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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 08:24

  Le philosophe français Maurice MERLEAU-PONTY, depuis son doctorat en lettres en 1945 (La structure du comportement en 1942 et Phénoménologie de la perception en 1945) poursuit toute une réflexion sur la phénoménologie, en prise directe avec les perceptions de l'individu, très inspirée par l'oeuvre d'Edmund HUSSERL. Parallèlement, tout en menant une activité littéraire importante, notamment à la Revue des Temps Modernes jusqu'à sa rupture en 1952 avec Jean-Paul SARTRE, s'engage politiquement, faisant partie du bureau national du cartel des forces démocratiques (UFD), mis sur pied rappelons-le pour les élections législatives de 1958 et qui rassemblait la gauche non communiste et anti-gaulliste.

    Sa philosophie se développe d'abord dans La structure du comportement et dans la Phénoménologie de la perception (1944), Sens et non sens (1948) et Les Aventures de la dialectique (1955) ensuite, se poursuit avec Eloge de la philosophie (1953), sa leçon inaugurale faite au Collège de France, Signes (1960), Le visible et l'invisible (1964), présenté par Claude LEFORT qui sera son exécuteur testamentaire intellectuel, L'OEil et l'esprit (1960), La prose du monde (1969), le reste de cette oeuvre interrompue brutalement assez tôt consistant surtout en cours donnés au Collège de France. Dans sa volonté de rester au plus près des réalités scientifiques et politiques s'expriment notamment par ses ouvrages Humanisme et terreur (1947), Les sciences de l'homme et la phénoménologie (réédité en 1975), Les relations avec autrui chez l'enfants (réédité également en 1975), sans compter ses écrits à la Revue Temps Modernes et, là aussi, certains de ses cours. La sociologie et l'anthropologie n'ont cessé de donner des points de repères pour sa philosophie, ainsi qu'en témoigne ses articles Le philosophe et la sociologie et De Mauss à Claude Lévi-Strauss.

     Comme l'écrit Alphonse DE WAELHENS (1911-1981), philosophe belge et professeur des sections francophone et néerlandophone à l'Université de Louvain, son oeuvre "représente un moment essentiel dans le développement de la phénoménologie. Husserlien, il n'a pourtant jamais accepté le moi transcendantal et a exprimé toujours davantage sa méfiance à l'égard d'une conscience conçue comme absolument transparente à elle-même. C'est un point sur lequel, dès ses premiers ouvrages, il s'oppose avec une discrète mais ferme résolution au Sartre de L'Etre et le Néant. Attentif à Heidegger et se rapprochant de lui au long de ses années, il n'a jamais renoncé à un anthropocentrisme philosophique que les notions de chair et de chiasma, si importantes dans son oeuvre posthume, n'ébranlent en rien.

Philosophe du sens, comme tout phénoménologue, Merleau-Ponty, (qui fut aussi l'un des premiers penseurs de notre époque à se tourner vers la linguistique positive) met constamment en lumière la dialectique mouvante qui se joue entre le sens proféré et celui qui, par notre comportement, s'installe en nous et se révèle dans les choses. Il ouvre ainsi à la phénoménologie des voies nouvelles où, dans ses dernières années, il fit bien plus que s'engager."

       

      Phénoménologie de la perception, de même que La Structure du comportement semblent concerner en premier lieu la psychologie, mais ce n'en est même pas le souci principal. Non seulement ils traitent de tous les problèmes philosophiques classiques mais ils tracent déjà plus que l'esquisse d'une philosophie profondément rigoureuse et originale. Il s'agit en fait, les données de la psychologie étant ce qu'elles sont, de savoir quel statut conférer à la subjectivité qui les anime, comme à la réalité à laquelle cette subjectivité permet d'accéder. Cette enquête mène à la découverte d'un cercle : il consiste en ce que ces données n'ont été recueillies et élaborées, par le savant, que sous l'horizon d'une conception implicite et préalable tant de la subjectivité que de l'objectivité, laquelle aboutit à déformer ces mêmes données bien plus que celles-ci ne réussissent à vérifier celle-là. Il faut donc restituer leur sens exact et repenser un horizon ontologique qui favorise les progrès de la découverte et leur fournisse un cadre adéquat. Apparait désormais l'obligation de renoncer à l'une et à l'autre des deux grandes options philosophiques, apparemment antithétiques et foncièrement solidaires, le rationalisme et l'empirisme, qui, depuis le début de la science et sans en excepter la psychologie, se partagent les faveurs des savants en mal de bonder leurs recherches. Celles-ci trouveront désormais un sol ou un horizon plus propices dans la conception dite phénoménologique de l'étant, de l'homme et du monde. (Alphonse DE WAELHENS)

  Rappelons que ce projet philosophique, qui en même temps veut définir son propre champ face aux raisonnements scientifiques du moment, n'intéresse pas intrinsèquement le savant qui ne recherche souvent pas la vérité du monde ou de l'homme, mais des moyens opérationnels d'agir sur la matière ou sur l'homme. Le savant ne se préoccupe pas sur le moment de savoir s'il n'est pas trompé par ses propres facultés ou son propre être. Même si plus tard, il est obligé de se poser des questions philosophiques pour progresser davantage. Ce qui l'intéresse, aiguillonné par la recherche de richesses, de connaissances ou simplement par les exigences d'une techno-structure dans quelque domaine que ce soit, c'est l'effectivité d'une action sur l'environnement avec des objectifs qui sont souvent urgents ou immédiats (combattre la maladie par exemple...). Même si on a pu interpréter une partie de l'oeuvre de MERLEAU-PONTY comme un désaveu de la science, il n'a jamais écrit contre la science - au profit par exemple d'une philosophie ou d'une religion, mais au contraire pour favoriser des développements plus importants de celle-ci, qui doit tenir compte pour progresser réellement, des limites des instruments naturels ou artificiels forgés pour découvrir les secrets de la nature ou du fonctionnement humain. 

 

   Phénoménologie de la perception, qui fait suite à La structure du comportement, qui renouvelle le problème ancien du dualisme de l'âme et du corps.  Le comportement échappe à la fois au réductionnisme mécaniste (fondée sur une physiologie des réflexes) et au volontarisme de la conscience. 

L'ouvrage est divisé en 3 parties : Le Corps, Le Monde perçu, L'Être-pour-soi et l'être-au-monde, après une Introduction qui marque l'importance de la notion de "champ phénoménal". C'est par elle, en effet, que le dualisme traditionnel a une chance d'être dépassé ; c'est en elle que la "perception" refait l'unité des théories contraires de la "sensation" et du "jugement". Largement, la psychologie dite scientifique est "réaliste", et la critique qu'on en fait "intellectualiste". Il s'agit donc, à partir de la formulation des éléments implicites dans le travail scientifique, de reprendre l'opposition du sujet et de l'objet : en substituant au premier le "corps", entendu comme "corps propre" (copropriété) c'est-à-dire non comme corps au sens de la mécanique classique, mais, bien au contraire, comme part éprouvée de l'extériorité, ou part objectivés de l'intériorité ; en préférant au second le "monde", c'est-à-dire non pas l'étendue abstraite de la géométrie, mais un lieu habité, vécu. C'est un "être au monde" qu'il faut décrire : l'analyse du corps s'achève par celle de la parole et du langage ; l'analyse du monde, par "autrui et le monde humain". Le cogito est repensé comme "projet du monde" et le monde comme "lieu des significations" ; le rapport de l'un à l'autre se traduit, en référence explicite à HEIDEGGER, dans la notion de "temporalité".

La démarche philosophique ne peut-elle être que seconde, à la fois par rapport aux sciences, et dans son obsession d'un dualisme qu'elle prétend dépasser? En quoi peut-elle même s'instituer comme discours de vérité? La Phénoménologie de la perception repoussait devant soi la question de "l'origine de la vérité". Revenant sur la "foi primordiale" qui est toujours en amont de toute "croyance" philosophique (que ce soit celle en un "modèle en soi" ou celle en un "esprit absolu"), MERLEAU-PONTY en vient à se demander si la spécificité de la philosophie, plutôt que d'élaborer une phénoménologie qui maintiendrait le primat du sujet, ne serait pas de maintenir une puissance d'étonnement. Dans ses notes posthumes (Le visible et l'invisible), l'espace et le temps apparaissent comme des "êtres à interroger", inépuisablement, et "l'interrogation comme rapport ultime à l'Être et comme organe ontologique". Dans l'oeuvre en cours, la discussion s'engage non plus seulement avec les sciences mais aussi avec d'autres modèles de rationalité tels que la dialectique (à travers HEGEL et surtout SARTRE), la phénoménologie elle-même et les pensées de l'intuition (à travers BERGSON).

Il s'agit moins de dépasser la dualité corps-modèle que de décrire "l'entrelacs - le chiasme" : une "dimension" que cherchent à traduire les notions de "visible" (de préférence à "monde") et de "chair" (de préférence à "corps"), ou encore de "parole", nouveau lieu d'une recherche que son auteur n'a pu continuer, mais que d'autres reprennent après lui, dans la même postérité critique de HUSSERL : Michel HENRY, Françoise DASTUR ou, à sa façon, Jacques DERRIDA dans La Voix et le phénomène (1967). (François TRÉMOLIÈRES, professeur de littérature française du XVIIème siècle à l'Université de Rennes 2).

 

    Le primat de l'inspiration phénoménologique dans l'oeuvre de MERLEAU-PONTY ne veut point dire que celui-ci ne prenne vis-à-vis de HUSSERL aucune distance. Il s'en faut même de beaucoup puisqu'on ne trouve chez lui ni le moi transcendant, auquel il reproche de rendre le philosophe et la philosophie oublieux de leurs origines, ni le célèbre "spectateur impartial" qui métamorphose indûment le phénoménologue en une pur regard désincarné, tourné vers la saisie des essences. Le philosophe français adhérera donc absolument au remaniement que la notion d'intentionnalité subit dans l'oeuvre de HEIDEGGER, lorsque, cessant d'être appliquée à la seule conscience, elle va devenir souci et désigner l'être même de l'être-au-monde. Cela comporte, entre autres conséquences, celle de l'inhérence radicale du cogito à une facticité dont il est et a "toujours été" inséparable, absolument. Bien plus, l'être-au-monde, substitué à la conscience, se trouve désormais investi d'une compréhension implicite de l'être, en laquelle consiste ultimement l'humanité de l'expérience, et dont cet être-au-monde est le porteur originaire. Cela revient donc à destituer définitivement la pensée théorique du monopole, voire du primat, de cette compréhension. Il est vrai que chez MERLEAU-PONTY, ces thèses n'aboutiront jamais au rejet pur et simple de la notion de sujet. C'est ce maintien du sujet, dont le statut sera pourtant profondément remanié lorsqu'on le compare à celui du sujet de l'ère classique, qui va porter MERLEAU-PONTY à une minutieuse analyse intentionnelle de la copropriété et, plus tard, de la chair ; analyse dont HEIDEGGER s'est toujours largement dispensé. (Alphonse DE WALDHENS).

Même si le philosophe français se rapproche vers la fin de son oeuvre de celle de HEIDEGGER, il reste bien loin pourtant. De la même manière, s'il s'intéresse à MARX, il ne croit pas à une philosophie qui ne tient que d'elle-même. il croit encore moins à une philosophie qui se laisserait simplement guider par les enseignements de la science, de l'économie ou de la sociologie. Politiquement, il ne croit pas que la reconnaissance de l'homme par l'homme suffit à surmonter toute aliénation et toute problématicité de l'existence. Même avec l'avènement d'une société communiste, l'histoire ne prendra pas fin : l'homme continuera toujours de se mettre en question et de mettre en question la vérité de ses perceptions et de ses réalisations. MARX du Capital ne le pensait vraisemblablement pas non plus, au contraire peut-être de ses tentations hégéliennes de jeunesse. 

     Introduisant son Vocabulaire, Pascal DUPOND, professeur de première supérieure au lycée Lakanal de Sceaux, indique que l'écrivain MERLEAU-PONTY était bien conscient lui-même de la difficulté de son oeuvre. "Car cette oeuvre, écrit-il, s'élabore en une parole "parlante" qui déconcerte son lecteur en déplaçant les écarts réglés de signification déposés dans l'univers de la culture ou dans la "parole parlée" et en l'invitant à une initiation qui est invisiblement de langue et de pensée. Cette parole neuve, dit-on parfois, substitue l'éclat de la métaphore à la rigueur austère du concept. Un tel jugement reste dans l'extériorité. Pour qui accepte d'entrer dans le travail du sens qu'elle propose, cette parole dessine avec sûreté les essences qui s'esquissent dans le recoupement de l'expérience par elle-même et elle répond à toutes les exigences de la rationalité philosophique.

Il s'agit d'une rationalité historique : elle met en oeuvre des significations héritées du passé et appelle à de nouvelles créations de sens dans le travail infini de la culture. Rationalité historique au sens où elle puise sa vitalité dans une tradition, qui ne dépasse jamais qu'en conservant : malgré la distance qui nous sépare des Grecs, Platon est "vivant parmi nous". Rationalité historique au sens où elle tente en même temps de s'égaler à la vie du présent et de faire naître la "philosophie d'aujourd'hui". Maillot-Ponty ne s'est pas dérobé à cette situation. Il intègre à son vocabulaire les notions fondamentales de l'histoire de la philosophie, comme dialectique, nature, esprit, liberté, mais il les infléchit pour en réactiver les ressources de sens et les rendre parlantes ; en outre, écrivant en français, il traduit en sa propre langue et intègre à son vocabulaire des concepts forgés dans la langue allemande de Husserl et de Heidegger ; enfin pensant que la philosophie s'appauvrit ou se répète si elle ignore le mouvement des sciences, il soumet à la réflexion leurs concepts opératoires pour clarifier leur contribution à l'ontologie aujourd'hui. La tradition, la traduction, la communication latérale des savoirs forment le métier où se tisse la langue de Merleau-Ponty."

Maurice MERLEAU-PONTY, La structure du comportement, PUF, collection quadrige, 2006 ; Le visible et l'invisible, Gallimard, 2006 ; Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945 ; Sens et non sens, Nagel, 1948 ; Les aventures de la dialectique, Gallimard, 1955 ; Eloge de la philosophie et autres essais, Gallimard, 2011 ; Humanisme et terreur, Gallimard, 1972 ; Le primat de la perception et ses conséquences philosophiques, Cynara, 1989 ; L'union de l'âme et du corps chez Malebranche, Biran et Bergson, Vrin, 1979. 

Pascal DUPOND, Merleau-Ponty, dans Vocabulaire des philosophes, Ellipses,,2002. Alphonse DE WAELHENS, Merleau-Ponty, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Une philosophie de l'ambiguité. L'existentialisme de Merleau-Ponty, Louvain, 1978. François TRÉMOLIÈRES, Phénoménologie de la perception, dans Encyclopédia Universalis, 2014. 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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