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12 septembre 2017 2 12 /09 /septembre /2017 07:08

       Daniel CHARLES aborde le Moyen-Âge dans son Histoire de l'esthétique, période vaste et considérable pour l'assimilation (et l'oubli de certains) des apports de l'Antiquité, et l'approfondissement du message chrétien.

"Le christianisme apporte en premier lieu à l'esthétique l'idée de création conçue d'après le modèle théologique. Certes, Dieu n'a pas besoin de matière pour créer ; son opération, qui s'accomplit hors du temps, ne peut se comparer à aucune autre. Mais sur l'artiste rejaillit quelque chose de la dignité de l'Acte suprême : d'où ce que l'on a pu appeler un optimisme esthétique, propre à tout le Moyen-Âge (Edgar DE BRUYNE, Etudes d'esthétique médiévale, 3 volumes, Albin Michel, 1946), et sur lequel l'accent est mis avec d'autant plus de ferveur qu'il s'agit de compenser par l'art (et par un art essentiellement sacré) tout ce que le message chrétien contient, d'autre part, d'inquiétant : le sens du mal, de la laideur et du péché. L'art est subordonné à la foi ; il véhicule l'espérance, mais aussi la tension propre à la spiritualité, et cela entraine une tonalité esthétique nouvelle.

En second lieu, poursuit-il, la doctrine chrétienne, même si elle reprend la thèse néo-platonicienne selon laquelle l'art permet de transcender non seulement le sensible, mais aussi l'intelligible, exige qu'il soit tenu compte des nécessités de l'apologétique. Au symbolisme hérité de Plotin, elle juxtapose un algéroise lui aussi inspiré de l'Antiquité, mais interprété, sous l'influence de la patristique, de façon très différente. Les innombrables mythographes grecs, principalement à l'poque alexandrine, rattachaient l'allégorie à la rhétorique ; elle était à leurs yeux une figure, un trope. Le christianisme y voir une correspondance réelle, et non plus verbale; entre des domaines d'être différents. L'allégorisme médiéval ne se confond pas avec le symbolisme, il le complète.

Enfin, le christianisme approfondit, dans un sens métaphysique inédit, l'esthétique de la proportion et l'esthétique de la lumière, et se propose de les relier d'une façon systématique. "La beauté visible, dit au début du XIIIe siècle Guillaume d'Auvergne, se définit ou bien par la figure et la position des parties à l'intérieur d'un tout, ou bien par la couleur, ou bien par ces deux caractère réunis, soit qu'on les juxtapose sans plus, soit que l'on considère le rapport d'harmonie qui les réfère l'un à l'autre." Ainsi se trouvent confrontées l'esthétique musicale et l'esthétique de la couleur, mais également leurs transpositions métaphysiques, la théorie des proportions et de la composition du multiple dans l'unité et la théorie de la lumière spirituelle comme éclat de la forme. La synthèse est présentée au XIIIème siècle par Albert le Grand (vers 1200-1280) : la proportion est la matière, la lumière, la détermination formelle de la substance. Ainsi, l'aristotélisme et le platonisme le rejoignent en une cohérence inattendue ; leur union est le plus haut moment de la pensée esthétique du Moyen-Âge."

     Anne SOURIAU, tout en précisant ce qui appartient au Moyen-Age, soit la période qui s'étend des IV-V et VIèmes siècles après JC jusqu'à l'orée des Temps modernes au cours de la seconde moitié eu XVème siècle, précise le sens de l'esthétique dans l'art médiéval, dans la littérature médiévale, dans une immense quantité de faits et d'objets de réflexion. 

L'art plastique médiéval est souvent utilisé pour des recherches esthétiques ; la musique et la littérature médiévales, qui semblent être des champs de connaissance plus spécialisés, ont été moins souvent l'objet de réflexions d'esthétique générale, ce que notre auteur regrette. On risque de laissés de côté des faits importants, ou de croire nouvelles et modernes des inventions plus anciennes, ce qui est le cas pour beaucoup d'éléments scientifiques "découverts" lors de ce qu'on appelle la Renaissance et même beaucoup plus tard (en architecture notamment...).

Les auteurs qui, au Moyen-Age, qui ont réfléchi sur l'esthétique d'une manière ou d'une autre, sont très nombreux et nul doute que beaucoup participent à des conflits où l'Eglise est la première partie prenante. Tous ces traités d'esthétique que sont les Poetrias et autres oeuvres du même genre, occupent une grande place dans les esprits intellectuels et même au-delà chez tous ces praticiens que sont par exemples les constructeurs de cathédrales. "La réflexion esthétique du Moyen-Âge, écrit-elle, est d'abord inspirée par une lecture approfondie d'auteurs de l'Antiquité. Mais elle ne s'est pas bornée à les reproduire, elle a élaboré une oeuvre originale. Tantôt elle a repris mais transformé les concepts anciens, et sous les mêmes mots mis des notions différentes : par exemple (pour rester dans le domaine des théories littéraires) le terme de tragédie désigne au Moyen-Age un genre narratif et non pas théâtral, ne retenant du concept antique qu'un échos et l'idée d'un genre noble. Tantôt elle aperçoit de nouveaux champs possibles pour un concept ancien, qui se trouve ainsi élargi, rendu plus abstrait et général, et enrichi par la prise de conscience de variétés nouvelles ; ainsi le concept de rythme devient à la fois plus clair et plus vaste quand aux rythmes de longueur de syllabes et d'accent on ajoute ceux de la nature vocale des sons, avec la rime. Tantôt enfin, elle élabore des concepts nouveaux, tels celui de l'ordo artificialis, qui consiste à ne pas calquer le récit sur l'ordre de narration qui, mobile par rapport à l'univers de l'oeuvre, en présente les faits selon un choix et une construction obéissant à une motivation proprement esthétique."

    Ne pas croire par cette présentation que les "redécouvertes" et les "découvertes" en esthétique sont un aimable concours entre artistes, plus ou moins arbitrés par des autorités religieuses. Aux deux extrémités du temps hégémonique de l'Eglise chrétienne (catholique mais cela était à l'époque un pléonasme...), à ses débuts et à ses fins, la lutte entre formes esthétiques dans bien des domaines revêt un caractère parfois violent et destructeur. Il s'agit aux débuts de s'affranchir du monde matériel et spirituel païen, et aux fins, de se distinguer des hérésies et des religions émergentes (les différents protestantisme), qui ne s'en privent pas, elles-aussi de marquer esthétiquement leurs différences (et qui proclament leur propre conception de ce qui est beau et de ce qui est laid.)...

     Les conceptions des Pères fondateurs comptent en tout, et notamment sur leur conception du Beau. Elles imprègnent pendant longtemps les valeurs esthétiques communément admises, que ce soit dans l'expression artistique proprement dite que dans les intentions esthétiques elles-mêmes.  Ainsi, pour ce qui est la définition du Beau, AUGUSTIN donne en quelque sorte le la pour une grande partie de l'Eglise.

Ainsi Christian NADEAU explique que pour AUGUSTIN, "le Beau n'est pas seulement une entité esthétique, mais une notion morale. L'épithète détermine à la fois les choses et les êtres, mais également les actions. Plus précisément, l'harmonie qu'il suppose ne se rapporte pas au seul équilibre des corps ou des formes mais du respect de la hiérarchie entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel. Une harmonie esthétique est en conséquence d'ordre éthique, ou plus précisément, spirituelle. Cela ne signifie pas que Augustin anticipe les problèmes relatifs aux valeurs, et donc à la subjectivité inhérente à la notion du beau. La question de l'universalité du beau ne se pose pas dans la mesure où le beau est fondé sur le principe de la vérité divine.

Le beau, poursuit, notre auteur, ne doit pas être dit seulement des choses matérielles. Pourtant, la question des beaux-arts pose le problème de la conciliation entre la vérité et la beauté. La beauté des arts n'est rien en elle-même, et ne tient son mérite que dans la mesure où elle permet l'élévation spirituelle de celui qui la contemple. C'est ainsi qu'elle doit ramener le spectateur à l'unité et à la simplicité de la vérité divine, afin de croire en elle, mais également pour la contempler, la comprendre et la retenir (De Ordine). Ainsi, la perfection plastique des objets matériels, fussent-elles des oeuvres d'art, ne doit jamais être pensée dans le vocabulaire du beau. N'est beau que ce qui a la faculté d'élever l'âme à Dieu. Au contraire, toute forme de beauté indépendante d'une visée spirituelle condamne à l'amour de soi, c'est-à-dire à l'adoration des choses qui ramènent l'homme à sa condition d'être mortel, soumis à la vindicte de ses passions animales.

La question du beau apparait très tôt dans l'élaboration de la philosophie augustinienne. Au début du Livre IV des Confessions, Augustin affirme avoir déjà rédigé, dans sa jeunesse, ulnaire sur la question. Il en critique les thèses principales : dans son traité de jeunesse le beau était défini comme un substrat autonome, indépendant de l'objet qu'il qualifie (le beau en soi, l'harmonieux en soi) ou encore comme une qualité possédée par les objets au moment de leur comparaison entre eux (la beauté d'un objet par rapport à un autre). Dans les Confessions, l'évêque d'nippone montre qu'il est d'abord nécessaire de se détourner de l'idée d'un beau corporel. Même pensée dans des termes essentialistes (le beau en soi), la conception traditionnelle du beau réfère à ce qui est applicable à un objet matériel, et ce même si celui-ci n'est qu'un objet matériel possible, et non une entité possédant une existence tangible. Bien qu'abstraites, les notions de volume, de symétrie, de lignes, de couleur, etc, se réfèrent toujours à un être corporel ou à l'idée d'un être corporel. Que ces notions soient abstraites ne changent rien au problème : même en tant qu'idées, elles ne désignent jamais des êtres incorporels. C'est là un des premiers obstacles, pense Augustin, qui empêche l'homme de reconnaitre dans le beau une marque de la divinité, et non une manière de qualifier les objets selon qu'ils répondent aux critères de qualité d'une esthétique. (Confessions)."

 

    AUGUSTIN, explique Brigitte VAN WYMEERSCH, musicologue et philosophe, chercheur qualifié auprès du FNRS, Université catholique de Louvain, s'emploie à transformer la philosophie néoplatonicienne en l'enchâssant dans une pensée chrétienne et c'est ainsi qu'il élabore une philosophie de l'art, particulièrement de la musique.

Son écrit le plus important en ce domaine est le De musical, texte inachevé rédigé entre 388 et 391. Il y aborde les problèmes de la mesure et du rythme poétique et musical. Il aurait dû se prolonger sur des questions concernant la mélodie. Des 6 livres qui composent le De musical; le dernier est de loin le plus précieux dans le domaine de l'esthétique, car il y résume l'essentiel de sa pensée. 

Le point de départ de la réflexion d'AUGUSTIN sur le beau est l'émotion et le plaisir ressentis face à des oeuvres de l'art ou de la nature. Esthète, il est sensible à la beauté et s'interroge sur l'origine de ce plaisir. Il affirme alors le caractère "objectif" de la beauté. Elle est une propriété des êtres et des choses, indépendante de notre attitude vis-à-vis d'eux. Si des choses nous plaisent, c'est parce qu'elles sont belles en soi, et si elles sont belles, c'est "parce que les parties semblables sont ramenées par un certaine mode d'assemblage à l'unité d'une harmonie". La beauté découle donc de l'unité et de l'harmonie entre les parties Ce terme harmonie, comme pour les Pythagoriciens et les Platoniciens, signifie une unification et un accord d'éléments complexes et multiples dans une relation équilibrée. Cette relation peut être une symétrie entre des composants semblables ou un ajustement proportionné entre des parties diverses. Et il ne peut y avoir une unité et une harmonie entre les différentes composantes d'un être que si celles-cu sont ordonnées selon une juste mesure, une proportion propre, qui est elle-même déterminée par les nombres. La beauté est donc la conséquence ultime du bon usage du nombre, source de la mesure appropriée grâce à laquelle s'élabore l'unité harmonieuse des parties. Si celles-ci sont bien ordonnées et harmonieusement disposées, la beauté résulte du tout. C'est la raison pour laquelle nous éprouvons du plaisir à regarder ou à écouter l'ensemble, alors que des éléments isolés ne nous procurent aucun sentiment agréable. 

La beauté parfaite est un idéal à atteindre, jamais accompli en ce monde. Certes la création tout entière est en soi belle, car elle est créée par Dieu, source de toute beauté et unité parfaite. Dieu a disposé avec mesure, nombre et pondération, nous révèle la Sagesse. AUGUSTIN partage avec les Pères de l'Eglise grecs un optimisme esthétique. Toutes les créatures, même celles qui semblent laides, possèdent à des degrés divers des parcelles de beauté. Etant donné que la laideur n'est pas une qualité en soi, mais plutôt une privation de beauté. Si les êtres humaines ne perçoivent pas la beauté de l'univers, c'est en raison de leur incapacité intellectuelle à en saisir la totalité ordonnée. Il importe de ne pas fermer les yeux sur la création, même lorsqu'on y trouve que laideur, mais de percevoir à travers elle la source de toute beauté. 

Le Père de l'Eglise souligne toutefois que l'attachement excessif aux plaisirs des sens suscités par la contemplation des êtres sensibles peut égarer. La beauté terrestre peut être un obstacle à l'appréhension de la vraie beauté, qui est avant tout d'ordre spirituel. Il s'agit donc de transformer notre regard sur les choses pour percevoir à travers leur aspect sensible et multiple l'unité du tout. C'est pour discerner la vraie beauté de la beauté terrestre qu'AUGUSTIN élabore une classification des arts et des sciences. La raison cherche des "degrés" et "établit un ordre dans son désir de s'élever "à la bienheureuse contemplation des choses divines".

Dans cette progression, l'art occupe une place non négligeable. L'artiste doit en effet s'attacher à révéler les traces de beauté présentes dans l'univers et qui n'apparaissent peut-être pas au premier regard. La notion d'imitation s'en trouve radicalement transformée. L'art n'est pas une imitation servile de la nature, mais il en révèle la beauté cachée. C'est une représentation de la nature que l'artiste doit opérer, suivant des critères qu'on devine bien liées aux visions des autorités ecclésiastiques. Elles confèrent à l'artiste du coup une responsabilité dans la traduction de la beauté essentielle du monde. AUGUSTIN confère à la musique un statut éminent ; pour lui, c'est le plus spirituel de tous les arts, celui qui réalise le plus parfaitement l'idéal d'ordre, d'unité et d'harmonie par le respect d'une juste mesure, régie par les nombres, nécessairement présents à tous les niveaux de la Création. 

AUGUSTIN est pour tout le Moyen Âge, la référence incontournable en matière de philosophie musicale.

Le De institutione musicae de BOÈCE (480-525) vient ensuite corroborer les idées augustiniennes en reprenant de façon plus technique le discours néoplatonicien. Sa perspective est certes moins théocentrique et moins philosophique. Mais les principes de l'esthétique musicale demeurent identiques et restent valables jusqu'à la fin de la Renaissance : la musique est un art libéral, appartenant aux quatre arts les plus importants, avec l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie. L'originalité de BOECE est de systématiser l'idée de la musique du monde, notion issue du Timée de PLATON, et formulée dans la République. Il distingue ainsi trois sortes de musique :

- la musica mundana, c'est-à-dire l'ordre cosmique, l'harmonie qui préside au rythme des planètes, à la course des étoiles et au cycle des saisons

- la musica humana, union harmonieuse des différentes parties de l'âme et du corps ;

- la musica instrumentalis, celle que pratiquent et entendent les hommes.

La musique sensible est un miroir de l'ordre cosmique, des lois de l'univers, elle n'existe que par participation à cet ordre cosmique, mais elle est aussi un instrument pour le comprendre. C'est pourquoi la musique, du moins dans ses aspects théoriques, c'est-à-dire, en tant que science du nombre rendu sensible, reste une matière enseignée dans les universités jusqu'à la Renaissance et figure dans la plupart des traités de musique rédigés tant par des compositeurs que par des philosophes ou des mathématiciens. Quant à la pratique musicale, elle reste inférieure à la connaissance théorique. Un cantor n'est pas un musicus. Le premier pratique la musique sans en connaitre les principes. Le second, le théoricien, en a une connaissance rationnelle et donc supérieure. Cependant, en raison même des principes théoriques qui la fondent et de sa fonction liturgique importante, elle est au long de tous ces siècles comme un art supérieur aux arts visuels. Et, par l'intermédiaire des Universités, avant que celles-ci ne s'émancipent peu à peu, les autorités religieuses veillent scrupuleusement (on pourrait dire sévèrement) à l'observation des règles techniques de BOÈCE, reflet des fondements théoriques d'AUGUSTIN. C'est ce qui explique que nombre de conflits esthétiques existent surtout dans la musique : toute innovation peut-être ressentie, plus que dans l'architecture ou l'astronomie, mais là aussi l'Eglise veille au grain, comme une atteinte aux principes, une atteinte à la Beauté du monde, une atteinte à Dieu....

 

 

Daniel CHARLES, Esthétique - Histoire, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Anne SOURIAU, Médiéval, dans Vocabulaire d'esthétique, PUF, 2004. Christian NADEAU, Saint Augustin, dans Le Vocabulaire des Philosophes, tome 1, Ellipses, 2002. Brigitte VAN WYMEERSCH, Saint Austin : nombre et beauté, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'atelier d'esthétique, éditions de boeck, 2014.

 

ARTUS

Complété le 14 octobre 2017

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