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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 13:46

     Avant de saisir l'ensemble des conflits sur l'esthétique, il convient sans doute de rappeler l'origine du mot esthétique, car on a tendance à le confondre avec l'art tout simplement. Le mot a été créé par Alexander Gottlieb BAUMGARTEN (1714-1762), dans ses Mediatationnes et dans son grand ouvrage AEsthetica (1750-1758), où il utilise la distinction traditionnelle entre les noeta, faits d'intelligence, et les aitheta, faits de sensibilité, dans une perspective tracée avant lui par LEIBNIZ. Il voit dans les aistheta de vraies connaissances, mais "sensitives" ; les images de l'art en feraient partie par leur caractère concret et sensible ; et une "science philosophique en est possible lorsque le philosophe réfléchit sur l'art. Il forge donc ce mot nouveau pour désigner une nouvelle discipline, l'étude philosophique et scientifique de l'art et du beau. On estime (mais est-ce vrai...) qu'on y a réfléchit depuis l'Antiquité de manière dispersée, et à l'occasion d'autres préoccupations (c'est certain...). BAUMGARTEN apporte l'idée neuve d'une discipline spécifique et à part entière. 

Rappelons seulement que BAUMGARTEN est l'un des premiers à présenter une théorie générale et qu'il donne à la pensée des Lumières une partie de sa cohérence. Son AEsthetica compte 36 sections, qui abordent pratiquement tous les aspects de l'esthétique connus en son temps.

Il sépare explicitement l'esthétique :

- de l'art lui-même, en ce sens que l'art est une pratique, et l'esthétique une réflexion sur cette pratique et ses oeuvres ;

- de la didactique des arts et de la littérature, et surtout des nombreux Arts poétiques, en ce que l'esthétique ne donne pas de préceptes, et n'a pour but de former des poètes et des artistes (bien qu'elle puisse leur apporter des connaissances profitables ;

- de la critique, en ce que la critique veut apprécier les oeuvres littéraires et artistiques et porter sur elles des jugements de valeur (souvent de manière subjective et par "goût), alors que l'esthétique est descriptive, objective et analytique ;

- de la psychologie, bien qu'il y ait des intersections entre les deux disciplines quand l'esthéticien fait l'analyse des sentiments esthétiques, des dispositions de l'artiste et de la réaction du contemplateur : mais l'esthétique se restreint à ce qui, en psychologie, concerne l'art et le sentiment du beau ;

- et de la morale, en ce que les finalités sont distinctes, et les valeur esthétiques indépendantes des valeurs morales (bien qu'elles puissent aussi élever l'âme, car l'art ne se réduit pas au seul agrément sensuel).

   Même si BAUMGARTEN fonde alors une nouvelle discipline, qui a ensuite ses enseignants, ses élèves, ses écoles de pensée, depuis deux siècles se sont construits des conflits d'interprétation de l'esthétique sur chacun des points de sa définition.

Anne SOUREAU pointe d'ailleurs tous ces conflits qui coexistent toujours dans le champ de l'esthétique, chacune des séparations énoncées faisant l'objet de précisions ou/et de contestations. 

- Aux distinctions opérées s'ajoutent à l'époque actuelle celle entre l'esthétique et l'histoire de l'art, discipline encore embryonnaire à l'époque de BAUMGARTEN. L'esthéticien, ici pris au sens théoricien, qui a peut de choses à voir avec le métier pratique d'esthétique telle qu'on peut l'entendre dans le commerce aujourd'hui, n'ignore pas les relations entre l'art et l'évolution des sociétés ou ne se désintéresse pas au fait que les idées esthétiques d'une époque sont propre à celle-ci. Mais l'esthétique n'a pas pour objet la temporalité en elle-même. L'histoire de l'art situe des faits (oeuvres, artistes, écoles...) dans l'espace et le temps ; l'esthétique s'en écarte par le caractère conceptuel et général que BAUMGARTEN lui attribuait déjà. Mais l'évolutions la plus importante du concept d'esthétique a porté sur la définition même de son objet : il s'est élargi et diversifié, en même temps que précisé.

- Dans la continuité des idées de BAUMGARTEN, la notion du Beau s'est scindée. DIDEROT, dans l'Encyclopédie l'indiquait déjà. Aujourd'hui, le mot désigne avec précision deux concepts différents.

Dans un cas, on appelle "beau" un certain idéal, distinct du sublime, du joli, etc L'étude du beau alors n'est qu'une partie d'une étude bien plus vaste, celle des essences, beau, sublime, joli, gracieux, poétique, tragique, comique, dramatique, pittoresque, qu'on appelait au XVIIIème et au XIXème siècle, modifications du beau et au XXème catégories esthétiques. L'esthéticien les analyse, en étudie les applications, les manières d'y être sensible.

Ou bien on appelle beau le caractère commun à toutes ces catégories, c'est-à-dire la valeur esthétique en général. Il y a là un ordre de préoccupations spécial, dont l'esthéticien cherche justement la spécificité. SI quelques auteurs à tendances nominalistes ont sporadiquement contesté cette conception, l'esthétique y apparait comme une étude d'essence.

Mais, pour choisir entre ces deux voies, il faut un support positif, des faits objectivement observables, où se manifestent ces essences. Ces nouvelles routes se sont ouvertes à l'esthétique, parallèlement à celles-ci, et d'abord, celle où KANT s'est engagé par réaction contre BAUMGARTEN.

- Pour KANT (Critique du jugement), l'esthétique est l'étude du "jugement de goût". Cette définition kantienne, contestée en ce qu'elle a de restrictif, a ouvert un champ d'études dont l'importance est de plus en plus grande à l'heure actuelle. L'influence kantienne se voit dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie (André LALANDE), au début du XXème siècle. L'esthétique y est définie comme "Science ayant pour objet le jugement d'appréciation en tant qu'il s'applique à la distinction du Beau et du Laid, avec ce parallélisme qui revient souvent, Beau/Laid et Bien/Mal, et Vrai/Faux, celui-ci reliant, peut-être de manière un peu facile (trop facile?), la logique, l'esthétique et la morale. En fait, la définition de LALANDE (1867-1963) contredit, pour Anne SOUREAU, KANT qui refusait la possibilité d'une science du Beau. Elle a l'avantage de dissiper une méprise fréquente : celle qui refuse à l'esthétique toute possibilité d'être une science, en arguant d'un caractère affectif et subjectif attribué aux appréciations sur l'art. Même si l'objet étudié était une appréciation subjective et affective, il ne s'ensuivrait pas que son étude le soit aussi ; et le Lalande distingue bien l'étude et son objet. Il existe donc, une branche de l'esthétique, même si on en conteste la valeur, qui observe les constatations sur l'art et les réactions aux oeuvres d'art, faits existants, consultables, et qu'on peut étudier en prenant soin d'y mettre toute la rigueur voulue. On peut même chercher à préciser la part des facteurs anesthésiques et celle des facteurs proprement esthétiques dans les réactions à l'art.

Anne SOURIAU indique même que ce mouvement largement dû à KANT a fini par se retourner contre lui, car le philosophe allemand considérait, que le jugement esthétique est un jugement sans concept. Or, des études modernes ont pu montrer que des concepts interviennent assez souvent dans les réactions à l'art, et même dans la création artistique. Ce qui rejoint la voie des analyses conceptuelles sur l'essence d'un art, sur les catégories esthétiques, sur les abstraits affectifs et sensibles, analyses développées dans l'esthétique actuelle. 

On discute en fait, même si les tenants d'une voie polémiquent durement contre les tenants d'une autre, d'une part sur l'existence d'une valeur esthétique indépendamment du temps et de l'espace, d'autre part sur la possibilité d'étude des réactions par rapport aux oeuvres artistiques ou à un art spécifique, indépendamment de l'existence, jugée problématique, d'une valeur esthétique en soi... Derrière cette discussion se dissimulent sans doute des impératifs socio-économiques qui concernent au premier chef les artistes (la possibilité d'un statut incontestable...), leurs commanditaires (recherche de prestige et de... richesses)... mêlés à des aiguillons psycho-sociaux assez forts... L'intérêt que représente la réflexion sur les réactions face à l'art est par ailleurs évident pour qui travaille sur le conflit en général : les différences que manifestent les différentes cultures sur l'expression artistique révèlent des conflits de goûts qui ne comptent pas pour rien dans l'appréciation des uns et des autres sur les habitudes des autres peuples. 

- Tandis que s'amplifie avec le temps ce mouvement issu des réflexions de KANT, on cherche en même temps d'autres voies, si l'esthétique pouvait avoir un objet propre positivement contestable. HEGEL fait remarquer que l'oeuvre d'art a bien ce caractère : il définit l'esthétique comme la philosophie de l'art. Partir de l'art constitué peut avoir un inconvénient, qu'avait déjà la réduction de l'esthétique aux seules réactions à l'art : ne risque t-on pas de négliger l'activité créatrice de l'artiste? On tend alors à compléter la définition de l'esthétique en en faisant une réflexion sur l'art, soit déjà constitué, soit se constituant. C'est comme cela qu'apparait en grande partie l'esthétique moderne ; et même science générale de l'art (Max DESSOIR, philosophe, médecin, psychologue et historien de l'art allemande, 1867-1947).

Pourtant cette définition de l'esthétique prête aussi à objection. D'abord, on peut étudier l'art d'un point de vue autre qu'esthétique (purement historique, par exemple ; ou bien technique, physique, chimique... Il n'est pas impossible d'étudier dans un tableau la composition chimique des pigments colorés, où les propriétés physique du subjectile... Dans la période contemporaine, nombre de réflexions se penchent sur l'influence sur les perceptions artistiques que peuvent avoir les différents supports cinématographiques : pellicules diverses, images analogiques et numériques...). Ensuite, restreindre l'esthétique à l'étude de l'art néglige  tout ce qu'on peut trouver de beau dans la nature. KANT avait vu cette importance de la nature - ou bien, faudrait-il, comme Benedetto CROCE, nier l'existence d'un beau naturel? Si l'esthétique a le droit d'étudier un tableau représentant un paysage, lui est-il interdit d'étudier, en dehors de tout tableau, le paysage lui-même? De réfléchir sur un coin de campagne, un coucher de soleil, un arbre majestueux, un animal superbe, où la grâce d'un visage?

- C'est pourquoi on a cherché à l'esthétique une définition plus large, qui puisse englober à la fois la nature et l'art. On l'a conçue par exemple comme la science des formes (Robert ZIMMERMANN, mathématicien et philosophe autrichien, 1824-1898) (voir Anne SOURIAU, L'avenir de l'esthétique, 1929 et Clefs pour l'esthétique, 1970).

Le fait formel est en effet "un fait positif, susceptible de connaissance scientifique", un fait sui generis, distinct du fait psychologique, sociologique, etc, qu'utilise la philosophie de l'art. Et il donne bien lieu à une science spécifique qui ne se confond avec aucune autre. Une telle conception a reçu l'accord de bons esthéticiens (le mouvement structuraliste par exemple en est un cas très fort). De telles recherches sont encore en plein développement (travaux par exemple de narratologie).

  Pour Anne SOURIAU toujours, "dans toute cette évolution et sa recherche d'une définition, l'esthétique apparait comme à la fois, et organiquement, une et multiple. On peut reprendre à son sujet la métaphore de l'arbre. L'esthétique, étude réflexive du beau, au sens général, se subdivise dans l'étude des modes du beau, les catégories esthétiques. Ces valeurs-racines nourrissant la création et la constitution d'un corps d'êtres existant objectivement en eux-mêmes, observables et positifs, les oeuvres d'art. L'esthétique prend alors son tronc massif, elle se fait philosophie et science de l'art. Mais du troc naissent maintes branches, car l'étude des oeuvres elles-mêmes tient étroitement à bien d'autres études qui en dérivent : étude de leurs réalisations (l'esthéticien étudie alors la création artistique et l'artiste en tant qu'artiste) ; étude des analogies entre ces oeuvres et la nature ; études des formes considérées en elle-mêmes (esthétique morphologique) ; étude des réactions qu'elles suscitent, du jugement esthétique, de la sensibilité esthétique (esthétique psychologique), et de leurs relations avec la société (esthétique sociologique), etc. Qu'est-ce que donc que l'esthétique? C'est un arbre entier."

Cette analogie avec l'arbre, que l'on retrouve aussi pour d'autres domaines de la connaissance en général, ne doit tout de même pas camoufler les aspects conflictuels qui traversent toute "science". Cette analogie ne rend pas compte qu'au fur et à mesure que des réflexions se font jour pour constituer des corpus de connaissances, ici sur l'esthétique, les multiples polémiques, contradictions, séparations se multiplient. Si de manière académique, Anne SOURIAU a raison de souligner la tendance majeure à l'oeuvre dans le monde contemporain, tendance majeure seulement, dans de multiples chemins de traverses s'exercent des critiques vives, des conflits réels. Qui ne tiennent pas seulement au fait de mettre plus l'accent sur des aspects que d'autres, ce qui peut se concevoir même d'un point de vue objectif ou "scientifique", mais également aux divers intérêts de toutes sortes qui marquent les parcours des artistes, des spécialistes de l'esthétique, des commerçants de l'art, des théoriciens de la communication, jusqu'à ces professions qui font de la manipulation de l'art dans la publicité de masse, un véritable tronçon de "l'arbre" précédemment évoqué. La perception de la "science" esthétique comme un tout provient sans doute de la co-pénétration de conceptions dans des théories différentes, facilitée dans un monde où la circulation des idées et des oeuvres constitue un véritable credo. Aussi les contradictions apparaissent-elles non entre théories à proprement dites, à force d'emprunts réciproques (du langage comme des concepts), mais dans les intentions qui président à leur élaboration...

 

Anne SOURIAU, Esthétique, dans Vocabulaire d'esthétique, PUF, 1990.

 

ARTUS

 

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