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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 07:48

  Sixième secrétaire général des Nations Unies, Boutros BOUTROS-GHALI (1922-2016), juriste, politologue, homme d'Etat et diplomate égyptien, par ailleurs francophone, suit d'abord une carrière en droit international, professeur d'Université au Caire de 1949 à 1977. Membre de la commission du droit international de 1979 à 1981, il se pose en défenseur du tiers-monde, étant ministre d'Etat égyptien des Affaires étrangère à partir de 1977 et vice-premier ministre égyptien chargé des affaires étrangères en 1991. Il prend les fonctions de secrétaire général de l'organisation internationale le 1er janvier 1992 pour un mandat de cinq ans, gr^ce notamment au soutien de l'Organisation de l'unité africaine (OUA).

  Boutros BOUTROS-GHALI propose dès son arrivée à la tête de l'ONU l'idée de "peace enforcement", soit que l'ONU devrait pouvoir imposer la paix par la force dans un pays donné au besoin en affrontant militairement ses combattants. Il crée au sein de l'organisation internationale deux nouveaux départements : le Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) et le Département des affaires politiques. Il augmente dès 1993 le nombre des troupes de l'ONU, le faisant passer à 80 000. Dès son arrivée également, il fait publier l'Agenda pour la paix, contribution importante à la doctrine de la diplomatie préventive. Ce rapport novateur vise à mieux organiser les opérations de maintien de la paix, qui en cette période de fin de guerre froide augmentent de manière exponentielle et font s'envoler le budget. Le coût des opérations de maintien de la paix passe de 320 millions de dollars en 1988 à 3,6 milliards de dollars en 1993. Cet agenda pour la paix résulte des réflexions d'une session exceptionnelle du Conseil de sécurité tenue fin janvier 1992 avec la participation des présidents BUSH, ELTSINE, MITTERRAND et du premier ministre John MAJOR, qui réfléchissent aux moyens d'utiliser le conseil e sécurité et l'ONU pour assurer la paix et la sécurité dans le monde. Parmi les propositions originales contenues dans ce rapport, il y a la collecte permanente d'informations sur la situations politique, économique et sociale des Etats membres ; un système d'alerte rapide sur les menaces contre la paix ; le déploiement préventif d'observateurs ou de forces de maintien de la paix en cas de vives tensions. Le rapport recommande que le Conseil de sécurité utilise l'article 42 de la Charte et puisse décider d'entreprendre des actions militaires en cas de besoin : cela suppose que les Etats membres mettent à disposition de l'ONU des forces armées à titre permanent. Il recommande aussi que les Etats membres fournissent des "unités d'imposition de la paix" composées de volontaires biens entrainés et placées sous l'autorité du secrétaire général. 

L'Agenda pour la paix introduit aussi le concept nouveau de "consolidation de la paix" (peacebuilding). Par un ensemble de mesures économiques et politiques, il faut apporter la possibilité d'un avenir décent à toutes les parties en présence à la fin de conflits intérieurs. C'est dire que l'ONU ne doit pas se contenter de rétablir la paix dans un pays, sur le plan militaire, mais doit ensuite accompagner ce pays, sur le long terme, vers la démocratie, en formant sa population, l'aidant à acquérir les valeurs démocratiques, à organiser des élections, etc.

Tous ces aspects novateurs, qui en fait ne font que de vouloir transposer dans la réalité ce qui existe déjà dans la Charte en vertu des chapitres VII et VIII, reviendraient à doter l'ONU d'un service de renseignement autonome, d'une armée complète, d'une force de police, de services économiques et sociaux considérables à l'échelle des pays concernés par des conflits. Mais bien vite, la reapolitik prend le dessus après l'enthousiasme immédiat d'un après guerre froide où se réconcilieraient Etats-Unis et Russie, pour plusieurs raisons : les pays du Sud craignent pour leur souveraineté, sans compter que la Chine, pourtant membre du conseil de sécurité, n'a pas été suffisamment pris en compte. Certains craignent aussi que par là, l'Occident, ne cherche à imposer ses valeurs "démocratiques". Les grandes puissances craignent que le secrétariat général, nantis de ces capacités d'action, ne prennent trop de pouvoir, face au conseil de sécurité et surtout face à l'assemblée générale. Finalement, ces deux dernières instances ont longuement discuté de l'Agenda pour la paix, mais ne l'ont pas adopté dans son ensemble. Comme à chaque fois que les pouvoirs régaliens des Etats sont en danger d'être pris en charge par une organisation internationale, les efforts pour coordonner les activités de l'ONU sur un plan militaire ou policier sont souvent mis en échec, soit théoriquement comme pour l'Agenda pour la paix, soit ou plus grave, sur le terrain comme dans certains conflits où il intervient de manière plus ou moins massive.

  En cela les échecs de la force onusienne dans la crise somalienne est exemplaire. Dans les opérations mettant en cause des milliers d'hommes (là au plus fort de l'intervention, 44 000 hommes dont 24 000 soldats américains) dans ce pays, l'ONU est confrontée aux multiples problèmes de base d'une armée en campagne : l'armée américaine se comporte comme une armée d'occupation et non de libération. Elle prend position dans le conflit en faveur de l'une des parties. Au lieu de calmer le jeu, son activité accroit le chaos et le désordre. On observe le même problème en campagne. Faute d'une autorité forte et unifiée, l'ONU se trouve confronté à des problèmes très classiques : le désordre engendre le pillage et le pillage est le fait en définitive de tous, surtout si les corps d'armée sont composés d'éléments hétéroclites. Faute d'une logistique forte, les pratiques de corruption peuvent se multiplier, de l'anodin au sordide. Dans les deux cas en Somalie et au Rwanda, l'ONU doit se retirer devant l'intensification de la guerre civile.

  En réponse aux critiques contre l'ONU générées par cette impuissance répétée, le secrétaire général gèle le budget de l'ONU et effectue une réorganisation de l'organisation. Il crée en 1995, la "Lessons Learned Unit" (unité des leçons apprises) pour répondre aux critiques des Etats-Unis. Mais cela n'empêche par la superpuissance de mettre en veto à ce qu'il ne soit pas réélu.

   Le bilan de Boutros BOUTROS-GHALI ne se mesure pas uniquement à cet échec. Car son mandat est marqué par la publication de plusieurs rapports importants. La commission sur la gouvernance mondiale publie en 1995 le rapport Our Global Neighbourhood, qui souligne l'interdépendance des Etats et appelle au renforcement de l'ONU. La "Commission sur l'intervention humanitaire et la souveraineté des Etats", établie par le Canada en 2000 dont les travaux ont été préparés bien en amont, publie en 2001 le rapport The Responsabilité to Protect. La "responsabilité de protéger" est une notion qui sera ensuite communément désignée par le sigle R2P. Cette idée recouvre l'idée que les Etats, et plus encore la communauté internationale, ont le devoir de protéger les populations et d'éviter les massacres, et que la communauté internationale a le devoir d'intervenir dans des situations de crise sir l'Etat concerné s'avère incapable de le faire (voir Chloé MAUREL, Histoire des idées des NATIONS unies, L'ONU en 20 notions, L'Harmattan, 2015).  La commission sur la sécurité humaine publie de son côté le rapport Human Security Now, qui introduit en 1994 la notion de "sécurité humaine", une conception de la sécurité : économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, communautaire, politique. Le secrétaire général publie sous sa propre responsabilité deux autres rapports importants l'Agenda pour le développement (1995) et l'Agenda pour la démocratisation (1996) qui complète son Agenda pour la paix de 1992.

    Dans la foulée de la fin de la guerre froide, l'ONU s'est engagée dans un rôle de superviseur pour la transition politique en Europe de l'Est. Mais ses avis n'ont pas été écouté et le niveau de vie a chuté dans maints pays, comme en Russie. L'ONU a donc échoué (certains disent a été fait échouer), dans ce rôle. la transition n'a pas été réellement "démocratique", de nombreux pays d'Europe de l'Est échouant à des régimes autoritaires et parfois xénophobes. Sa seule réussite est dans un rôle de coordination technique, d'harmonisation des normes techniques entre Est et Ouest de l'Europe. 

  Sous la responsabilité du secrétaire général se tient durant son mandat, une vague de grandes conférences de l'ONU. Dans les années 1990, beaucoup place leur espoir dans une revitalisation du multilatéralisme face aux grands problèmes du monde. Ces conférences rencontrent du succès et redonnent de la visibilité à l'organisation internationale : Conférence sur les enfants (1990, New York), sur l'environnement (Rio, 1992), les droits de l'homme (Vienne, 1993), la population (Le Caire, 1994), les femmes (pékin, 1995), le développement social (Copenhague, 1995), l'habitat (Istanbul, 1996), l'alimentation (Rome, 1996). Beaucoup de ces conférences accueillent des chefs d'Etat et de gouvernement, et en marge d'elles, se déroulent souvent des forums d'ONG très importants. 

  S'interrogeant sur l'efficacité de ces grandes conférences, Chloé MAUREL écrit : "Plusieurs avancées conceptuelles y sont obtenues et des engagements officiels pris. Ainsi, à la conférence de Vienne sur les droits de l'homme, les pays du Nord doivent accepter la notion de  "droit au développement". A la conférence du Caire sur la population, l'expression de "santé reproductrice" est forgée pour faire accepter au Vatican et aux pays musulmans que l'avortement soit traité comme une question relevant de la santé. Les gouvernements y reconnaissent le droit des femmes à déterminer le nombre de leurs enfants et celui des couples à utiliser les méthodes de planning familial (avec toutefois la limite qu'elles ne sont pas "contraires à la loi" de leur pays). A la conférence de Copenhague sur le développement social, les pays du Nord ont dû reconnaitre, sous la pression des pays du Sud, que les programmes d'ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales aux pays en difficulté ne prennent pas assez en compte l'éducation, la santé et les questions sociales."

  Mais, la réforme de l'ONU voulue par le secrétaire général s'est révélé beaucoup plus difficile que prévu, chose prévisible tant l'organisation est devenue une énorme bureaucratie. Le personnel lui-même relève les défauts de l'ONU, une certaine auto-censure camouflant un décalage entre des discours officiels et des réalités sur le terrain. Il se communique à l'ONU une culture étatique dans le mauvais versant, culture qui n'épargne d'ailleurs pas les grandes organisations privées internationales, qu'elles soient commerciales ou caritatives. Malgré toutes les difficultés de mises en oeuvre, Boutros BOUTROS-GHALI dirige plusieurs initiatives de réorganisation : création en 1992 du Département des affaires politiques, qui regroupe six anciens départements (affaires du Conseil de sécurité, les questions de politique spéciale, affaires de l'Assemblée générale, le désarmement et la recherche, le centre anti-apartheid), suppression de 18 postes de haut niveau. Mais ces initiatives ne sont pas perçues de la même façon par les pays membres : si aux Etats-Unis, on peut se féliciter de ces cures d'amaigrissement et on pousse à en faire davantage, maints pays pauvres du Sud considèrent que tout cela constitue un prétexte pour réduire l'activité des Nations Unies en leur faveur. C'est d'ailleurs pour cette raison que le secrétaire général se voit freiner dans ses initiatives : échec de la fermeture du l'Institut international de recherche et de formation pour l'avancement des femmes, tentative de revitalisation de la conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED)... 

  L'impopularité aux Etats-Unis de l'ONU est pour beaucoup dans l'échec de Boutros BOUTROS-GHALI à se faire réélire en 1996. Du fait de cette hostilité, relayée plus ou moins par les critiques sur la situation financière de l'organisation internationale, en Europe notamment, il est l'un des seuls secrétaires généraux de l'ONU à ne pas avoir été réélu pour un second mandat. Pour lui, les Etats-Unis voyaient d'un mauvais oeil ses réticences à approuver les bombardement de l'OTAN en Bosnie, alors que dix Etats membres du Conseil de sécurité, menés par des pays d'Afrique, promouvaient une résolution soutenant sa réélection. il évoque plus tard avec regret l'abandon de ses trois plans d'action, l'Agenda pour la paix, l'Agenda pour le développement et l'Agenda pour la démocratisation, une semaine après son départ. 

Dans deux entretiens accordés en 2005 et 2007, à Romuald SCIORA, l'ancien secrétaire général, sur le bilan à tirer des cinq ans de mandat, dit : "Je retiens que rien n'est possible si les protagonistes d'un conflit n'ont pas de volonté réelle de trouver une solution. Cela étant, nous avons réussi au Salvador ce qui était pourtant une opération difficile, ainsi qu'au Mozambique et au Cambodge. Nous avons pu mettre fin à l'apartheid en Afrique du Sud. En revanche, notre bilan est nettement plus contrasté en ex-Yougoslavie, et le Rwanda a été un échec, particulièrement sévère, qui s'est soldé par un génocide. (...) Nous avons également échoué en Angola, en Sierra Leone, ou en Somalie, où toutes les troupes se sont retirée." Sur la perception américaine d'un acte fondateur du 11 septembre, il répond qu'à ses yeux, "l'acte fondateur, c'est l'effondrement de l'Union Soviétique ; à partir de ce moment, les Etats-Unis se sont sentis porteurs d'une mission à l'échelle planétaire - un peu comme les marxistes en 1917. Selon les Américains, la paix dans le monde est liée à l'exportation du modèle de démocratie occidentale et l'écart entre le Nord et le Sud ne peut se combler qu'avec la généralisation de l'économie de marché." Sur son maitre-mot, la fracture Nord-Sud, "ce n'est pas sans raison que le fossé entre le Nord et le Sud continue de se creuser. Les Nations-Unies restent dominées par un certain européocentrisme. Beaucoup plus d'efforts ont été déployés pour la Yougoslavie que pour le Liberia par exemple. Encore aujourd'hui, des tragédies se déroulent dans l'indifférence la plus totale... Il suffit d'observer ce qui se passe au Darfour! (...) Nous vivons encore à l'échelle de l'Etat-nation où chaque pays veut défendre son pré carré et refuse de partager sa richesse avec des populations lointaines. Or, l'humanité s'est engagée dans l'ère de la mondialisation et la seule certitude aujourd'hui, c'est que les problèmes ne peuvent plus être résolus qu'à l'échelle planétaire." Sur sa vision de l'avenir de l'ONU, il pense que "les Nations Unies traversent une crise très grave, qui a commencé avec la fin de la guerre froide. Tant que durait le rideau de fer, les deux superpuissances avaient intérêt à limiter tout conflit pour qu'il ne dégénère pas en guerre mondiale. Quand l'Union Soviétique s'est retirée, il n'est resté qu'une seule super-puissance, et l'ONU s'est trouvée confrontée à une multitude de conflits sans avoir ni la capacité, ni les infrastructures nécessaires pour les gérer. Aucune conférence internationale n'a eu lieu après 1989, comme il est toujours arrivé à la suite d'un conflit. (...). Dès lors, les Etats-Unis ont utilisé les Nations Unies à la carte, dans le cadre d'une politique particulièrement unilatéraliste et le scandale du programme "Pétrole contre nourriture" n'a rien arrangé. Pour autant, je trouve très exagéré de dire que l'Organisation ne fonctionne pas. Nous ne pourrons cependant pas plus longtemps faire l'économie d'une réforme en profondeur. (...)". Il rappelle les grandes lignes de plusieurs plans de réforme : "Avec la mondialisation, les Etats perdront une partie de leur autorité mais continueront néanmoins à être les principaux sujets de la politique internationale. Après, c'est à nous de trouver des méthodes pour engager tous les acteurs dans l'élaboration des normes qui doivent réguler la globalisation. Je pense notamment aux parlementaires, aux partis politiques, aux entités régionales et aux ONG. Dans cet esprit, j'avais d'ailleurs conclu un accord avec l'Union parlementaire internationale et j'ai tenu pour la première fois des réunions avec les représentants des différentes organisations régionales." Pour en revenir aux réformes essentielles de l'ONU, sur le Conseil de sécurité, il estime "qu'aujourd'hui la conjoncture internationale est très différente de celle de 1945 et de nouvelles grandes puissances mériteraient un siège au Conseil de sécurité, tels la Chine, l'Inde, l'Union européenne, le Brésil. (...) Des réformes secondaires aussi pourraient être conçues, envisageant par exemple un Conseil, une Assemblée générale, qui ne soient pas représentatifs uniquement des Etats mais aussi d'acteurs non étatiques." Pour lui, la réforme essentielle est à penser dans le cadre "d'une troisième génération d'organisation (la première étant la Société des Nations, la deuxième les Nations Unies) au sein de laquelle les Etats seraient amenés à consacrer la même volonté politique aux affaires internationales qu'aux préoccupations internes. Pour atteindre cette mobilisation étatique il faut faire appel aussi aux acteurs non étatiques, issus de la société civile, plus proches de l'opinion publique. (...) Nous avons le devoir, en ce début du XXIème siècle, d'ouvrir nos fenêtres sur le monde et nos esprits au dialogue et au partage que nous impose notre destin commun."

 

Entretien de Boutros BOUTROS-GHALI par Romuald SCIORA, dans L'ONU dans le désordre mondial, Les éditions de l'atelier, /Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

 

PAXUS

 

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