychopathologiques ou encore le comportement des jeunes enfants (...) ne sont pas accessibles à notre comprhénsion et à une explication par compréhension dans la même mesure que d'autres processus. Non pas que l'"anormal" comme tel se soustrairait à l'explication par compréhension. Au contraire : ce qui est à la fois pleinement "intelligible" et "le plus simple" à saisir, en tant qu'il correspond à un "type de justesse" (...) peut être justement le fait de quelqu'un qui sort largement de la moyenne. Il n'est pas nécessaire, comme il a été souvent dit d'"être César, pour comprendre César". Sinon, aucune historiographie n'aurait de sens. A l'inverse, il existe des processus que l'on considère comme des activités "personnelles" et plus précisément "psychiques", qui, quoique tout à fait quotidiennes chez une personne, ne possèdent pourtant, en leur connexion, nullement l'évidence, qualitativement spécifique qui est la marque de l'intelligence. Tout comme nombre de processus psychopathologiques, le déroulement, par exemple, des phénomènes d'exercice mnémonique et intellectuel n'est que partiellement "intelligible". C'est pourquoi les régularités qui peuvent être établies dans de tels processus psychiques sont traitées par les sciences de compréhension exactement de la même manière que les lois de la nature physique.

L'évidence spécifique du comportement rationnel en finalité n'implique pas, bien entendu, que l'interprétation rationnelle devrait être plus particulièrement considérée comme le but de l'explication sociologique. On pourrait tout aussi bien affirmer exactement le contraire, au regard du rôle que jouent, au sein de l'action humaine, les affects et les "états affectifs", qui sont de nature "irrationnelle en finalité" ; étant donné aussi le fait que toute analyse qui recourt à une compréhension rationnelle en finalité se heurte en parmanence à des fins qu'il n'est plus possible d'interpréter à leur tour comme des "moyens" rationnels en vue d'autres fins, mais qu'il nous faut prendre simplement comme des visées qui ne sont pas susceptibles d'être interprétées plus avant en termes rationnels - même si leur genèse peut éventuellement, sur un autre plan, faire l'objet, en tant que telle, d'une explication recourant à la compréhension "psychologique". 

Il reste que pour l'analyse sociologique de connexions intelligibles, le comportement qui peut être interprété rationnellement constitue très souvent, le "type idéal" le mieux approprié : la sociologie, tout comme l'histoire, interprètent d'abord en termes "pragmatiques", à partir de connexions rationnellement intelligibles de l'action. C'est ainsi que procède, par exemple, la "socioéconomie", avec sa construction rationnelle de l'"homme économique". Mais il en est tout à fait de même pour la sociologie de compréhension. En effet, son objet spécifique ne saurait être, pour nous, n'importe quelle sorte d'"état intérieur" ou de comportement extérieur, mais l'action. Or "agir" (y compris le fait de s'abstenir ou de subir volontairement) signifie toujours pour nous un comportement par rapport à des "objets" qui est intelligible, c'est-à-dire qui est spécifié par un sens (subjectif) "détenu" ou "visé" quelconque, quel qu'en soit le niveau de perception. La contemplation bouddhique et l'ascèse chrétienne de la disposition d'esprit se rapportent subjectivement, au plan du sens, à des "objets" qui sont "intérieurs" pour les acteurs ; l'usage économique rationnel qu'une personne fait des biens matériels se rapporte à des objets "extérieurs". L'action qui revêt une importance spécifique pour la sociologie de compréhension consiste donc plus particulièrement en un comportement qui 

1, selon le sens subjectivement visé par l'acteur, se rapporte au comportement d'autrui,

2; est codéterminé en son déroulement par cette relation de sens qui lui est propre et donc

3, est explicable de manière intelligible à partir de ce sens visé (subjectivement).

Les actions déteminées par les affects, ainsi que les "états affectifs" qui ont une portée sur le déroulement de l'action, mais une portée indirecte, comme par exemple le "sentiment de l'honneur", la "fierté", l'"envie", la "jalousie", se rapportent bien, elles aussi, au plan du sens subjectif, au monde extérieur et en particulier à l'action d'autrui. Mais ce en quoi ces actions intéressent la sociologie de compréhension, ce ne sont pas leurs aspects physiologiques ou "psychophysiques", comme on les appelait précédemment, telles les courbes de pulsation, par exemple, ou les modifications du temps de réaction ou autres fait du même genre. Ce ne sont pas non plus les données psychiques brutes, comme par exemple la combinaison des sentiments de tension, de plaisir ou de déplaisir, qui pourraient les caractériser. En revanche, la sociologie de compréhension procède, en ce qui la concerne, à une différenciation en fonction des relations de l'action (avant tout les relations avec l'extérieur) qui sont dotées d'un sens typique et c'est pourquoi (...), le relationnel en finalité lui sert de type idéal, précisément pour lui permettre d'évaluer la portée de l'irrationnel en finalité. C'est seulement si l'on voulait désigner le sens (subjectivement visé) de cette relation propre au comportement humain comme son "versant intérieur" - un usage liguistique qui n'est pas sans inconvénient - que l'on pourrait dire que la sociologie de compréhension considère ces phénomènes exclusivement "de l'intérieur", étant entedu que cela ne passe pas par un énumération de leurs manifestations physiques ou psychiques. Autrement dit, à elles seules et en tant que telles, les différences qui marquent les qualités psychologiques d'un comportement ne nous importent pas. La similitude d'une relation dotée de sens n'est pas liée à une similitude des constellations "psychiques" en jeu, même s'il est certain que des différences concernant le premier plan peuvent être conditionnées par des différences concernant le second. Toutefois, une catégorie comme la "recherche du profit", par exemple, ne relève absolument d'aucune "psychologie". En effet, la "même" recherche de "rentabilité" dans une "même" entreprise commerciale, peut, chez deux propriétaires successifs, non seulement aller de pair avec des "traits de caractère" absolument hétérogènes, mais être directement conditionnée en son déroulement et en son résultat tout à fait similaires par des constellations "psychiques" et des traits de caractère utltimes directement opposés ; et les "orientations" ultimes elles-mêmes; qui sont décisives en la matière (pour la psychologie), n'ont pas besoin d'avoir entre elles une quelconque parenté. Ce n'est pas parce que des processus ne sont pas dotés d'un sens se rapportant subjectivement au comportement d'autrui qu'ils seraient pour autant indifférents pour la sociologie. Ils peuvent au contraire comporter précisément les conditions décisives, et donc les raisons déterminantes de l'action. Vis-à-vis du "monde extérieur" qui est en soi dépourvu de sens, vis-à-vis des choses et des processus de la nature, l'action se rapporte, pour une part tout à fait essentielle au regard des sciences de compréhension à un sens ; dans le cas de l'action conduite par l'homme économique isolé, telle que la construit la théorie, cette relation de sens est totale. En ce qui concerne la portée des processus qui ne recèlent pas de "relation de sens" subjective - comme par exemple la courbe des chiffres des naissances et des décès, le processus de sélection des types anthropologiques, mais également des faits psychiques bruts - elle tient, pour la sociologie de compréhension, uniquement à leur rôle de "conditions" et de "conséquences" par rapport à quoi une action dotée de sens s'oriente : un rôle comparable à celui que jouent par exemple, les données climatiques ou botaniques pour la théorie économique."

L'introducteur du marxisme dans le monde académique allemand distingue radicalement la sociologie de compréhension de la psychologie de même que par rapport à la dogmatique juridique. Il insiste sur le contenu d'une "action en communauté", sur la "sociétisation" et l'"action en société" qui s'oppose à toute dérive interprétative dans le sens - pourtant beaucoup réalisée en France par exemple - de l'individualisme méthodologique. De même, on peut avec le recul de l'Histoire exercer un oeil critique sur les modalités de l'introduction en France par Raymond ARON du weberisme.

       

 

     Max WEBER aborde la sociologie politique, dont il est un des grands fondateurs, sous l'angle de la théorisation des formes de rationalisation. L'Etat moderne est le résultat d'un processus, de l'évolution des institutions de la vie collective vers un assujettissement croissant de la vie des hommes à des ordres objectivés. La domination sur laquelle repose sa sociologie suggère que cet assujetissement n'est pas univoque, car l'obéissance à un ordre politique suppose la croyance en la légimité de cet ordre. 

L'obéissance elle-même, à son sens, n'est pas soumission à une contrainte, mais plutôt une adhésion, par l'acceptation d'un commandement dont on pose par hypothèse qu'on lui obéit parce que celui qui le donne est fondé à le donner aux yeux de celui qui obéit. Cette adhésion (très proche de la soumission volontaire) fascine WEBER. Il met à jour les qualités qui sont prêtées à l'autorité politique : toute une part de l'art des hommes politiques consiste à persuader ceux qui obéissent qu'ils possèdent ces qualités. Cette croyance en la légitimité se comprend en référence à une revendication de légitimité. 

Le sociologue allemand définit donc le pouvoir comme une relation et porte son analyse sur la nature de ce lien afin de circonscrire les conditions d'émergence, d'institutionnalisation et de dépérissement du pouvoir. Le rapport de forces qu'est le pouvoir est pensé en termes d'influence, et ce pouvoir est toujours plus ou moins stabilisé. Pour comprendre comment nait, se consolide et dépérit le pouvoir politique, il s'efforce de définir l'ensemble des comportements relatifs à la domination de l'homme par l'homme, d'où ces idéaux-types, qui ne sont que des idéaux dont on trouve la réalité exprimée de manière bien plus complexe que l'exposition qu'il en fait et il insiste là-dessus souvent lourdement. Traditionnel, charismatique et relationnel-légal sont les trois idéaux-ypes principaux qu'il dégage. Dans son travail sur la modernité, il analyse l'opposition entre la sphère religieuse et d'autres sphères de valeurs, qui devient de plus en plus prononcée, voire irréductible, au détriment de la première. La nature impersonnelle revêtue par l'économie, entièrement fondée sur le cacul, et celle également impersonnelle désormais revêtue par l'Etat bureaucratique soulignent les tensions et l'interdépendance des sphères de valeurs en voie de différenciation et d'autonomisation relative. A mesure qu'il s'isole, chacun de ces aspects révèle, en la déployant, une logique intrinsèque et s'isole précisément dans et par ce déploiement. Ce faisant, chacun produit un système de valeurs qui lui est propre. Aussi cette différenciation des sphères de l'activité sociale est-elle à l'origine d'un conflit entre des visions partielles du monde ("pluralisme" et "antagonisme des valeurs"), voire d'un éclatement de ces images ("polythéisme des valeurs"). 

Le conflit est à la fois le vecteur de l'autonomisation relative et le symptôme de l'interdépendance des sphères d'activité. Selon Julien FREUND, le polythéisme chez WEBER possède un double statut : celui d'objet historique et celui d'analogie métaphorique (Le polythisme chez Max Weber, ASSR, janvier 1986). L'objet historique est la théologie polythéiste proprement dite. l'analogie métaphorique réside dans le fait que la formule "polythéisme des valeurs" rend compte du développement de la société contemporaine en raison, d'un part, de la dispersion de l'opinion en un pluralisme de valeurs, et, d'autre part, de la similitude entre les conflits de valeurs du monde moderne et les jalousies des divinités du Panthéon antique. L'antagonisme irréductible des valeurs dernières de l'action, effet de la diversififcation des pratiques, n'est réel que dans les sociétés occidentales modernes. Ce polythéisme des valeurs mène à ce que Weber appelle l'"irrationalité éthique du monde". Il s'opère progressivement un désenchantement du monde, marque clé d'un système de relations sociales qui ne reposent plus sur l'acceptation béate d'une explication religieuse de l'homme, de la nature...

Le diagnostic essentiel est que l'évolution des institutions de la vie collective tend à un assujettissement croissant de la vie des hommes à des ordres objectivés. Mais il s'agit d'un assujetissement non univoque, comme écrit plus haut, non pas soumission à une contrainte mais plutôt adhésion, par aceptation d'un commandement dont on pose qu'on lui obéit parce que celui qui donne l'ordre est fondé à le donner aux yeux de celui qui obéit. Une grande partie du jeu politique est dominé par cette question de légitimité, qui peut être, selon les époques, relever de la domination traditionnelle, charismatique ou rationnelle. Toute réflexion sur les fondements légitimes de l'obéissance à la domination politique s'articule autour de trois formes "pures" qui renvoient au pouvoir du temps, de l'homme ou de la raison. Elles se superposent bien plus souvent qu'elles ne se succèdent.

Sociologue de la domination, Max WEBER accorde une grande place au conflit, à la lutte, suivant une vision tragique de la vie collective. La politique pose la question tragique, parce que insoluble, de l'art de vivre en société. L'aspect tragique réside dans l'impossibilité d'échapper au politique : il suffit de naître pour se trouver sous sa dépendance. Il ne pense pas le politique comme une association construite, libre et volontaire, mais comme une institution où l'agrégation des volontés individuelles se pose comme un problème sans solution optimale. La politique est par essence, comme l'écrit Raymand ARON (dans la préface au Le savant et le politique) est par essence conflit entre les nations, entre les partis, entre les individus. La politique est guerre et la morale est paix. Elle se définit comme un lieu de conflit permanent entre la poursuite d'intérêts et celle de la justice. Guidé par la présence de ce qu'il appelle le "paradoxe des conséquences" dans l'action politique et dans l'action tout court, où l'activité engendre des conséquences pratiques inverses (perverses) des objectifs conscients, Max WEBER préfère une éthique de responsabilité (où l'activité est modérée, prudente, voire hésitante) à une éthique de conviction, laquelle tend à promouvoir des activités voulant aller droit aux buts, sans grand souci de conséquences "collatérales". Il regrette cependant l'emprise d'une rationalité strictement instrumentale, fondé sur la prévisibilité (objectivité et calculabilité) que celle-là induit et qui conduit la politique à une exclusion progressive de toute référence à des valeurs au profit d'une conception technocratique du pouvoir. Aussi recherche-t-il, sans le trouver d'ailleurs, une sorte de "juste milieu", attitude qui le distingue bien entendu de la philosophie politique marxiste.

Cette distinction se retrouve pleinement dans l'exposé de la lutte, comme concept fondamental de sociologie :

"La lutte est une relation sociale que l'on appellera telle, pour autant que l'action est orientée d'après l'intention d'imposer sa propre volonté contre la résistance du ou des partenaires. Les moyens de lutte seront dits "pacifiques" quand ils ne consistent pas en une violence physique actuelle. On appelera "concurrence", la lutte "pacifique", quand elle est conduite sous la forme d'une recherche, formellement pacifique, d'un pouvoir propre de disposer de chances qui sont également convoitées par d'autres. La concurrence sera dite "concurrence réglée", pour autant que, dans ses fins comme dans ses moyens, elle s'oriente d'après un ordre. On appelera "sélection" la lutte (latente) pour l'existence qui, sans intention belliqueuse délibérée, dresse les uns contre les autres des individus ou des types d'hommes dans leur quête de chances de vie ou de survie ; on parlera de "sélection sociale", lorsque cette lutte concerne des chances de vie pour des êtrs vivants, et de "sélection biologique", lorsqu'elle concerne les chances de survie d'un patrimoine génétique.

1 - Depuis la lutte sanglante qui vise l'anéantissement physique de l'adversaire et qui refuse de se plier à des règles, jusqu'à la lutte chevaleresque réglée par des conventions (...) et les tournois réglés (le sport) ; depuis la "concurrence" sans règles, par exemple entre des rivaux en amour briguant les faveurs d'une femme ou encore la lutte concurrentielle pour obtenir les faveurs d'une femme ou encore la lutte concurrentielle pour obtenir des chances d'échanges, qui est soumise à l'ordre du marché, jusqu'aux "concours" artistiques réglés ou au "combat électoral", nous avons affaire à une série continue des transitions les plus variées. L'isolement conceptuel de la lutte violence se justifie par la spécificité des moyens qui lui sont normalement propres et par les particularités qui en découlent quant aux conséquences sociologiques de son intervention.

2 - Toute forme de lutte et de concurrence qui se déroule de façon typique et massive suscite à la longue, et quel que soit le nombre des accidents et des aléas susceptibles d'exercer une action décisive, une "sélection" de ceux qui possèdent plus que d'autres les qualités personnelles qui importent en moyenne pour sortir vainqueur de la lutte. Quelles sont ces qualités? Plutôt la force physique ou une ruse dénuée de scrupules, plutôt un niveau élevé des capacités intellectuelles ou de la force dans les poumons et dans la technique démagogique, plutôt une dévotion à l'égard des supérieurs ou à l'égard des masses que l'on flatte, plutôt une capacité à accomplir des choses originales ou plutôt une capacité à s'adapter socialement, plutôt des qualités considérées comme extraordinaires ou, à l'inverse, des qualités considérés comme ne dépassant pas la moyenne générale? Ce sont les conditions de la lutte et de la concurrence qui en décident et qui incluent aussi, outre toutes les qualités individuelles et collectives imaginables, les ordres d'après lesquels le comportement s'oriente dans la lutte, que ce soit sur un mode traditionnel, rationnel en valeur ou rationnel en finalité. Chacune de ces conditions influe sur les chances de la sélection sociale. Toute sélection sociale n'est pas une "lutte", au sens où nous l'entendons. La "sélection sociale" signifie au contraire d'abord ce seul fait que des types déterminés de comportements et donc, éventuellement, des types de qualités personnelles sont privilégiés par rapport à d'autres, en vue d'instaurer une relation sociale déterminée (...). Mais par elle-même la sélection sociale ne dit rien sur la question de savoir si ces chances de préférence sociale se réalisent par la "lutte", ni non plus si elle améliore les chances de survie biologique du type, ou le contraire.

Nous ne parlerons de "lutte" que là où se déroule effectivement une concurrence. C'est uniquement au sens de la "sélection" qu'il est impossible., conformément à tout ce que nous savons jusqu'ici par expérience, d'éliminer dans les faits la lutte ; et c'est uniquement au sens de sélection biologique qu'il est impossible d'en exclure le principe. La sélection est "éternelle" pour la raison qu'on ne peut imaginer un moyen de l'éliminer complètement. Un ordre pacifiste de la plus stricte observance ne saurait que réguler les moyens de la lutte, ses objets et son orientation, par élimination de certains d'entre eux. Ce qui  peut dire que d'autres moyens de lutte assurent la victoire dans la concurrence (ouverte) ou - hypothèse purement théorique et utopique - si on imagine qu'elle aussi a disparu, que ces moyens assurent en tout cas la victoire dans la sélection (latente) pour les chances de vie et de survie et qu'ils favorisent ceux qui en disposent, que ce soit à titre de transmission héréditaire ou du fait de l'éducation reçue. L'élimination de la lutte trouve sa limite empirique dans la sélection sociale, sa limite de principe dans la sélection biologique.

3 - La lutte entre individus pour leurs chances de vie et de survie doit naturellement être distinguée de la "lutte" et de la "sélection" entre relations sociales. Dans ce dernier cas, on ne peut recourir à ces concepts que dans un sens figuré. En effet, des "relations" n'existent qu'en tant qu'elles constituent une action humaine dotée d'un contenu de sens déterminé. Et une "sélection" ou une "lutte" ente ces relations signifie donc que, au cours du temps, un mode déterminé d'action a été supplanté par un autre, et cela du fait des mêmes personnes ou d'autres. Ceci est possible selon différents modes. L'action humaine peut

(a) avoir comme objectif conscient de perturber des relations sociales concrètes déterminées ou des relations plus généralement définies, c'est-à-dire de perturber l'action qui se déroule conformément à leur contenu de sens, ou encore d'en entraver l'apparition ou le maintien (à l'encontre d'un "Etat" par la guerre ou la révolution ; à l'encontre du "concubinage" par des mesures policières, ou à l'encontre de relations d'affaires "usuraires" par le refus de toute protection juridique et par des sanctions pénales). L'action humaine peut aussi exercer une influence consciente sur les relations sociales en privilégiant l'existence d'une catégorie au détriment d'une autre. Ce genre d'objectifs peut être le fait aussi bien d'individus isolés que de l'association d'un grand nombre d'individus.

Mais (b) le déroulement de l'action sociale et les conditions variées qui sont déterminantes pour cela peuvent avoir pour résultat collatéral non voulu que des relations concrètes déterminées, ou d'une nature déterminée quelconque (et donc, dans tous les cas, l'action correspondante) voient diminuer leurs chances de pedurer ou d'émerger. Dans le cas où les conditions naturelles et culturelles de toutes sortes se modifient, elles ont toutes pour effet, d'une manière ou d'une autre, le déplacement de telles chances, concernant les relations sociales les plus diverses. Libre à chacun, y compris dans de tels cas, de parler d'une "sélection" des relations sociales - par exemple des groupements étatiques - où le "plus fort" (au sens du "mieux adapté") l'emporterait. On soulignera seulement que cette soit-disant "sélection" n'a rien à avoir avec la sélection des types humains, que ce soit au sens social ou au sens biologique et qu'il faut dans chaque cas particulier s'enquérir de la raison qui a provoqué le déplacement des chances au profit de l'une ou de l'autre forme d'action sociale et de relations sociales, ou qui a fait remplacer une relation sociale, ou encore qui a permis à celle-ci de subsister face à d'autres ; ces raisons étant si multiples qu'il serait inapproprié d'en proposer une formulation unique. En la matière, on court constamment le risque d'introduire dans la recherche empirique des évaluations incontrôlées et surtout de justifier un résultat qui est souvent  conditionné chaque fois de façon purement individuelle et qui constitue par conséquent un résultat "fortuit", en ce sens du mot. (...)".

 

Max WEBER, concepts fondamentaux de sociologie, Gallimard, 2016.

Laurent FLEURY, Max Weber, PUF, collection Que sais-je?, 2016.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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