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25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 12:34

  La stratégie aérienne, depuis l'apparition d'appareils qui ne volaient que quelques centaines de mètre, met un temps relativement long pour s'imposer, avec des accélérations notables pendant les deux guerre mondiales. Même s'il n'existe pas d'histoire de la pensée aérienne, les mêmes noms revenant dans presque tous les ouvrages de stratégie, on peut, comme Hervé COUTEAU-BÉGARIE, tenter de repérer les étapes essentielles - et les stratégistes correspondant - en s'appuyant de la même manière sur la seule anthologie remarquable existante à ce jour, The impact of Air Power National Security and World Politics, d'Eugene EMME (Princeton, Van Nostrand, 1959). 

   Le concept de puissance aérienne est resté longtemps intermittent et n'a pas été théorisé tout de suite de manière satisfaisante (et encore aujourd'hui...). 

Dès les premières années du XXème siècle, Clément ADER énonce le dogme repris par tous ses successeurs : "Sera maitre du Monde celui qui sera maître de l'Air". Il fonde une pensée caractérisée par une volonté impérialiste et dogmatique. Au-delà des différences nationales, des multiples approches individuelles, la majorité des auteurs partagent la conviction qu'elle est appelée à supplanter les dimensions traditionnelles, terrestre et navale. Aux réactions indignées des théoriciens et praticiens de l'armée de terre et de la marine répondent des outrances des prophètes de l'aviation et vice-versa... Au sein même de l'armée de l'air qui se fraie un chemin à travers les expériences guerrières existe également, notamment dans la RAF britannique des opinions diverses et tranchées : pour ou conte l'indépendance de l'armée de l'air dans les années 20, pour ou contre le bombardement stratégique dans les années 1930-1940, pour le bombardier ou le missile dans les années 50... En fait, on chercherait en vain, parmi les fondateurs, un seul théoricien d'envergure. Même l'auteur qui devient une référence, DOUHET, avec son livre Il domino dell'aria (1921), ne soutient pas la comparaison avec CLAUSEWITZ. 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE expose les caractéristiques spécifiques de l'instrument aérien, qui influent fortement sur le type de stratégie développé.

"Si (...) la pensée aérienne est fille de la pensée navale, elle est dominée par un lien encore plus fort entre le matériel et l'emploi de sorte que la stratégie découle, pour la plus grande part, de choix tactiques préalables : un chasseur n'est pas apte au bombardement à grande distance et un bombardier n'a aucune utilité dans la défense aérienne. La définition du matériel est donc prépondérante. Qu'elle commande la stratégie ou que celle-ci soit déterminée par elle, le résultat est le même : il est très difficile de concevoir une stratégie aérienne théorique.

Pour autant, il ne faudrait pas en conclure que la pensée aérienne soit exclusivement technique. Les penseurs allemands ont mis au premier plan, dans les années 30, les problèmes d'organisation et de doctrine en partant de l'idée, qui s'est finalement révélée fausse, d'une relative équivalence technique des matériels des différentes nations. Cette négligence du facteur technique s'est payée très cher à partir de 1942, lorsque la supériorité doctrinale et tactique de la Luftwaffe n'a plus prévalu face à la supériorité matérielle des avions alliés. A partir des années 1960, on a vu l'émergence d'une pensée aérienne se voulant résolument historique : la plupart des auteurs récents s'efforcent d'illustrer leurs thèses par références aux enseignements de la Seconde guerre mondiale ou des guerres de Corée et du Viet-Nam. Le colonel Warden a construit un modèle qui combine les enseignements de l'histoire, l'analyse systémique et une parfaite connaissance des moyens contemporains, sa méthode est synthétique. Robert Pape se rapproche (sans y accéder vraiment) de la méthode philosophique dans son analyse du bombardement stratégique organisée autour du concept de coercition. De sorte que la pensée aérienne offre aujourd'hui une palette qui recouvre la plupart des catégories (...) identifiées à propos de la stratégie générale. Seule absente, la méthode culturaliste n'a pas trouvé d'application d'une certaine ampleur, mais elle ne serait pas dépourvue d'objet. Il suffit de citer le superbe essai de Horst Boog sur le commandement de la Lufwaffe de 1933 à 1945 (1979), (mais il s'agit d'une analyse historique, non stratégique) ou de songer au général Fogleman décrivant les Etats-Unis comme une "nation aérospatiale", du fait de leur immensité, de leur isolement et de leur attirance pour la technique, ou aux réactions britanniques face au danger aérien durant l'entre-deux-guerres."

Notre auteur dresse un tableau, indicatif et non exclusif, des théoriciens en la matière :

- Méthode historique : Tony MASON (RAF Officer), né en 1932, Michel FORGET, auteur de Puissance aérienne et stratégies (Economica, 2001).

- Méthode réaliste, Billy MITCHELL (1879-1936), pionnier de l'aviation américaine, Alexander de SEVERSKY (1894-1974), pionnier de l'aviation militaire russe, Camille  ROUGERON (1893-1980).

- Méthode rationnelle-scientifique, Giulio DOUHET (1869-1930), général italien, théoricien de la guerre aérienne.

- Méthode géographique : RENNER, JONNES.

- Méthode culturaliste : Horst BOOG (1928-2016), historien allemand spécialiste de la seconde guerre mondiale.

- Méthode Synthétique : John WARDEN, né en 1943, colonel américain spécialiste des questions stratégique au Pentagone.

- Méthode philosophique : Richard BOYD, né en 1942, spécialiste de la philosophie des sciences.

  Figurent parmi les auteurs de l'émergence d'une stratégie aérienne (voir Jules DUHEM, Histoire de l'arme aérienne avant le moteur, Nouvelles Éditions Latines, 1964), de manière lointaine le lieutenant Prussien Pilâtre de ROZIERS (La machine volante récemment découverte par Messieurs Montgolfier, 1784) ainsi que le Napolitain Antonio COSTA (Saggio sull'aeronautica, 1837).

Clément ADER, constructeur de l'Avion, écrit une série articles qui composent un livre prophétique, L'Aviation militaire dans les années 1900-1905. Pionnier de l'arme aérienne, il n'en est pas le seul : le major britannique JD FULLERTON qui lance le concept de maitrise de l'air, l'ingénieur Frederik MANCHESTER, qui annonce dès 1908 que la maitrise de l'air deviendra bientôt le complément obligé de la maitrise des mers.

D'autres auteurs ensuite accompagnent la naissance de l'arme aérienne, dans l'hostilité puis la bienveillance, première guerre mondiale oblige. La chasse s'organise en 1915, les doctrines d'emploi se forgent en 1916 pendant que s'organise l'appui au sol. Le bombardement stratégique sur les arrières apparait dès 1915 et se développe à partir de 1917. Le colonel TRENCHARD , le major TIVERTON en Grande Bretagne, le major Edgar S GORREL aux Etats-Unis se livrent à la bataille pour donner à l'arme aérienne une importance accrue. C'est en  premier en Grande Bretagne que l'arme aérienne (1918, naissance de la Royal Air Force) devient une armée à part entière. 

       Les pères fondateurs de l'affirmation de la stratégie aérienne, juste après la première guerre mondiale doivent batailler dûrement contre de hiérarchies réticentes. Le général italien DOUHET, le lord anglais TRENCHARD, le général américain Billy MITCHELL, des auteurs russes encore à découvrir participent à un mouvement largement polycentrique. 

Deux écoles s'affrontent : partisans et adversaires d'une stratégie générale dominée par l'arme aérienne luttent à la fois dans les cabinets ministériels, les arcanes des commandements militaires et dans l'opinion publique. Le débat prend souvent une tournure acérée, avec parfois la mise à la retraite dorée, sinon plus (MITCHELL, DOUHET) des adversaires de l'establishment d'alors. Mais on trouve des partisans de l'arme aérienne aux arguments moins tranchés et moins simplistes un peu partout. Ainsi, Amedeo MECOZZI, très critique à l'encontre de DOUHET : à travers de nombreux articles, il affirme que l'aviation sous être toujours décisive, peut être prédominante. De plus, parmi les partisans de l'aviation, les débats opposent les perspectives du bombardement stratégique à celles de la participation directe à la bataille. Dans le premier cas, on considère qu'elle rend caduc les concepts d'emploi des armes traditionnelles, dans le second, elle collabore avec elles. Ces débats perdurent tout au long des années 1920 et 1930. 

   La consolidation de la stratégie aérienne vient en Grande Bretagne surtout dans un contexte littéraire apocalyptique sur les destructions causées par les aéronefs (CHARLTON, War from the Air, 1935, par exemple). Rares sont les esprits qui ne s'emballent pas : Liddel HART conserve de la mesure, expliquant l'accroissement de la puissance de feu que recèle l'aviation (When Britain goes to War, 1935). Le gouvernement est obnubilé par la menace d'une attaque (française!) et tente d'obtenir la mise hors-la-loi du bombardement. On songe comme James M SPAIGHT (An International Air Force, 1932) a faire de l'aviation un instrument de dissuasion, renouant avec un certain esprit qui avait concerné en son temps l'invention et le développement de la dynamite... 

En France dans les années 1920, la question centrale est celle de l'indépendance de l'armée de l'air, mais là aussi les débats opposent partisans du bombardement et tenant de l'aviation de coopération. Les uns s'appuient sur DOUHET, les autres, majoritaires soit font de l'aviation une force coopérant avec les autres armes, soit la reléguant dans un rôle secondaire, cette dernière opinion étant celle de stratégistes éclairés (qui affirment le primat de l'armée de terre) comme le général ALLÉHAUT (Être prêt, 1935) ou même le Colonel De GAULLE (Vers l'armée de métier, 1934). Tous les auteurs sont nombreux mais de second plan. Sauf l'ingénieur de marine Camille ROUGERON, vers la fin des années 1930 (L'Aviation de bombardement, 1936). La guerre d'Espagne relance les débats, notamment avec, du même auteur, Le Enseignements aériens de la guerre d'Espagne (1939). La création de l'Ecole de Guerre aérienne et du Centre des Hautes Ecoles Aériennes n'intervient qu'en 1936, toujours sous pression du "lobby" de l'armée de terre. 

Même état de réflexion en Allemagne, alors même que le programme secret de réarmement prend en compte à la fin des années 1930, un surdéveloppement de l'aviation. La production d'armement aérien n'est pas soutenue par une réflexion théorique à la hauteur, ce qui en dit long sur la puissance du complexe militaro-industriel (aidée en cela par les firmes américaines...) dans un Etat pourtant officiellement bridé par le Traité de Versailles. Robert KNAUSS (pseudonyme Major HELDERS), le "Douhet allemand" ne laisse pas une grande trace dans la théorie aérienne (Luftkrie 1936, 1932). La mort prématurée du général VEWER, premier chef d'état-major de la Luftwaffe accélère la désaffection à l'égard de l'aviation à grand rayon d'action au profit d'une conception d'appui aérien au moyens terrestres. En ricochet si l'on peut dire, cela favorise la conception du couple char-avion dans la "guerre éclair". 

Les débats soviétiques, qui se centrent dans les années trente sur le bombardement à longue distance, sont alimentés par Alexandr LAPCHINSKY, auteur d'une oeuvre abondante d'une part et les partisans d'une vision douhettiste (Général KHRIPINE) d'autre part. Les purges staliniennes, là comme ailleurs dans la société soviétique, laminent ce débat, liquidant autant les partisans d'un camp que de l'autre. La persistance toutefois d'un courant partisan du bombardement stratégique (Major IVONOV) permet le développement d'un aviation à grand rayon d'action en 1942, qui demeure toutefois peu active.

L'élaboration d'une doctrine aux Etats-Unis suit également les méandres de ce jeu à trois Adversaires de l'Aviation/Partisans du Bombardement/Partisans de l'appui au sol) (campagnes de MITCHELL), avant un véritable partage, au sein de l'administration américaine (accord MacARTHUR/PRATT) entre l'aviation de l'armée et l'aviation de la marine en 1931. Mais cela n'empêche pas la constitution, notamment à l'Air Corps Tactical School, d'un modèle scientifique du bombardement stratégique. Le déroulement des opérations de la seconde guerre mondiale accélère la prise en considération d'un tel modèle.

D'ailleurs, ces mêmes opérations suscitent dans de nombreux pays à la fois un débat théorique et un développement rapide de l'aviation, alors qu'en contraste la théorie et la pratique maritime n'évoluent presque pas. La pensée aérienne continue donc son développement, dont le plus éclatant exemple est probablement le major Alexander de SEVERSKY, russe émigré aux Etats-Unis. Son livre Victory through Air Power, de 1942 connait un immense succès public. Son effort est soutenu par une myriade d'auteurs secondaires qui vulgarisent les thèses de DOUHET. Cyril C CALDWELL, propagandiste de l'Air Power (Air Power and Total War, 1943) répète que la puissance aérienne est décisive, sans être exclusive. Même si ses adversaires mettent en doute l'efficacité des bombardements aériens et si d'autres encore perçoivent la nécessité, comme Maurice J B DAVY de ne pas mettre aux mains de certains pays cette force aérienne et de placer cette forme sous contrôle international (Air Power and Civilization, 1942).

     Après la seconde guerre mondiale, le triomphe des tenants du bombardement stratégique est avéré dans les faits et les années 1945-1954 sont dominées par la réflexion autour de l'Air Power stratégique nucléaire. En fait, les débats prometteurs son orientés surtout par la recherche de la primauté nucléaire (pas seulement aérienne...) et en fin de compte à partir du milieu des années 1950, les progrès fantastiques des matériels ne s'accompagnent pas véritablement de l'effort de réflexion correspondant. On assiste même à un déclin de la pensée stratégique aérienne, qui n'est pas sans conséquence sur la définition des matériels (hésitations des états-majors).

   Ce n'est que dans les années 1980 qu'on assiste à un renouveau de la réflexion, résultat direct du déclin du nucléaire, qui oblige à penser simultanément la dissuasion et l'action, selon des modalités de plus en plus diversifiées. Les guerres du Golfe, vu les difficultés du maniement de la force aérienne et du Kosovo, vu la médiocrité des campagnes aériennes, obligent à repenser toute la stratégie aérienne. La glorification du "tout aérien", poussée par une puissance industrie aérienne, est remise en question. Les logiques industrielles et financières semblent ne pas correspondre aux logiques proprement militaires dans l'esprit de beaucoup de stratégistes. 

 

    Patrick FACON analyse dans le même esprit les limites et la réhabilitation très relative de la guerre aérienne stratégique. "Force est de la constater : aucun exemple dans l'histoire du XXème siècle n'offre l'illustration concrète d'une guerre qui aurait été gagnée par le recours à la seule puissance aérienne stratégique, telle que la conçoivent les douhétiens. Les théories de Douhet ou de Mitchell n'ont pu être vérifiées ni pendant la Seconde Guerre mondiale, ni à l'occasion des conflits coréen ou vietnamien. Pis encore, des voix nombreuses et influentes se son élevées pour dénoncer les méfaits de la guerre aérienne stratégique - à l'origine de la destruction de la civilisation - et, partant, cause possible d'un phénomène révolutionnaire. La guerre aérienne stratégique semble, par ailleurs, avoir à ce point obsédé les aviateurs qu'ils en ont oublié le rôle fondamental dont peuvent se prévaloir les armées de l'air dans l'appui des forces de surface ou le missions de défense aérienne - la doctrine de l'aviation de chasse a été ainsi clairement énoncée par Claire Lee Chennault aux Etats-Unis, au début des années 1930.

Aussi le bombardement stratégique a-t-il longtemps souffert du discrédit dans lequel l'ont amené les excès des épigones de Douhet. Ce phénomène se prolonge sans interruption jusqu'à la fin des années 1980 pour s'estomper avec la guerre du Golfe qui amène un renouveau épistémologique et théorique."

Figurent parmi les promoteurs de cette remise en question des penseurs en même temps que des praticiens, comme le colonel américain John WARDEN III. C'est l'un des planificateurs de l'offensive aérienne conte l'Irak en 1991 qui entreprend une redéfinition en profondeur de la guerre dans les airs, "y donnant un véritable coup de balai conceptuel". Il s'intéresse, à l'encontre des doctrines qui préconisent des dommages massifs sur les infrastructures économiques, à la paralysie politique de l'adversaire. Il préconise donc de s'attaquer en priorité aux centres de gravité ennemis les plus susceptibles d'entrainer sa neutralisation, les installations et processus  "sans lesquels l'Etat et son organisation ne peuvent se maintenir", les structures qui supportent sa capacité décisionnel au plus haut niveau. Il préconise des frappes aériennes ciblées, qui, tout en évitant les villes et les installations industrielles, et même les objectifs militaires, sur les centres de décision.

Le renouveau d'une pensée aérienne théorique qu'incarne WARDEN (La Campagne aérienne. Planification en vue du combat, est supporté également par d'autres théoriciens : David S FADOCK (La paralyse stratégique par la puissance aérienne), Edward LUTTWAK (La renaissance de la puissance aérienne stratégique... Leurs approchées est favorisée par le développement des armes guidées avec précision, ainsi que par l'importance-clé des systèmes informatiques d'assistance à la décision dont se dotent maintenant quasiment tous les états-majors. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Patrick FACON, Guerre aérienne (Théorie de la), dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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