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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 09:48

Friedrich NIETZSCHE a écrit un lot d'ouvrages consacré, selon lui, à une critique toute entière au service de la vie, valeur suprême. Avec une virulence égale à celle de Karl MARX, il critique toute religion, avec une différence essentielle par rapport au fondateur du marxisme : chez lui nul projet politique, nulle analyse économique. Il est bien plus porté sur une critique de l'esthétique que sur l'engagement public. Il s'en prend toutefois à la religion avec une violence directe rare, dans le cadre d'un travail dont la forme aphoristique et dispersée cache une pensée systématique concernant celle-ci, qui apparait autant dans L'Antéchrist, dans Humain, trop humain, La généalogie de la morale que dans Par-delà le bien et le mal et La volonté de puissance. 

  Yvon QUINIOU estime que cette critique "doit s'entendre de deux manières que l'on a tendance à confondre sous le terme faussement unifiant de "généalogie" emprunté à sa réflexion sur la morale. Car avant de dénoncer le rôle néfaste joué par la religion dans le déploiement de la vie, celle-ci intervenant alors en tant que valeur et donc en tant que principe d'une critique normative qui définit la généalogie proprement dite, il commence par expliquer la religion (comme Marx) sur le terrain des faits à partir de cette même vie et il procède alors à sa genèse factuelle qui est aussi, (...) (comme) il l'indique explicitement avec une grande rigueur, une forme spécifique, parce que proprement théorique, de sa critique."

C'est pourquoi notre auteur examine d'abord la genèse théorique de la religion à partir de la vie, puis la critique généalogique de la religion à partir également de la vie, pour en dégager l'hozizon d'émancipation qui en résultent. 

    Sur la genèse théorique de la religion à partir de la vie, l'auteur veut mettre en garde le lecteur contre le nietzschéisme "idéologiquement dominant" en France, "qui en fait un penseur éloigné de la science et un nouveau métaphysicien athée obsédé par l'Eternel Retour... En fait NIETSZCHE pense avec la science, ce qui se vérifie amplement à la lecture d'Humain trop humain et du Le gai savoir. Soucieux de son origine positive, le philosophe allemand s'attache à montrer "la passion, l'erreur, l'art de se tromper soit-même" des religions et "découvrir dans ces méthodes le fondement de toutes les religions et métaphysiques existantes, c'est les réfuter du même coup" (Humain, trop humain, Gallimard, 1981). Pour lui la réfutation historique constitue leur réfutation définitive (Aurore), et cela dispense de leur examen interne (contrairement à HUME qui affirmait la nécessité de la critique de l'origine comme celle du fondement de la religion). L'explication historique entraine un diagnostic implacable de fausseté qu'il n'est même pas besoin de démontrer. Autrefois, un auteur critique cherchait à prouver qu'il n'y a pas de Dieu, mais les conditions mêmes de l'existence de cette interrogation, de leur naissance invalide la question. Il s'agit de faire table rase de la religion, comme de la métaphysique qu'elle véhicule. L'idée de l'existence de Dieu n'est même pas intéressante, et la manière dont la religion la véhicule ne fait même pas avancer d'un pouce sur la possible existence d'un monde métaphysique.

L'explication du philosophe allemand  est plus complexe que l'on pourrait le croire, si l'on suit toujours Yvon QUINIOU. Elle comporte plusieurs moments successifs :

- une explication d'abord rationaliste (Humain, trop humain), la philosophie devant combattre contre les erreurs religieuses, qui s'incrustent parfois dans la philosophie même ;

- une explication qui part du concept d'interprétation, dans laquelle le religion se réfigie lorsqu'elle est menacée. L'existence humaine ne peut se suffire à elle-même : il lui faut un but, une finalité et la religion est là pour aider l'humanité à trouver le sens de cette existence, vers une surnature chargée de significations. Cette interprétation du monde, à fonction consolatrice devant la réalité de la mort, se double d'une aspiration, dans la religion chrétienne, à la rédemption.

- la vision morale (le bien et le mal) erronée de l'existence induite par la religion, négatrice à bien des égards à la vie, a sa source dans la vie elle-même, mais dans une certain état de celle-ci, celui de la  vie faible et maladive. Il en apporte la démonstration dans La généalogie de la morale. Comme Yvon QUINIOU l'écrit, "cherchant d'abord l'origine des catégories du bon et du mauvais comme celle du bien et du mal et multipliant les angles d'approche (philologie, histoire mais surtout psychologie), il affirme que la morale chrétienne, avec son opposition bien/mal, n'aurait été qu'une révolte des "faibles", ceux qu'il appelle les esclaves, liés à la classe sacerdotale, contre l'éthique des "forts", ceux qu'il appelle les maitres et qui sont les aristocrates, révolte basée essentiellement sur le ressentiment : faute d'avoir la force de dominer comme les "forts" en assumant une vie prodigue et violente, les prêtres auraient inversé les valeurs préconisées par ceux-ci, affecté d'un indice normatif positif la faiblesse vitale elle-même, sous ses différentes formes, et pris le pouvoir grâce à la masse largement majoritaire des "faibles" auxquels ils apportaient un système de valeurs adapté à leur impuissance fondamentale."

  Pour NIETZSCHE, fondamentalement, le christianisme est interprété comme une idéologie qui interprète l'essence de l'homme en lui conférant un libre arbitre, condition absolue de la vertu morale. Or, ce libre arbitre, cette liberté n'existe pas pour cet auteur. L'homme est inséré dans un déterminisme, dans le temps et dans l'espace, sur lequel il n'a aucune prise. Du coup, il faut déconstruire les sentiments moraux liés au christianisme, y compris l'idéal ascétique, on pourrait même écrire surtout l'idéal ascétique. Avec une interprétation fausse de la vie humaine, s'allie une invention des valeurs du bien et du mal (le concept de péché est présent de façon lancinante dans cette religion...), dont la source est la vie faible (une véritable névrose morale). La volonté de puissance qu'il expose est bridée par cette idéologie. Avec un vocabulaire explicitement psycho-pathologique, il stigmatise le christianisme comme facteur de névrose sociale. L'Antéchrist, dernier livre édité de son vivant, change d'approche, pour condamner encore davantage le christianisme à travers sa généalogie.

 Pour comprendre cette critique généalogique de la religion à partir de la vie, il faut pour Yvon QUINIOU partir de la transvaluation, "c'est-à-dire le dépassement et la transformatoion des valeurs (religieuses), à laquelle il procède et qui érige la vie, donc l'existence naturelle de l'homme, en valeur suprême située en ce monde, loin de tout "arrière-monde", idéal dont la supposition n'a d'autre effet que de dénigrer ce monde-ci, le seul dont nous soyons sûr de l'existence (voir Ainsi parlait Zarathoustra)."

Dans Le crépuscule des idoles, NIETZSCHE précise les quatre points importants de cette "psychologie de l'erreur" que constitue le christianisme :

- la confusion de l'effet et de la cause qui nous fait croire que telle action "vertueuse" est la cause de notre bien-être physiologique ;

- l'erreur de la fausse causalité qui se résume en celle de la volonté et qui nous fait croire en une causalité purement spirituelle, appuyée sur des motifs intérieurs clairs, alors que tout cela est fiction, habillage de processus physiologiques ;

- l'erreur des causes imaginaires : un état physiollogique est interprété en lui donnant une signification rassurante ou connue qui devient, par renversement facile, la pseudo-cause de celui-ci ;

- la croyance erronée au libre arbitre.

Ce qu'il faut bien comprendre, écrit toujours notre auteur, "c'est que la critique implacable de ces idées, fondée sur leur explication physiologique et dont on ne trouve pas d'équivalent chez les penseurs antérieurs, ne les vise pas seulement théoriquement en tant qu'idées ; elle dénonce tout autant leur fonction pratique au service de la vie faible dont elles viennent, le fait qu'elles alimentent les diverses formes de malheur liées à celle-ci." Ce qu'il dénonce, c'est la souffrance spécifiquement religieuse, produite par la religion, toute cette culpabilité, tout ce sentiment de péché. Il s'agit de sauver le monde, sauver la nature et la vie de cette névrose et promouvoir axiologiquement la nature de la vie ou la vie comme valeur suprême. NIETZSCHE montre la dévalorisation simultanée par le christianisme de l'intelligence, des sens, des honneurs, du bien-être et de la science.

Pour Yvon QUINIOU, "toutes ces critiques, et spécialement le rapport négatif à la vie ordonne toutes les autres, l'entrainent à promulguer à la fin de L'Antéchrist, une "Loi contre le christianisme", d'une virulence exceptionnelle dans l'histoire de la pensée antireligieuse, dont le titre est "Guerre à outrance au vice : le vice est le christianisme" et qui se conclut par ce mot allusif mais superbe, article 7 : "Tout le reste en découle.". Sauf que d'autres discours théoriques et critiques sur la religion sont aussi possibles, qui n'excluent pas le sien (comme celui de Marx) et qui surtout offriraient une ou des possibilités de dépassement de celle-ci plus crédible(s) et moins sujette(s) à contestation politique".

Il faut bien comprendre que la critique contre la religion s'adresse chez NIETZSCHE principalement, et parfois en oubliant d'autres anthropologies religieuses, au christinanisme. Mais il est impossible, à la lecture de l'oeuvre de ce philosophe allemand, de s'en tenir à cette critique vigoureuse au nom de la vie, de la sexualité et de tout ce qui peut se réaliser sur le seul monde concret que nous connaissons. La répétition constante dans beaucoup de ses ouvrages de l'existence des faibles et des forts, intrinséquement (puisque le libre arbitre pour lui n'existe pas), rend difficile la caractérisation de son oeuvre comme progressiste et émancipatrice, même s'il ouvre un horizon d'émancipation. Parce qu'il s'attaque au christianisme qui dans son pays revêt il est vrai un caractère austère, ascétique et particulièrement hostile à l'expression de la sexualité, à l'anthropologie fondamentalement égalitaire et en recherche de la justice par certains de ses plus forts aspects, on ne peut qu'avec notre auteur, se poser des questions sur la réalité d'un "nietzschisme de gauche". La plupart des auteurs marxistes ont au minimum du mal à reconnaitre la pertinence de son projet d'émancipation (à quelques exception près, tel Henri LEFEBVRE) : sa recherche du surhomme, du surhumain ressemble un peu trop à la promotion d'une élite soucieuse au premier plan de ses intérêts et de ses plaisirs. 

Son exigence fondamentale, qui peut être jugée moralement inacceptable d'un triomphe des forts sur les faibles, d'une domination politique des premiers sur les seconds, donne pour nous comme pour Yvon QUINIOU à son oeuvre l'aspect d'un "paradoxe existentiel autant que politique de son éthique : sous couvert d'appeler à l'épanouissement de la vie en tant que telle et, ici, contre les religions qui la mutilent, c'est à l'épanouissement de la vie d'une minorité qu'il appelle sans la moindre réticence, sans l'ombre d'un remords, avec cynisme même" au point d'affirmer bonne une organisation sociale en castes, souhaitable et nécessaire la sélection des meilleurs par l'éducation, appréciable les bienfaits de l'eugénisme, absolument nécessaire l'élimination des faibles afin de déjouer l'arrivée d'une civilisation de masse dans laquelle il ne voit que la décadence.

Si le christianisme est si critiqué chez NIETZSCHE, c'est bien aussi parce qu'il est porteur, à l'inverse des religions polythéistes de l'Antiquité, de valeurs universalistes et égalitaires. Si son diagnostic du rapport négatif de la religion, christianisme compris, à la vie est pleinement recevable, sa conception de cette vie ne peut se réaliser qu'au détriment de l'épanouissement vital de la grande majorité des hommes. Négligeant le polymorphisme fondamental du christianisme (qui véhicule bien des valeurs et des oppressions à la fois), exempt de toute conscience réellement politique ou sociale, baignant en cela toujours dans l'idéologie de son époque et de son pays, NIETZSCHE, tout entier obnubilé par le caractère oppressif de la vie morale de la religion (faisant appel au sentiment envahissant du péché), ne fait pas en définitive l'analyse complète des apports de la religion à la vie sociale, politique et morale. Il n'offre du coup pas un projet d'émancipation valide dans nos sociétés "démocratiques". Sa critique de la religion, dont on retiendra l'antinomie par rapport à la vie, conçue comme vitalité matérielle, est souvent bien plus retenue - à tort - que le refus d'un ensemble de valeurs qui fondent de toute façon l'identité commune de plus en plus d'hommes et de femmes.

 

Yvon QUINIOU, Critique de la religion, La ville brûle, 2014.

 

PHILIUS

 

 

 

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