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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 10:06

    Dans son retour à la conception de l'idéologie de Louis ALTHUSSER, Isabelle GARO, philosophe française, de manière critique et précise, rappelle que la politique contemporaine "n'est presque jamais un objet directement traité" dans son oeuvre, "pas plus que la réalité économique et sociale du moment : c'est comme "lutte des classes dans la théorie", et dans la théorie seulement que la philosophie se voit redéfinie, tandis que les textes autobiographiques insistent sur la dimension stratégique. A cet égard, le marxisme althussérien s'avère profondément paradoxal, ne serait-ce qu'au regard de la tradition dont il se réclame."

En effet pratiquement tous ses prédécesseurs mêlent dans leurs écrits considérations théoriques et polémiques politiques du moment, sauf dans des écrits indiqués par leurs titres dévolus à la théorie pure et simple. "Le problème, poursuit notre auteur, est donc de savoir pourquoi l'élaboration théorique althussérienne à la fois produisit et en partie manqua les conséquences politiques qu'elle s'était données comme visée, sans jamais les énoncer ni les élaborer pleinement en tant que telles. En effet, celui qui fit du marxisme "la théorie qui permet l'intelligence de sa propre genèse" (Pour marx, La Découverte, 1986) fut aussi celui qui ne se résolut jamais à théoriser jusqu'au bout sa propre intervention dans une conjoncture spécifique, tout en ayant pris soin d'indiquer que c'est pourtant bien là, au point d'insertion d'une théorie en son temps, que se jouait son sens tout entier." 

"Or, écrit-elle encore, et c'est le sens de la présence de la pensée d'ALTHUSSER dans la série Idéologie de notre blog, au sein de l'oeuvre althussérienne, c'est la notion d'idéologie qui, au travers de ses redéfinitions successives, véhicule et propage ce paradoxe tout en l'occultant."

"De fait, poursuit la co-directrice de la revue ContreTemps, l'idéologie telle que la définit Althusser n'a rien d'un concept stable et établit une fois pour toutes, précisément parce qu'il concentre toute la charge stratégique de la démarche, au cours du mouvement enveloppant de ses réorientations et de son élargissement progressif. C'est ce mouvement qui assure à l'oeuvre althussérienne son unité problématique, faite de la série ouverte de ses rectifications successives, incluant le moment clé de l'autocritique proprement dite. A cet égard, la question du rapport entre idéologie et science et du rapport, connexe mais distinct, entre idéologie et politique, permet de suivre au plus près ce parcours complexe et fécond, parcours qui s'ouvre sur un parti pris de rigueur mais qui s'achèvera pourtant par un aveu de "marxisme imaginaire" ."(Sur la philosophie, Gallimard, 1994). 

On peut dégager ces successives conceptions de l'idéologie en plusieurs points :

- Dans Pour Marx (1965), où il consacre plusieurs pages à la question de l'idéologie, la notion d'idéologie sert à désigner ce dont la pensée de MARX s'extirpe et ce contre quoi elle se construit. Il s'agit de sortir du "monde de l'idéologie allemande". La rédaction de l'Idéologie allemande de 1845 est le moment clé de la fondation conjointe d'une nouvelle science et d'une nouvelle philosophie. Pour ALTHUSSER, l'idéologie est avant tout la philosophie hégélienne, à laquelle MARX oppose la réalité elle-même. Isabelle GARO explique toutefois qu'"énonçant au nom de Marx des thèses dont on ne sait plus très bien qui au juste est l'auteur, Pour Marx est un livre profondément déroutant, où Althusser donne à ses inventions les plus audacieuses les apparences de la régénération de vérités trop longtemps ensevelies. Puissant et iconoclaste par sa façon d'ignorer les traditions marxistes qu'il tait ou dénonce souvent sommairement, le geste althussérien concilie la fidélité manifeste, ostentatoire même, et l'hérésie revendiquée, initiant le séisme d'une refonte radicale, qui loge au coeur même de l'édifice théorique qu'est l'oeuvre marxienne son tournant philosophique déstabilisant."

- Dans la préface de Lire le Capital de 1965, ALTHUSSER entreprend de préciser sa lecture de la notion d'idéologie. Parti de l'illusion de pouvoir lire le monde "à livre ouvert", MARX en serait venu à reconnaitre la distance au monde, constitutive de l'activité de connaissance. Du coup, ce ne sont plus les choses qui s'offrent à la lecture, mais des textes, écrits par un auteur qui fut lui-même un "prodigieux lecteur", passant lui-même d'une première à une seconde "pratique de la lecture". La notion d'idéologie est directement mise en relation avec la science plutôt qu'avec la réalité sociale (selon une note de Paul RICOEUR, dans L'idéologie et l'utopie, Le Seuil, 1997). Tout le marxisme est alors marqué par une extrême valorisation du moment interprétatif, devenu pratique spécifique, imposant par ailleurs, puisque l'éxégèse devient l'instrument principal de lecture de la réalité, l'idée que seul un extraordinaire effort d'analyse et de compréhension, à la charge exclusive des philosophes, peut donner accès à celui-ci. Cette conception élude du coup le nerf économique de la critique complexe adressée par MARX à l'économie politique classique, autant que les conditions de l'élaboration de son propre concept de plus-value. Le marxisme devient surtout un discours, qui tend à démonter le mixte de clairvoyance scientifique et de parti pris de classe des tenants de cette économie politique, tout en devenant principalement outil dans la lutte idéologique sur le terrain d'une tradition philosophique, lutte ancestrale contre la superstition et le préjugé. Ce qui fait le succès d'ALTHUSSER alors, provient sans doute moins du fond de ce qu'il écrit que de sa manière de reprendre des textes d'auteurs non marxistes (Bachelard, Spinoza..), en dehors de la phraséologie du parti officiel, que de son inventivité qui rompt avec l'orthodoxie. 

- Après la parution de Lire le Capital, il radicalise, vers 1967 (Althusser, "Soutenance d'Amiens, Positions, Editions sociales, 1976), le tournant autocritique à l'égard de son "théoricisme" passé, lequel s'exprime pleinement en 1972 dans ses Elements d'autocritique, (dans Solitude de Machiavel). Sa réflexion de plus en plus clairement centrée sur l'idéologie, mène vers le concept d'"appareil idéologique d'Etat" (AIE). Cette notion, refondue et réinsérée dans l'histoire sociale, devient le fer de lance d'une élaboration critique et polémique, constructive et heuristique, politique tout à la fois. C'est du volume Sur la reproduction (PUF, 1995) paru bien plus tard en 1969, qu'il énonce, après l'article "idéologie et appareils idéologiques d'Etat" (La Pensée) deux thèses associées majeures sur l'idéologie :

a) l'idéologie existe matériellement, dans un appareil institué ;

b) la fonction qui la définit en propre est de constituer les individus concrets en sujets.

Ce sont ces deux thèses qui sont ses plus fécondes contributions à la théorie marxiste.

La notion d'AIE permet d'aller au-delà de rapports mécanistes entre infrastructure et supersptructure. Elle délocalise le "pouvoir" attaché à la sphère étatique et dispersé dans toutes les autres instances qui prennent en charge, à leur niveau propre, cette fonction de reproduction : droit, religion, école, famille, parti politique, mouvement syndical, organes d'information, structures d'édition-diffusion, etc. Reprenant les réflexions de FOUCAULT, l'idéologie, repensée comme l'occasion des confrontations majeures, tend à se relocaliser en un niveau social distinct, où la lutte des classes s'exerce de façon à la fois spécifique mais finalement décisive dans ces appareils idéologiques. Où l'idéologie gagne son autonomie relative, où plutôt ses autonomies relatives, à travers la multiplicité des AIE auxquelles elle s'associe. Dans le même mouvement, ALTHUSSER prône une éducation "marxiste-léniniste, qui se joue de la rigidité hiérarchique du PCF, sans doute parce que précisément il se trouve comme auteur également au coeur de luttes éditoriales. 

A suivre le mouvement althussérien de déplacement philosophique de l'intervention politique, tout se joue principalement dans un secteur de la réalité, celui des idées, qui concrètement prend le pas sur le secteur de la production : la représentation l'emporte sur la réalité dans les luttes sociales, on retrouve un écart qui sépare ALTHUSSER de MARX (selon Isabelle GARO). Car pour MARX, l'idéologie est représentation inversée et partielle de la réalité, et il s'agit de lutter pour que les individus deviennent pleinement conscients afin qu'ils mènent le combat jusqu'au bout. Les individus conservent un rôle décisif pour la réappropriation des forces productives, dans un mouvement de sortie de l'aliénation. Pour ALTHUSSER, à l'opposé, l'idéologie s'isole dans un lieu propre : "par son déplacement et son redoublement dans l'épaisseur même du réel, la coupure épistémologique clive désormais la totalité sociale elle-même, en en feuilletant à l'infini les strates et en séparant les unes des autres ses contradictions concrètes." (GARO). Il n'existe plus alors que des idéologies qui se voient créditées d'une histoire propre, tandis que l'idéologie en général n'en possède pas. 

- Les développement ultimes de l'analyse surprennent : d'un côté ALTHUSSER affirme la dissémination matérielle de l'idéologie, tandis que, de l'autre, il en minimise le rôle et finit par réhabiliter la vieille notion d'imagination, redélimitant l'idéologie comme secteur séparé du réel. Sa nouvelle notion déconnecte la représentation de son objet, distendant jusqu'à la rupture la relation entre l'idéologie et les contradictions réelles qui lui fournissent ses enjeux. Les idées deviennent actives, indépendamment de la réalité.

ALTHUSSER veut dans le même temps décrire le "prodigieux retournement de l'histoire" (Ecrits philosophiques et politiques). Karl MARX ne pouvait prévoir que se pensée serait détournée et asservie en "doctrine", et ce sombre constat interdit désormais de reconduire le clivage entre idéologie et science, mais tout aussi bien de l'abandonner. L'affirmation d'instances idéologiques demeure, mais tout son système est déstabilisé pour avoir mêlé ce constat avec le fond de la réflexion marxiste.

  il ne résulte pas de toutes ces étapes dans la réflexion sur l'idéologie de théorie générale, celle qu'il voulait en 1969 (Sur la reproduction). Mais il reste des matériaux substantiels et une approche d'ensemble originale qui a en tout cas marqué son temps, même si l'attention se concentre aujourd'hui bien plus sur ces matériaux que sur sa démarche d'ensemble. Il est parfois difficile de suivre, sans surtout la connaissance d'un vocabulaire bien particulier (qui à forte d'être mal vulgarisé est déformé), les méandres de ses démarches successives. Il vaut mieux, soit prendre effectivement ces matériaux substantiels et leur donner toute l'ampleur nécessaire, soit prendre un ouvrage donné pour lui-même, lequel est souvent très annoté par l'auteur lui-même, afin de saisir l'une de ses conceptions de l'idéologie. Du reste, on reste stimulé à chaque livre, et invité à poursuivre sa propre réflexion, quitte à laisser de côté une phraséologique précise empreinte souvent de propagande, à l'image d'ALTHUSSER lui-même qui voulait penser l'idéologie en dehors des discours de son Parti.

 

Isabelle GARO, La coupure impossible. L'idéologie en mouvemùent entre philosophie et politique dans la pensée de Louis Althusser, dans  Althusser : une lecture de Marx, Coordonné par Jean-Claude BOURDIN, PUF, collection Débats philosophiques, 2008.

 

PHILIUS

 

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