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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 13:58

   La philosophe américaine Judith BUTLER, professeure à l'Université Berkeley depuis 1993, développe une thématique importante dans le champ de la littérature féministe. Ecrivant dans le sillage de la French Theory, parfois corrigée par ses relations directes avec le monde intellectuel européen, elle réfléchit sur la vulnérabilité, sur l'ambivalence du sujet en tant que soumis à un pouvoir et produit par cette soumission même. Sa théorisation de la "performativité du genre", à partir du triple héritage de la théorie austinienne (de John Langshaw AUSTIN) des actes de langage, du féminisme français et de la déconstruction constitue un apport majeur dans le champ des études féministes et queer. C'est à partir des événements du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, que ses écrits traitent - de la guerre, du deuil et des figures de la dépossession comme le prisonnier extra)juridique ou le réfugié. Critique envers la politique étrangère de son pays, elle intervient publiquement sur des questions politiques contemporaines, comme celle des droits des homosexuels et, plus récemment, sur le conflit israélo-palestinien. Elle se situe sur ce dernier comme anti-sioniste (l'enfermement des Juifs dans un Etat est une erreur de premier plan) au nom d'une identité juive diastolique, valorisant l'accueil et la "non appartenance". D'une manière plus générale, elle écrit (et agit d'ailleurs) contre toute forme de violence et développe une éthique - non-violente - de la relationalité. 

    Son oeuvre est née et s'est développée sur le fil de la question du genre (Gender Trouble, 1990). La formulation de cette question telle qu'elle l'avant d'abord rencontrée dans la pensée féministe lui a semblé insuffisante. Pour elle, en effet, celle-ci conteste à juste titre les déterminations sociales et culturelles dont ont été affectés les individus en raison de leur sexe, ainsi que les places auxquelles ils/elles ont été assignées dans le cadre de rapports de pouvoir. Elle n'interroge cependant pas la réalité du genre en tant que telle, et contribue même à la recalcifier dans sa forme séculaire. L'analyse critique butlérienne porte en effet non sur les effets socio-économiques ou symboliques de la bicatégorisation sexuée mais sur cette bicatégorisation elle-même, et ultimement sur le caractère déterminant conféré à une différence organique. (Françoise COLLIN). C'est une réflexion sur une dialectique des sexualités, liée à la question du pouvoir qu'elle continue de développer.

     Si la lecture de certains de ses livres est difficile - un style ardu d'écriture amplifié dans la traduction en Français - c'est en partie dû à la volonté de l'auteure de promouvoir une manière différente de parler. Il n'est pas certain que l'abus de néologisme et de création de vocabulaire différent militent en faveur des thèses défendues. Sur le fond, un certain déni de réalités physiologiques et physiques est critiqué au sein même du féminisme. La théorie de la construction sociale des différences sexuelles pourrait sans doute être plus convaincante si ce déni ne transparaissait par trop dans son argumentation. Comme souvent par ailleurs, la critique sociale, sociologique et psychologique de cette construction sociale a bien plus de force lorsqu'elle s'ancre dans le quotidien ou dans l'analyse de situations ou d'événements, que lorsqu'elle s'aventure dans les aspects biologiques. 

    Trouble dans le genre (1990) est le livre qui fait connaitre Judith BUTLER. Elle y propose pour la première fois ses analyses du caractère performatif du genre. Objets d'interprétations et de réappropriations diverses et variées, voire contradictoire, les analyses de cet ouvrage sont reprises par l'auteure même plus tard, dans Ces corps qui comptent (1993), notamment pour lever certaines ambiguïtés (interprétation volontariste de sa théories de la "performativité du genre" et pour répondre aux critiques soulevées. Elle y développe des analyses vigoureuses et originales sur la matérialité du corps dans une perspective constructiviste. Même si certains militants que considèrent là un certain recul.

    Dans Le Pouvoir des mots ; politique du performatif (1997), Judith BUTLER traite de débats autour du pouvoir des morts et leurs portées : socioculturelle, politique, juridique et psychologique. Elle y interroge les discours de haine homophobes, racistes ou sexistes, la pornographie et la censure. Elle y propose les grandes lignes d'une théorie de la "puissance d'agir" linguistique, de politique de la résignation. Elle opère une critique des tentatives d'imposer une police des discours (en tant que répression juridique de ces discours). Nombre d'auteurs s'inspire de sa réflexion sur l'agency (l'"agence" individuelle ou collective, autrement dit la "capacité d'agir" (Cynthia KRAUS) ou encore la "puissance d'agir" (Charlotte NORDMAN et Jérôme VIDAL, inspirée de la "potinait agenda" spinoziste) ou même "l'agressivité" (traduction d'"agency" que l'on retrouve dans des textes de linguistique, psychologie cognitive et théorie de l'action...).

   Dans Vie précaire ; les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001 (2004), elle réfléchit sur les transformations de la souveraineté et sur les conditions du maintien d'un sphère publique critique après ces attentats terroristes. Elle veut s'inscrire dans le droit fil des préoccupations qui animent dans son oeuvre depuis Trouble dans le genre, sur la question de la vulnérabilité et de la viabilité de la vie, sur la définition normative de l'humain, sur le deuil et la mélancolie comme constitutifs des sujets.

     Humain, Inhumain ; le travail critique des normes  (2004) possède un caractère autobiographique. Il s'agit d'un recueil d'entretiens inédits de 1994 à 2004, sorte de synthèse qui couvre l'ensemble de son travail. On ne peut que conseiller cet ouvrage comme introduction à son oeuvre, manière d'éviter certaines interprétations récurrentes, notamment sur la matérialité du corps... Ce qui permet aussi de passer sans doute un peu vite sur certains développements des livres précédents qui prêtent bien trop facilement à de telles interprétations... 

       Défaire le genre (2004) est ancré sur l'actualité politique immédiate du genre et de la sexualité. Judith BULTLER se montre plus convaincante qu'avant sur la double perspective, théorique et pratique de déconstruction du genre. Son objectif est bien de contribuer à défaire l'emprise des formes de normalisation violentes dont il est le vecteur.

    L'État global (2007) est issue du dialogue entre les féministes Gayatri Chakravorty Spiral et Judith BUTLER sur ce que les philosophes contemporains peuvent dire sur le phénomène des migrations (permanentes, dues à un faisceau de raisons économiques, culturelles, militaires et/ou climatiques) qui concerne autant les Palestiniens que les pays de l'Union Européennes. Elles soulèvent des questions de plus en plus pressantes de nos jours autour du sentiment d'appartenance à une nation ou une culture précises, sur l'identité réelle des détenteurs du pouvoir aujourd'hui, et sur la possibilité d'avoir toujours le droit d'avoir des droits, et enfin... de la signification du fait de chanter l'hymne américain en espagnol. Elles s'interrogent aussi sur le rôle de l'Etat qui se transforme de plus en plus en lieu transitoire, temporaire, et qui se compose des habitants qui sont de plus en plus apatrides...

    Dans Rassemblement (2016), elle décrit comment les personnes dont les droits fondamentaux ne sont pas assurés, deviennent visibles lorsque les corps sont rassemblés sur une place publique, en Egypte, en France et aux Etats-Unis.

   Judith BUTLER en élargissant le champ de ses réflexions et en approfondissant les problématiques des sexualités dans les dynamiques de pouvoir, dessine peu à peu une réflexion sur la non-violence, en tant que projet éthique, opérateur critique et pratique corporelle...

     Mylène BOTBOL-BAUM, professeur de philosophie et bioéthique à l'Université Catholique du Louvain, présente ce parcours : "De quoii s'agit-il en effet? Au plan philosophique, la violence revoir à une ontologie pétrifiée ou pétrifiante, c'est-à-dire à un processus qui entend retirer aux sujets sociaux leur historicité, leur diversité, leur part de complexité aussi, pour les ramener à des "catégorie d'être", les inscrire dans des états pré-sociaux dont ls ne pourront jamais sortir. Parallèlement à l'émergence d'idéologies destructrices, en complément de la sophistication perverse avec laquelle les crimes de masse sont généralement perpétrés, cette "ontologisation du social" apparait comme une condition nécessaire à l'émergence de violences multiples. En termes simples, cela signifie que les processus destructeurs ont besoin de faire référence à des catégories figées, déliées de tout rapport aux autres et à la société, pour justifier leur marginalisation, voire leur éradication. Ce fut, de façon paradigmatique, le cas des Juifs d'Europe au XXème siècle, expérience qui constitue l'ancrage biographique de la réflexion de Judith Butler. Mais de nombreuses expériences pourraient être relatées. Une telle approche permet d'ailleurs d'éviter de sélectionner par avance les violences légitimes et les violences illégitimes, en fonction de la gravité des actes ou du nombre de victimes, mais aussi des structures politiques qui les soutiennent ou des intérêts économiques qu'elles servent.

Cette démarche permet alors d'aborder le problème de la violence dans sa globalité, y compris - ou surtout - lorsque ses expressions semblent phénoménologiquement très disparates. A chaque fois, ce sont les cadres normatifs à travers lesquels les situations violentes parviennent jusqu'à nous qu'il est possible de mettre en question. En même temps, ces cadres s'appliquent à une extraordinaire diversité de situations, de personnes et de groupes. Ils permettent de s'intéresser autant aux violences envers les femmes ou les minorités sexuelles qu'à celles exercées à l'encontre de groupes culturels, ethniques ou religieux, sans oublier les formes multiples de discriminations qui rythment la vie sociale ordinaire. Ils visent autant les groupes armés que les acteurs dominants, autant les Etats que les groupements privés (corporations). Ce qui compte à chaque fous est moins l'expression particulière de telle ou telle violence (...) que les processus sur lesquels cette violence s'appuie - ce que l'on pourrait appeler sa généalogie. "Défaire" suppose de s'attaquer aux processus qu'une telle généalogie mobilise, à commencer par cette "ontologisation du social" qui opère à l'intérieur de toutes les sociétés, en particulier les sociétés occidentales. L'expérience des minorités sexuelles fonctionne ici comme une métaphore : à travers elle, c'est une architecture générale de la vie sociale qui se met en place, dont la corporéité est le théâtre principal.

On mesure, au regard d'une telle situation, l'ampleur de la tâche qui est celle de la non-violence. Celle-ci ne consiste pas seulement à "résister à mains nues" : à travers elle, se met en place une nouvelle impulsion philosophique, sous la forme d'une "éthique de la relationalité". Pour Butler, une telle éthique est inspirée par une lecture féministe d'Emmanuel Levinas mais aussi, plus largement, par une lecture critique des grands textes de la tradition philosophique. Son livre Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme (2013) invite à rompre avec la violence, sous une double modalité : celle d'une ontologie pétrifiée et pétrifiante, mais aussi celle qui verrait dans la violence la seule réponse possible permettant de déjouer une telle ontologie - stratégie qui fut la marque du marxisme historique, qu'Etienne Balibar désigne sous le terme de "contre-violence". A "l'ontologisation du social", il ne s'agit pas d'opposer une dogmatique de la force, une posture virile du dépassement des contradictions, mais une nouvelle "ontologie sociale ou relationnelle". 

Cette ontologie est avant tout un défi à la pensée statique. Judith Butler demande alors à son lecteur de penser avec elle l'impossible, en se situant au-delà de l'identité de la nation, en définissant l'altérité comme interruption de l'identité. Elle lui demande d'oser penser avec elle les fondations contingentes de la violence comme destin, mais aussi la perspective d'un universel ouvert, permettant la resignification du sujet face aux conséquences violentes du nihilisme. Sa critique du sujet est donc une critique du sujet stable, figé : un sujet qui, en même temps, repousserait constamment les limites de sa fragilité, renierait les dépendances qui le font advenir à lui-même. Ses textes sont, en ce sens, un défi à toute dora sur l'autonomie, la surjection et la normativité. Avec elle, ces notions sont délocalisées, arrachées aux discours politiques ambiants. Car la non-violence est tout sauf le signe de l'inaction. Elle désigne un combat social et politique ou, plus exactement, un certain type de combat : celui qui entend résister à la violence sous toutes ses formes, en consentant à la vulnérabilité de l'être-au-monde. Son travail met donc au défi la vulnérabilité de son lecteur face à la séduction de la belle âme, laquelle est inadéquatement traduite par Heidegger comme une destinée romantique visant "l'être pour la mort", alors qu'elle est déconstruite par la notion de non-violence par Levinas. Celui-ci est en effet conscient du fait que la dénonciation de la violence risque elle-même de se retourner en violence et en arrogance : à ses yeux, la guerre contre la guerre perpétue la guerre en se libérant de toute mauvaise conscience...

Pour Butler, la notion de violence nécessite d'être entièrement repensée, à travers une réflexion sur la "passivité" ou sur ce que Walter Benjamin appelait l'"interruption". Sans cette réflexion, dit Levinas, la résistance non-violente est en danger de devenir un amoralisme qui superficiellement nie les symptômes de la violence (Totalité et infini) (...). A partir de telles références, Butler retourne la destinée de "être pour la mort" en viabilité, en capacité de s'arracher de l'ancrage dans l'ontologie universelle de la raison à partir des ressources que sont le féminisme, le post-structuralisme, le marxisme, etc. Toutes ces étiquettes confortables sont néanmoins dissoutes à travers une stratégie de resignification des limites de la violence, tout autant que des limites de la non-violence.

Cette herméneutique est extrêmement puissance, séduisante pour certains mais très intrusive pour ceux qui restent attachés à des constructions narratives rigides. La résistance à la violence est donc un thème central de l'oeuvre de Judith Butler - depuis la politique normative du genre qui inclut la violence des rôles sociaux à une époque où les subjectivité étaient politisées, jusqu'à la critique de "l'état de guerre", qui, aujourd'hui, s'immisce dans le quotidien des sociétés occidentales. Des sociétés marquées par la défiance à l'égard de "l'autre", le renforcement des inégalités ou des discriminations, mais aussi l'expulsion hors du champ de la conscience critique du problème de la légitimité d'interventions militaires sur des théâtres d'opérations "extérieurs". Cette extériorité géographique cache un refoulé psychique : comme le montre très bien Butler dans ce qui fait une vie, l'époque contemporaine ne parvient plus à problématiser ces opérations qui semblent aller de soi. Elle semble ne plus avoir les ressources nécessaires pour critiquer l'existence de frontières arbitraires à l'expression du chagrin. 

Mais la non-violence - et Butler insiste beaucoup là-dessus - ne se réduit pas à un pur acte de pensée. Elle est avant tout une pratique corporéisée, une mise en jeu de la copropriété du sujet face à la désincarnation des pouvoirs. Le projet philosophique qui la porte n'a de sens qu'en raison de cette spécificité pratique. Or, celle-ci questionne directement la "passivité" associée généralement à la non-violence décrite en termes légaux. En réponse au pouvoir souverain de la loi qui vise à justifier la violence policière ou la violence d'Etat, la non-violence resignifie la problématique de l'agir commun, en le situant dans un face-à-face corporel avec les puissances qui oppriment. En adoptant la manière dont Gandhi propose une alternative à la gouvernance violente, à travers les termes d'une "inaction concertée" qui "expose un soi incarné" capable avec les autres de solidarité dans la défiance, la philosophe américaine inscrit la non-violence dans l'histoire longue des mouvements de défense des droits civiques, tout en étant attentive aux formes corporelles qu'elle parvient à prendre dans les temps présents.

Cette approche lui permet de relier Arendt et Benjamin, pour questionner l'inéluctabilité de la violence monopolisée et légitimée par l'Etat, qui entend faire de la violence un destin. Dans ce dispositif, toute critique de la violence est interprétée comme... violence. Comment l'expliquer? Pour elle, ce détournement renvoie au fait que la non-violence interrompt la validité du contrat social de l'échange de la liberté contre la sécurité, qui se confond avec la violence légitime en place. La violence épidémique se prolonge alors par des exclusions pratiques, qui intensifient le cycle initial. "Défaire" suppose de s'attaquer à l'ensemble de ce processus. En raison même de l'originalité de la non-violence - projet éthique, opérateur critique et pratique corporelle -, une approcher interdisciplinaire de ces questions est nécessaire. (...)."

 

Judith BUTLER, Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Editions Amsterdam, 2004 ; Humain, Inhumain. Le Travail critique des normes. Entretiens, Editions Amsterdam, 2005 ; Trouble dans le genre. pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2005 ; L'Etat global, avec Gayatri Chakravorty SPIVAK, Payot et Rivages, 2007 ; Ce qui fait une vie, Zone/La Découverte, 2010 : Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme, Fayard, 2013 ; Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Fayard, 2016.

Françoise COLLIN, Judith Butler, dans Encyclopedia Universalis, 2004. Sous la direction de Mylène BOTHOL-BAUM, Judith Butler, du genre à la non-violence, éditions nouvelles cécile defaut, 2017.

     

     

 

  

 

 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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