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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 16:35

   La querelle des Anciens et des Modernes, selon l'acception usuelle qu'en ont les Français constitue une péripétie des conflits qui agitent depuis toujours la littérature au sens large. Que ce soit des textes portant sur des problèmes moraux ou philosophiques, des textes à vocation scientifique ou des textes de fiction, la littérature n'est pas cet ensemble gentillet d'oeuvres que d'aucuns voudraient présenter comme des oeuvres de divertissements. Le fait que nombre d'auteurs des lettres fassent en dehors et parfois par leur activité littéraire partie également de groupes engagés dans des conflits aux enjeux plus ou moins globaux devraient nous en avertir. La présentation scolaire insipide de nombre d'auteurs, qui s'attache bien plus à la forme qu'au fond ne représente guère la réalité du moment de l'écriture de ces oeuvres, et encore moins sans doute leur postérité réelle en terme sociétal, moral et même, pour tout dire, politique. Même des écrits de littérature enfantine ont une portée qui dépasse de loin une présentation éditoriale bien gentillette et naïve. D'ailleurs certains pensent que leur portée psychologique, psychanalytique même, est encore plus importante que pour des oeuvres destinées aux "adultes".

En tout cas, la querelle des Anciens et des Modernes intervient à des périodes où des textes sont redécouverts ou réinterprétés d'une autre manière qu'habituelle. Et ces redécouverte - ou simplement découvertes - se réalisent dans un monde bien réel lui, contrairement au scénario des oeuvres fictives, dans un monde de conflits politiques où les enjeux dépassent de loin les conflits purement éditoriaux ou littéraires...

    François TRÉMOLIÈRES fait une présentation de la querelle des Anciens et des modernes, relativement influencée par les thèses de Marc FUMAROLI, professeur des universités, historien, essayiste et académicien français spécialiste du XVIIème siècle, né en 1932.

  "A la différence, écrit-il, des humanistes, les inventeurs de ce que nous appelons aujourd'hui les sciences exactes ne nourrissent aucun complexe à l'égard de l'Antiquité. Conscients des progrès qu'ils réalisent, ils les expriment dans les langues vulgaires et délaissent progressivement le latin, réservé, écrit Descartes dans le Discours de la méthode (1637), "à ceux qui ne croient qu'aux livres anciens". Ils se séparent alors de la culture lettrée, qui se nourrit au contraire du dialogue avec les grandes oeuvres qui ont précédé. C'est sous cette forme d'un conflit entre deux cultures : scientifique et littéraire, que, à la fin du XVIIème siècle, s'opposèrent en Angleterre sir William Temple (et son jeune secrétaire Jonathan SWIFT, futur auteur des Voyages de Gulliver), défenseur des Anciens, et William Cotton, assisté de Richard Bentley, dont la Dissertation sur les lettres de Philaris (des lettres apocryphes dont la supposée antiquité témoignait de la supériorité des Anciens) ruinait l'un des arguments de Temple, en montrant la fragilité de la science historique de ce dernier. L'érudition et la philologie devenaient l'un des théâtres du conflit, comme en France, à la même époque, dans les arguments échangés autour d'Omettre, l'un des épisodes de la fameuse "Querelle des Anciens et des Mondernes"."

Les enjeux pourraient n'apparaitre que comme littéraire ou de présentation des oeuvres scientifiques (même si par là l'élitisme du latin se trouve pris à partie), si ne s'y mêlaient (en plus les guerres de religion ne sont pas loin dans le passé...), la religion. "Bosquet allait faire de la Tradition une véritable preuve de l'orthodoxie catholique, et les "variations" supposées incessantes des "prétendus réformés" (les Protestants) le signe irréfutable de l'hérésie. Par voie de conséquence, la théologie prenait le risque de se séparer à son tour du mouvement des sciences (ce qui, entre nous est une litote...) : Malebranche prendra grand soin de la distinguer de la philosophie, pour laquelle il n'y a pas d'autre autorité que la raison. Pouvait-on cependant reconnaitre cette dernières sans admettre la pérennité de la vérité - et déplacer alors les prétentions de la théologie sur le terrain de la métaphysique? Par le travail critique, Kant, héritier direct des Lumières, inaugure une modernité plus radicale, en se faisant de la vérité une conception non pas essentialiste ou réaliste (comparable à un objet à atteindre) mais procédurale, liée aux opérations de l'esprit. Dès lors que, pour elle, il n'existe pas de perfection acquise, la raison ne cesse d'avancer, elle s'identifie au progrès. Les mouvements artistiques et littéraires qui, au XIXe et au XXe siècle, se réclameront de la modernité ne comprendront plus qu'il puisse y avoir révérence pour des Anciens : ils se revendiqueront d'avant-garde, c'est-à-dire en rupture avec toute tradition. Cet élan progressiste qui, du romantisme au surréalisme, allie souvent l'art et la politique, s'est émoussé dans la seconde moitié du XXème siècle. Lui succède, dans les dernières décennies, un postmodernisme plus ironique et détaché de l'histoire, comme des prétentions au vrai."

Un "parti" antimoderne se méfie depuis le début de la querelle, mais c'est encore plus vrai aujourd'hui, de l'identité du vrai et du neuf. Politique autant qu'artisitique ou littéraire (mais parfois de façon très parcellaire dans un domaine ou un autre, au mépris parfois de toute considération de cohérence...), ce "parti" se méfie des thuriféraires du contemporain, "et tend, écrit encore notre auteur, à voir en eux des agents de la servilité au pouvoir (et souvent, devons-nous souligner, ce n'est pas le même pour tout le monde!) - ce qui l'engage à pratiquer une écriture entre les lignes, pour reprendre l'expression du critique Léo Strauss dans La Persécution et l'art d'écrire (1952) (ouvrage que nous ne pouvons nous empêcher de recommander...). Il trouve des exemples de résistance chez les grands auteurs de la Rome impériale : Tacite et Sénèque ; il est donc directement lié à la Renaissance, c'est-à-dire à la redécouverte de l'Antiquité, au moins dans une première génération, celle des Italiens (Parangonne degl'Ingegni entichi e moderne, d'Alessandro Tassons, 1612). Contrairement à l'idée que l'on s'en est fait à travers une lecture de Boileau ou Racine tributaire de la conception de la modernité issue du romantisme, ce n'est donc pas lui le laudateur des puissants, mais d'abord le parti opposé."

  Pour s'y retrouver dans les méandres du débat entre Anciens et Modernes (car en définitive qui sont les modernes? qui sont les anciens? et que signifie réellement classicisme et modernité?), il faut bien voir qu'historiquement, d'après Marc FUMAROLI, la première querelle a lieu en Italie (après tout le centre à ce moment-là de la culture européenne...). Elle commence par la Renaissance entre deux époques des lettres, des arts et des moeurs. Elle est le fait de lettrés qui se sentent plus enracinés dans la "République des Lettres" que dans aucun Etat contemporaine, ce qui sera retrouvé seulement pendant la période des Lumières. La comparaison entre Antiquité et Modernité est pour eux une condition de la liberté d'esprit. Il s'agit, habitude et technique universitaire à la fois en Italie, plus d'un Championnat que d'une Querelle. Le fait même d'oser la comparaison place ceux qui le font dans le camp des Modernes... La Querelle française en revanche, celle qui fera "école" dans toute l'Europe par la suite, dans le grand courant de la naissance des nationalismes européens, est le fait d'hommes de lettres aux yeux fixés sur le Roi et une royauté qui prend progressivement le contrôle de l'espace des lettres (académie, cour). Et dans ce mouvement de contrôle (qui est concomitant de celui de la noblesse - des différentes noblesses - par l'Etat), classiques et modernes se combattent. 

  Le parti des Modernes, montre toujours Marc FUMAROLI, apparait directement dans l'entourage de RICHELIEU, au service d'un idéal de grandeur nationale lié à l'absolutisme naissant, et qui passe notamment par l'affirmation de la langue française, face à l'italien surtout. Lié à l'Académie française, l'un de ses premiers champions, Desmarets de SAINT-SORLIN (1595-1676), prend appui sur la "vraie religion", le christianisme, inconnu de l'Antiquité païenne ou méprisé par elle. On retrouve le même argument dans le Génie du christianisme de CHATEAUBRIAND en 1802, mais dans un contexte très différent, postrévolutionnaire et en partie réactionnaire. A l'inverse, Nicolas BOILEAU (1636-1711) n'hésite pas à proscrire le "merveilleux chrétien" de la littérature, notamment dans son Art poétique (1674), privilégiant alors la mythologie et l'histoire antique. Cette sublimation, qui parfois veut faire place à un jugement de la postérité dans le camp des "Anciens", trouve une expression dans De la méthode des études de notre temps (1708), de Giambattista VICO (1668-1744), qui tente une défense de la rhétorique et des humanités, contre les projets envahissants des mathématiques et des sciences exactes.

François TRÉMOLIÈRES, rendant compte d'une certaine complexité de la réalité historique, explique que "le rapport aux auteurs anciens, comme à l'usage qu'ils font de la mythologie, devient avec Boileau le critère du jugement littéraire. Toujours en 1674, Quinault représentait avec Lully Alceste, tandis que Racine donnait son Iphigénie - deux oeuvres inspirées d'Euripide. Charles Perrault (1628-1703), champion des Modernes, écrivait une défense de la première, sous le titre de Critique de l'opéra : le genre nouveau se voyait ainsi promu à toutes les vertus d'agrément et de civilité qui manquent à la tragédie antique. Pour Racine au contraire, le triomphe de sa pièce, qu'il a voulue fidèle à l'auteur grec, démontre que "le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes" : le spectacle de la "compassion et (de) la terreur" sera toujours d'actualité ; les arguments philologiques avancés par Perrault sont retrournés contre lui. Cette fidélité n'est pourtant pas conforme au sens où l'entendront les néo-classiques : c'est la réception des oeuvres par le public qui leur garantit d'égaler les modèles qu'elles imitent, et non quelque critère formel."

Cette querelle a un parallèle pour les textes inscrits sur les monuments, alors écrit systématiquement en latin. Pour la défense de la langue française, l'enjeu de propagande est longtemps vif. Elle rebondit au début du siècle suivant, entre Anne DACIER, auteur d'une traduction savante de l'Iliade parue en 1711, et Houdar de la MOTTE, protégé de FONTANELLE, qui veut offrir une traduction libre et versifiée. La querelle d'Omettre se clôt avec une correspondance entre La MOTTE et FÉNELON, entre autres, et comme souvent à cette époque par une factice réconciliation qui sauve les apparences de tout le monde... "La Querelle, écrit encore notre auteur, "a contribué à l'affirmation d'une "doctrine classique", contrariée par les Modernes, comme à la promotion de genres comme l'opéra ou le conte (où excella Perrault), plus proche de la préciosité et du goût mondain. Les débats entre "corruption" et "progrès" ont ouvert un espace nouveau, en posant sous un nouveau jour la question de la relativité du goût et la question du beau". 

Pour FUMAROLI, alors que le pouvoir royal souhaite à chaque fois une réconciliation apparente et démonstrative, le débat manifeste littéraire, qui se poursuit de proche en proche dans tous les domaines de l'art et de la littérature, suppose d'autres enjeux : "Tout au long de la Querelle, qu'il s'agisse d'Euripide ou d'Homère, écrit-il, ce sont sous louis XIV les Anciens qui admettent ce qu'il y a de vif, de déconcertant, de déchirant dans la représentation de la vie humaine par les poètes antiques, tandis que les Modernes sont favorables à des conventions morales et esthétiques uniformes et confortables." (Préface du Théâtre complet, La Pléiade, 1964). Sous l'apparent progressisme des Modernes se cachent des enjeux de pouvoir. BOILEAU est proche de Port-Royal. En défendant les Anciens, il défend aussi, au nom de la diversité des héritages, des marges de liberté dans la République des lettres. La réaction du public à la réconciliation laisse entendre cependant que c'est PERRAULT et son parti qui l'emportent dans cette polémique. En fait, par-delà les péripéties et les apparences, la querelle des Anciens et des Modernes sert en fait de couverture, souvent pleine d'esprit, à des opinions opposées d'une portée plus profonde. Un côté conteste l'idée même d'autorité, l'autre s'attaque au progrès. Le renouvellement de l'intérêt pour l'Antiquité à l'époque classique (en gros le siècle de Louis XIV, mais avec des prolongements ramifiés) se traduit par une réévaluation critique des acquis de l'Antiquité, qui finit par soumettre les Ecritures elles-mêmes à l'examen des Modernes. L'attaque de l'autorité en critique littéraire résonne avec les progrès de la recherche scientifique. Et les défis lancés par les Modernes dans le champ littéraire annoncent des remises en cause en politique et en religion. Quel que soit le camp qui semble provisoirement l'emporter, le fait même de faire des comparaisons entre textes anciens et textes contemporains, dans un jeu de rebondissements souvent en forme de boomerang, finit par soumettre textes anciens et textes modernes à des critiques ravageuses et porteuses de bouleversements, dans un contexte où les découvertes techniques semblent indiquer le futur des sociétés, bien plus que des considérations morales ou religieuses...

 

La Querelle des Anciens et des Modernes, XVIIe-XVIIIe siècles, sous la direction de A.-M. LECOQ, choix de textes précédés d'un essai de Marc FUMAROLI et suivi d'une postface de J.-R. ARMOGATHE, Gallimard, 2001. Marc FUMAROLI, Des Modernes aux Anciens, Gallimard, 2012 ; La République des Lettres, Gallimard, 2015.

François TRÉMOLIÈRES, Anciens et Modernes, dans Encyclopedia Universalis, 2014

 

PHILIUS

 

  

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