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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 13:16

    Une des forces des grandes campagnes de désobéissance civile non-violente demeure dans la mobilisation des masses ou de groupements importants. Ce qui ne peut se faire que dans des campagnes publiques d'information sur à la fois l'injustice combattue et l'objectif de cette mobilisation. Mais tout mouvement de résistance quel qu'il soit, et d'ailleurs qu'il soit non-violent ou non, provoque inévitablement une répression, douce ou brutale, du pouvoir contesté.

   Jean-Marie MULLER estime que "dans une société démocratique, (le mouvement de résistance) peut s'exprimer ouvertement et organiser des manifestations publiques en toute légalité. la répression ne frappe alors que ceux qui défient directement les pouvoirs publics par une action de désobéissance civile. Les poursuites, les procès et les condamnations qu'ils encourent viennent donner un surcroît de publicité à la cause qu'ils défendent en interpellant l'opinion publique davantage que l'action elle-même. Dans de telles circonstances, la clandestinité peut présenter un intérêt tactique temporaire mais ne constitue pas une nécessité stratégique.

En revanche, dans une société où le pouvoir fait fi des exigences de la démocratie et où l'expression même d'opinions dissidentes est un délit justiciable d'une lourde condamnation, un mouvement d'opposition ne peut se développer qu'en organisant une part de ses activités dans la clandestinité.

Il est vrai que Gandhi a établi une incompatibilité de nature entre la non-violence et la clandestinité. "Aucune organisation secrète, a-t-il prétendu, aussi grande soit-elle, ne peut faire aucun bien. La clandestinité vise à construire un mur de protection autour de soi. La non-violence dédaigne une telle protection. Elle fonctionne au grand jour et en face des obstacles, si importants soient-ils."

Cette appréciation, comme il arrive parfois chez Gandhi, transpose abusivement un principe moral en principe d'action politique. Face à un pouvoir très répressif, les membres d'un mouvement de dissidence ou de résistance doivent se protéger au maximum contre la répression en la déjouant par la clandestinité. La non-violence, dès lors qu'elle prétend être le fondement d'une stratégie de lutte, ne doit pas dédaigner cette protection.

Certes, il n'est pas souhaitable qu'un mouvement de résistance devienne une organisation totalement clandestine. Il lui appartient d'apprécier, en fonction des circonstances, elle est la meilleur articulation entre actions politiques et activités clandestines. En règle générale, la proportion entre la partie visible de l'iceberg et sa partie cachée est fonction du degré de démocratie dans la société."

     De son côté, Gene SHARP estime que "le secret, le mensonge et la conspiration posent de vrais problèmes à un mouvement qui utilise la lutte non-violente. Sous une dictature politique, la clandestinité sera parfois nécessaire. Elle peut poser un risque sérieux dans d'autre cas.

On soutient souvent, poursuit-il, que les luttes non-violentes doivent choisir la clandestinité pour surprendre l'adversaire avant qu'il ait pu se préparer à contrer les actions de résistance. Cet argument est sujet à caution. D'une part, les organisations de résistance ont de tout temps été infiltrées avec succès par des espions et informateurs. D'autre part, la technologie actuelle des communications rend très difficile le maintient du secret. De plus, un adversaire qui sait à l'avance qu'une manifestation se prépare, par exemple, aura plus de temps pour étudier la manière de'y répondre. Cela réduira le risque de brutalités et de meurtres commis par la police et l'armée si elles n'ont pas reçu d'instructions précises sur leur ligne d'action. Enfin, et c'est le plus important, ce n'est pas la surprise mais l'utilisation par un mouvement de la lutte non-violente qui contribue aux difficultés qu'aura l'adversaire à gérer ce type de résistance, par rapport à une résistance violente.

L'efficacité de la lutte non-violente dépend de la nature même de cette technique, du choix des stratégies de résistance, de l'habileté des résistants, de leur courage et de leur discipline.

Un autre risque que comporte la clandestinité est la raison de son utilisation. On entre souvent en clandestinité par peur - ce qui contribue à la peur, que l'on doit justement oublier ou maitriser pour que la lutte non-violente puisse opérer efficacement."

Gene SHARP envisage ce problème ensuite dans le contexte d'un système politique qui respecte la plupart des libertés civiles. "Si ce n'est pas le cas, il faudra déterminer avec précision quelles connaissances et activités doivent rester secrètes ou peut être révélées."

"La lutte nonviolente s'appuie sur la bravoure et sur la discipline. La franchise - dire la vérité à l'adversaire et au public au sujet de ses intentions et de ses plans - peut être corollaire des impératifs de l'audace et de la discipline nonviolente.

La franchise permet de se libérer de la crainte d'être arrêté, de voir les secrets divulgués et la résistance se désintégrer, ou d'être soit-même emprisonné. Un mouvement de masse doit être visible. Un mouvement de résistance qui reste clandestin ne peut impliquer un grand nombre de participants, car le secret exige que les plans ne soient connus que de quelques personnes de confiance. De plus, la discipline non-violente sera plus réelle au grand jour qu'en secret. La clandestinité restreint la taille du mouvement, lequel risque de recourir à la violence pour réduire au silence ceux qu'il suspecte de révéler des secrets à l'adversaire.

La clandestinité contribue aussi à la paranoïa au sein du mouvement, une paranoïa qui aura tendance à s'accentuer avec le temps. Elle a souvent des conséquences désastreuses lorsque des différends éclatent sous prétexte que quelqu'un aurait dévoilé des secrets. Une faction paranoïaque ne peut opérer efficacement comme mouvement de résistance.

Dans une lutte pour gagner la liberté, il est nécessaire de se comporter en hommes libres." Gene SHARP donne l'exemple du futur premier ministre de l'Inde, Jawaharlal NEHRU, qui prônait auparavant la rébellion violente, et qui décrit la libération psychologique ressentie lorsqu'on agit ouvertement et sans secrets, d'après son expérience des luttes indiennes pour l'indépendance. 

Notre auteur insiste que les effets de la transparence sur l'adversaire. "Agir au grand jour aidera (mais pas à coup sûr) l'adversaire à comprendre les motivations, les objectifs, les intentions et les plans du groupe de lutte non-violente. On pourra multiplier les contacts directs avec l'adversaire afin d'éviter ou de dissiper les malentendus qui affecteraient gravement le déroulement du conflit. Dans certaines situations, en informant à l'avance les officiels du camp adverse d'une manifestations, par exemple, non seulement on peut diminuer les risques de brutalités policières ou militaires, mais ce geste pourra en plus être interprété comme fait-play et chevaleresque. Révéler des informations normalement tenues secrètes peut être interprété de deux façons par d'adversaire : il peut penser qu'on lui cache quelque chose de plus important ou son respect peut augmenter devant la sincérité du groupe. L'adversaire peut estimer qu'en révélant leurs plans, les résistants montrent leur faiblesse et leur incompétence ou au contraire que c'est le signe d'un mouvement exceptionnellement puissant, capable de triompher sans entrer en clandestinité."

   La problématique de la clandestinité change  du tout au tout selon que l'on agit dans le cadre d'un Etat aux institutions démocratiques ou dans le cadre d'une occupation étrangère. Durant la Seconde Guerre mondiale, on trouve plusieurs cas dans les pays occupés par l'armée allemande. Tout dépend fortement des attentes (ce qu'il attend de l'occupation) de l'adversaire et les actions de non-coopération peuvent être multiples et se partager entre moyens d'actions non-violents et armés. Dans le contexte où des activités militaires se déroulent dans le pays, l'action non-violente ne peut pas consister en de grandes ou petites manifestations annoncées à l'avance...    

     Dans la dynamique de la lutte non-violente, Gene SHARP situe ce débat à un moment précis : entre l'organisation d'un mouvement et des négociations. Lorsque ces négociations échouent, et que la répression parfois féroce s'abat sur les résistants, les formes de solidarité et de discipline varient fortement suivant le degré de brutalité du pouvoir. L'inefficacité de la répression dépend alors beaucoup plus d'actions de paralysie de l'ennemi, que ce soit par exemple sur le plan de la production et de l'infrastructure du pays. Tout dépend aussi du degré de participation à l'occupation de l'administration du pays occupé....

 

Gene SHARP, La lutte nonviolente, écosociété, 2015. Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, ANV/IRNC, n°68, 2ème trimestre 1988.

 

PAXUS

 

 

 

 

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