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29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 13:37

   Le général italien Giulio DOUHET est considéré comme l'un des principaux théoriciens de la guerre aérienne. Contemporain de l'Américain William MITCHELL et du Britannique Sir Hugh TRENCHARD, il se fait l'avocat du bombardement aérien à basse altitude. C'est l'un des premiers théoriciens de la guerre aérienne et l'un des plus influents jusqu'à encore aujourd'hui. Sa vision de la guerre aérienne a un impact important sur le développement de la stratégie de l'entre-deux-guerres et notamment l'état-major des Etats-Unis, durant la seconde guerre mondiale, s'inspire de ses travaux.

    Après des études à l'Académie militaire de Modène, il étudie les sciences à l'Ecole polytechnique de Turin, et est affecté à l'état-major où il poursuit des recherches dans divers domaines de la technologie de l'automobile, de la mécanique et de la chimie. Dès les premiers vols d'aéroplanes, il perçoit ses possibilités militaires et discute déjà en 1909 de la "maitrise de l'air".

Commandant le bataillon aéronautique de l'armée italienne en 1913, il publie son premier ouvrage sur la tactique de guerre aérienne, Règles sur l'utilisation de l'aéroplane en guerre, qui n'est pas pris au sérieux par le commandement ni par le gouvernement italiens. Ses appels à constituer une aviation militaire restent sans effets et de plus, ses critiques sur la conduite de la guerre du Gouvernement lui valent la cour martiale et la prison entre 1915 et 1917. Après le désastre de la bataille de Caporetto, il est libéré mais il est trop tard pour construire une armée de l'air. Il quitte l'armée en 1918, même s'il est réhabilité et qu'on reconnait la justesse de ses analyses. 

Plutôt que de poursuivre une carrière militaire, il préfère oeuvre pour ses idées, même s'il est affecté à la commission générale de l'Aéronautique. C'est ainsi qu'il écrit son oeuvre maitresse, La Maitrise de l'Air (Il domino dell'arte) en 1921, qu'il révise pour une seconde édition en 1926, et qui est traduit dans la plupart des langues européennes au début des années 1930. En France, il sort en 1932 et fait l'objet d'un certain nombre d'études, dont l'une d'entre elle, celle de Paul VAULTHIER (1935) est préfacée par le Maréchal PÉTAIN. 

      Sur le plan de la technique aéronautique, ainsi que dans le domaine de la tactique, Giulio DOUHET est moins original que d'autres théoriciens de la guerre aérienne de cette époque, en particulier en regard des travaux de l'Américain William MITCHELL. Mais il se montre supérieur à ses contemporains dans sa perception de l'enjeu stratégique créé par l'intention de l'aéroplane. Pour lui, la dimension psychologique de la guerre est une composante essentielle des conflits armés contemporains. Mieux que n'importe quel instrument, l'aviation permet de saper le moral et la volonté de défense et de résistance des populations civiles. C'est pourquoi la guerre aérienne devient l'élément principal de toute la stratégie. L'invention de l'aéroplane représente une percée militaire - on est beaucoup dans l'entre-deux-guerres à la recherche de l'arme absolue - dont l'impact dans toute l'histoire de la guerre surpasse toutes les autres innovations. L'avion transforme toutes les données stratégiques. Qui possède la maitrise du ciel acquiert la victoire. Cette maitrise est non seulement nécessaire mais suffisante pour s'assurer la sauvegarde de son territoire. Sans elle, la défaite menace. 

La stratégie de DOUHET comprend deux phases : la maitrise des airs, puis son exploitation, une fois celle-ci obtenue. Il se montre sceptique quant à l'efficacité des systèmes de défense anti-aériens et la seule défense réside dans la maitrise des airs. Il s'ensuit que la nature de la stratégie aérienne est exclusivement offensive et devient l'instrument principal de la stratégie globale d'anéantissement qu'il préconise. Sa vision de la stratégie confond défensive et offensive, la première devenant tributaire de la seconde. Le rôle défensif de l'armée est tenu par les forces de surface dont le but est d'empêcher l'ennemi d'avancer ; les forces aériennes assurent le reste. Dans le cadre de la notion de guerre "totale" à la mode dans l'entre-deux-guerres, il donne à sa stratégie offensive l'objectif de détruire rapidement à la fois les cibles militaires et civiles. Sa guerre offensive se résume à trois objectifs :

- la paralysie au sol de la force aérienne de l'adversaire ;

- la destruction de ses centres de production aéronautiques et industriels ;

- l'anéantissement de la volonté populaire de résistance par les bombardements massifs des populations civiles.

    Au cours de la Seconde guerre mondiale, le premier objectif fut atteint - destruction d'avions au sol. L'importance attribuée par DOUHET aux bombardements des cibles industrielles ne cesse de croitre tout au long de la guerre, des deux côtés à la fois. Et cet élément fait toujours partie de la stratégie contemporaine comme en témoignent les événements de la guerre du Golfe de 1991. En revanche, les bombardements stratégiques de populations civiles semblent avoir, en pratique, provoqué des réactions inverses  celles prévues par DOUHET, et d'autres après lui.

   La tactique du combat aérien développée par DOUHET reflète sa doctrine stratégique : étant donné le caractère offensif de la guerre moderne et de l'aviation, l'avion doit être conçu en priorité pour l'attaque. Pour économiser temps, argent et énergie (pour la formation des servants des avions par exemple), l'avion de combat doit être con!u en priorité pour l'attaque. Du coup, la construire de certains types d'avions est à proscrire. DOUHET préconise, mais il est beaucoup moins suivi de nos jours sur ce point, un seul appareil polyvalent, capable de se défendre contre une attaque aérienne, de prendre en chasse l'aviation adverse et principalement de bombarder les cibles ennemies. Cela donne lieu pendant la seconde guerre mondiale à la construire par les Etats-Unis de super-forteresses très armées. Mais après 1945, les états-majors tirent d'autres conclusions de leurs analyses, ces bombardiers étant encore trop vulnérables à la chasse adverse. Conscient de l'imprécision des bombardements, DOUHET préconise des lâchers imposants de bombes causant les plus grandes destructions au sol, pour avoir des chances d'atteindre les objectifs. Mais outre les erreurs d'appréciation des distances et des ventes, et d'orientations dans les airs, faisant bombarder des cibles amies, les destructions au sol touchent plus les populations civiles que les installations stratégiques. Du coup, et surtout au vu du développement de l'arme nucléaire, cette vision des choses est progressivement abandonnée au profit de la recherche de la précision des tirs.    

       DOUHET consacre beaucoup d'énergie à convaincre les autorités civiles et militaires de la nécessité doublement, d'avoir une aviation comme arme autonome, et d'avoir ce type type d'appareil. Il est entendu par son gouvernement, sous MUSSOLINI, qui voit là une voie pour compenser la faiblesse de son armée de terre et de sa marine, mais ce dernier n'a pas le temps  ni l'énergie de mettre en oeuvre la stratégie préconisée par DOUHET. 

     En fin de compte, en ce qui concerne sa contribution pérenne à la stratégie aérienne, la grande majorité des stratégistes lui reproche après le second conflit mondial son décalage par rapport aux potentialités techniques existantes, son évaluation toute théorique des effets des bombardements, sa sous-estimation de l'efficacité de la défense aérienne,etc. L'apparition de l'arme nucléaire pourtant réévalue la vision douhétienne d'une guerre intégrale, surtotale, ne distinguant plus entre espace militaire et espace civil, et faisant reposer la dissuasion sur la capacité de frappe ai coeur des forces vives de l'adversaire (ce que DOUHET avait déjà théorisé dans un roman paru en 1919, voir la revue Etudes polémologiques, n°25-26, 1982). Les livres de DOUHET ont été beaucoup et parfois mal lus. ses prévisions ont souvent échoué. Produit de la fascination technique et du traumatisme de la première guerre mondiale, il demeure partout l'une des figures les plus symboliques du siècle, l'un des plus impressionnants prophètes de la guerre moderne. (Dominique DAVID).

     

      Dans son livre La Maitrise de l'air, on peut lire :

   "Avoir la maitrise du ciel signifie être dans une position qui permet d'empêcher l'ennemi de voler tout en en gardant soi-même la possibilité. Il existe déjà des avions pouvant transporter des charges de bombes relativement lourdes, et la construction d'un nombre suffisant de ces appareils pour la défense nationale ne demanderait pas de moyens exceptionnels. On produit déjà les éléments actifs des bombes et des projectiles, explosifs, incendiaires et gaz toxiques. Il est aisé d'organiser une flotte aérienne capable de lâcher des centaines de bombes de ce type. De ce fait, la force de frappe et l'amplitude des offensives aériennes, considérées du point de vue de leur importance soit matérielle, soit morale, sont beaucoup plus efficaces que celles de toute autre offensive connue aujourd'hui.

Un pays qui a la maitrise du ciel est en mesure de protéger son propre territoire d'une attaque aérienne de l'ennemi et même de mettre un terme à ses actions annexes en appui de ses opérations sur mer et sur terre, le laissant dans l'incapacité de faire quoi que ce soit d'important. De telles actions offensives peuvent non seulement couper de leur base opérationnelle l'armée de terre et la marine d'un adversaire, mais elles peuvent également bombarder l'intérieur du pays ennemi en y faisant des ravages capables de ruiner la résistance physique et morale de la population.

Tout cela est possible, non pas dans un avenir lointain, mais d'ores et déjà. Et le fait que cette possibilité existe revient à faire savoir à qui veut l'entendre qu'avoir la maitrise du ciel, c'est avoir la victoire. Sans cette maitrise, c'est la défaite qui menace, et les termes qu'il plaira au vainqueur d'imposer.

Il y a douze ans, lorsque les premiers aéroplanes ont fait leurs premiers sauts de puce au-dessus des champs - c'est à peine si aujourd'hui on pourrait appeler cela voler -, j'ai commencé à souligner l'importance de la maîtrise du ciel. Depuis cette époque, j'ai fait ce que j'ai pu pour attirer l'attention sur cette nouvelle forme de guerre. j'ai annoncé que l'aéroplane serait le frère cadet de l'armée de terre et de la marine. J'ai annoncé qu'un jour viendrait où des milliers d'avions militaires sillonneraient les cieux sous l'autorité d'un ministère de l'Air. J'ai annoncé que le dirigeable et autres appareils plus légers que l'air disparaitraient devant la supériorité de l'avion. Et tout ce que j'ai prédit depuis 1909 s'est réalisé. (...)

Voici ce que j'ai à dire : dans les préparatifs de défense nationale, nous devons suivre une voie totalement nouvelle parce que la nature des guerres à venir sera entièrement différente de celle des guerres de jadis. S'accrocher au passé ne nous enseignera donc rien d'utile pour l'avenir, car cet avenir sera radicalement différent de tout ce qui s'est produit précédemment, et il faut l'aborder sous un nouvel angle." Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN.

 

Giulio DOUHET, La Maitrise de l'air, Rome, 1921. Edition française en 2007, traduction de Jean ROMEYER ; La guerre de l'air, Editions du Journal des Ailes, 1932 ; 

Extrait de La Maitrise de l'air, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Des origines au nucléaire, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Dominique DAVID, Giulio Douhet, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, éditions Perrin, tempus, 2016. Edward WARNER, Douhet, Mitchell, Severski : les théories de la guerre aérienne, Sous la direction de Edward Mead Earle, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, Flammarion, 1980, 1987. Les thèses du Général Douhet et la doctrine française, Stratégique, 1996.

     

 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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