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15 octobre 2016 6 15 /10 /octobre /2016 16:35

   Le complexe de Caïn ne fait pas partie de la nosographie classique de la psychanalyse.

  Léopold SZONDI (1893-1986), médecin, psychiatre et psychanalyste hongrois est le fondateur d'un courant original en psychothérapie et en psychopathologie : l'analyse du destin, exploration de la personnalité humaine à partir de ses pulsions inconscientes issues de son passé généalogique. Selon sa théorie, chaque être humain est habité par une forme d'inconscient familial : le "géotropisme", qui oriente les choix fondamentaux de son existence dans le terrain amoureux, professionnel, social, esthétique. S'inspirant de la mythologie grecque, il appelle aussi cette discipline "analogie", d'Ananké, déesse de la théogonie orphique, fille de Cronos, mère de Chaos, nourrice de Zeus. Ananké personnifie le destin et la nécessité, la force absolue et contraignante qui guide le parcours de chaque créature. Mais pour le médecin, cette référence au destin dans sa représentation hellénique, fatale et impérative, est nuancée par une vision humaniste de la liberté de la personne, inspirée par la tradition biblique. Sa psychologie religieuse s'éloigne des intuitions freudiennes car pour lui, contrairement à FREUD et ses continuateurs, la religiosité est une tendance existentielle spirituelle et émotionnelle majeure dans le parloir biographique de chaque humain. Sa conception fait partie des tendances qui veulent réconcilier la psychanalyse matérialiste avec l'esprit religieux, et elle ne recueille pas beaucoup d'écho de manière générale. Mais ce qui nous intéresse plutôt ici, c'est la conception d'un complexe qui tient compte d'un certain nombre de paramètres conflictuels.

 Dans la théorie de Léopold SZONDI (Introduction à l'analyse du destin, 2 tomes, Nauwelaertz, 1972), le complexe de Caïn est une constellation de représentations mentales, de désirs amoureux et hostiles, d'attitudes à l'égard des autres et de souvenirs partiellement ou totalement inconscients d'intense tonalité émotionnelle, où le sujet est mû par une double passion : être tout et avoir tout. Selon lui, le point nodal du psychisme ne serait ni le complexe d'Oedipe postulé par FREUD, ni le complexe d'infériorité d'ADLER, ni le syndrome de Dieu de Jacob Levy MORENO (1888-1974), mais le complexe de Caïn, configuration psychique universelle, présente chez chaque être humain, indépendante de toute limitation géographique ou historique. Alors que FREUD s'inspire de la mythologie grecque et trouve dans la figure d'Oedipe l'image de l'homme en proie à des pulsions agressives et libidinales, SZONDI, plus près de la tradition hébraïque que le fondateur de la psychanalyse, décrypte dans le quatrième chapitre de la Genèse les composantes essentielles du drame humain qui se joue en tout temps et en tout lieu. Il s'agit de l'épisode de Caïn qui décrit le meurtre primordial, premier acte de violence mortifère dans l'histoire des hommes.

Cela permet d'évacuer la question sensible chez de nombreux croyants de la sexualité et met l'accent sur la rivalité entre frères. Cette violence annihilatrice  intra-générationnelle se comprend comme un schéma universel présent partout et toujours, et dans le même coup cela fait dériver l'explication psychologique plus une tendance pratiquement génétique, laissant moins de place à l'influence de l'environnement et du cadre familial. Le choix du bien et du mal  offert à Caïn dans le passage de la Bible est-il réellement alors un choix possible si cette tendance est inhérente à l'homme? Il est vrai que dans la mythologie grecque, Oedipe n'a pas du tout le choix, c'est un destin fatidique qu'il suit, prédit par l'oracle de Delphes. Mais ni FREUD ni SZONDI ne suivent réellement les intentions des textes, même s'ils s'en aident dans leurs démonstrations. Oedipe est plus soumis dans l'oeuvre de FREUD à des tendances contradictoires, de même que chez SZONDI sans doute, mais à un degré moindre. 

Franklin RAUSKY fait une présentation plutôt favorable à la théorie de SZONDI, il y voit réellement un choix possible dans l'attitude de Caïn (sans doute plus que SZONDI lui-même).

"Deux pulsions habitent l'âme de Caïn : il veut être tout, projet fantasmatique de retour au monde d'avant, à son statut de fils unique à une époque où il était le seul enfant, représentant exclusif de la postérité adamique : le monde d'avant la naissance de son frère Abel. La venue du cadet vient détruire la merveilleuse solitude monarque où Caïn se complaisait. En éliminant son jeune frère, l'aîné croit retrouver le paradis perdu de l'identité absolue, de l'existence unique, la jouissance de l'être total, sans partage. Illusion infantile, sans lendemain, car dans l'existence terrestre, l'homme ne saurait être l'être unique. Seul Dieu est unique. Et quand Caïn assassine Abel, le souvenir de la victime le poursuivra pour lui rappeler l'impossible réalisation du fantasme de l'unicité (...).

La deuxième pulsion fondamentale du complexe de Caïn se traduit par l'expression tout avoir. La volonté d'emprise sur le monde des choses, des marchandises, de la nature, des créatures vivantes, prend ici sa forme paroxysmale. Tout avoir : cela veut dire être le seul héritier d'Adam et Ève, le seul possesseur de tout ce qui existe sur terre. En se débarrassant de son jeune frère, Caïn redevient celui qui, à terme, héritera de tout ce que possède ses parents, il ne partagera rien avec personne. Illusion infantile d'emprise totale sur le monde objectal, démentie dans le texte biblique par le châtiment infligé à l'assassin : il voulait être solidement implanté, jouissant des fruits d'un sol fertile sans rien partager, pourtant tout autre sera son parcours. La violence fratricide ne le conduira pas à la félicité du tout avoir, mais au malheur d'un travail pénible dans une situation de conflit et de tension avec la terre qu'il voulait posséder. (...).

Pour Szondi, l'homme Caïn représente le symbole du destin d'un négateur et d'un transgresseur de la loi. Il mobilise et accumule jusqu'à l'explosion la haine, la colère, le désir de vengeance, la rage, la jalousie. Il est marqué par la possessivité (...). Le sentiment caïnesque est nourri par l'orgueil, un trait de caractère qui apparait très souvent chez les criminels. Cependant le fratricide, meurtre primordial biblique, ne s'achève pas dans un désespoir sans issue, dans une interminable culpabilité ; après le temps de la violence viendra le temps de la réparation ; après la transgression, la reconnaissance de la règle, des limites, de l'interdit. La réparation est pour Szondi à la fois le schéma de l'histoire collective et celui du parcours clinique individuel des patients : réparation est guérison.

Poursuivant la réflexion de Gondi, Jacques HASSOUN ÉCRIT : "au début de l'histoire de l'humanité, le mythe biblique évoque le fratricide comme temps fondateur de la culture. Caïn, l'assassin qui a reconnu sa faute, va être à l'origine d'une lignée prestigieuse de bâtisseurs, de poètes, de musiciens et de forgerons. Cet épisode de l'histoire humaine ne tend-il pas à trouver sa confirmation dans l'affirmation pessimiste de Freud : "Nous sommes tous issus d'une longue lignée d'assassins"? Mais n'est-ce pas la reconnaissance de cette faute qui a permis à la civilisation de se constituer? N'est-ce pas la reconnaissance que le crime a eu lieu qui contribue à interdire qu'une funeste répétition ne vienne ensanglanter l'histoire? (Sous la direction de HASSOUN, Caïn, Autrement, 1997). "

   Une association internationale de recherche, devenue après sa mort Société Szondi, organise des colloques trisannuels de 1957 à 1999 pour diffuser sa pensée psychanalytique. Léopold SZONDI est l'inventeur d'un test qui serait censé faciliter les diagnostics, et la publicité de celui-ci, très controversé, laisse longtemps dans l'ombre l'essentiel de son oeuvre, la dévalorisant en même temps que ledit test. Pourtant, aujourd'hui, se déploient des efforts pour la faire connaitre dans toute son ampleur. Beaucoup considère cette oeuvre comme la tentative la plus importante faite à ce jour d'une psychiatrie globale renouvelée par l'esprit de la psychanalyse. (Jacques SCHOTTE).

   Notons enfin que le concept de complexe de Caïn exposé ici a peu de chose à voir avec ce que recouvre cette expression un peu partout dans la littérature et sur Internet.

Sur internet justement, nous avons relevé cette expression dans une contribution de Daniela PAOLINI (luminame.over-blog.com) qui s'est spécialisée dans la dynamique du couple et qui enseigne à la Faculté de Médecine en Italie.

Elle aborde les points suivants dans une perspective autant psychologique que psychosomatique :

- Quelle est la place affective disponible dans la famille à la naissance?

- La lutte incessante et inconsciente pour garder la 1ère place ou pour la conquérir.

- Les attitudes défensives et offensives, les mécanismes de défense, les projections, les transferts et les blocages.

- Le complexe de Caïn, la sublimation, la "parentisation".

- L'Oedipe transféré.

- De l'Amour, de la Haine.

- La culpabilité inconsciente, la colère rentrée, le règlement des comptes, le ressentiment.

- L'influence dans le couple, dans les amitiés. L'influence dans la relation avec les enfants....

Ceci afin de donner des solutions possibles pour comprendre et transformer ces relations et faire la paix profonde avec notre ambivalence inconsciente et celle des frères/soeurs.

Sur Internet toujours, nous avons relevé sur le site de la Société psychanalytique de Paris (Revue, mars 2010), une contribution sur le complexe fraternel. L'auteur de l'article, Claire MAURICE signale, alors que les écrits consacrés à ce complexe sont plutôt rares, l'ouvrage de René KAÈS (Le complexe fraternel, Dunod, 2008) qui rassemble l'ensemble des réflexions à ce sujet. Pour l'auteur, "le complexe fraternel est un véritable complexe, au sens où la psychanalyse en a formulé la structure et la fonction dans l'espace psychique du sujet de l'inconscient. (Il) ne se réduit pas au complexe d'Oedipe (...), il ne se limite pas non plus au complexe de l'intrus, qui en serait le paradigme". A ce titre, il s'organise tout autant sur un axe vertical que sur un axe horizontal, précisément dans le lien à un "autre semblable" dont la fonction de double narcissique, vecteur de la bisexualité psychique organise des configurations fantasmatiques dont celle du fantasme incestueux frère-soeur. Au-delà, la problématique du complexe fraternel sous-tend toutes les dynamiques du lien fraternel qui traversent la famille, les groupes et surtout les institutions. Et comme René KAÈS s'y attache, l'on y retrouve à partir de là, les grands cycles mythiques qui animent le rapport frère-soeur (Caïn et Abel, Jacob et Esaü...) dans son étroite relation au couple parental, aux parents comme voie d'entrée dans la complexité de la création, de la violence, de l'ordre et du désordre groupa culturel. Et si l'on devait résumer l'une des thèses originales de l'auteur, elle proviendra de cette remise en chantier du seul "Complexe paternel" autoritaire au profit d'une "co-invention de l'autorité entre les générations, une co-création de chacune par l'autre (...)" ; une thèse permettant d'ouvrir l'écoute au niveau de la cure analytique, non seulement aux enjeux de déplacements alimentés par le complexe fraternel, mais aussi par la spécificité de son approche, les liens qui le sous-tendent dans l'organisation de la cure et les configurations groupages que celui-ci peut produire.

 

Franklin RAUSKY, Complexe de Caïn, dans Dictionnaire de psychologie et de psychopathologie des religions, Bayard, 2013. Jacques SCHOTTE, Szondi, Leopold, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002.

 

PSYCHUS

 

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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