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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 13:08

   La réception de l'oeuvre de Jacques DERRIDA, précisément des idées de déconstruction, est un cas type de la French Theory et de son influence sur la philosophie politique américaine. French Theory qui, on le rappelle, est une interprétation particulière d'un ensemble de philosophies d'auteurs français, ayant un grand succès aux Etats-Unis, approprié par surtout un ensemble de théoriciens féministes, radicaux, écologistes, homosexuels... présents dans nombre de campus américains. Cette appropriation alimente la réflexion vers une société américaine qui prenne en compte à la fois l'expression des minorités, et pas seulement sexuelles, de la femme en général, et plus largement, de graves problèmes de domination. Précisément, parmi les chantiers de la déconstruction, on peut citer une réinterprétation d'auteurs canoniques comme Dante, Marlowe, Shakespeare et Goethe, dans le cadre d'une critique littéraire revitalisée, une réflexion féministe radicalisée qui traque le phallocentrisme dans maints pans de la littérature, y compris de la littérature scientifique.

 François CUSSET parle d'effet Derrida sur la perception d'auteurs comme Lacan. Au contraire de ce dernier, "Derrida réinsérerait du mouvement, une marge de manoeuvre, en insistant sur les glissements constant du code linguistique, sur le potentiel performatif des jeux avec la Loi et avec le langage - menant même à une déconstruction possible de la hiérarchie des genres. Que l'inconscient soit structuré comme un langage n'interdirait pas les ratés de ce langage, les vides productifs dans son énonciation, l'initiative même de sa réinterprétation. Si bien qu'à un ordre sexuel figé dans le marbre de la loi lacanienne, Derrida aurait substitué "une nouvelle chorégraphie de la différence sexuelle. (...)". 

Dans un tout autre domaine, celui du droit, les conférences de Derrida (faites en français...), influent sur les "critical legal studies". Dans l'explication de cet "effet Derrida", François CUSSET met en avant le fait que "la déconstruction problématise les polarités normatives (progressiste-réactionnaire, réformiste-radical) en tant que polarité, et invite à repenser toute structure d'opposition (entre deux termes) comme irréductible aux référents qu'elle affiche, à moins qu'elle ne soit stratégique, ou même réversible. Elle porte dès lors en elle le risque d'un retrait du politique, d'une neutralisation des positions, sinon même d'une régression métathéorique sans fin que ne peuvent plus arrêter un choix pratique, un engagement politique effectif. Pour appuyer sur elle un programme de subversion, un discours de conflit, la solution américaine a donc été de la détourner, de la fragmenter, de la scinder d'elle-même pour briser cet équilibrage épidémique paralysant. C'est ainsi que les nouveaux penseurs de l'identité ont choisi (...) de politiser la déconstruction, contre ses exégètes réactionnaires qui préféraient, de leur côté, déconstruire le politique. Pour mettre au point sur les campus une déconstruction de combat, une politique derridienne, féministes ou penseurs du postcolonialisme ont forcé la déconstruction contre elle-même à produire un "supplément" politique - jusqu'à cet ironique paradoxe que l'auteur le moins directement politique du corpus de la théorie française (comparé à Deleuze, Lyotard et Foucault) fut aux Etats-Unis le plus politisé. Ou peut-être est-ce précisément parce qu'il contourna l'urgence politique (au-delà de son action pour les dissidents tchèques, et d'un engagement avec d'autres contre l'apartheid) que Derrida a contribué, à son insu, à désinhiber, libérer, galvaniser à l'endroit du politique ses lecteurs d'abord décontenancés. Mais ce schéma lui-même - l'efficace politique ponctuel d'une pensée rétive à la pratique politique, et qu'on détourne donc, d'autant plus aisément - se complique au début des années 1990, lorsque Derrida s'adresse cette fois directement à Marx et aux marxismes, historiques et théoriques - avec l'événement Spectres de Marx." Cette adresse entraine un règlement de comptes international, au sujet des causes de l'effondrement soviétique, et partant au sujet du marxisme en tant que réalisation. Le débat engagé entre la déconstruction et les marxismes n'est pas terminé et toujours pour François CUSSET, "C'est à égale distance de ces deux mouvements de pensée, marxisme et déconstruction, empruntant à chacun pour ébranler l'ensemble,  qu'a lieu la rencontre des années 1980 entre les politiques identitaires et l'université américaine, une rencontre qui va modifier pour toujours le champ intellectuel américain. La théorie française ne sera plus alors seulement discours innovant, corpus en vogue, outil magique du champ littéraire, mais la cible plus directe d'un feu croisé idéologique - et le théâtre de nouveaux usages politiques du discours."

Le prestige en tout cas de DERRIDA reste important aux Etats-Unis et n'a rien à voir avec l'ignorance dont il souffre de la part de l'ensemble universitaire français. Christian DELACAMPAGNE trouve de nombreuses explications à cette ignorance de la pensée de Derrida dans son propre pays : pensée obscure, style précieux, fleurtant souvent avec un hermétisme littéraire dans la tradition de Mallarmé, Valéry, Bataille, Paulien, Klossowiski et Blanchot, édition hasardeuse de ses écrits... Toute cela est balayé de 1966 à 2004 aux Etats-Unis, suite aux multiples conférences qu'il y tient. La traduction de ses oeuvres y est entreprise surtout par une féministe de gauche bien connue (Gayatri Chakravorty SPIVAK). Au fur et à mesure que ses propos et ses écrits parcourent les universités américaines surgissent enthousiasmes et attaques (dans ses secteurs conservateurs), ces dernières venant de la force subversive inacceptable qui se rattache à la déconstruction.

De fait, rapporte Christian DELACAMPAGNE, "ce sont pour l'essentiel des disciples de Derrida qui ont refondu les programmes ou les modes universitaires dans le domaine des humanités : ainsi doit-on désormais étudier, par exemple, moins d'auteurs mâle et plus d'auteurs female (ou plus de gay), moins de Blancs et plus de Noirs, etc... En deux mots, une mode redoutable, celle de la political correctness, s'est emparée des campus. Et bien qu'elle ne soit pas seulement due à Derrida, notre philosophe reste bien considéré par un grand nombre d'Américains (et surtout d'universitaires) comme l'un des principaux responsables de la baisse supposée du niveau culturel des étudiants américains. Accusation qui laissait le principal intéressé complètement froid, dans la mesure où il savait parfaitement qu'on pouvait tout lui reprocher sauf cela, étant donné le niveau élevé de connaissances qu'exigeait la compréhension du monde de ses cours." Commis-voyageur d'idées dont ses lecteurs américains orientaient bien particulièrement le sens et la portée, Jacques DERRIDA manquait de repères culturels sur la sensibilité américaine. Manque qui entraina quelques incidents désagréables, notamment à l'occasion du décès de Paul de MAN, qui avait joué un rôle considérable dans la réception de ses idées, dont le passé antisémite est alors mis en évidence, passé que DERRIDA tenta de minimiser et surtout après les attaques du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis où il tint ceux-ci responsables, par leur impérialisme, de ces attentats (Voyous, Galilée, 2003). Sur ce dernier point, il ne pu s'expliquer, n'ayant pas eu le temps d'y revenir.

 

Christian DELACOMPAGNE, L'aventure américaine de Derrida, Cités, n°30, 2007. François CUSSET, French Theory, La Découverte, 2005.

 

PHILIUS

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