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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 14:07

  Jacques LACAN aborde la question de l'agressivité dans son Rapport théorique présenté au XIème congrès des psychanalystes de langue française à Bruxelles en mai 1948. Il tente, au-delà de la clinique (notamment en criminologie) et de la thérapie, d'en former un concept "tel qu'il puisse prétendre à un usage scientifique, c'est-à-dire propre à objectiver des faits d'un ordre comparable dans la réalité, plus catégoriquement à établir une dimension de l'expérience dont les faits objectifs puissent être considérés comme des variables."

  Il insiste tout d'abord sur le fait "qu'à l'opposé du dogmatisme qu'on nous impute, nous savons que ce (celui de la psychanalyse) système (de concepts) reste ouvert non seulement dans son achèvement, mais dans plusieurs de ses jointures." Cette précaution provient du fait que pour le fondateur de la psychanalyse l'agressivité est très liée à ce qu'il nomme l'instinct de mort dans sa métapsychologie. A la signification parfois énigmatique, il s'agit pour Jacques LACAN d'une aporie de la théorie qu'il entend revisiter, critiquer et remplacer par plusieurs thèses qu'il pense plus correspondre à la réalité, en tout cas de ce qu'il peut constater dans l'évolution à son époque de l'évolution de la psychologie de laboratoire et de cure. Il a alors en tête les travaux des béhavioristes (dont les conclusions lui semblent bien minces en regard des moyens employés) et des praticiens de la cure psychodramatique, qu'elle s'adresse aux enfants ou aux adultes.

Il propose ainsi 5 thèses dont il développe la logique :

- L'agressivité se manifeste dans une expérience qui est subjective par sa constitution même.

- L'agressivité, dans l'expérience, nous est donnée comme intention d'agression et comme image de dislocation corporelle, et c'est sous de tels modes qu'elle se montre efficiente.

- Les ressorts d'agressivité décident des raisons qui motivent la technique de l'analyse.

- L'agressivité est la tendance corrélative d'un mode d'identification que nous appelons narcissique et qui détermine la structure formelle du moi de l'homme et du registre d'entités caractéristiques de son monde.

- Une telle notion de l'agressivité comme d'une des coordonnées intentionnelles du moi humain, et spécialement relative à la catégorie de l'espace, fait concevoir son rôle dans la névrose moderne et le malaise de la civilisation.

    Sur la subjectivité de l'expérience et du coup de l'agressivité elle-même, Jacques LACAN estime pour bien la percevoir qu'il faut revenir sur le phénomène de l'expérience psychanalytique. Chose qui est parfois omise pour "viser des données premières". L'action psychanalytique "se développer dans et par la communication verbale, c'est-à-dire dans une saisie dialectique du sens. Elle suppose donc un sujet qui se manifeste comme tel à l'intention de l'autre."

"Cette subjectivité, poursuit-il, ne peut nous être objectée comme devant être caduque, selon l'idéal auquel satisfait la physique, en l'éliminant par l'appareil enregistreur, sans pouvoir éviter pourtant la caution de l'erreur personnelle dans la lecture du résultat." A noter que même en physique, du fait même que l'appareil enregistreur est conçu pour enregistrer certains résultats et pas d'autres (tous les phénomènes ne peuvent être enregistrés par un seul dispositif ou même un ensemble de dispositifs), et qu'il y a donc toujours en sciences physiques et c'est encore plus vrai en sciences humaines une part de subjectivité dans la lecture des résultats. C'est d'ailleurs ce que la phénoménologie (et pas qu'elle...) veut indiquer depuis longtemps. Mais comme on peut le constater, ce n'est qu'à la condition de rechercher un résultat que celui-ci est opérationnel pour les observateurs. Dans l'analyse, il faut assumer, rappelle LACAN, les risques d'erreurs, sous peine de ne rien analyser du tout... Il s'agit de dominer ces risques par une technique rigoureuse.

Les résultats d'une analyse peuvent-ils fonder une science positive, se demande LACAN. "Oui, si l'expérience est contrôlable par tous. Or, constituée entre deux sujets dont l'un joue dans le dialogue un rôle d'idéale impersonnalité (point qui requerra plus loin note attention), l'expérience, une fois achevée et sous les seules conditions de capacité exigible pour toute recherche spéciale, peut être reprise par l'autre sujet avec un troisième. Cette voie apparemment initiatique n'est qu'une transmission par récurrence, dont il n'y a pas lieu de s'étonner puisqu'elle tient à la structure même, bipolaire, de toute subjectivité. Seule la vitesse de diffusion de l'expérience en est affectée et si sa restriction à l'aire d'une culture peut être discutée, outre qu'aucune saine anthropologie n'en peut tirer objection, tout indique que ses résultats peuvent être relativisés assez pour une généralisation qui satisfasse au postulat humanitaire, inséparable de l'esprit de la science."

  L'agressivité est donnée comme intention d'agression et comme image de dislocation corporelle.

"L'expérience analytique nous permet d'éprouver la pression intentionnelle. Nous la lisons dans le sens symbolique des symptômes, dès que je sujet dépouille les défenses par où il les déconnecte de leurs relations avec sa vie quotidienne et avec son histoire - dans la finalité implicite de ses conduites et de ses refus - dans les ratés de son action - dans l'aveu de ses fantasmes privilégiés, - dans les rébus de la vie onirique. Nous pouvons quasiment la mesurer dans la modulation revendicatrice qui soutient parfois tout le discours, dans ses suspensions, ses hésitations, ses inflexions et ses lapsus, dans les inexactitudes du récit, les irrégularités dans l'application de la règle, les retards aux séances, les absences calculées, souvent dans les récriminations, les reproches, les craintes fantasmatiques, les réactions émotionnelles de colère, les démonstrations à fin intimidante ; les violences proprement dites étant aussi rares que l'impliquent la conjoncture de recours au a mené au médecin le malade, et sa transformations, acceptée par ce dernier, en une convention de dialogue." Cette agressivité qui s'exprime dans des contraintes réelles ne doit pas masquer le fait que la voie de l'expressivité est aussi forte que la manifestation physique. Par exemple, un parent sévère intimide par sa seule présence et l'image du Punisseur a à peine besoin d'être brandie pour que l'enfance la forme.

Elle retentit, rappelle LACAN, "plus loin qu'aucun sévice". La psychanalyse révèle ces phénomènes mentaux qu'on appelle les images ; elles forment le sujet et la cure doit révéler leurs inflexions. Entre les divers imago, il en est "qui représentent les vecteurs électifs des intentions agressives, qu'elles pourvoient d'une efficacité qu'on pourrait dire magique. ce sont les images de castration, d'éviction, de mutilation, de démembrement, de dislocation, d'événement, de décoration, d'éclatement du corps, bref les imagos que personnellement j'ai groupées sous la rubrique qui parait bien structurale, d'imago du corps morcelé." L'expression des imagos regroupés ainsi vont des rites de tatouage au raffinement cruel des armes que l'homme fabrique.

Pour Jean-Pierre CLÉRO, la notion de corps morcelé "ouvre une perspective originale et constructive à la conjugaison de deux idées essentielles dans la philosophie classique et moderne. On trouve, en effet, chez Hume et chez Nietzsche, l'idée que l'esprit est divisé et qu'il ne réussit que fictivement à s'unifier ; on lit aussi, chez l'un et chez l'autre, qu'il n'y a pas lieu de distinguer l'esprit du corps. Or il semble que cette division n'ai jamais été pensée, dans cette veine, que comme étant celle de l'esprit. Lacan prend les choses par l'autre bout. Certes, il ne s'agit pas de contester l'éclatement de l'esprit, comme si on pouvait lui porter remède ; au contraire, une cure peut même consister, au moins durant l'un de ses moments, à désintégrer la rigide unité de l'ego. Est en jeu, à travers le concept du stade du miroir, la contradiction ressentie par le sujet entre l'éclatement vécu de son corps divisé et sans aucune coordination avec l'image unitaire et ordonnée que livre ce même corps dans le miroir. L'image est à la fois l'occasion de la prise de conscience de ce morcèlement et du désir mêlé de l'angoisse de lui mettre fin. L'angoisse est liée à l'impossibilité de la tâche et elle se saisit dans les rêve mêmes des analysants, à des moments privilégiés de leur travail, à travers les images" décrites ci-avant.

   Sur les ressorts d'agressivité qui décident des raisons qui motivent la technique de l'analyse, l'essentiel réside dans le dialogue.

Même si le dialogue semble en lui-même constituer une renonciation à l'agressivité, ce qui est au fondement de la recherche d'une voie rationnelle en philosophie, l'analyste pendant la cure doit pourtant "mettre en jeu l'agressivité du sujet à notre endroit, puisque ces intentions, on le sait, forment le transfert négatif qu'est le noeud inaugural du drame analytique." "Ce phénomène, explique Jacques LACAN, représente chez le patient le transfert imaginaire sur notre personne d'une des imagos plus ou moins archaïques, qui, par un effet de subduction symbolique, dégrade, dérive ou inhibe le cycle de telle conduite, qui, par un accident du refoulement, a exclu du contrôle du moi telle fonction ou tel segment corporel, qui par une action d'identification, a donné sa forme à telle instance de la personnalité.

On peut voir que le plus hasardeux prétexte suffit à provoquer l'intention agressive, qui réactualise l'imago, demeurée permanente dans le plan de surdétermination symbolique que nous appelons l'inconscient du sujet, avec sa corrélation intentionnelle." Si dans l'hystérie, un tel mécanisme s'avère extrêmement simple, dans la névrose obsessionnelle, cela apparait bien plus difficile, le tout dans un rôle important de la phobie. Jacques précise que ce qu'il entend par le moi : non pas l'instance du système perception-conscience, dans la métapsychologie de FREUD, mais l'essence phénoménologique qu'il a reconnue pour être le plus constamment la sienne dans l'expérience. Le moi est "ce noyau donné à la conscience, mais opaque à la réflexion, marqué de toutes les ambiguïtés que, de la complaisance à la mauvaise foi, structurent dans le sujet le vécu passionnel ; ce "je" qui, pour avoir avouer sa facilité à la critique existentielle, oppose son irréductible inertie de prétentions et de méconnaissance à la problématique concrète de la réalisation du sujet."

Lors de la cure, "la maïeutique analytique adopte un détour qui revient en somme à induire dans le sujet une paranoïa dirigée. C'est bien en effet l'un des aspects de l'action analytique que d'opérer la projection de ce que Mélanie Klein appelle les mauvais objets internes, mécanisme paranoïaque certes, mais ici bien systématisé, filtré en quelque sorte et étanché à mesure." Le psychanalyste français conçoit le déploiement de ces imagos dans l'espace (imaginaire où se développe cette dimension des symptômes) espace plus ou moins délimité et dans le temps, où s'exprime l'angoisse et son incidente, "soit patente dans le phénomène de la fuite ou de l'inhibition, soit latente quand elle n'apparait qu'avec l'imago motivante." L'apparition de cette imago pendant la cure, car c'est dans ce cadre que Jacques LACAN raisonne, dépend de l'attitude de l'analyste : elle peut provoquer un excès de tension agressive qui peut faire obstacle à la manifestation du transfert tel que son effet utile ne pourrait se produire qu'avec lenteur.

   L'agressivité est la tendance corrélative d'un mode d'identification que LACAN appelle narcissique et qui détermine la structure formelle du moi de l'homme et du registre d'entités caractéristique de son monde. 

"Passer maintenant de la subjectivité de l'intention à la notion d'une tendance à l'agression, écrit-il, c'est faire le saut de la phénoménologie de notre expérience à la métapsychologie." Cette tendance à l'agression "se révèle fondamentalement dans une série d'états significatifs de la personnalité, qui sont les psychoses paranoïdes et paranoïaques." Faute de les sérier en variation quantitative, on peut effectuer une sériation qualitative : ainsi on va depuis l'explosion brutale autant qu'immotivée de l'acte à travers toute la gamme des formes de belligérances jusqu'à la guerre froide des démonstrations interprétatives, parallèlement aux imputations de nocivité qui, sans parler du kakon obscur à quoi le paranoïde réfère sa discordance de tout contact vital, s'étagent depuis la motivation, empruntée au registre d'un organicisme très primitif, du poison, à celle, magique, du maléfice, télépathique, de l'influence, lésionnelle, de l'intrusion physique, abusive, du détournement de l'intention, dépressive, du vol du secret, profanation, du viol de l'intimité, juridique, du préjudice, persécution, de l'espionnage et de l'intimidation prestigieuse, de la diffamation et de l'atteinte à l'honneur, revendicative, du dommage et de l'exploitation. Cette série où nous retrouvons toutes les enveloppes successives du statut biologique et social de la personne, j'ai montré qu'elle tenait dans chaque cas à une organisation originale des formes du moi et de l'objet qui en sont également affectés dans leur structure, et jusque dans les catégories spatiales et temporelles où ils se constituent, vécus comme événements dans une perspective de mirages, comme affections avec un accent de stéréotypie qui en suspend la dialectique."

Il fait référence aux travaux de JANET sur la signification des sentiments de persécution, à ceux de Charlotte BÜHLER, d'Elsa KÖLLER et de l'Ecole de Chicago sur les étapes du développement de l'enfant et également à ceux de Mélanie KLEIN sur l'enfant, pour expliciter sa conception de l'imago et de ses transformations, qui influent, provoquent, induisent, sont à leur tour influencées dans les expressions de l'agressivité. Elle est chez le jeune enfant, dans les retraitions de tapes et de coups, non seulement une manifestation ludique mais également comme un ordre de coordination plus ample, qui subordonnera les fonctions de postures toniques et de tension végétative à une relativité sociale (WALLON en a souligné les implications). Le stade du miroir tel qu'il le conçoit, "a l'intérêt de manifester le dynamisme affectif par où le sujet s'identifie primordialement à la Gestalt visuelle de son propre corps ; elle est, par rapport à l'incoordination encore très profonde de sa propre motricité, unité idéale, imago salutaire ; elle est valorisée de toute la détresse originelle, liée à la discordance intra-organique et relationnelle du petit d'homme, durant les six premiers mois, où il porte les signes, neurologiques et humoraux, d'une prématuration natale physiologique.

C'est cette captation par l'imago de la forme humaine plus qu'une Einfühlung dont tout démontre l'absence dans la prime enfance, qui entre six mois et deux ans et demi domine toute la dialectique du comportement de l'enfant en présence de son semblable. Durant toute cette période on enregistrera les réactions émotionnelles et les témoignages articulés d'un transitivisme normal. L'enfant qui bat dit avoir été battu, celui qui voit tomber pleure. De même c'est dans une identification à l'autre qu'il vit toute la gamme des réactions de prestance et de parade, dont ses conduites révèlent avec évidence l'ambivalence structurale, esclave identifié au despote, acteur au spectateur, séduit au séducteur. Il y a là une sorte de carrefour structural, où nous devons accommoder notre pensée pour comprendre la nature de l'agressivité chez l'homme et sa relation avec le formalisme de son moi et de ses objets. Ce rapport érotique où l'individu humain se fixe à une image qui l'aliène à lui-même, c'est là l'énergie et c'est là la forme d'où prend origine cette organisation passionnelle qu'il appellera son moi. Cette forme se cristallisera en effet dans la tension conflictuelle interne au sujet, qui détermine l'éveil de son désir pour l'objet du désir de l'autre : ici le concours primordial se précipite en concurrence agressive, et c'est d'elle que naît la triade de l'autrui, du moi et de l'objet, qui, en étoilant l'espace de la communion spectaculaire, s'y inscrit selon un formalisme qui lui est propre, et qui domine telle l'Einfühlung affective que l'enfant à cet âge peut méconnaitre l'identité des personnes à lui les plus familières, si elles apparaissent dans un entourage entièrement renouvelé. Mais si déjà le moi apparait dès l'origine marqué par cette relativité agressive, où les esprits en mal d'objectivité pourrait reconnaitre les érections émotionnelles provoquées chez l'animal qu'un désir vient solliciter latéralement dans l'exercice de son conditionnement expérimental, comment ne pas concevoir que chaque grande métamorphose instinctuelle, scandant la vie de l'individu, remettra en cause sa délimitation, faite de la conjonction de l'histoire du sujet avec l'impensable innéité de son désir?

C'est pourquoi jamais, sinon à une limite que les génies les plus grands n'ont jamais pu approcher, le moi de l'homme n'est réductible à son identité vécue; et dans les disruptions dépressives des revers vécus de l'infériorité, engendre-t-il essentiellement les négations mortelles qui le figent dans son formalisme. (...) Aussi bien les deux moments se confondent-ils où le sujet se nie lui-même et où il charge l'autre, et l'on y découvre cette structure paranoïaque du moi qui trouve son analogue dans les négations fondamentales, mises en valeur par Freud dans les trois délires de jalousie, d'érotomanie et d'interprétation. C'est le délire même de la belle âme misanthrope, rejetant sur le monde le désordre qui fait son être. L'expérience subjective doit être habilitée de plein droit à reconnaitre le noeud central de l'agressivité ambivalente, que notre moment culturel nous donne sous l'espèce dominante du ressentiment, jusque dans ses plus archaïques aspects chez l'enfant.

Ainsi, pour avoir vécu à un moment semblable et n'avoir par eu à souffrir de cette résistance béhavioriste au sens qui nous est propre, saint Augustin devance-t-il la psychanalyse en nous donnant une image exemplaire d'un tel comportement (...) : "J'ai vu de mes yeux et j'ai bien connu un tout petit en proie à la jalousie. Il ne parlait pas encore, et déjà il contemplait, tout pâle et d'un regard empoisonné, son frère de lait". Ainsi noue-t-il impérialement, avec l'étape infants (d'avant la parole) du premier âge, la situation d'absorption spectaculaire : il contemplait, la réaction émotionnelle : tout pâle, et cette réactivation des images de la frustration primordiale : et d'un regard empoisonné, qui sont les coordonnées psychiques et somatiques de l'agressivité originelle." LACAN  écrit, plus loin, dans la foulée des conceptions de Mélanie KLEIN, que "la notion d'une agressivité comme tension corrélative de la structure narcissique dans le devenir du sujet permet de comprendre dans une fonction très simplement formulée toutes sortes d'accidents et d'atypies de ce devenir". Le développement autour du complexe d'Oedipe qui suit montre le déploiement de cette agressivité, d'une libido indifférenciée à une libido génitale. 

   Cette notion de l'agressivité comme d'une des coordonnées intentionnelles du moi humain fait concevoir son rôle dans la névrose moderne et le malaise de la civilisation.

Ne voulant ouvrir qu'une perspective sur les verdicts que dans l'ordre social lui permet son expérience, Jacques LACAN écrit que "la prédominance de l'agressivité dans notre civilisation serait déjà suffisamment démontrée par le fait qu'elle est habituellement confondre dans la morale moyenne avec la vertu de la force. Très justement comprise comme significative d'un développement du moi, elle est tenue pour d'un usage social indispensable et si communément reçue dans les moeurs qu'il faut, pour en mesurer la particularité culturelle, se pénétrer du sens et des vertus efficaces d'une pratique comme celle du jang dans la morale publique et privée des Chinois." Jusqu'aux succès dans la littérature scientifique d'un DARWIN, qui projette en quelque sorte  les prédations de l'époque victorienne à la dynamique des espèces...

Revenant de ces considérations qui engagent le devenir de l'espèce humaine, le psychanalyste français incite sur quelques "vérités psychologiques" : "à savoir combien le prétendu "instinct de conservation" du moi fléchit volontiers dans le vertige de la domination de l'espace, et surtout combien la criante de la mort, du "Maitre absolu", supposé dans la conscience par toute une tradition philosophique depuis Hegel, est psychologiquement subordonnée à la crainte narcissique de la lésion du corps propre. Nous ne croyons pas vain d'avoir souligné le rapport que soutien avec la dimension de l'espace une tension subjective, qui dans le malaise de la civilisation vient recouper celle de l'angoisse, si humainement abordée par Freud et qui se développe dans la dimension temporelle. Celle-ci aussi nous l'éclairions volontiers des significations contemporaines de deux philosophies qui répondraient à celles que nous venons d'évoquer : celle de Bergson pour son insuffisance naturaliste et celle de Kierkegaard pour sa signification dialectique. 

A la croisée seulement de ces deux tensions, devrait être envisagée cette assomption par l'homme de son déchirement originel, par quoi l'on peut dire qu'à chaque instant il constitue son monde par son suicide, et dont Freud eut l'audace de formuler l'expérience psychologique si paradoxale qu'en soit l'expression en termes biologiques, soit comme "instinct de mort".

Chez l'homme "affranchi" de la société moderne, voici ce que le déchirement révèle jusqu'au fond de l'être sa formidable lézarde. C'est la névrose d'auto-punition, avec les symptômes hystérico-hypocondriaques de ses inhibitions fonctionnelles, avec les formes psychasthéniques de ses déréalisations de l'autrui et du monde, avec ses séquences sociales d'échec et de crime. C'est cette victime émouvante, évadée d'ailleurs irresponsable en rupture de ban qui voue l'homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c'est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d'ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours inégaux."

 

Jacques LACAN, Ecrits I, Editions du Seuil, 1999. Jean-Pierre CLÉO, Lacan, dans Le Vocabulaire des Pjilosophes, Ellipses, 2002.

 

PSYCHUS

 

 

 

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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commentaires

Psy 18/05/2017 16:33

Toujours apprécié la vision de Lacan, très bon article !