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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 14:59

   L'homme d'Etat d'Afrique du Sud Nelson Rolihlahla MANDELA, l'un des dirigeants historiques de la lutte contre le système politique institutionnel de ségrégation raciale (apartheid), avant de devenir président de la République de 1994 à 1999, s'inspire tout au long de sa vie de principes de résistance non violente. Son influence dans la culture populaire et dans la vie politique de son pays comme à l'étranger provient surtout de son action, plus sans doute de ses écrits à proprement parler. 

   C'est surtout sur le tard que sont publiés ses écrits, à partir des années 1990, comme The Illustrated Long Walk to Freedom (Un long chemin vers la liberté) de 1996. De nombreux ouvrages sont composés de recueil de lettres écrites lorsqu'il était dans la clandestinité, de discours, d'articles et de retranscription des procès. Bien plus importante est la bibliographie portant sur l'action et la pensée de Nelson MANDELA, avec ou sans son aval ou son autorisation, en très grande partie favorable. La plupart de ses écrits, sauf après la prise du pouvoir à la présidence de la République, ont été rédigés en prison ou dans la clandestinité, comme les textes publiés dans son ouvrage le plus connu, Un long chemin vers la liberté, qui pour les premiers datent de 1974...

   On peut distinguer, dans cette vaste bibliographie, qu'elle se constitue de ses propres écrits ou non, trois grandes périodes qui sont celles de sa vie de combat, comme le fait Benoit DUPIN : 

- Du Transkei à l'African National Congress, où l'essentiel de ses écrits est consacré à la vie de cette organisation et des luttes entreprises ; en gros de 1941 à 1960. C'est en 1941 qu'il adhère à l'ANC fondée en 1912 et où il lutte dans un groupe (Ligue des jeunes...) rassemblant également W. SISULU, Olivier TAMBO, Anton LEMBEDE,  Ashby MDA... On se réfère souvent à la Charte de la liberté (document programme pour une nouvelle société sud-africaine démocratique et multiraciale), rédigée en 1955 par ce groupe ayant pris le pouvoir à l'ANC.

- La période du combat de l'ombre et de la prison, de trente ans, de 1960 à 1990, caractérisée par une double lutte, contre le pouvoir blanc de Prétoria et contre les partisans d'une lutte violente contre le régime de l'apartheid. Cette période est surtout connue en Occident par les émeutes de Soweto de 1976 et la révolte des tonwships de 1985-1986 qui renouvellent d'ailleurs, dans le sens voulu par les partisans de Nelson MANDELA, les méthodes de lutte.

- La période de la présidence de la République, de 1991 à 1999, où il exerce cette fonction. Son action est surtout caractérisée par une politique dite de réconciliation nationale, où à travers notamment une Commission Vérité et réconciliation, il s'agir de garder la mémoire de l'apartheid tout en se tournant vers l'avenir d'une nation multiraciale.

Il reste actif après sa présidence, notamment comme médiateur sur la scène internationale (conflit burundais notamment...).

    Jeune militant à la Ligue de la jeunesse, il est très impressionné   par la campagne non-violente menée de 1946 à 1948 par la communauté indienne, en réaction au Ghetto Act restreignant les libertés de déplacement des Indiens. Dans Un long chemin vers la liberté, il écrit notamment : "Cette campagne est devenue un modèle pour le genre de manifestations que nous défendions à la Ligue de la jeunesse. Elle avait donné un esprit de défi et de radicalisation aux gens, elle a supprimé la peur de la prison. Ils nous rappelaient que la lutte pour la liberté ne consistait pas seulement à faire des discours, à tenir des meetings, à faire passer des résolutions et à envoyer des délégations : il fallait aussi une organisation méticuleuse, des actions militantes de masse. (...) La campagne indienne faisait écho à la campagne de résistance passive de 1913 dans laquelle le Mahatma Gandhi, à la tête d'une foule d'Indiens, avait traversé la frontière entre le Natal et le Transvaal. (...) C'était l'histoire ; cette dernière campagne s'était déroulée sous mes yeux." 

Quand apparurent les lois interdisant les mariages mixtes et les relations sexuelles entre Blancs et Non-Blancs, l'ANC entreprend un effort décisif pour se transformer en une véritable organisation de masse. "A la ligue de la jeunesse nous avions vu l'échec des moyens légaux et constitutionnels de lutte contre l'oppression raciale. (...). Nous avons expliqué qu'à notre avis le temps était venu des actions de masse en prenant exemple sur les manifestations non-violentes de Gandhi, en Inde, et la campagne de résistance passive de 1946. (...) Les responsables de l'ANC, avions-nous dit, devaient accepter de violer la loi et, si nécessaire, d'aller en prison pour leurs convictions, comme l'avant fait Gandhi."

A la direction de l'ANC, en 1962, accède l'énergique Albert LUTHULI. "Le programme d'action approuvé à la conférence annuelle appelait à exiger des droits politiques par les boycotts, les grèves, la désobéissance civile et la non-coopération. En outre, il appelait à une journée de grève nationale pour protester contre une politique raciste et réactionnaire du gouvernement. Il marquait une rupture avec l'époque des manifestations convenables." 

Noirs et indiens organisent ensemble la grande campagne non-violente de 1952 pour l'abolition des "six lois d'apartheid". Cependant, et ce sera le cas tout au long de la lutte contre le racisme institutionnel, les opinions concernant la non-violence ne sont pas unanimes : "Certains défendaient la non-violence sur des bases purement morales, en affirmant qu'elle était moralement supérieure à toute autre méthode. Cette idée était fermement défendue pas Manilal Gandhi, le fils du Mahatma et directeur du journal Indian Opinion, qui était un membre éminent du SAIC (South African Indian Congress). Avec son comportement très doux, Manilal Gandhi semblait la personnification même de la non-violence, et il insistait pour que la campagne suive une voie identique à celle de son père en Inde. 

D'autres disaient que nous devions aborder la question non sous l'angle des principes, mais sous celui de la tactique, et que nous devions utiliser la méthode qu'exigeaient les conditions. Si une méthode particulière nous permettait de vaincre l'ennemi, alors il fallait l'employer. (...) La non-violence devenait plus une nécessité qu'un choix. Je partageais ce point de vue et je considérais la non-violence du modèle de Gandhi non comme un principe inviolable mais comme une tactique à utiliser quand la situation l'exigeait. La stratégie n'était pas à ce point importante qu'on dut l'employer même si elle menait à la défaite, comme le croyait Gandhi. C'est cette conception qui a prévalu malgré les objections obstinées de Manilal Gandhi".

C'est ainsi que Nelson MANDELA soutient pleinement, après le massacre de Sharpeville de 1960, l'engagement de l'ANC dans la voie de la violence organisée. Il se voit confier la tâche d'organiser une armée qui prend le nom de Umkhonto we Sizwe (MK - la lance du peuple). Cette organisation, sous son égide, exclut la guérilla et le terrorisme pour développer le sabotage. Qui a pour avantage, selon lui, d'épargner le sacrifice de vies humaines et de ne requérir à chaque fois qu'un tout petit nombre de personnes. "Notre stratégie, ecrit-il encore, consistait à faire des raids sélectifs contre des institutions militaires, des centrales électriques, des lignes téléphoniques, et des moyens de transport ; des cibles, qui non seulement entravaient l'efficacité militaire de l'Etat, mais qui en plus effraieraient les partisans du parti national, feraient fuir les capitaux étrangers et affaibliraient l'économie. Nous espérions ainsi amener le gouvernement à la table des négociations. On donna des instructions strictes aux membres de MK : nous n'acceptions aucune perte de vies humaines."

Ce sera toujours la ligne que défend Nelson MANDELA, avec bien d'autres, comme Steve BIKO, même dans le cycle de répression et de non-collaboration des années 1980. C'est l'action conjuguée de mouvements de non-collaboration et de boycott international, économique et politique, du pouvoir blanc, qui mène l'ANC à la victoire et à la tête du pays. Constamment Nelson MANDELA, qui connait bien les principes d'exercice du pouvoir, fils de chef qu'il est et militant rompu à la clandestinité qu'il est également, défend la tactique non-violente dans un combat non seulement contre le pouvoir raciste blanc mais également contre des partisans de l'insurrection armée présent autant dans des organisations noires que dans des organisations de métis, dans le centre de l'Afrique du Sud ou dans les bantoustans, ces Etats fantoches que le pouvoir blanc crée afin de juguler les résistances.

Il se considère d'ailleurs comme adepte de la philosophie d'ubuntu, avec laquelle il a été élevé. ce mot des langues bantoues non traduisibles directement exprime la conscience du rapport entre l'individu et la communauté et est souvent résumé par MANDELA avec le proverbe zoulou "qu'un individu est un individu à cause des autres individus". Cette notion de fraternité implique compassion et ouverture d'esprit et s'oppose au narcissisme et à l'individualisme. Il l'explique dans une video : "Respect. Serviabilité. Partage. Communauté. Générosité. Confiance. Désintéressement. Un mot peut avoir tant de significations". Ubuntu marque la constitution de 1993 et la loi fondamentale de 1995 sur la promotion de l'unité nationale et de la réconciliation. C'est à la fois une notion philosophique et une notion historique, l'invasion des colons blancs qui dépossèdent le peuple Xhosa de ses terres et de sa société démocratique coïncidant avec la perte de l'ubuntu ancestral (Anthony SAMPSON, Mandela, The Autorized Biography, New York Times)

Nelson MANDELA revient souvent à la fois sur ses convictions et sur son action dans plusieurs autres ouvrages, notamment dans Conversations avec moi-même, Préceptes de paix des Prix Nobel ou le temps est venu. Dans conversations avec moi-même, publié en 2010, il livre des lettres de prison, des notes et des carnets intimes.

 

Nelson MANDELA, Un long chemin vers la liberté, Fayard, 1995, réédité en 2003. 

Vincent ROUSSEL, La lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud, dans Alternatives Non Violentes n°119,120, Été-automne 2001. Benoit DUPIN, Mandela Nelson, dans Encyclopedia Universalis. 

   

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Published by GIL - dans AUTEURS
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