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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 13:46

   Alain VANIER expose les réflexions, qui, à la suite de l'oeuvre de Jacques LACAN, des auteurs, venant d'ailleurs de différents horizons, à travers à la fois la psychanalyse et la philosophie. Il rappelle que refusant de penser psychanalyse et philosophie sous la forme d'une relation de lapsus, le psychanalyste français s'empare dans ses écrits comme dans ses séminaires, de concepts issus de ces deux domaines, pour renouveler la pensée sur l'inconscient. Constatant que le freudisme a tout affecté à notre époque, y compris la métaphysique, Jacques LACAN entend faire un nouvel usage et de la psychanalyse et de la philosophie pour penser les relations humaines. Nombreux sont les philosophes en France qui pensent avec la psychanalyse, et qui remettent en question par exemple ce qui dans la psychanalyse (et notamment dans le volet de la métapsychologie) relève d'un corpus de "discours vrai" et ce qui relève de la pratique du "dire-vrai", comme le fait Frédéric GROS. De nombreux psychanalystes qui viennent de la philosophie continuent de se préoccuper du hiatus entre sa théorie et sa pratique, ainsi P-L ASSOUN, F BALMÈS, F BENSLAMA ou V MICHELI-RECHTMANN... Alain VANIER préfère retenir seulement quelques philosophes contemporains non psychanalystes qui travaillent avec le corpus psychanalytique, comme Alain JURANVILLE ou Rudolf BERNET.

   Alain JURANVILLE (né en 1948), agrégé de philosophie et maitre de conférences de philosophie à l'Université de Rennes I, entreprend de repenser la philosophie avec la psychanalyse. Prenant acte du fait qu'on ne peut plus penser l'une sans l'autre, auteur dans ce sens d'un ouvrage en 3 volumes La philosophie comme savoir de l'existence (2000-2010, PUF), après avoir débuté par l'écriture de Lacan et la philosophie (1984) (édité aux PUF), il entreprend également de repenser l'histoire contemporaine. Son livre inconscient, capitalisme et fin de l'histoire, de lecture au premier abord difficile, mobilise les philosophes et leur philosophie de l'existence (Kierkegaard, Nietzsche, Lésinas...) de même que la philosophie politique, Carl SCHMITT et Karl MARX y prenant une très grande place.

   Rudolf BERNET, professeur émérite de philosophie à l'Université du Louvain et président des archives Husserl, forme le projet "sinon d'inscrire la psychanalyse dans l'histoire de la philosophie occidentale, du moins de mettre en lumière la manière dont, tour à tour, elle prolonge cette histoire et rompt avec elle". Dans Force - Pulsion - Désir, une autre philosophie de la psychanalyse (Vrin, 2013), il repose la question : Qu'est-ce qui, chez l'homme, retient ou empêche la fuite en avant d'une pulsion spécifique? Une autre pulsion complémentaire ou antagoniste? L'instance subjective d'un moi se pliant aux commandements du surmoi? L'ordre du corps vivant, de la raison ou du signifiant? Ou est-il pensable qu'une pulsion humaine se gouverne d'elle-même en canalisant son énergie excessive et en veillant à sa transformation ou sa sublimation plutôt que de se livrer à l'ivresse d'une répétition stérile?

   D'autres travaux reprennent le débat de LACAN avec les principaux "grands philosophes" qu'il interrogeait, comme les phénoménologues (par exemple G-F DUPORTAIL, Les institutions du monde de la vie : Merleau-Ponty et Lacan, Jérôme Million (Grenoble), 2008). 

De nombreuses publications s'attachent, pour leur part, à l'élucidation d'un concept emprunté et détourné du champ philosophique : sujet, objet, être, désir, etc, voire à lui donner une portée, un développement inédit dans l'enseignement de LACAN. Le terme d'Antiphilosophie, avancé par LACAN, qui, bien que n'étant pas sa création, prend un relief particulier dans le moment de sa production : la psychanalyse à l'université (LACAN, "Peut-être à Vincennes?" dans Ornicar? n°1, 1975).

Alain BADIOU (né en 1937), philosophe, romancier et dramaturge français connu politiquement pour son engagement dans l'extrême-gauche, pour sa défense du communisme et des travailleurs étrangers en situation irrégulière, donne ce titre "antiphilosophie" à quatre années de son séminaire. Il situe LACAN dans une lignée où il place également PASCAL, ROUSSEAU et KIERKEGAARD, et l'intègre donc dans une histoire de la philosophie. l'antiphilosophie est définie par "une destitution de la philosophie dans sa prétention théorique" sous la forme d'un "discrédit" plutôt que d'une "réfutation", une "mise à jour de la vraie nature de l'opération philosophique" masquée par le philosophe à laquelle l'antiphilosophie oppose "un acte d'un type nouveau" qui "parachève la destitution de la philosophie à être une théorie du réel, quel que soit ce réel supposé" (Lacan, L'antiphilosophie 3, Fayard, 2013). Si cet acte, pour BADIOU, est "archipolitique" chez WITTGENSTEIN, il est "archiscientifique" chez LACAN, c'est-à-dire sous le signe du "mathème". 

Bernard BAAS, professeur honoraire de philosophie en change au Lycée Fustel-de-Coulanges à Strasbourg, dont le travail porte principalement sur l'intersection philosophie-psychanalyse, reprend cette référence de la lignée philosophique à PASCAL, pour aborder des questions qui sont aussi théologico-philosophiques. Il ne s'agit pas pour lui d'opposer le Dieu de la foi au Dieu de la raison, alors que généralement on occulte sequin lui le Dieu de la foi au profit du Dieu des philosophes... Sur la situation du corpus analytique (voir par exemple Y-a-t-il des psychanalystes sans culottes?, aux Editions Eres (Toulouse), 2012), Bernard BAAS situe la psychanalyse comme "faculté critique" qui doit nourrir un "conflit légitime" face aux "facultés dogmatiques" que sont la psychiatrie et la psychologie de l'adaptation sociale.

De son côté, Barbara CASSIN (née en 1947), philologue, helléniste et germaniste, philosophe spécialiste de la rhétorique de la modernité, directrice du Centre Léon-Robin (2006) et présidente du Collège International de Philosophie (2010), aborde le rapport à la philosophie par un autre biais. Elle, écrit-elle, entreprend de libérer un Lacan "prisonnier (...) de l'étiquette platonicienne quand même il la prend à rebours" (Jacques le Sophiste. Lacan, logos et psychanalyse, Epel, 2012). Elle élabore, entre autres à partir de deux citations du psychanalyste français, une "logologie" à distinguer de l'ontologie aristotélicienne, suivant un axe qui va des Sophistes à Lacan, en passant par Novalis et Freud. 

Slavoj ZIZEK (né en 1949), philosophe slovène de tradition continentale, chercheur en 2012 à l'Institut de sociologie de l'université de Ljubljana, régulièrement invité dans des universités étrangères, travaille LACAN avec MARX. Auteur de nombreux ouvrages (entre autres Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, 2005, réédité à La Parallaxe en 2008), il travaille sur de nombreux thèmes (fondamentalisme, tolérance, mondialisation, politiquement correct, postmodernisme) en dehors de l'interprétation de la psychanalyse lancinante. 

Paul AUDI (né en 1963), philosophe français, membre statutaire de l'équipe de recherches PHILéPOL à l'Université de Paris Descartes, entreprend de lire LACAN à la lumière de JARRY (Le théorème du Surale, Lacan selon Jarry, Verdict, 2011). il s'agit de discuter de l'amour, moins celui de la vérité du philosophe, comme écran à l'amour de la castration, comme le fait BADIUO, que de l'amour à l'épreuve de la sexualité dans une perspective qui est aussi politique. 

   A la périphérie de la philosophie, le corpus analytique est discuté dans des discours connexes : gender studies (Judith BUTLER est influencée par LACAN), postcolonial studies (Paul GIROY, entre autres). L'imprégnation par la psychanalyse des discours de ce début du XXIème siècle est considérable, selon Alain VANIER. 

A l'inverse, la psychanalyse est tout autant influencée par la philosophie, à qui elle emprunte des concepts pour parfois les détourner de leur sens. Il n'a échappé à personne que la théorie de la psychanalyse ressemble à un "coucou" puisant dans les réflexions antérieures, mais n'est-ce pas le destin des "sciences" nouvelles... Toujours est-il que des auteurs comme Bernard BAAS ne se contente pas de le constater, mais interroge le soubassement, l'impensé fondateur de la philosophie. A mesure que la théorie de la psychanalyse diffuse, elle produit elle-même ses résistances. Pour Alain VANIER, "si la psychanalyse avec Lacan aura été, un temps, interprétation de la philosophie, alors il faut évoquer l'effet de surprise de l'interprétation dans la cure, ce qui échappe au savoir, pour être très vite, comme le lapsus, repris par le sens, car à porter attention à cette vérité qui a pu émerger dans le temps de l'interprétation, "je rate". En effet, "il n'y a pas de vérité qui, à passer par l'attention, ne mente" (Jacques Lacan, Préface à l'édition anglaise du Séminaire XI), ce qui se saisit en un éclair est aussitôt repris par la résistance, bien que ce ne soit pas sans effet. (...) Il y a donc le "dire-vrai" de l'expérience unique, celle qui ne peut se connaitre que par "ouï-dire", et il y a la théorie, le "discours-vrai" qui peut se prendre comme philosophie, qui universalise quoi qu'il en soit. Ainsi la théorie psychanalytique est-elle toujours en porte-à-faux par rapport à son objet. Mais cette dimension de l'expérience n'a rien d'ineffable. Ce qui est en question, c'est un impossible, un impossible à dire, c'est pourquoi il y a un enjeu éthique quant à l'existence de la psychanalyse dans le monde d'aujourd'hui, dans un monde où "le cours de l'expérience a chuté, comme pouvait le dire Benjamin, dans un monde où le savoir référentiel recouvre le savoir textuel et le dévalorise. Pourtant cet effort théorique n'est que le témoignage, un dépôt, de cette expérience qu'on voudrait transmissible mais qui ne l'est pas, témoignage de cette "réinvention" à laquelle chaque analyste est conduit. Lacan, dès le début de son enseignement, a pu dire que son projet était de lire Freud avec les outils que Freud avait lui-même forgés, à savoir l'interprétation, pour analyser ce que, dans Freud, n'a pas été analysé et s'est transmis, et plus précisément,ce qui touche à la question du père. En ce sens, l'articulation entre psychanalyse, philosophie et théologie est cruciale. la cure analytique au un par un n'a-t-elle pas pour enjeu de démasquer la "métaphysique clandestine" (au sens qu'en donne Marc Krasner, dans La pluralité et l'infini en philosophie et en mathématique de l'ancienne Grèce, inédit) qui a cours aussi bien dans la psychanalyse, comme enjeu pour chacun, que dans la philosophie et dans la science?"

Alain VANIER, Après Lacan, psychanalyse et philosophie aujourd'hui, dans La philosophie en France aujourd'hui, Sous la direction de Yves Charles ZARKA, PUF, 2015.

 

PHILUS

 

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Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
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