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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 10:36

   Publié en 1961, l'ouvrage d'Emmanuel LÉVINAS, sous-titré Essai sur l'extériorité, est souvent présenté dans le monde universitaire comme l'une des oeuvres majeures de la philosophie du XXème siècle. Ses sources sont à la fois judaïques (L'Etoile de la Rédemption, de 1927, écrit par Franz ROSENZWEIG accompagne sa méditation) et proprement philosophiques : HUSSERL, le HEIDEGGER d'Être et Temps, mais aussi le DESCARTES de la troisième Méditation et le PLATON du "Bien d'au-delà de l'essence". il s'agit de la thèse universitaire du philosophe. Sa lecture peut être difficile, d'abord parce que parfois le livre suppose connue nombre de concepts phénoménologique, quoique commencer par ses derniers écrits aide beaucoup à le comprendre. Ensuite parce que dans certaines éditions, les fautes de syntaxe, de grammaire et de ponctuation peuvent laisser perplexe. En outre, il ne comporte, à l'inverse des exigences des textes universitaires, ni bibliographie, ni notes référencées en bas de page sauf pour les toutes premières pages...

  Suivant de près Franz ROSENZWEIG (1886-1929), philosophe et théologien juif allemand, le philosophe français revient de manière contestataire sur le présupposé dans l'ensemble de la philosophie occidentale d'un acheminement vers une totalité dont le système hégélien marque l'aboutissement. Pour lui, Totalité est toujours issu d'un mouvement violent de réduction de l'Autre au Même. Un tel mouvement est nommé "guerre" ("Dure leçon des choses, la guerre se produit comme l'expérience pure de l'être pur, à l'instant même de sa fulgurante où brûlent les draperies de l'illusion"). Il recherche une subjectivité "fondée dans l'idée de l'infini" qu'il s'efforce de dégager, comme seule capable de faire irruption au sein de la totalité et d'en briser l'hémonie. "Insuffisante de la totalité" qui ne provient pas du Moi mais du surgissement de "l'infini d'Autrui".

Pour Francis WYBRANDS, c'est une pensée du visage qui s'affirme dans Totalité et Infini. "Autrui, ici; n'est pas l'alter ego, l'autre moi que je rencontre dans les luttes, plus ou moins pacifiques, du monde quotidien. Le rapport à autrui, dont le face-à-face est la modalité la plus exemplaire, ne saurait se dire en effet dans les termes par lesquels s'affirment les rapports aux choses du monde. Le visage auquel Totalité et Infini consacre des pages inoubliables n'est pas de l'ordre du perceptible : il "est présent dans son refus d'être contenu. Dans ce sens, il ne saurait être compris, c'est-à-dire englobé". Le "visage parle", il est d'emblée "expression", injonction à dire, à répondre. En lui, dans sa nudité qui surgit derrière toutes les poses qu'il prend afin d'essayer d'effacer sa vulnérabilité inaliénable, la transcendance de l'infini se donne comme "épiphanie". "Le visage ouvre le discours originel dont le premier mot est obligation qu'aucune "intériorité" ne permet  d'éviter". Plus fondamentale que l'ontologie, l'éthique est la "source du sensé", souvent déniée par les philosophes qui ont tout misé sur une connaissance réduisant le tout de l'expérience à la visibilité du donné. Tout comme Kant, Lévinas ne cherche pas à constituer une morale. Plutôt, il en cherche le sens ou les conditions de possibilités à partir d'analyses de style phénoménologique, d'approches concrètes dont la fécondité et l'originalité font le prix d'une oeuvre qui, quoique difficile, a fini par conquérir de nombreux lecteurs, y compris parmi les non-philosophes. Les deux grands livres suivants (Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, 1974 et De Dieu qui vient à l'idée, 1982), fourniront la concrétise des analyses précédentes. L'importance de l'oeuvre d'Emmanuel Lévinas, en une époque qui doute de ses fondements spirituels, est considérable. Il aura permis de poser à nouveaux frais la question de la transcendance et celle du rapport à autrui, sans tomber dans la théologie ou le moralisme."

  S'ouvrant sous le signe de l'opposition du "Même" et de "l'Autre", et opposant partout à la "philosophie du Neutre" et à toutes les figures concrètes de l'existence humaine qui lui paraissent y ressortir ("intériorité et économie", le "Moi", la "connaissance", le "travail", la jouissance", la "possession", la "demeure"...), toutes figures relevant de la "Totalité", les figures autres de l'"extériorité", celles de l'ouverture à la "transcendance" et à l'"Infini", ce livre dévoile la dimension "éthique", celle de l'exposition à l'"extériorité", à la rencontre  de l'"Autre" dans l'"épiphanie du Visage". Il découvre par là, dans la transcendance caractéristique de l'"Au-delà du Visage", la dimension de l'"Infini", à travers quelques unes de ses figures concrètes : l'amour, la fécondité, la faillite et la fraternité, s'orientant ainsi "au-delà de l'être" vers "l'être comme bonté". (Nathan)

La première section de Totalité et infini est formée d'une suite de méditations métaphysiques, gravitant autour de trois thèmes fondamentaux : le désir métaphysique et l'idée de transcendance, l'expérience irrécusable de la séparation et la possibilité du discours, le rapport entre vérité et justice. Aux antipodes du spinozisme, LÉVINAS revient à l'intuition centrale de PLATON, qui place le Bien au-dessus de l'être et de l'essence (De la République). En faisant sienne cette intuition, et en l'étayant par des descriptions phénoménologiques, il devient un métaphysicien, sans doute, de l'avis de Jean GREISCH par exemple, "peut-être le plus grand des métaphysiciens issus de la tradition phénoménologique".

"Autrui me regarde" est l'énoncé qui forme le coeur du livre, développé dans la longue analyse intitulée "Le visage et l'extériorité". Ce qui se montre dans l'épiphanie du visage, "signification sans contexte", ce n'est rien d'autre que le concept de transcendance, c'est-à-dire l'idée d'infini, elle que DESCARTES l'a exposée dans la troisième Méditation métaphysique. L'extériorité fonde ici une défense paradoxale de la subjectivité, ancrée directement dans la responsabilité "infinie" pour autrui. Tout au long de l'ouvrage, on voit se déployer l'idée nouvelle de "la subjectivité comme accueillant Autrui, comme hospitalité". Autrui et non Dieu, est l'absolument autre. (Alain GREISCH)

La partie phénoménologique de l'ouvrage chercher à explorer les divers aspects de cette "intrigue" éthique qui noue le moi à autrui. Elle revêt la forme d'un triptyque, dont le panneau central est formé par la description de l'épiphanie du visage d'autrui.

En amont, LÉVINAS décrit méthodiquement les diverses manifestations phénoménales qui constituent la sphère du Même : la jouissance, la demeure, la caresse, l'économie... On y découvre un égoïsme réfractaire à tout système et à toute représentation, celui de la jouissance. En contrepoint, la rencontre avec le visage d'autrui introduit une rupture radicale, et la seule altérité non formelle qu'il nous soit donné de reconnaitre. Ni l'altérité du moi et du monde, ni la relation Je-Tu telle que la décrit Martin BUBER (1878-1965), philosophe, conteur et pédagogue israélien et autrichien (voir son ouvrage de 1923, Je et Tu, Aubier-montagne, 1996), ne sauraient en tenir lieu, car une conception purement dialogue de la "réciprocité des consciences" méconnait l'asymétrie fondamentale de la relation éthique.

En aval de sa description de l'épiphanie du visage, LÉVINAS analyse les structures de sens qui nous entrainent au-delà du visage, tout en le présupposant, telles que la relation père-fils, la fécondité, la vie en société. (Alain GREISCH)

Emmanuel LÉVINAS, Totalité et infini, Essai sur l'extériorité, Le Livre de poche, 1990, 352 pages.

Francis WYBRANDS, Totalité et infini d'Emmanuel Lévinas ; Alain GREISCH, Lévinas, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Lévinas, Philosophes et philosophie, Tome 2, Nathan, 1992.

 

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Published by GIL - dans OEUVRES
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