Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 16:51

     Comme tout langage philosophique qui se respecte (ou qui veut se rendre singulier et respectable), celui du penseur français exige de la part du lecteur une attention soutenue. L'auteur en a tellement conscience, qu'il fait débuter son livre - qu'il considère comme "son" livre de philosophie - par une Fiche de lecture, où se trouvent définis l'objet de son étude, ainsi que tout ce qui va autour, de son titre à sa thèse, de sa problématique et de son contexte.

On pourrait qualifier tout son texte comme oeuvre de rhétorique, sur ses formes et ses pièges logique, si, au-delà du point de repère juridique qu'il donne au terme différend, il n'y avait pas une réflexion quasiment tous azimuts sur le conflit, et surtout sur l'expression linguistique de celui-ci. C'est, sans doute, une invitation à la réflexion, un vaste questionnement qui ne laisse pas beaucoup de place aux alternatives au conflit - sans doute parce qu'on fond, Jean-François LYOTARD ne pense pas possible une société sans conflit. 

Se situant dans la foulée que La condition postmoderne, Le différend, dont le premier chapitre déjà, situe toute la problématique de son auteur, parcourt et s'attarde sur des éléments discutés par KANT, HEIDEGGER, WITTGENSTEIN et bien d'autres, jusqu'à dessiner un ensemble de questionnements incontournables. Très près d'une réflexion sur le langage et ses formes, sa réflexion sur le conflit envisage bien des cas de figures. Comme il l'écrit à Titre, dans sa Fiche de lecture : "A la différence d'un litige, un différend serait un cas de conflit entre deux parties (au moins) qui ne pourrait pas être tranché équitablement faute d'une règle de jugement applicable aux deux argumentations. Que l'une soit légitime n'impliquerait pas que l'autre ne le soit pas. Si l'on applique cependant la même règle de jugement à l'une et à l'autre pour trancher leur différend comme si celui-ci était un litige, on cause un tort à l'une d'elles (au moins, et aux deux si aucune n'admet cette règle). Un dommage résulte d'une injure faite aux règles d'un genre de discours, il est réparable selon ces règles. Un tort résulte du fait que les règles du genre de discours selon lesquelles on juge ne sont pas celles du ou des genres de discours jugé/s. La propriété d'une oeuvre littéraire ou artistique peut subir un dommage (on porte atteinte aux droits moraux de l'auteur) ; mais le principe même qu'on doit traiter l'oeuvre comme l'objet d'une propriété peut constituer un tort (on méconnait que "l'auteur" est son otage). Le titre du livre suggère (par la valeur générique de l'article) qu'une règle universelle de jugement entre des genres hétérogènes fait défaut en général."

Sa Thèse, toujours dans Fiche de lecture, est que "une phrase, la plus ordinaire, est constituée selon un groupe de règles (son régime). Il y a plusieurs régimes de phrases : raisonner, connaitre, décrire, raconter, interroger, montrer, ordonner, etc. Deux phrases de régime hétérogène ne sont pas traduisibles l'une dans l'autre. Elles peuvent être enchainées l'un à l'autre selon une fin fixée par un genre de discours. Par exemple, dialoguer enchainer une obtention (montrer) ou une définition (décrire) sur une interrogation, l'enjeu étant que les deux parties tombent d'accord sur le sens d'un référent. Ces genres de discours fournissent des règles d'enchainement de phrases hétérogènes, règles qui sont propres à atteindre des buts : savoir, enseigner, être juste, séduire, justifier, évaluer, émouvoir, contrôler... Il n'y a pas de "langage" en général, sauf comme objet d'une Idée."

    Son livre n'est pas vraiment divisé en thèmes abordés, tant l'ensemble ressemble à un cheminement philosophique qui lui sert également de référence pour ses autres ouvrages.      

   Après une précieuse introduction - surtout pour le lecteur désireux de comprendre ou d'entreprendre lui aussi son cheminement philosophique - intitulée Fiche de lecture, Jean-François LYOTARD propose une dense amorce, appelée Le différend où il détaille, notamment après un départ polémique sur la dénégation de FAURISSON de l'existence des chambres à gaz dans les camps de concentration nazis où il analyse les pièges de la rhétorique mensongère, qui permet au lecteur de prendre possession à la fois des références de l'auteur, puisées notamment dans la littérature grecque ancienne (nous faisant prendre encore mieux conscience au passage qu'il s'agit beaucoup d'une littérature d'hommes du droit, ayant l'habitude de plaider des causes devant des tribunaux...), des tournures de l'auteur, avec sa caractéristique mise en liaison de problématiques de conflits et de la phrase, tellement ces conflits sont liés au langage des deux parties en cause, de leurs intermédiaires... Avec toujours cette relation mise entre les discours sur la justice et les désirs de vengeance devant les torts causés.

Ce chapitre constitue la moins ardue des introductions à ce que l'auteur appelle le différend. D'une approche qui mêle le juridique et une approche du langage. Jean-François LYOTARD ne met pas face à face des acteurs, mais surtout des phrases dont la rencontre constitue un élément essentiel du différend. Il tente de montrer en quoi subsiste toujours, même si sa forme se modifie, simplement parce que ces phrases se situent dans des régimes différents du discours des uns et des autres, qu'elles soient sincères ou non, se voulant partie d'une démonstration, d'une protestation, avec des fonctions bien différentes elles aussi... Ces régimes différents sont déterminés non seulement par des conflits de droit mais aussi par des rhétoriques qui ne se rencontrent pas forcément.

  Les autres parties de l'ouvrage, qui n'est décidément pas un discours facile - faisant de Jean-François LYOTARD à la fois l'héritier d'une certaine tradition philosophique des Lumières et un penseur bien particulier influencé de manière multiforme, sans compter une véritable culture laxiste qui affleure parfois, appuient sur un aspect ou un autre du différend. Soit pour reprendre le titre de ces parties, Le référent, le nom ; La présentation ; Le résultat ; L'obligation ; Le genre, la norme ; Le signe d'histoire... 

  Comme l'écrit Jean-Louis DÉOTTE, philosophe français, professeur à l'Université Paris 8, "Quand Lyotard aborde la question du différend, ce n'est pas pour enrichir une quelconque science de l'interculturel. Lyotard part d'une situation critique dans tous les sens du terme critique : la fin des années 1970 est caractérisée en France par un antisémitisme insidieux (...°. (C'est) une période marquée par une montée en puissance du négationnisme qui infecte tous les milieux intellectuels et en particulier une partie de l'extrême gauche. (...). La démarche de Lyotard va consister à démonter le cercle dans lequel ils voulaient (ces négationnistes) nous enfermer. Lyotard va monter ainsi qu'(ils) poursuivent le crime de disparition de masse réalisés par les nazis, mais surtout il va montrer l'impuissance de la raison historienne : il y a des victimes qu'aucun tribunal ne peut entendre, parce que le tort subi ne peut devenir un litige accepté comme tel par un tribunal de la raison. (...). Le différend s'inscrit dans la polémique menée alors par Lyotard contre l'éthique communicationnelle d'Habermas. Pour les habermassiens qui faisaient alors la loi dans l'Université allemande, il y a un critère absolu pour écarter tel ou tel locuteur d'une communauté langagière ; est-il d'accord ou non pour accepter les conditions langagières d'établissement de la vérité? Ces conditions reprennent en les élargissant un certain nombre de réquisits énoncés par Kant dans La faculté de juger au titre du sensu communis." 

Jean-François LYOTARD, Le différend, Les éditions de Minuit, 1983. Jean-Louis DÉOTTE, Lyotard, penseur du différend culturel, dans Appareil En ligne), 10/2012, dossier sur Lyotard et la surface d'inscription numérique (http://appareil.revues.org)

 

Partager cet article

Repost 0
Published by GIL - dans OEUVRES
commenter cet article

commentaires