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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 16:07

    Le colonel et théoricien français Charles Jean Jacques Joseph Ardant du PICQ, d'une famille sans tradition militaire particulière, participant à plusieurs guerres (Crimée, Algérie, guerre franco-allemande où il est abattu) est l'auteur d'une doctrine qui va à l'encontre des courants dominants de l'époque. Théoricien militaire de grand talent, il est l'auteur d'un des livres les plus originaux du XIXème siècle.

    Fortement influencé par la pensée du Maréchal BUGEAUD, le militaire le plus en vue à l'époque où il commence sa carrière militaire et d'ailleurs protégé et conseillé par lui, Ardant du PICQ connait parfaitement le livre du général TROCHU, L'armée française en 1967, dont un important chapitre est consacré aux problèmes du combat et de la panique, et à la psychologie militaire en général. De plus, il conjugue souvent des apports du Maréchal de SAXE, de GUIBERT, du prince de Ligne et au Maréchal MARMONT. Ardant du PICQ navigue d'ailleurs dans un milieu aux tendances monarchistes ou/et aristocratiques, et considère qu'une société aristocratique est nécessaire pour aviver un véritable esprit militaire. Cet esprit traditionaliste explique que l'on ne mentionne que très peu dans les écoles militaires républicaines qui suivent  les années 1900... 

     L'essentiel de sa doctrine est exprimé dans Etudes sur le Combat, publié en 1880. Cet ouvrage compare "guerre ancienne" et "guerre moderne", commentent les feux d'infanterie et l'action des compagnies du centre (dans le dispositif adopté par l'armée française). Il se conclue par un ensemble de lettres et par le résultat des questionnaires qu'il a fait parvenir à des militaires. Il faut dire que le résultat de ce questionnaire n'est guère satisfaisant et c'est une des raisons pour lesquelles il se tourne surtout vers l'Antiquité et les expériences militaires des Grecs et des Romains. De fait, l'obsession de la légion romaine l'a atteint, comme il a atteint d'ailleurs nombre des théoriciens militaires avant lui. 

Son idée principale consiste à démontrer qu'alors que le combat ancien est fondé sur le duel face à face (hormis tout de même les divers tirs de traits...), le combat mode,e, à cause de la technologie employée, éloigne les belligérants qui ne se voient plus et qui agissent l'un sur l'autre à distance. Le fait de ne pas voir son adversaire induit que le combattant est livré à lui-même et que sa puissance repose sur sa force morale. Autrement dit, le combat repose avant tout sur l'être humain et notamment sur sa psychologie. En effet, pour lui, la défaite est avant tout une rupture psychologique due notamment à la peur et qui génère le désordre, la confusion et la panique. Pour lutter contre cette peur et prendre l'ascendant, il faut éduquer la force morale des soldats à travers la discipline, la confiance et la solidarité. La victoire se fonde donc sur une éducation du soldat qui doit être solidement commandé par des officiers convaincus de leur rôle. 

    De son vivant, Ardant du PICQ n'a publié que ses Etudes sur le combat antique, complétées après sa mort par les notes qu'il avait esquissées sur le combat moderne. Les Etudes sur le combat ont un impact important auprès des officiers français du premier entre-deux-guerres, dont la plupart sont animés d'un désir de revanche vivace. Rédigées avant la guerre franco-prussienne, les chapitres du livre soulignent de manière prophétique les points faibles de l'armée française - qui sont la cause militaire de la défaite face à la Prusse, au moins sur la tactique. 

Déçu par ce qu'il observait dans sa propre armée, Ardant du Picq se tourna vers le passé pour chercher les solutions aux problèmes contemporains, ainsi que le firent avant lui d'autres théoriciens de la guerre comme MACHIAVEL et FOLARD. Il ajoutait à cette réflexion théorique les leçons qu'il tirait de l'expérience en Crimée et en Afrique et qui l'avaient rendu profondément sceptique à l'égard des théories sur la supériorité du nombre. Conscient des limites de son expérience vécue, Ardant du PICQ fut l'auteur d'un questionnaire qu'il fit circuler parmi les officiers de l'armée française, à une époque où ce genre de sondages n'était guère courant. L'analyse de la guerre et le style littéraire qui caractérisent son oeuvre forment un contraste saisissant avec la plupart des écrits militaires produits à la même époque, où domine la pensée de CLAUSEWITZ et de JOMINI. Ardant du PICQ préfère citer BUGEAUD ou MACHIAVEL et se montre souvent critique envers NAPOLÉON, grand inspirateur des doctrines militaires du XIXème siècle. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

Ses remarques sur la nature des Etats démocratiques et leurs rapports ambigus avec la guerre auraient pu être écrits aujourd'hui, et son habileté à décrire la guerre dans toute son horreur, est digne des meilleurs ouvrages sur le sujet. Pour lui, toute théorie de la guerre doit prendre pour base l'être humain. Le progrès technique ou les particularités sociales et culturelles sont importantes, mais il reste que la guerre est toujours menée par des hommes, avec leurs faiblesses et leur appréhension de la mort. Le courage, bien qu'il existe chez certains, ne suffit guère à garantir la victoire, surtout face à une adversité prolongée. Le seul moyen de vaincre la peur naturelle du soldat reste la discipline, ce qu'avaient compris les Romains. Face à un adversaire dangereux, des hommes organisés et sachant compter les uns sur les autres ont un net avantage sur des individus plus courageux mais qui n'ont pas forcément confiance les uns dans les autres. La confiance et la solidarité doivent s'allier avec une discipline irréprochable et un commandement de premier ordre, l'ensemble constituant la force morale, composante essentielle de la victoire militaire. le combat n'est pas seulement une confrontation physique entre deux adversaires mais surtout un affrontement entre deux volontés opposées. C'est la supériorité morale qui décide de la victoire, même avec un handicap physique. La solidarité et la confiance ne s'improvisent pas, écrit Ardant du PICQ ; en revanche, elles peuvent être générées par un entraînement et une éducation militaires servant à créer une armée psychologiquement solidaire. Des troupes non préparée se retrouvant précipitamment au coeur d'un conflit peuvent combattre de manière héroïque mais rarement victorieuse. Cette insistance sur la psychologie collective et sur la qualité des troupes l'amène à critiquer les armées de masse de type napoléonien. Il leur préfère des armées de taille plus modeste,composées de troupes supérieurement entrainées et disciplinées qu'il oppose aux armées de masse "désordonnées".

Pour Ardant de PICQ, la force morale est encore plus importante à l'époque moderne que dans l'Antiquité. Il n'est pas seulement le critique prophétique de l'armée française de 1870 ou le précurseur de FOCH et de DE GAULLE. Ses propos ont une qualité de permanence que l'on ne retrouve pas chez les plus grands théoriciens de la guerre dont la lecture ne satisfait pas seulement notre curiosité historique mais nous aide efficacement à mieux comprendre les conflits de notre propre époque. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

      La postérité de la pensée d'Ardant du PICQ pose question : ni FOCH et le commandement militaire ne donnent, notamment pendant la première guerre mondiale, à l'armée française le primat de l'éducation militaire - il répugne même à utiliser les réserves plus entrainées que les soldats en ligne - sur les effets de masse et du nombre. Seules ses considérations sur la discipline sont intégrées dans l'organisation des troupes. Pourtant les pertes auraient été moins considérables si ses conseils avaient été suivis. Toutefois, la célèbre école française de l'offensive à outrance s'est inspirée d'Ardant du PICQ, et notamment de sa maxime : "Celui-là l'emporte qui sait par sa résolution marcher en avant". Elle a interprété cette phrase dans le sens que l'offensive, partout, à tout moment, quelques que soient les moyens de l'entreprendre, conduit obligatoirement à la victoire. Cette interprétation mécanique et étroite de sa doctrine est bien entendu erronée. En fait, celui-ci a plus à l'esprit la supériorité des manoeuvres en offensive comme en défense. Sur le long terme, sa volonté de mettre en lumière nombre de problèmes de la guerre moderne (notamment dans la conduite à distance de la guerre et sa mécanisation indéfinie...), et son éclairage sur la nécessité de l'éducation militaire d'une armée nombreuse, puissante et intégrée composée en grande majorité de civils inspire encore la problématique de la formation dans les armées occidentales. Il s'agit d'inculquer la résistance à la terreur du champ de bataille, trouver de nouvelles méthodes de discipline tenant compte du fait qu'"aujourd'hui il faut avaler en cinq minutes (la quantité de terreur) que sous Turenne on prenait en une heure". (Stefan T POSSONY)

Ardant du PISCQ, Etudes sur le combat, Combat antique et combat moderne, Champ libre, 1978. Accès libre sur Gallica.bnf.fr.. Extrait de Etudes sur le combat, chapitre VI, dans Anthologie des classiques militaires français, textes choisis et présentés par le général CHASSIN, édition Charles-Lavauzelle, Limoges-Paris-Nancy, 1950, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Pierre LEHAUTCOURT, Le colonel Ardant du Picq, dans La revue de Paris (mai-jui 1904). Etienne MANTOUX et Stefan POSSONY, Du Picq et Foch : l'école française, sous la direction de Edward Mead EARLE, Les Maitres de la stratégie, volume 1, Berger-Levraut, 1980.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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