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16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 09:56

   En philosophie politique, on a souvent considéré que les Etats constituent les principaux acteurs et en tout cas les entités collectives qui s'insèrent dans les conflits politiques sont des agents de nature politique. Il s'agissait également souvent de comprendre comment les Etats fonctionnent, suivant des régimes différents !démocratie, dictature, théocratie...), à l'intérieur et à l'extérieur de frontières considérées précisément comme... politiques. Dans ce fonctionnement, le monopole de la violence occupe une bonne place et les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires (au sens de MONTESQUIEU par exemple)  régissent l'utilisation et les finalités de cette violence, comme ils organisent la solidarité collective. Or, à l'heure de la généralisation et de la globalisation des échanges économiques, de la faillite des projets politiques globaux, où les agents/acteurs économiques ont parfois plus de pouvoir financier que les Etats, maints auteurs estiment nécessaire d'élargir les perspectives : non seulement les Etats ne sont pas les seuls à exercer des pouvoirs politiques et à participer aux conflits politiques, mais de multiples acteurs, économiques, sociaux, religieux, alors même qu'ils ne s'intéressent pas théoriquement au pouvoir politique, tendent à prendre une place de plus en plus grande dans les conflits proprement politiques. 

A des coudées de certains penseurs politiques qui estiment que les populations à l'intérieur des Etats n'ont que peu d'influences sur la marche des événements internationaux, il faut sans doute se questionner sur la place de toute une gamme de luttes politiques qui dépassent et qui ignorent les frontières étatiques, tant de la part d'organismes financiers internationaux que de la part de mouvements sociaux de grande dimension (même s'ils ne possèdent pas l'organisation hiérarchique des Etats). La littérature n'est pas encore très prolixe du côté du rôle des organismes financiers - freins institutionnels obligent - encore que du côté de la contestation sociale, elle est très loin d'être absente, même si les analyses globales (dont on a tendance à se méfier par ailleurs, à mauvais droit à notre sens), elle a tendance à se développer en ce qui concerne les mouvements sociaux, tant de la part de membres de ceux-ci que de la part des Etats soucieux de s'en assurer le contrôle... 

  Des auteurs comme Charles TILLY (1929-2008) et Sidney TARROW estiment qu'il faut discuter maintenant de politiques du conflit, avec l'intention de prendre en considération une gamme de luttes politiques beaucoup plus large que celle habituellement prise en compte par la littérature consacrée aux mouvements sociaux. Pour comprendre les phénomènes nouveaux tels que les manifestations de masse contre la mondialisation, les attentats terroristes, qui quoique opérant une violence infinitésimale dans les sociétés occidentales ont tendance, via les systèmes médiatique-politiques à prendre de l'importance, ou encore les "ricochets" socio-économiques des interventions des grandes puissances dans certains régions du monde, ou les manifestation de masse encore contre les élections truquées, un nouveau vocabulaire leur semble nécessaire. Il faut remarquer toutefois que dans la littérature marxiste, il y a longtemps que l'on tente de comprendre les dialectiques politiques, sociales, économiques, religieuses des conflits, et qu'il a fallu un certain temps au corps universitaire, notamment anglo-saxon, avec peut-être une sorte d'absence d'empathie pour certaines misères humaines massives, pour qu'il s'y mette.

  Pour ces deux auteurs, le premier professeur de sciences sociales à l'université de Columbia, le deuxième professeur de science politique et de sociologie à l'université Cornell, la meilleure stratégie pour aborder les problèmes analytiques des conflits évoqués précédemment "n'est pas de procéder mouvement par mouvement ou épisode par épisode, mais d'identifier les mécanismes et les processus communs à l'oeuvre - sous différentes combinaisons, bien sûr - au travers de l'ensemble des politiques du conflit." C'est récemment que les spécialistes du conflit politique,  alors que chercheurs, journalistes et citoyens se préoccupent depuis longtemps de la question, "s'attachent à trouver une voie médiane entre la formulation de lois générales du comportement humain (dont chaque type de lutte politique ne constituerait qu'un cas particulier) et celle de différents corpus de lois valant respectivement qui pour les révolutions, qui pour les guerres civiles, qui pour les mouvements sociaux." Leur approche de la politique du conflit "consiste à rechercher des similitudes dans les enchaînements de causes et d'effets au sein d'une gamme très large de luttes politiques, sans ambitionner pour autant d'établir des lois valables pour la politique en général. A cette fin, elle identifie une séries de mécanismes et de processus très importants (...) qui fonctionnement de manière analogue dans une grande diversité de conflits." Les concepts qu'ils tentent de dégager ne sont pas des règles, mais des outils pour comprendre et pour agir. 

Si on les suit, "la politique du conflit comprend quantité de formes d'action collective combinée de quantité de façons, et donne à voir des processus sociaux compliqués. Violences de milices, coups d'Etat militaires, révoltes ouvrières, mouvements sociaux, autant de types de conflit très différents, mais tous composés d'interactions entrechevêtrées. Pour expliquer un processus social compliqué (conflictuel ou non), trois étapes sont nécessaires :

- description du processus,

- découpage du processus en éléments causals fondamentaux,

- réassemblage de ces éléments en une narration raisonnée de son déroulement."

Mais, expliquent encore les deux auteurs, "une bonne description ne se fait pas à partir de rien. La politique du conflit étant quelque chose de compliqué, il faut à l'observateur soucieux d'explication un bon guide de description, c'est-à-dire un guide qui précise quels sont les éléments à rechercher, les éléments qui relèvent clairement de ce qu'on se propose d'expliquer. Les concepts (d'acteur politique, d'identité politique, de "représentations, de répertoire) constituent notre guide élémentaire de description des processus à expliquer. Pour l'explication elle-même, il nous faut maintenant d'autres concepts." Les auteurs en définissent quatre - événement et épisodes de conflit, mécanismes et processus ils sont constitués. et les illustrent tous par des exemples.

Par processus, ils entendent "une combinaison ou séquence-régulière de mécanismes qui produit des transformations analogues (en général plus complexes et plus contingentes) de ces éléments. Des processus distincts comportent des séquences et des combinaisons différentes de mécanismes qui produisent, de manière interactive, un certain résultat. certains mécanismes et processus (reviennent) fréquemment (...) ; d'autres, rarement. (...)".

Ils estiment à bon droit que "les chercheurs en science sociales prennent souvent modèle sur les méthodes de la physique ou des sciences de l'ingénieur (dans des versions, du reste, simplifiées). Ils se demandent par exemple quel est le type d'équation qui lie une variable observée (output), comme le niveau de violence, à une variable de départ (input), comme la fragmentation ethnique, sans guère s'interroger sur les chaînes causales qui conduisent de l'une à l'autre." Ils proposent plutôt un raisonnement de biologiste, qui n'est pas sans rappeler  même de façon lointaine les approches d'Henri LABORIT.  "Les mécanismes s'enchaînent en processus qui peuvent être d'échelle modeste, comme la reproduction, ou de très longue durée, comme l'évolution. Or, si le résultat d'un processus donné se prête à la mesure quantitative, le processus lui-même reste souvent empiriquement invisible : on ne voit pas se produire l'évolution. Le biologiste qui cherche à identifier les processus les plus importants peut progresser dans cette voie en repérant des corrélations entre output et input ; mais s'il veut proposer une explication détaillée, il doit se pencher sur les mécanismes constituants de ces processus." Nos deux auteurs proposent de procéder pour identifier la dynamique du conflit en plusieurs parties :

- décomposition d'un processus familier, par exemple la mobilisation, en ses mécanismes constituants afin de comprendre "comment ça marche" ;

- comparaison du fonctionnement de ce processus dans différents contextes pour déterminer l"effet de la présence ou de l'absence de tel mécanisme particulier ;

- examen de tel ou tel mécanismes pour voir son association assez fréquente à tel ou tel résultat ;

- analyser par mécanismes et processus des processus plus amples, tels que la démocratisation ou la mobilisation nationaliste.

Ils proposent d'appliquer le même raisonnement aux représentations et répertoires. "Des représentations telles que la manifestation sont transmises sous une forme à peu près inchangée d'un épisode conflictuel au suivant. Mais en fait il ne cesse de surgir des innovations mineures, de la même façon que, dans l'adaptation biologique, le changement se fait par une succession de petites variations morphologiques. Comme dans le cas de l'évolution des espèces, certaines innovations conduisent à des impasses, soit parce qu'elles n'inspirent pas assez de monde, soit parce qu'elles prêtent trop aisément le flanc à la répression. D'autres, au contraire, prennent racine, soit parce qu'elles produisent des succès inespérés, soit parce qu'elles sont adoptées par des organisateurs prestigieux, soit parce que des interprétations favorisent leur transfert d'un contexte à un autre."

Les récits de conflits qu'ils proposent font apparaitre de façon récurrentes des mécanismes qui se combinent dans des situations et des contextes conflictuels très variés. Ils en présentent les trois plus communs selon eux :

- l'intermédiation : établissement d'un lien entre des sites jusque-là disjoints ;

- la diffusion : propagation d'un site à un autre d'une certaine forme de conflit, d'un thème ou d'une manière de l'interpréter ;

- l'action coordonnée : deux ou plusieurs acteurs dont la revendication s'adresse au même destinataire s'informent mutuellement de leurs actions et les conduisent en parallèle.

"En politique du conflit, poursuivent-ils, une issue complexe ne résulte jamais d'un seul mécanisme causal. Ainsi l'intermédiation - la production d'un lien entre des sites jusque-là disjoints - est une cause importante de changements ; mais elle change les choses précisément parce qu'elle active d'autres mécanismes comme la diffusion. Grâce à cette mise en relations se créent des courants d'idées, de pratiques et de ressources qui influent sur l'action revendicative aux deux bouts du nouveau lien. Et, bien souvent, ces nouvelles idées, pratiques et ressources facilitent la coordination entre les sites. Par exemple, des intermédiaires (militants ou organisations- ont joué à partir de la fin des années 1990 un rôle important dans la coordination des journées internationales d'action contre l'Organisation Mondiale du Commerce et d'autres institutions économiques et financières internationales. Mais c'est la diffusion des idées, des pratiques et des ressources d'un site d'action à un autre qui a rendu cette coordination possible."

Ils distinguent quatre autres mécanismes qu'ils retrouvent autant dans les émeutes urbaines des années 1960 aux Etats-Unis que dans le conflit américain du XIXème siècle autour de la question de l'esclavage :

- l'appropriation sociale : des organisations ou réseaux non politiques entrent en campagne avec tout leur équipement organisationnel et institutionnel, se transformant en acteurs politiques ;

- l'activation de frontière : une frontière se crée ou se durcit entre un groupe revendicatif et le destinataire de sa revendication ;

- la certification : une instance extérieure montre par un signal qu'elle est disposée à reconnaitre et à soutenir l'existence et la revendication d'un acteur politique donné.

- le changement d'identité : il se crée, entre plusieurs groupes revendicatifs unis dans une action coordonnée qui révèle ce qu'ils ont en commun, une nouvelle identité partagée.

Ils définissent des épisodes "comme des séquences d'interaction ininterrompue ; ils sont généralement le produit des coups de ciseaux que le chercheur pratique dans un flux de conflit à des fins d'observation, de comparaison et d'explication systématiques. Ils peuvent être relativement simples, comme l'occupation d'un église par un groupe de prostituées de Lyon, ou constituer un cycle de conflit majeur - révolution ou guerre civile - avec tous les degrés intermédiaires. (...)". Après avoir examiné différents conflits, ils pensent que le découpage des flux de conflit en épisodes (revêt) une triple fonction analytique :

- il permettrait d'extraire d'un amas d'événements embrouillé et illisible une série plus limitée et plus aisément manipulable d'interactions dans l'espace public, qui reflétait avec une fidélité suffisante la direction générale suivie par le tout. 

- il faciliterait la comparaison quantitative des tendances et fluctuations des trois catégories conflictuelles ;

- il permettrait par la distinction opérée entre acteurs "anciens" et acteurs "nouveaux" une réflexion sur l'orientation et les dynamiques du changement.

Toute leur réflexion constitue une sorte de "guide stratégique" à l'intention de multiples acteurs revendicatifs, les auteurs ne cachant pas d'ailleurs par leurs exemples leurs sympathies politiques. Mais elle peut aussi, et on le sait d'expérience, aider les pouvoirs publics à contrôler ces actions revendicatives en agissant au bon moment et au bon endroit des processus conflictuels. De la grève à la révolution, Charles TILLY et Sidney TARROW cherchent en tout cas des corrélations entre de multiples conflits, en s'attachant surtout aux processus mis en oeuvre, bien plus qu'à la nature même des revendications exprimées par différents groupes sociaux. Ils le font au service des mouvements revendicatifs dans une présentation vivante que ne reflète pas la présente présentation. 

Mais bémol sans doute sur cette approche, elle s'intéresse bien plus à l'expression du conflit politique qu'au conflit lui-même. Il faut, pour tirer de leur étude le meilleur d'elle-même avoir en arrière-plan une analyse politique des conflits latents non exprimés dans la société, avant même leur expression ouverte, violente ou pas. C'est précisément un travers de nombreuses analyses de conflits "sociaux", dans les médias notamment, de se focaliser sur l'expression de ces conflits bien plus que sur leur nature profonde et souvent souterraine. S'intéresser aux processus des conflits reste limité si l'on n'a pas au préalable compris de quoi ils retournent. Plus, sans doute, n'analyser que l'expression des conflits politiques, c'est probablement ignorer leurs réalités constantes, qu'elles s'expriment ou non. 

C'est pourquoi il est utile de revenir sur la notion même de conflit politique.

C'est la question posée par Patrice CANIVEZ, de l'Université de Lille (UMR 8163 STL, CNRS) : qu'est-ce qu'un conflit politique? Il indique pour y répondre deux méthodes (mais il peut y en avoir d'autres...) : "la première consiste à développer l'idée de politique pour déterminer les rapports entre politique et conflit. Cette méthode distingue le politique de la politique, l'idée du politique de la vie politique au sens courant du terme. la distinction peut être effectuée de deux manières opposées : d'un côté, en posant comme proprement politique la détermination de l'ami et de l'ennemi (référence directe de la définition du politique de Carl SCHMITT) ; de l'autre, en définissant comme politique le lien intersubjectif tissé par l'action en commun (à partir des analyses d'Hannah ARENDT).

La seconde méthode, poursuit-il, consiste à interroger d'emblée notre expérience des conflits politiques. Cette méthode (à laquelle l'auteur s'attache) procède en quelque sorte à l'inverse de la première. Elle s'appuie sur l'expérience politique commune pour en tirer, réflexivement, une compréhension de la politique. Cette réflexion ne considère(...) pas comme donnée à priori la différence entre le politique et la politique. Elle se penche(...) de préférence sur les deux sens de la politique : d'une part, l'activité et la vie politique (politics) ; d'autre part, la définition d'une ligne et d'une méthode d'action (policy). La question devient alors de savoir à quelles conditions et dans quelles limites la vie politique rend possible une action sensée." En se référant au sens commun de la notion de conflit politique, l'auteur relève trois caractères :

- Les conflits politiques opposent des groupes au sens le plus large du terme : classes ou couches sociales, communautés ethniques ou confessionnelles, nations et nationalités, organisations politiques (partis, Etats, associations d'Etats), etc. On voit que du coup, la réflexion se recentre sur l'existence du conflit et non pas seulement sur ses modalités, qui peuvent être très discrètes avant de devenir de l'ordre de la lutte ouverte, quels que soient ses moyens. l'auteur explicite bien dans la suite de sa contribution ce qu'il entend par là : "on peut dire que ces groupes entrent en conflit du fait de leurs intérêts opposés, à condition d'entendre la notion d'intérêt au sens le plus large. En réalité, un intérêt est tout ce pour quoi un groupe est prêt à entrer en conflit, qu'il s'agisse des intérêts économiques d'une classe sociale, des intérêts culturels d'une minorité ethnique, des intérêts stratégiques d'un Etat, etc." cette formule laisse ouverte (volontairement) la question du rapport entre les différents types d'intérêts et de la représentation de ces intérêts. Et d'autre part, elle indique "que les conflits s'accompagnent de discours de légitimation ou de justification des intérêts - discours qui peuvent être de pure façade ou sincères. Pour l'auteur comme pour nous, "entre les individus en tant que tels, il n'y a pas de conflit politique", mais bien entendu des conflits qui sont d'un autre ordre avec des modalités de camouflage ou d'expression bien différentes. 

- Dans tout conflit politique, les institutions étatiques sont impliquées d'une manière ou d'une autre. L'Etat est partie au conflit, enjeu, arbitre ou médiateur du conflit. L'auteur reste bien entendu là dans l'époque moderne ou contemporaine, car d'autres entités peuvent vouloir opérer dans ces rôles dans l'histoire : Eglise, seigneurie, groupement religieux ou ethnique, leader charismatique, sorcier...

- Un conflit politique requiert une solution politique. Par solution politique, on entend communément une solution obtenue par la discussion par opposition à l'usage de la violence. Cette solution peut être ou non trouvée. Par conséquent, l'alternative entre violence et discussion est au coeur des conflits politiques. A cet égard, rechercher une solution militaire à des problèmes politiques mène à des impasses : le conflit politique, même s'il semble se solder  par la violence (il ne se solde véritablement que par la néantisation d'une partie du conflit, avec un prix très élevé, et plus les sociétés face à face sont complexes, plus ce prix est élevé...) n'est que déplacé, avec sans doute des complexités accrues qui rendent difficiles toute solution politique. L'auteur estime comme nous d'ailleurs que la question du compromis est centrale dans le conflit politique. Il esquisse quelques réflexions à ce propos, qui confrontées aux différents modes d'actions politiques évoquées plus haut, sont assez cruciales. "En premier lieu, écrit-il, ces conflits opposent des groupes et non des individus singuliers (ce sont pourtant eux qui discutent...). A supposer que le conflit puisse être résolu par la discussion, celle-ci ne peut pas être conçue sur le modèle du dialogue intersubjectif. Un tel dialogue a pour but de parvenir à un accord par un échange d'arguments, sans faire intervenir ni rapports de force ni considération d'intérêt. Or, dans la discussion politique, les interlocuteurs sont des individus représentant des groupes et leurs institutions. Dès lors, l'échange d'arguments s'accompagne de considérations d'intérêt aussi bien que de rapports de forces. C'est pourquoi la forme canonique de l'accord politique est le compromis." Le conflit politique, pour être surmonté, doit être soldé par l'élaboration d'un principe de justice.

"En second lieu, les conflits politiques sont un élément important de la vie politique. Mais c'est là une considération de fait qui laisse ouverte la question de savoir si la politique est conflictuelle par essence, ou si le conflit est le moteur de tout progrès. A ces questions, on ne pourrait donner une réponse complète qu'en prolongeant l'analyse par une explicitation des notions d'action politique et de discussion, de compétition et de crise, qui sont tout aussi essentielles pour comprendre la politique. S'agissant des conflits, ils tiennent une place importante dans la conscience collective. C'est pourquoi la recette du nationalisme est de souder la nation dans l'opposition à un ennemi extérieur. Mais, d'une manière générale, la conscience collective cristallise autour de problèmes qui ne peuvent être résolus qu'en commun. Les conflits sont le mode sur lequel certains problèmes se posent, soit parce que le groupe est en conflit avec un autre, soit parce qu'il doit faire des choix qui donnent lieu à des options opposées. Cependant, si l'on met à part les idéologies qui valorisent le conflit pour lui-même - par exemple, dans les sociétés où prédomine une caste militaire -, les conflits constituent en même temps un problème pour la politique." L'auteur met en avant la notion de "socialisation politique" qui consiste à l'élaboration d'une conscience collective commune autour d'un problème commun. Cette socialisation peut se faire surtout sur le versant d'une loyauté à un groupe, à son groupe, ou sur le versant d'une prise de conscience d'un intérêt commun aux groupes en conflit, qui dépasse la satisfaction d'intérêts restreints ou partiels. de toute manière, si la notion de politique n'implique pas en elle-même la nécessité des conflits, la question est toujours de savoir si des compromis sont possibles sans la pression de rapports de forces ou la contrainte de la violence, en acte ou menaçante. L'alternative entre violence et discussion reste au coeur des conflits politiques. A un moment donné, les événements tranchent entre la part du rapport de forces et la part de l'intérêt commun dans la solution au conflit politique. Pour notre auteur, la victoire par la violence d'un camp sur l'autre ou même l'interposition d'un pouvoir qui réduit les adversaires au silence, est la mort de la politique. 

 

Patrice CANIVEZ, Qu'est-ce qu'un conflit politique?, Cairn.info, pour Presses Universitaires de France. Charles TILLY et Sidney TARROW, Politique(s) du Conflit, De la grève à la révolution, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 2015.

 

PHILIUS

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